SECOND ROYAUME DE PROVENCE
Louis n mourait d'une maladie de langueur et n'avait point d'enfans mâles. Dès qu'il eut expiré (i), Charles-Ie-Chauve , gagnant de vitesse et de ruse son frère aîné Louis-le-Germanique, passa en Italie. Secondé par le Pape Jean VIII , il prit à Rome la pourpre impériale et à Pavie la couronne des rois lombards. Dès ce moment , le nouvd empereur , roi de France et d'Italie , posséda la Provence sans toutefois l'ériger en royaume. Uu autre rétablit ce royaume pour son propre compte, et cet usurpateur heureux fut Boson.
Boson était fils de Buvin y comte d'Ardennes , et frère de Richard, comte d'Autun (a). Il dut principalement l'élévation de sa fortune à sa soeur Richilde qui , après la mort d'Hermentrude , première femme de Charles-le-Chauve , devint concubine d'abord , puis épouse de ce monarque. Boson , comblé de feveurs , reçut en don l'abbaye de Saint-Maurice en Valais et le gouvernement de Vienne. En 875 , lorsque Charles-le-Chauve passa en Italie pour recueillir l'héritage de Louis II, Boson le suivit et tint la place d'honneur au concile de Pavie qui confirma l'élection faite parle Pape. Charles retourna en France ; mais Boson , nommé
(i)Ed 875.
(a) Aaaal. Bertin. p. a38.
grand-maitre du palais et duc de Pavie , resta dans cette ville pour gouverner lltalie au nom de l'Empereur. La même année , il se débarrassa de sa femme en Fempoisonnant , diaprés la rumeur publique j et commença ses intrigues par rechercher en mariage Hermengarde^ fille unique de Temperetir Louis II , laquelle vivait sous la tutelle de Bérenger , duc de Frioul , prince du sang des rois Lombards. Bérenger , trop &cile ou trop intéressé y accueillit la demande de Boson , qui s'unit à la jeune Hermengarde et se trouva au comble de ses vœux. Retiré dans son gouvernement de Vienne, il ne songea plus qu'à se &ire un royaume des comtés de la Provence et d'une partie de la Bourgogne. En quoi il chercha autant à satisfaire son ambition qu'à combler les désirs de sa nouvelle épouse. Fille d'un empereur , élevée dans Védat du pouvoir souverain, le trône seul pouvait la rendre heureuse , et ses pensées ardentes le poursuivaient sans cesse. Boson , pressé par ses instances, résolut de se déclarer.
U lui fallait principalement l'assistunce des évêques de son futur royaume , et le succès de sa négociation auprès d'eux ne fut pas aussi prompt qu'il l'avait espéré. U trouva de l'hésitation , de l'incertitude , comme on en trouve dans toutes les entreprises hasardeuses. On lui témoignait du dévoûment , mais on lui fesait des remontrances. On craignait Charles-le-Chauve , on craignait aussi
les enfans de Louis-le-Germanique , qui avaient beaucoup d'autorité. Dans cette disposition des esprits , on traîne en longueur et une année s'écoule. La mort de Charles-le-Chauve ranime l'espoir deBoson. U redouble ses instances, et les évéques font de nouvelles difficultés. Une seconde année se passe. En ce temps (i), Jean VIII, fuyant devant les violences de quelques seigneurs italiens et les ravages des Sarrasins , prend le parti de passer en France et vient débarquer à Arles (a). Boson y Hermengarde et l'impératrice Angelberge, mère de celle-ci , le reçoivent avec les plus grands honneurs j travaillent à se concilier son affection, et l'accompagnent à Troie , où il se rendit pour tenir un concile (3). Ainsi commence une troisième année. Louis-le-Bègue, fils et successeur de Chariesle-Chauve, va le joindre dans la tombe. Des grands du royaume , les uns reconnaissent 1^ enfans de ce prince , d'autres appellent Louis II roi de Germanie. Boson et son épouse , profitant de ces circonstances et de leur crédit , mettent tout en usage pour assurer le succès de leur entreprise. Par leurs soins empressés , par leurs efforts liabiles j les scrupules s'évanouissent , les obstacles sont aplanis , les évéques décident de se réunir à Mantale , dans le voisinage de Vienne.
(a) Bonis, couronne royale d'Arles.
(3) Longueval, t. ti, liv. xvn. Gilles Duport , Ouv. cité.
Ce fiit au mois d'octobre 879 quHIs formèrent un synode ou un concile y car c'est le nom donné à rassemblée où s'opéra cette sorte d'ordination. £n effet , le clei^é fit tout. Le sacerdoce , maître des afËiires publiques , marchait alors dans tout l'éclat de sa puissance usurpée , comme un dominateur enflé d'oi^eil. Depuis long-temps les évéques avaient attiré à eux une partie de l'autorité municipale , en trouvant le moyen de réunir à leurs fonctions l'emploi de défenseur de la cité (i), emploi si important dans le système de l'ancienne administration romaine. Comme je l'ai déjà dit , il n'y avait en Provence que peu de fiefs ou bénéfices(!i)y et par conséquent peu de grands seigneurs; ce qui tendait encore à augmenter le pouvoir de l'Église. Aussi dans le décret du concile de Mantale on ne parle que légèrement des conférences tenues par les prélats avec les notables^ avec les nobles (3). Ces derniers ne jouèrent qu'un rôle bien secondaire, et il est même vraisemblable qu'ils n'opinèrent point dans cette assemblée fameuse.
On y compta six archevêques et dix-sept évêques leurs suffragans. Les archevêques furent
(i) Gamîer, Traité de l'origine daGouTemcment Français, p. aa4 etsniy.
(a) Les fiefs ne s'y multiplièrent qae àeptdi l'élection da roi Boson, lorsque le nouveau monarque voulut se former une cour et s'attacher des serviteurs par ses libéralités.
(3) Cum NolnUoribus,
Otram de Vienne , Rostang d'Arles , Robert d'Aix, AuréUen de Lyon, Teutram deTarentaise, etThierry de Besançon. Les sufFragans furent ceux de Ma^ seUle , Toulon , Avignon , Orange , Vaison , Die, Apt, Riez, Gap, Valence, Grenoble, Vivi^s, Uzès , Lauzanne , Maurienne , Mâcon , ChâloDssur-Saone. L'évêque d'Embrun ne se présenta pas à rassemblée , soit qu'on voulût joindre ce diocèse au royaume d'Italie que Bérenger , duc de Frioul , aspirait à rétablir à son profit , soit p quelque autre raison inconnue. L'archevêque de Vienne servit Boson avec le plus de zèle (i). D'abord les prélats se disent assemblés à Mantale pour y traiter des affaires de l'église. Ils ne s'occupent néanmoins qu'à donner un successeur aa dernier prince qui gouvernait le royaume de Provence. Ils jettent les yeux de toutes parts; ils
consultent les sages , et ne trouvent personne qui veuille ou qui puisse remplir dignement la place. Enfin, ils se tournent du côté de Dieu, le conjurent de les conduire dans le choix qu'ils vont fei«, de leur donner un roi selon son cœur. Et tout à coup , comme inspirés , ils désignent Boson , pa^ lent de son crédit auprès du Pape, relèvent sa valeur , sa prudence et ses services. Lui seul est digne de ce trône vacant. C'en est £ait. Par l organe de ses ministres le Ciel exprime sa volonté
(i) Ghorier, Hist. du Dauphîné, IW. x.
suprême. Quel est le téméraire qui oserait lui résister? Le peuple ^ accoutumé à confier ses principaux intérêts aux évêques , s'incline avec respect devant leur décision. D'ailleurs , que lui importe un changement de maître ? qu'a-t-il à voir, qu'a-t-il à ùAre dans la haute région où les ambitieux j où les puissans du monde se disputent le commandement ? et puis où placer les règles du droit , comment voir les lumières de la justice dans le conflit sans cesse renaissant de tant de passions qui se heurtent?
On signifie à Boson la résolution du congrès, et ie duc feint de résister tffrayé du fardeau. Pour le gagner on lui dit que Dieu l'appelle, que l'Église a besoin de lui et que l'État le réclame. Touché de ces paroles , il promet d'obéir. Cependant l'assemblée , qui prenait le nom de Synode, délibéra sur quelques mesures avant de consommer l'élection de Boson , et elle lui envoya des députés chargés du message suivant :
« Prince illustre, le Synode assemblé au nom « de Dieu avec les seigneurs laïques à Mantale , ce au territoire de Vienne , par l'inspiration de la « Divine Majesté , veut apprendre de vous-même « comment vous voulez vous conduire sur le trône ce où il souhaite que vous soyez élevé. Nous désia rons savoir si votre zèle pour la foi catholique « et pour la prospérité de l'Église vous fera sincè- « rement embrasser tout ce qui contribue à faire
« honorer et chérir le Seigneur ; si vous voulez ce toujours suivre la justice , comme ont £dt les ce bons princes connus par nos histoires et par la « renommée ; si vous serez afïable , doux , patient ce et sobre ; si vous conserverez l'humilité , vrai « fondement de toutes les vertus ; si vous accor- « derez à vos sujets la protection qui leur est due; « si vous suivrez les sages conseils ; enfin si vous (c soutiendrez les bons et punirez les méchans . . . « Nous prenons ces précautions afin que dans la oc suite on ne puisse rien reprocher à ce concile ce ni aux seigneurs qui pensent comme nous; mais « que j par la grâce de Dieu et l'intercession des « Saints , la paix et la vérité soient sur les prélats «( e^sur leurs inférieurs, sur les évéques et sur « les grands du pays ... En sorte que Dieu soit oc béni en tout et partout. Les évéques et les laî- « ques vous prient aussi de veiller à ce que tous ce ceux qui composeront votre maison vivent « d'une manière édifiante ».
Boson répondit par la lettre suivante : a Au Sacré Concile et aux Seigneurs Laïques « qui me sont fidèles , Boson , humble serviteur « de Jésus-Christ.
ce Je commence par vous remercier de votre « attachement sincère. Je ne le mérite sous aucun « rapport. Votre bienveillance extrême et la grâce ce immuable de Dieu ont pu seuls vous inspirer « de pareils sentimens. Pour moi , connaissant ma
« &iblesse et mon peu de mérite ^ j'aurais absolu- « ment refusé le haut rang que vous m'offrez , si « je n avais reconnu la volonté divine dans Tuna- « nimité de vos suffrages. C'est pourquoi, dans la « persuasion où je suis qu'il faut obéir tant aux « évêques inspirés de Dieu qu'aux seigneurs dé- « voués à mes intérêts , je ne résiste ni n'ose résis- « ter à vos vœux.
« Quant à ce que vous désirez savoir de ma con- « duite dans le gouvernement , je reçois avec « plaisir la règle que, vous me tracez. Je professe « d'un cœur pur et d'Orne bouche sincère la foi m catholique dans laquelle j'ai été nourri , et je « suis prêt à verser tout mon sang pour elle. J'au- « rai soin, par votre conseil et avec l'aide du Seicr gneur , de confirmer les privilèges des Églises. « Je tâcherai de rendre à tous une exacte justice. « Je protégerai tous les intérêts légitimes , et a je marcherai constamment sur la trace des Rois « dont la mémoire est honorée. Bien que je sois « un grand pécheur , je m'efforcerai d'être docile « aux avis des gens de bien , et je ne suivrai «c jamais ceux des méchans. Que si pourtant quelce que faute m'échappe , je la réparerai sitôt qu'on « me la fera connaître. Pour ma maison , j'aurai « grand soin , comme vous m'en avertissez, que « tous ceux qui la composeront se comportent « comme il convient. U ne me reste plus qu'à vous « conjurer d'adresser à Dieu des prières publiques
<t pendaiittrois jourSy afin qu'il nepermette pas que (c vous ou moi nous tombions dans un égarement a funeste. Supplions ce Dieu juste et clément de « répandre sur nous les trésors de sa miséricorde ce infinie (i). »
Les évéques , contens des réponses de Bosoo , achevèrent ce qu'ils avaient commencé. Le 1 5 oc- 'tobre 879 y on le conduisit à la Cathédrale de Vienne , on fit sur lui des prières solennelles , on le proclama Roi de Provence, etRostang, archevêque d'Arles , versa sur son front l'huile sainte (a).
Boson f à peine couronné , se montra dans les Provinces qui venaient de se soumettre à son empire. Il accorda diverses grâces aux églises, et confirma, en faveur de l'archevêque Rostang , les chartes par lesquelles l'empereur Lothaire et son fils, ses prédécesseurs , avaient soumis à son église TAbbaye de Cruas dans le Vivarais. On croit que les religieux de ce monastère , pour se soutenir contre les entreprises des évéques du pays, avaient demandé eux-mêmes à ces princes de leur donner les archevêques d'Arles pour protecteurs. Rostang fut promu à l'archevêché de cette ville en l'année 871. Il avait commencé par être religieux , et il était
(i) T. III , Concil, Coll.
(a) L'archeréqae d* Arles l'emporta sur celui de Vienne dins réglise duquel la cérémonie aefit pourtant. Cette circonstance prouye encore l'ancienneté du siège d'Arles. Il n'y eut sur ce sojeC aucune opposition dans l'assemblée de Bfantale.
DE PROYENCE. 355
ensuite devenu abbé d'Aniane au diocèse de Maguelonne. NéanmoiDs il conserva long-temps après cette Abbaye avec le prieuré deGroudargues au diocèse d^zès (i).
Un trône nouveau est nécessairement entouré de périls. Boson en fit Texpérience. Il se croyait sûr de la protection du Pape , et cette protection lui manqua. Jean YIII , voulant ménager les rois français , Louis m et Carloman , fils de Louis-le- Bègue , et Charles-le-Gros , roi de Souabe , Fun des fils de Louis-le-Germanique , désaprouva formellement l'usurpation de Boson. Il écrivit à Otram de Vienne pour lui en faire des reproches, et lui ordonna de venir se justifier à Rome. Dans sa lettre , il qualifiait Boson de présomptueux et de perturbateur du repos public. C'était pourtant ce même Pape qui peu auparavant lui donnait le titre de glorieux et le nommait son fils adoptif. Les circonstances avaient ainsi changé ses sentimens , ou pour mieux dire ses intérêts. Ne demandez pas quelque chose de plus noble à la politique des princes. Elle ne vous comprendrait pas , ou bien elle rirait de votre bonhomie.
Tous les princes Français également irrités contre Boson ^ résolurent d'un commun accord de lui Êdre la guerre. Les deux fi*ères Louis et Carloman
(i) Galiia Chmtiana , 1. 1. — Vabscttc et De Vie. Hist génér. du Languedoc, t n, Ut. xi.
s'abouchèrent d'abord sur la fin de l'année avec Charles-le-6ros à Orbe dans la Bourgogne-Transjurane. Louis , roi de Germanie , appelé de nouveau par les mécontens de France , s'avança de son côté f au commencement de Tannée suivante, jusqu'à Ribemont sur l'Oise , dans le dessein d'envahir le royaume. Mais désespérant du succès de son entreprise, il fit bientôt la paix avec les rois de France ses cousins , et convint avec eux d'avoir , le mois de juin suivant , au palais de Gondreville , une entrevue où Charles-le-Gros se trouverait , tant pour traiter plus amplement des artides de la paix que pour se liguer contre leurs ennemis.
Louis et Garloman s'appliquèrent alors à porter remède aux désordres du royaume et à réprimer les brigandages des Normands. Us se rendirent à Amiens au mois de mars , et de là ils convinrent du partage de la monarchie par l'avis de leurs principaux vassaux. Tout ce qui dépendait de l'ancien royaume d'Austrasie ou de France en deçà de la Meuse échut à Louis avec le royaume de Neustrie et ses marches. Garloman eut pour sa part les royaumes de Bourgogne et d'Aquitaine, et enfin toute la partie du royaume de Lothaire dont Boson s'était saisi , et dont ils résolurent de le déposséder.
Les deux rois se rendirent à Gondreville pour la conférence convenue avec le roi de Germanie.
Ce dernier, ne pouvant 8*y trouver, y envoya ses plénipotentiaires , lesquels , de concert avec Charles-le-Gros qui y assista , convinrent sans doute des articles d'une paix durable. On sait qu'ils résolurent de joindre leurs armes contre leurs ennemis communs , c'est-à-dire contre Hugues , fils naturel du feu roi Lothaire, qui voulait s'emparer sur le roi de Germanie de la partie supérieure du royaume de Lothaire , et contre Boson qui en avait envahi l'inférieure sur Louis et Carloman. Charles-le-Gros ayant été obligé de partir pour l'Italie j il n'y eut* que ces deux derniers princes qui se mirent à la lête de l'armée du roi de Germanie avec laquelle ils attaquèrent et défirent Hugues-le-Bâtard. Ils assemblèrent ensuite leurs propres troupes qu'ils joignirent à celles de Germanie y se rendirent à Troie au mois de juillet , et y attendirent le retour de Charles-le-Gros , qui avait promis de venir les trouver pour agir tous ensemble contre Boson.
La première place qu'ils attaquèrent sur le roi de Provence fut celle de Mâcon , défendue par un seigneur nommé Bernard. Cette ville , vivement pressée , se rendit à composition , et Bernard fait prisonnier, fut sans doute puni du dernier supplice.
Charles-le-Gros, fidèle à sa parole, arriva dltalie et rejoignit les deux rois ses cousins. Tous ensemble ils s'avancèrent sur Lyon dont ils s'empare-
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rent sans résistance. Ils marchèrent ensuite contre Boson lui-même qui , ayant déjà passé le Rhône, fesait mine de leur tenir tête; mais, à leur approche , il repassa bientôt ce fleuve et alla se jeter dans Vienne. Ne se croyant pas encore en sûreté dans cette ville , dont les princes français menaçaient de foire le siège, il se retira dans les montagnes et abandonna la défense de la place à la princesse Hermengarde, sa femme, avec la meilleure partie de ses troupes. Néanmoins les princes fran» çais s'étant approchés de Vienne , en formèrent aussitôt le siège et le continuèrent assez long-temps. Comme il traînait en longueur, Charles-le-Gros n'eut pas la patience d'en attendre la fin. D'ailleurs des soins plus importans l'occupèrent. Il s'assura de la Lombardie , fut couronné roi par l'archevêque de Milan , et ne tarda pas à obtenir du Pape la pourpre impériale.
Sur ces entrefaites, on apprit que les Normands ravageaient la Picardie. A cette triste nouvelle , Louis III quitta son camp devant Vienne pour voler au secours de ses états , et laissa Carloman pour continuer le siège. U vainquit les Normands et vint mourir à Saint-Denis le 4 août 88a. Aussitôt Carloman quitta le royaume de Provence pour aller recueillir la succession de son frère, et pour résister aux Barbares qui redoublaient d'audace et de fureur. Il laissa le soin du siège de Vienne à Richard , comte d'Autun , frère de Boson et son
mortel ennemi. Richard poussa ses opérations militaires avec tant de vigueur , qu'il réduisit la ville à toute extrémité. Cependant Hermengarde , femme forte , reine héroïque , continua de se défendre avec la valeur et la prudence d*un vieux capitaine. Mais il fallut enfin céder ^ et la place 9 après deux ans de siège, se rendit à discrétion le 5 du mois de septembre. Hermengarde. et sa jeune fille tombèrent au pouvoir de Richard qui les emmena prisonnières dans son comté d'Autun. Boson fut touché de ces désastres ; mais il ne perdit pas le cœur.
Carloman fut obligé d'interrompre ses conquêtes contre le roi de Provence , soit parce qu'il eut à combattre les Normands , soit qu'il craignit que l'empereur Charles-le-Gros ne formât quelque entreprise sur ses états.
Boson , profitant des troubles que les Barbares causaient dans le royaume, reprit la ville de Vienne. La mort de Carloman fit passer la couronne de France sur la tête de l'empereur Charles-le^îros (i). Tout puissant qu'était ce monarque, il ne put renverser Boson du trône. Sur la scène mobile de tant de révolutions politiques , le roi de Provence fit-il sanctionner son pouvoir en prêtant hommage à l'empereur et en reconnaissant sa haute suzeraineté ? On pourrait peut-être le soutenir , surtout
(1) En rannée 884.
en voyant Hermengarde et sa fille rendues à la liberté. Une opinion contraire doit pourtant obtenir beaucoup plus de crédit ; car non-seulement Louis et Carloman firent la guerre à Boson pendant toute leur vie et employèrent contre lui leurs meilleurs généraux ^ mais il parait encore que leurs successeurs sur le trône de France le regardèrent toujours comme un usurpateur et le pour- ' suivirent comme tel ; ce qui doit s'entendre principalement de l'empereur Charles-le-Gros. La délivrance d'Hermengarde et de sa fille s'explique d'ailleurs fecileraent. Ces deux princesses rejoignirent Boson f soit qu'elles se fussent échappées des mains de Richard , soit que ce duc les eût remises lui-même à son frère.
I^es historiens se trouvent fort partagés sur la question de savoir quelle fut l'étendue du second royaume de Provence , formé des débris de l'ancien royaume de Bourgogne. Les uns le renferment dans les seules bornes de la Provence proprement dite , c'est-à-dire du pays renfermé entre la Durance^les Alpes, la Méditerranée et le Rhône; et quoique les noms de tous les évêques de cette contrée ne se trouvent point parmi les souscriptions du concile de Mantale , il parait cependant que tous les prélats provençaux consentirent alors à l'élection de Boson , ou du moins qu'ils se soumirent dans la suite à son pouvoir (i). D'autres
(i) Aussi voyons-nous qu'Arnaud , archevêque d'Embrun, dont
auteurs ajoutent au second royaume de Provence le duché de Lyon que Lothaire y avait joint en formant le premier royaume pour le prince son fils. D'autres , en plus grand nombre , prétendent qu'il comprenait tous les diocèses des six archevêques métropolitains et des dix-sept évêques leurs sufFragans ^ qui assistèrent à l'assemblée de Mantale.
La question , je Tavoue , présente des difficultés sérieuses. Cependant on peut la résoudre , car les Êiits la posent et l'expliquent. Le royaume de Boson eut deux sortes d'étendue. D'abord le synode de Mantale se borna à conférer la royauté à ce prince , c'est-à-dire à le choisir pour cette royale affaire (i) ^ comme s'exprime l'acte d'élection, sans fixer les limites du nouveau royaume qui ne reçut aucune dénomination dans l'assemblée. U parait que les évéques eurent l'intention de comprendre dans ce royaume les diocèses dont ils étaient les représentans , c'est-à-dire la Provence proprement dite , le duché de Lyon , et tout ce que l'empereur Louis avait eu du Dauphiné et de
le nom ne paraît pas dans les actes dn concile de Mantale , fut du nombre de ceux qui élurent , en l'année 890 , Louis fils de Boson. (i) Ergh nuttt Dti per suffragia Sanctorum ob butantem necessitatem , et eam quem in eo compenrant expetibUem udUtatem et pnuUnûssimam atque provideniîssimam sagacitatem , communi animo parique 9oto et imo eonseruuy dmittimum prindpem Dvnùnum Boxtmem, Christo prwduce, ad hoc Regale TS{e%o%vam pederunt et unan imiter eiegerunt, etc.
la Bourgogne-Transjurane. Mais alors pourquoi gardèrent-ils le silence ? Nous devons croire qu'ils voulurent , en bons courtisans , flatter son ambition , et qu'ils aimèrent mieux le faire roi de toutes les contrées qu'il pourrait tenir sous son obéissance. La seconde étendue est celle à laquelle il se trouva réduit après la guerre des rois de France et de Charles-le-Gros. Celle-là consistait presque dans la seule Provence (i).
On ne sait ce que Boson fit de son royaume , ni comment il le gouverna. Ce prince dut être doué de qualités supérieures, car quelle que soit l'assistance d'un heureux destin , ce n'est jamais sans élévation de caractère , sans énergie et sans talent qu'un fondateur de dynastie royale se maintient dans son ouvrage. Tant d'orages grondent sur le berceau d'un pouvoir naissant! Les flots impétueux de tant d'inimitiés soulevées viennent incessamment le battre ! La plus solide base d'un établissement politique , c'est la consécration du temps , c'est le prestige du passé , c'est le culte des choses héréditaires. Quand cette base manque, qu'estce qui peut la remplacer avec quelque avantage , sinon le génie qui a aussi sa consécration , son
(i) L'historien de Nice prétend, sans s'appnjer sur aucune preure, que les habitans de cette ville reconnurent Tautorité de Bosco. Bien ne vient à l'appui de cette assertion. Si elle était vraie , les actes du concile de If aittale ne feraient-ils pas mention de Tévéque de Nice ?
prestige et son culte? On peut dire à l'éloge de Boson qu'il fut si habile que les princes ses ennemis tentèrent toujours inutilement ou de se saisir de sa personne ou de le jeter dans quelque piège. Les seigneurs , complices de sa révolte, et les soldats attachés à sa fortune , eurent pour lui tant de dévoûmenty que malgré ses revers, malgré leur proscription, ils n'abandonnèrent jamais sa cause. Ce prince eut la gloire et le bonheur de ne pas descendre du rang qu'il avait su se faire. Il ne quitta le trône qu'avec la vie , en l'année 887 9 laissant de sa femme Hermengarde un fils nommé Louis, et deux filles. Son épitaphe, dan3 la Cathédrale de Vienne en Dauphiné^ vante sa piété , sa munificence et son courage. Elle rappdle la couronne d'or et de pierreries que ce roi avait donné à Saint-Maurice , le sceptre et le diadème dont il avait gratifié Saint-Etienne.
Louis son fils, âgé de dix ans, lui succéda sous la tutelle de sa mère Hermengarde, qui gouverna le royaume de Provence avec vigueur et habileté. Ce jeune prince qui , par sa mère , descendait de Charlemagne , et qui par conséquent était parent de Charles-le-6ros , fut conduit vers lui, au palais de Rircheim sur le Rhin en Alsace , où cet empereur se trouvait alors. Bien que Charles-le-Gros ne cessât de se regarder comme le véritable souverain du royaume de Provence , Hermengarde espérait que Louis en serait favorablement reçu et qu'il
obtiendrait sa protection. Cette attente ne fut pas vaine. Charles lui fit un accueil gracieux et alla même à sa rencontre. H le reconnut ensuite pour son fils adoptif et pour son vassal , c'est-à-dire qu'il l'investit sans doute du gouvernement de Provence , pour le tenir sous l'obéissance légitime et sous l'hommage de la couronne impériale.
En même temps la régente Hermengarde s'occupa d'agrandir les états de son fils : mais de grands événemens la détournèrent de ce projet. Amould, bâtard de Carloman , enleva la couronne de Germanie à son oncle Charles-le-6ros. Cet empereur perdit encore la Souabe et la Lorraine. Bientôt y chargé de mépris , réduit à la misère , il mourut de désespoir et de folie (i) , malheureux d'avoir eu un rang au-dessus de sa petite ame. La France avait l)esoin d'un défenseur au milieu des maux qui l'assiégeaient. Elle se donna à Eudes, fik de Robert-le-Fort 9 qui était mort en défendant la Patrie. Guido , duc de Spolette , chassa du trône d'Italie Bérenger duc de Frioul , qui avait pris le titre de roi en 884 ? et il se mit à sa place. Ranulphe, fils de Bernard , duc d'Aquitaine , se remuait pour se Élire nommer souverain de ce pays. Rodolphe de Stratlingen , maître du comté de Genève y des deux rives du Léman j du Valais et de la Suisse méridionale 9 poursuivait aussi le rétablisse*
(i) Le 8 janvier 888. — Papyrias Masson. In Ftum. Gdl,
ment de rancien royaume de Bourgogne, etU fut couronné roi dans la Tille de St. -Maurice en Valais. Cette nouvelle royauté de Bourgogne inspira de l'inquiétude à la régente de Provence , qui sentit qu'il fallait opposer le couronnement de son fils à l'élection de Rodolphe. Elle travaillait aux préparatifs nécessaires , lorsque les Maures vinrent lui donner du souci.
Vers l'année 889 y un Corsaire Africain , allant d'Espagne en Italie , fut battu par une violente tempête qui le jeta sur les rochers du golfe de Sembracie, appelé plus tard golfe de Grimaud. Vingt Barbares , sauvés du naufrage, mais n'ayant plus le moyen de se remettre en mer , prirent le parti désespéré de chercher un asile dans les montagnes voisines. Ils virent, en s'enfonçant dans les terres , un château antique et fortifié , nommé le Fraxinet(i), sur-le-champ ils délibérèrent de s'emparer de ce château qui passait pour imprenable. Ils l'escaladent pendant la nuit, surprennent la garnison , regorgent , et s'établissent dans la place. D'autres Maures , ayant eu connaissance de cet événement , vinrent se joindre à eux. Le Fraxinet devint alors la terreur des contrées environnantes. Les Barbares , sortis de ce repaire , élargissaient tous les jours le cercle de leurs brigandages , et
(i) On ne doatentdlement qne le village appelé La Garde-Frainet ( dans le département dn Var ) ne soit titoé à pea près an même endroit où était l'ancien Fraxio^
quelquefois ils couraient jusqu'à Aix. Ils ravagèrent successivement l'île de I^rins ; les villes de Cannes , d'Antibes , de Fréjus , de Toulon et de Grasse , passèrent ensuite le Var et portèrent la désolation dans les campagnes de Nice.
Hermengarde , après avoir fait de vains efforts pour dompter les Maures du Fraxinet , ne pensa plus qu'au couronnement , ou pour mieux dire à l'élection régulière de son fils. H lui &llut toute son habileté pour conduire cette afEotire à bonne fin. Elle alla visiter Arnould , roi de Germanie , et s'assura de son agrément. Les prélats Provençaux craignirent d'être désaprouvés par le Pape , et Bemoin , successeur d'Otram à l'archevêché de Vienne , se rendit à Rome pour consulter Etienne V. Ce qui démontre que le comté de Vienne avait été restitué à Boson ou à sa famille. Etienne, touché des maux du pays pressé entre les Maures et les Normands, exhorta les évéques par ses lettres apostoliques à y chercher un prompt remède , et il approuva le dessein qu'on avait d'élever Louis sur le trône de Provence à la place de son père. Bernoin retourna de suite dans son diocèse. Ce prélat f les archevêques Aurélien de Lyon , Rostang d'Arles et Arnaud d'Embrun se réunirent à Valence avec d'autres évêques, et prodamèrent roi le jeune prince (i) , malgré sa jeunesse qui ne lui permet-
(i) Sirmond. ConeU, GaU, t. ni.
tait pas de combattre en personne les ennemis de Tétat. Mais on espéra que la bravoure et Fexpériencede ses généraux pourraient y suppléer, et c'est ce que Ton marque dans l'acte de cette assemblée, à la date de 890 (i). Comme on le voit, la naissance de Louis ne parut pas un titre suffisant à l'obéissance des peuples. Son élection indique au contraire que les évéques réunis à Mantale , onze ans auparavant , n'avaient voulu donner à Boson son père qu'une royauté à vie , et non pas une couronne héréditaire.
Louis contracta une étroite alliance avec Guillaume-le-Pieux , duc d'Aquitaine-, marquis de Gothie (a) et comte d'Auvergne. Il lui donna sa sœur en mariage , et cette union contribua sans doute beaucoup à l'affermir sur le trône de Provence , et à maintenir l'autre dans l'autorité qu'il s'était acquise. Louis étendit sa domination sur les pays situés à la droite du Rhône. Amélius , évèque dlJzès , qui le regardait comme son souverain , alla le trouver à Orange pour le prier de restituer à son église plusieurs biens qu'on avait usurpés , et de la confirmer dans la possession de ceux dont elle jouissait actuellement. Le roi de Provence lui accorda toutes ses demandes , en considération de sa fidélité et de ses services (3).
(i) Labbe. Concii, t. ix.
(a) Le Languedoc , aossi appelé Septimanie.
(3)DonVaisseteetDeyic.Hi8t génér. dn Languedoc, tu» liy.xi.
Hermengarde continua d'avoir beaucoup d*in*fluence dans les afËiires publiques. On excita son ambition ainsi que celle de son fils , en leur montrant un beau royaume où ils avaient un droit acquis qu'ils devaient, disait-on, poursuivre. C'était le royaume d'Italie que l'empereur Louis II , père dllermengarde , aïeul maternel du jeune Louis de Provence , avait possédé jusqu'à sa mort. Cette couronne d'Italie était d'autant plus séduisante , qu'elle donnait Rome et l'Empire. La fortune , inconstante dans ses faveurs comme dans ses disgrâces , avait renversé Guido du trône des Lombards et y avait replacé Bérenger. Mais Lambert, fils du prince déchu , était assez puissant pour disputer ce trône au roi victorieux. Louis de Provence jugea que le temps était venu d'entrer en Italie. Dans les illusions de sa vanité trompée , il crut qu'il n'avait qu'à s'y présenter pour en faire la conquête , et il réunit des troupes impatientes de franchir les Alpes. Cette armée provençale partit, le roi Louis à sa tête , eh 896 (i), trouva le passage des montagnes occupé par les soldats de Bérenger , fut bientôt après enveloppée par une armée beaucoup plus nombreuse , et se mit à la discrétion de celui qu'elle venait détrôner (a). Bérenger , profitant de son avantage , ne
(i) Mabillon, Annal, t. m.
(a) Lnitprand , liy. ii , ch. x.
rendit la liberté au roi de Provence qu'à condition qu'il renoncerait pour toujours à sa prétention sur lltalie. Louis , pour se tirer des mains de son ennemi, s'y engagea par serment, devint aussitôt libre , et son armée se retira confuse d'avoir été vaincue sans combattre.
Que l'ambition gâte le cœur des hommes , et combien on en voit qu'elle précipite aveuglément ! Louis , troublé par des rêves de gloire , excité d'ailleurs par sa mère à sortir de son repos , se moqua de la foi jurée , rassembla de nouvelles troupes et forma le dessein de retourner en Italie. Plus heureux ou plus habile que la première fois, il y entre sans de sérieux obstacles l'an 900 , assiège et prend Pavie , bat en plusieurs rencontres l'armée de Bérenger , qui l'avait d'abord méprisé, se fait reconnaître et proclamer roi par l'assemblée des seigneurs (i). Ce n'est pas tout : poussant plus loin ses conquêtes , le roi de Provence et dltalie marche à Rome , y est reçu aux acclamations de la foule, obtient du Pape, l'année suivante, la couronne impériale vacante parla mort du roi Arnoul de Germanie , et long-temps flottante sur plusieurs têtes.
Vite iJ était monté au faite de ces grandeurs étonnantes, aussi vite il en descendit pour tomber dans un abyme de malheur et d'humiliation. Il alla
(i) Luitprand , ib'td. — Sigon. r/^ Reh. liai, lih, vi.
séjourner la même année à Yéronne, où se croyant en sûreté et comptant trop sur la fidélité de l'évéque Adelard et de quelques seigneurs qui semblaient lui montrer beaucoup d'attachement , il licencia la meillaire partie de ses troupes y ne retint pour sa garde qu'un petit nombre de soldats dans la vue de soulager la ville. Bérenger, qui y avait des partisans , apprit bientôt qu'elle était sans défense. Il réunit des troupes en toute hâte, arrive à grandes journées de Bavière où il s'était réfugié, se présente devant Véronne, y est introduit par la perfidie de Tévéque et des principaux habitans qui avaient corrompu la garde provençale, s'empare de Louis sans répandre une goutte de sang, et lui fait sur-le-champ crever les yeux. Telle était la manière , selon les mœurs de l'époque , de condamner un monarque à la nullité politique. On l'avait empruntée à la cour de Constantinople. L'infortuné Louis fut renvoyé avec opprobre dans son royaume de Provence , et l'on ne trouve plus rien de lui dans l'histoire où il n'est connu que sous le surnom d'Aveugle. U fixa son séjour à Vienne et y traîna des jours obscurs. Privé du trône d'Italie et du sceptre impérial , il eut toujours la petitesse de se faire nommer sérénissime empereur Auguste , titre illusoire , appellation cruelle , qui ne servit qu'à rendre sa douleur plus vive et son humiliation plus accablante. Passant sa vie dans des pratiques de dévotion ,
dominé tout entier par la puissance des idées religieuses qui n'entraient dans sa tête que sous la forme des préjugés les plus étroits ^ il enrichit les établissemens ecclésiastiques. Il assigna des terres et diverses possessions à l'église de Valence (i) et à celle de Marseille (a). Il donna à Févêque et au clergé d'Avignon le lieu de Bédarrides (3). A la prière de Tarchevêque Manassès , son parent^ il confirma la donation de plusieurs propriétés faite à l'église d'Arles C4) par le roi Boson son père.
L'opinion des historiens varie sur l'époque de sa mort. Les uns croient qu'il mourut deux ou trois ans après sa catastrophe dltalie ; d'autres assignent une autre date à son décès. Mais une charte , datée de Vienne l'an vingt de son empire, et conservée par le chapitre de l'église métropolitaine d'Arles (5) , parait indiquer que ce prince vécut environ quarante-cinq ans , ce qui placerait sa mort vers l'année 9a 3. Ces temps malheureux sont environnés de ténèbres , et il est pénible d'avouer que des doutes et des conjectures forment ici , comme ailleurs bien souvent , la seule base de la science historique.
(i) Golomby. in Episc. Valent.
(a) Gaesnay. Provinc, Massîl. Annal. Ecdes, liv. 11 » ch. xxv.
(3) Nouguier, Hist. des Évéques d'Avignon.
(4) Saxi, Pontif. Arelat. p. 187. — Sainte - Marthe , in .Manass. jérchiepis. Arelat.
(5) Elle est citée par Hon. Bouche, 1. 1, liv. vi, sect. i.
372 HISTOraE
Des auteurs assurent que Louis , roi de Provence j fut marié avec Edgive , fille d'Edouard , roi d'Angleterre , sœur ^ selon quelques-uns, ou nièce, selon d'autres, de la femme de Charlesle-Simple, roi de France (i). Quelques écrivains disent qu'il n'eut point d'enfans ; mais la chronique de Frodoard assure qu'il eut un fib, nommé Charles Constantin , qui fut prince de Vienne. Il en est qui rapportent que Louis eut encore une fille appelée Berthe (a) , laquelle fut donnée en mariage à Hugues dont je vais parler. D'autres auteurs, beaucoup plus dignes de foi , ne font point mention de cette princesse.
Quoi qu'il en soit , Charles Con^antin ne lui succéda point. Hugues fut celui qui le remplaça sur le trône de Provence^ ce qui indiquerait encore que ce trône n'était pas héréditaire.
Les opinions varient , incertaines sur la qualité , la naissance et la famille de ce nouveau souverain. Jamais on ne vit sur un même sujet tant de sentiniens divers , jamais il n'y eut tant de systèmes confus , jamais on ne fit tant de commentaires contradictoires.
Les uns lui donnent le titre deComtede Vienne(3), les autres de Comte d'Arles (4); d'autres enfin
(i) Dachesne, Hi«t. de Bourgogne, Ht, ii, ch. xii. (a) Boaift , couronne royale d* Arles.
(3) Frodoard, en sa Chronique.
(4) Les auteurs cités par Baronins.
de Duc et de Marquis (i). Luitprand , évéque de Yéronne , qui Tavait particulièrement connu , le nomme en son Histoire le très»sage et très^puissant Comte des Provençaux (a) , et de là quelques auteurs le veulent faire le premier des comtes souverains de Provence. Mais Hugues a été véritablement roi. n s'est assis sur le trône que Boson et Louis avaient successivement occupé. Le titre de Comte ne lui convient dope pas , bien qu'il paraisse l'avoir pris par prudence au commencement de son règne ; bien qu'il ait aussi pris celui de Duc et de Marquis de Provence.
Quelle fut sa naissance (3)? Encore de l'incertitude y encore de l'obscurité. L'opinion la plus accréditée est celle qui lui donne pour père le comte Thibaud ou Théobald (4) , dont l'origine est également couverte d'un voile épais. Il paraît que ce Thibaud mourut fort jeune. On tient qu'il
(i) Une charte de Téglite de Valence, citée par Colomby. (a) Sapientusimum ac potentissbnum comitem Propincialium,
(3) César Nostradamns , dans sa Chronique de Provence, et Clapiers, dans son Histoire des Comtes de Provence , n'ont raconté qae des fables sur cet Hugues.
(4) Yiguier , en sa Bibliothèque» p. 493 et 5a6. — Duchesne , Hist. de Bourgogne , liv. ii , ch. xiv. — Sainte-Marthe , Histoire Généalogique de la Maison de France. — Chiflet, en ses Généalogies. — Besse, Histoire des Ducs de Narbonne. — Louvet, Mémoires du Languedoc — Dubouchet , Origine de la Maison de France. —
RufB, Hist. des Comtes de Provence. — Honoré Bouche , 1. 1, liv. vi, »ect. II.
374 mSTOIRE
était homme de caractère et de conduite , et que la reine Hermengarde , veuve de Boson , se servit de ses conseils et de son assistance (i).
Tout le monde s'accorde à dire que le roi Hugues était parent du roi Louis ^ son prédécesseur. A quel degré? On n'en sait rien. Comment parvint-il au trône ? Ce n'est pas par droit de naissance y et l'on ne voit nulle part des traces d'élection.
Voici comment l'on peut expliquer l'origine de sa puissance royale.
Louis 9 s'en allant en Italie , l'avait nommé gouverneur général de ses états de Provence sous son autorité. Les services et la renommée de son père, le pouvoir étendu qu'il exerçait lui-même , l'àfifection des peuples habitués à son gouvernement y lui aplanirent toutes les voies , et la Provence s'offrit à lui sans difficulté. Le fils de Louis ^ Charles Constantin y relégué dans son comté de Vienne qui devint patrimonial , ne voulut pas ou ne put pas lui disputer la couronne; et d'ailleurs, comme il parait que cette couronne n'était pas héréditaire, le fils de Louis n'y avait pas plus de droit que le fils du comte Thibaud.
Hugues soutint son rang par ses grandes qualités y ses lumières , sa résolution , sa prudence et sa valeur. Les Italiens , dégoûtés du gouvernement
(i) Bouche, ibid.
de leur nouveau roi Rodolphe II , roi de la Bour^ gogne-Transjurane , qu'ils n'avaient choisi que pour se défaire de Bérenger , députèrent vers Hugues, pour lui offrir la couronne, avec le consentement du pape Jean X , et le supplièrent de se rendre en Italie où il serait reçu comme un libérateur. Hugues accepta cette offre avec empressement. Il leva des troupes , et comme il ne voulut pas s'exposer au danger d'être arrêté au passage des Alpes y comme l'avait été Louis-l' Aveugle son prédécesseur , il partit du port de Marseille , au mois de juillet 9^6, avec une armée navale. La plus grande partie de la noblesse provençale l'accempagnait. Ilaborda à Pise (i) 9 y fut très-bien reçu parle Jjégat du Pape et par plusieurs seigneurs , se porta de suite à Pavie, y fut élu et sacré roi par l'archevêque de Milan, avec de grandes démonstrations de joie (a) , les principales villes se donnèrent aussitôt à lui. Rodolphe, qui était alors en Bourgogne, ne put opposer auame résistance à son compétiteur. Hugues, connaissant l'humeur in-^ constante des Italiens , prit des mesures pour que sa royauté naissante ne vint pas se briser contre recueil des révolutions. Il chercha des appuis au dehors et se fit de puissantes alliances. Pour se concilier l'amitié de l'empereur d'Orient, il lui cn-
(i) Luitprand , liv. m , ch. iv.
(a) Chron. Frodoard, p. 597.
voya en don Tépée de Constantin , la lance de Charlemagne et quelques autres objets d'une valeur inestimable (i). Avec cela il ne négligea pas de donner à ses peuples une haute opinion de son caractère. Aussi, il se 6t aimer dans les commencemens de son règne. Quand il découvrait quelque complot , il préférait la clémence à la sévérité , et quand il s'agissait d'accorder quelque récompense méritée , il n'attendait pas qu'on la demandât Heureux s'il eût persévéré dans le bien ! Mais il sortit de ces voies honorables (a) , et ses fautes ne trouvèrent pas grâce devant ses sujets dltalie. H donna trop de confiance et de crédit à son neveu Manassèsy archevêque d'Arles , qui l'avait suivi dans ses nouveaux états. U le fit son premier ministre Je pourvut de riches abbayes, et lui conféra les évéchés de Véronne , de Trente et de Mantoue (3). Ces faveurs accumulées sur la tête d'un parent privilégié , soulevèrent contre Hugues beaucoup d'ambitions jalouses. Il fut peu de temps après appelé à Rome par Mazovie , veuve de Guy
(i) Guesnay. Provinciat Hassil, Amud,
(a) Loitprand fait de lui le portrait le plus noir. Il l'accote d'ambition, d'avarice et de cruauté. Mais ce portrait est un peu suspect , car Luitprand était secrétaire de Bcrenger ennemi de Hugues, et pour plaire à son maître , il a sans doute noirci autant qu'il a pu la réputation du roi de Provence.
(3) Saxi dit en termes énergiques : Hcuuushs àfanittanam , Trideniinam et Veronensem non in usum, sedin escam , Luitpranda teste, accepit Ecclesias,
marquis de Toscane , laquelle y marchait en souveraine. Mais un afifront cruel qu'il fit imprudemment au fils de cette Dame , mit sa vie en péril , et il se vit forcé de sortir honteusement de la ville. Hugues fit aussi crever les yeux à son frère utérin Lambert , marquis de Tosoine , qui avait eu le malheur d'exciter ses soupçons par ses richesses et ses airs de prince. Ce crime inutile acheva de le rendre universellement odieux^ et Manasses luimême^ comblé de ses bien&its^ figura au premier rang de ses ennemis. On prit la résolution de le chasser et de rappeler Rodolphe II (i). Celui-ci se préparait à rentrer en Italie , lorsque Hugues fit avec lui^ en qSsi , un traité par lequel il lui céda la Provence (2) , à condition que ce roi de la Bourgogne-Transjurane le laisserait en possession du royaume dltalie , et s'engagerait par serment à ne l'y jamais troubler. Les deux princes furent fidèles à ce contrat d'échange. Rodolphe exerça en Provence une souveraineté incontestée. Néanmoins il paraît qu'il s'y réserva non-seulement la puissance y mais encore la propriété de grands biens qui passèrent après sa mort à ses héritiers légitimes. Hugues , de son coté , demeura maître paisible de la couronne de fer. Les Italiens ^ voyant
(i) Mabillon, Annal, t. m.
(a) Luitprand, liv. m, ck. xiii. — Delbéne, Je Regno BurgunJ, lib, II. — Duchesne , lib, 11 . cap, xxiii.
son pouvoir affermi , cessèrent de conspirer , et il sut les rendre si dociles, qu'ils obéirent sans murmure à son fils Lothaire, avec lequel il partagea le trône j du consentement général des grands de la nation.
Tandis que Rodolphe et Hugues trafiquaient de leur royaume, comme deux particuliers auraient fait d'un champ ou d'un troupeau , les Sarrasins, toujours maîtres du Fraxinet qu'ils avaient entouré de retranchemens formidables , désolaient les contrées voisines avec une fureur inouie. Ces hommes de sang et de proie menaçaient même les frontières de l'Italie , l'impunité redoublait leur audace. En l'année 987 y Hugues résolut de marcher contre eux , car le péril était pressant ; mais comme il se méfiait de ses propres forces , il eut recours à l'empereur d'Orient qui lui envoya une flotte nombreuse. Le Pape fit en même temps un appel à tous les Chrétiens , pour les engager à prendre part à cette expédition. Une foule de seigneurs puissans s'enrôlèrent sous l'étendard de la Croix. Les Génois fournirent quelques galères sous le commandement de Jérôme Doria. Nice , intéressée par son voisinage à la destruction des brigands africains, enrôla une troupe de vaillans hommes. Toutes les villes de Provence rivalisèrent de zèle , mirent sur pied leur contingent de guerre , et cette armée , enflammée d'ardeur , se réunit sous les murs de Draguignan. Hugues ,
embarqué sur la flotte gréco-italienne avec la fleur de sa noblesse guerrière , arriva au golfe de Sembracie. Quel fut son étonnement ! Les Barbares accourus sur le rivage et retranchés derrière une ligne de navires unis les uns aux autres par de fortes chaînes , fesaient retentir Faîr de cris provocateurs. Gomment rompre cette ligne menaçante ? Il y avait témérité à le tenter. Aussi on ne demanda rien à la force ; c'est à l'art seul que l'on se confia. Ànastase y capitaine grec , se servit du feu grégeois et brûla plusieurs vaisseaux ennemis. Les Sarrasins, ne pouvant maîtriser ces flammes qui leur semblaient surnaturelles, s'enfuirent saisis d'épouvante et s'enfermèrent dans le Fraxinet. Aussitôt l'armée provençale, quittant son quartier général de Draguignan , vint les attaquer avec tant de résolution, qu'elle les força d'abandonner la forteresse et de se replier en désordre sur les montagnes presque inaccessibles qui dominent le golfe (i). Hugues les assiégea dans cette position , mais il ne sut pas profiter de ses avantages. Impatient de retourner à Pavie , il signa une capitulation honteuse , d'après laquelle les Sarrasins occupèrent la ligne des montagnes qui s'étendent de l'Italie à la Suisse. Hugues en fut bien puni , et cette punition ne se fit pas attendre. Délaissé par ses courtisans, trahi par ses
(i) Ces montagnes prirent plus tard le nom de Monts Maures.
amis y accablé de mépris et de haine , il laissa à son fils Lothaire un sceptre chancelant , revint en Provence avec ses trésors , puis alla en Bourgogne s'ensevelir dans un cloître (i).
(i) On dit que ce monastère «Tait été fondé par lui-même, sons le titre de Saint-Pierre, avec une partie des trésors qu'il avait apportés d'Italie. — D'autres croient que c'est la célèbre abbaye de Mont-Majourprès d'Arles, aussi fondée sous le titre de Saint-Pierre. Guesnay, in Cassian, illust. p. 55.