PREMIER ROYAUME DE PROVENCE
L'année même de sa mort, c'est-à-dire en 855 y Lothaire partagea ses états entre ses trois fik, Louis , Lothaire II et Charles. H donna à Louis le royaume d'Italie avec le titre d'Empereur; à Lothaire II l'Austrasie , et y ajouta cette partie de b Bourgogne supérieure qui renfermait Genève, Lausanne , Tarantaise, Beley , tout ce qu'on appela
depuis Bourgogne-Transjnrane ^ et encore celle qu'on appelle aujourd'hui Franche «Comté. Charles eut dans son lot les districts renfermés entre la Durance , les Alpes , la Méditerranée et le Rhône , avec les comtés d'Uzès ^ de Viviers et de Lyon. Tout cela ftit érigé en royaume de Provence.
Liotliaire n céda, trois ans après, une partie de la Bourgogne-Transjurane à ses deux frères Louis et Charles. Par cette t:ession , Charles, premier roi de Provence , eut les comtés de Beley et de Tarantaise , à condition que si le donataire mourait sans laisser d^enfans , le donateur serait son seul héritier.
Quelques auteurs (i) donnent à Charies le titre de Roi de la Bourgogne-Transjurane avec celui de Roi de Provence. Mais il parait qu'ils ont fait erreur. Charles ne prit jamais le premier de ces titres. Et comment aurait-il pu le prendre? La Boui^gne-Transjurane était possédée par Lothaire II , qui en céda une portion considérable au roi d'Italie son frère , et une plus petite portion , c'està-dire le comté de Beley et celui de Tarantaise, à son autre frère le roi de Provence, portion qui n'était pas sufi&sante pour &ire donner à ce dernier prince le titre de Roi de Bourgogne-Transjurane , pendant que ses deux frères possédaient deux
(i) Paul Emile, ^ Rebtu Gest, Front, lib. m. — Dachesne, Hbt, des Rois de Bourgogne. — De Valois, Notifia Gali, — Mabillon , Prttfgi, Part. i. Saea!, iv. Benedtetini,
autres parties du même royaume beaucoup plus étendues y Tun par couœssion], l'autre en vertu de l'acte de partage £iit par Lothaire I , père commun.
Charles , roi de Provence ^ fixa sa résidence o^ dinaire à Lyon ^ et son règne fut bien tourmenté. Encore il dut se sentir heureux d'avoir pour premier ministre Gérard deRoussillon, homme de courage et de capacité , qui ne lui manqua jamais dans le mauvais état de ses affaires. Il semblait que le Nord devait s'être épuisé par tant d'invasions guerrières. £h bien ! non. Dans le neuvième siède, il vomitde nouveaux essaims de Barbares. Les Normands j pirates vagabonds , brigands dévastateurs, que Charlemagne avait eu peine à contenir , saccageaient les villes et les campagnes. Rien ne s'opposait à leur rage brutale , rien n'échappait à leur insatiable cupidité. En 860 , ces Barbares entrèrent par l'embouchure du Rhône et ravagèrent toutes les contrées voisines de ce fleuve jusqu'à Valence, tandis que d'autres troupes normandes pénétraient par la Seine , par la Ix)ire , par le Rhin , et mettaient tout à feu et à sang. Pour comble de malheur, les Mauresy qui semblaient se multiplier, ravagèrent aussi les côtes provençales. Gérard de Roussillon combattit avec avantage tous ces ennemis acharnes et les chassa des points dont ils s'étaient rendus maîtres. Mais un autre ennemi menaça la Provence. Charles-le-Chauve , roi de France, qui ne sachant
se servir du fer ^ repoussait les Barbares en leur donnant de l'or , voulut profiter de quelques divisions entre le roi de Provence et ses principaux sujets. Il s'avança jusqu'à Mâcon en 86i , bien résolu d'aller plus loin , et de s'emparer de tous les États de son neveu. Pauvre maison deCharlemagne, comme elle se soutenait mal! Gérard de Roussillon déjoua les projets ambitieux du roi de France j et retint sur la tête de son maître une couronne vacillante.
Deux ans après cette tentative , Charles de Provence mourut dans un accès d'épilepsie (i) sans laisser de postérité j et fut enseveli à l'abbaye de Saint-Pierre de Lyon. L'empereur Louis II , roi d'Italie et frère du défunt, se rendit promptement en Provence , et s'eflforça de s'attacher les grands de ce royaume dont il voulut se rendre maître. Pendant qu'il négociait cette affaire , son frère LfOthaire, roi d'Austrasie, qui croyait avoir le droit d'être le seul héritier de Charles en vertu de la cession conditionnelle du comté de Tarantaise et de celui de Beley, arriva aussi en Provence , et dérangea toutes les mesures de l'Empereur, son rival. De là naquirent de j^ndes contestations entre les deux frères, lesquels n'ayant pu s'accorder sur les lots , nommèrent pour arbitres plusieurs seigneurs provençaux au nombre desquels
(i) Annal. Berlin, p. ai 5.
se trouvait Gérard de Roussillon. Par ce partage amiaUe , Lothaire eut dans son domaine les comtés de Lyon , de Vienne , de Viviers et d*Uzès. L'empereur Louis II eut Arles , Âix , Marseille et la Provence proprement dite. Mais Lothaire étant lui-même décédé sans enfans en 869 , Louis II, son frère 1 occupé contre les Sarrasins qui désolaient les cotes dltalie ^ ne put ùAre valoir ses droits clans cette succession* Le roi de France, Charles4e- Chauve, s'en empara, et la partagea ensuite avec Louis, dit le Germanique, roi de Germanie.
La même année, les Sarrasins s'emparèrent de la Camargue où l'abbaye dite de Sain t-Césaire possédaitde grands biens. Rolland, archevêqued'Arles qui avait obtenu de Tempereur Louis cette riche abbaye , fit bâtir à la hâte un château dans cette ile, et eut l'imprudence de s'y enfermer. Il fut pris par les Sarrasins qui lui tuèrent un grand nombre de serviteurs. Us l'emmenèrent sur leurs vaisseaux, et demandèrent aux Arlésiens une forte somme pour sa rançon, Rolland mourut pendant qu'on amassait cette somme y laquelle ne fut pas plutôt payée que les Barbares placèrent dans une barque le cadavre vêtu des oriiemens pontificaux , et le déposèrent sur le rivage. A cette vue les Arlésiens remplirent l'air de gémissemens , et ib ensevelirent leur pasteur dans le temple de Saint-Honorat où il avait lui-même fait construire son tombeau (i)*
(i) Aimonius , de Gest, Franc, lib y , cap. xxiii. — Saxi , loco citaKr -*- Gilles du Port , id.
L'Église d'Arles ^ déchue de sa grandeur, venait de perdre son plus beau privilège. Son siège archiépiscopal estait dépouillé de la primàtie et du vicariat du Pape en deçà des monts , après une possession de plus de quatre siècles. Déjà , et vers l'année 740, Saint BonifacCi archevêque de Mayence y avait obtenu la dignité de primat et de vicaire du Souverain Pontife pour lui et ses successeurs. Mais les Églises d'Allemagne et de quelques provinces françaises du voisinage avaient seules reconnu cette supériorité. Dans le reste de la France rÉglise d'Arles était toujours la première. En 855, le Pape Sergius accorda à Dragon y archevêque de Metz, la primàtie gallicane, autant pour la haute noblesse de sa naissance que pour ses mérites personnels (1). C'est ainsi qu'il s'exprima dans une lettre écrite à tous les évéques français. Sergius ne dit pas j il est vrai , que la dignité de primat passera aux successeurs de Dragon , et il semble n'accorder à ce prélat qu'un privilège personnel. Néanmoins un déplacement de primàtie se fit à cette époque, et les archevêques d'Arles virent peu à peu s'afiEaiblir leur influence et leur crédit hors de leur diocèse.
L'empereur Louis posséda la Provence sans prendre le titre de roi, et ce royaume, érigé en 855, ne dura que huit ans. Il disparut en 863 avec le prince Charles pour qui il avait été formé.
(1) Sirmond, t. m, Concil. Gaii.