BERTRAND
Dans la Provence Orientale , Geo£Broi mourut en io63 , et son fils Bertrand lui succéda.
Alors il y avait lutte entre le Sacerdoce et l'Empire , et «Bertrand prit une part active à la querelle des investitures qui divisa le pape Grégoire YII et l'empereur Henri lY. U embrassa avec ardeur la cause du Saint Siège et lui fit hommage de ses états. De là naquirent des dissentions civiles^ des fléaux destructeurs. Malgré les anathèmes de
la cour de Rome , la ville d'Arles se déclara pour Henri et lui donna sa foi comme à son suzerain. Les actions acharnées déchirèrent le pays. Au milieu de tant de désordres , Ton ne trouvait, suivant unecharte de Mont-Majour, bonne justice nulle part. L'ambitieux Grégoire VH , irrité de la résistance des Arlésiens , s'imagina que leur archevêque Aicard en était l'instigateur. U voulut faire élever un autre prélat à sa place; mais Aicard paralysa cet ordre par sa propre puissance ou par la faveur du peuple. Ce fut en vain que le pape l'excommunia ; l'archevêque , bravant sa colère ,
(i) Longoeval. i6ul.
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tint tête à Torage «t continua ses fonctions jusques à sa mort.
Sur ces entrefaites , Adelaïs , fille unique cTun Guillaume IV, comte de Forcalquier et de la Provence Occidentale, transmit, vers Tan 1080, ce bel héritage à son mari Hermengaud , comte d*Urgel, en Catalogne, auquel elle s'unit en mariage (i). Hermengaud continua néanmoins d^avoir sa résidenceà Urgel ; c'est pourquoi il a laissé si peu de souvenirs en Provence où il est presque inconnu.
En ce temps-là un Provençal jeta les fondemens d'un ordre à jamais célèbre. Gérard Tenque, originaire de la ville des Martigues, ouvrit à Jérusalem , en 1080 , rhôpital de St.-Jean , humble berceau des Religieux Hospitaliers qui devinrent ensuite les chevaliers de Rhodes , et plus tard de Malte (i). Une noble et belle pensée présida à cette création , toute de dévoûment philantropique et d'héroïsme guerrier. Ces chevaliers généreux, voués à la défense du nom chrétien contre les armes musulmanes , ne reculèrent devant aucun sacrifice, et ne jugèrent jamais comme au-dessus de leur courage les entreprises les plus périlleuses. C'était beau de les voir , navigateurs hardis , soldats aventureux , sillonnant la mer qu'ils purgeaient des pirates et se jetant au milieu de leurs
(i) Hon. Bouche, 1. 1 , liv. vin, sect n. — Diago, de los Anûgos Condts de Barcelona, liv. ii , ch. lxxiii. (a) Vertot , Hist. de TOrdre de Malte , 1 1, liv. i.
ennemis sans en compter le nombre , une tunique noire retroussée jusqu'aux reins , un large cimeterre au poing. Cet institut était divisé en huit langues y c'est-à-dire en huit sections formées d'autant de difFérens peuples , et chaque langue avait son chef appelé Pilier. La langue de Provence était la première, pour rendre hommage au fondateur. L'ordre de Malte, après bien des vicissitudes, eut le sort des autres associations humaines, qui trouvent toujours plus facile de triompher de l'adversité que de résister à la fortune. Né dans un hôpital , vivant d'abord d'aumônes , il se pervertit par le pouvoir et par la richesse. C'est que le pouvoir est un corrupteur , c'est que la richesse est une empoisonneuse.
Dans la Provence Orientale lé comte Bertrand termina sa vie , en roga , après un règne de vingtneuf ans. Sa mère Étiennette s'empara de la régence qu'elle retint pendant trois ans , c'est-à-dire jusqu'à sa mort.
GILBERT ET GERBERGE.
On vit ensuite régner ensemble Gerbei^e, soeur de Bertrand , et le mari de celle-ci , Gilbert , surnommé le Bon , vicomte de Gévaudan et seigneur de Milhaud. L'enthousiasme de la première Croisade agitait alors la Provence. Les imaginations s'enflammaient au récit des malheurs des Chré-
tiens d'Orient , et Ton ne trouvait rien de plus beau que de voler à la délivrance de la Terre Sainte. Tout indique que le comte Gilbert fit celte première campagne , et c'est sans doute à son absence qu'il &ut attribuer le manque absolu de monumens sur son règne. Le pape Urbain II, revenant du concile de Clermont en Auvergne, où la Croisade avait été résolue , se rendit à Avignon , et de là à Arles où l'archevêque Gibelin le reçut avec de grands honneurs. Ce prélat , ayant gagné l'affection du souverain pontife , fut envoyé à Jérusalem en qualité de légat, pour y apaiser quelques troubles causés par l'élection d'Ébremar, nouveau patriarche de cette ville. L'archevêque d'Arles assembla un concile et se rendit si agréable au clergé et au peuple de la Palestine , qu'il fut choisi lui-même pour occuper la place d'Ébremar , déposé par le concile (i).
Gilbert et Gerberge n'eurent que deux filles, Étiennette et Douce. Ils marièrent Étiennette au seigneur des Baux, et lui donnèrent en dot un grand nombre de châteaux et de domaines. Douce épousa Ray mond-BérengerlV, comte deBarcelone. Déjà, comme je l'ai dit, une branche de la maison de Barcelone , la branche d'Urgel , était en possession de la Provence Occidentale. Après la mort de
(i) Sainte -Marthe, Go/Zm Cftnstianaf t. i. — Gilles Duport , Ouv. cité.
Gilbert, arrivée en 1 1 09 , Gerberge sa veuve, céda à Douce, la Provence Orientale. Par acte du 1 3 janvier iii3 , Douce en investit Raymond-Bérenger son époux , et de cette manière une autre dynas-, tie comtale remplaça la dynastie des Bosons.
Avant d'entrer dans cette nouvelle époque historique, jetons un coup d'œil rapide sur la situation politique de la Provence.
Dans la confusion féodale , au milieu des troubles que le changement de tant de gouvernemens éphémères avait occasionés, les franchises municipales dégénérèrent au point qu'elles devinrent méconnaissables. Cependant l'organisation romaine n'avait pas été complètement détruite. Les corporations d'arts et métiers avaient acquis du développement et de la stabilité. Le peuple conservait un droit précieux, celui de concourir avec le clergé séculier à l'élection des évéques, conformément aux règles canoniques (i). Sans doute il est vraisemblable que ce droit fut le plus souvent illusoire , car le désir du prince dut être r^ardé comme un ordre absolu. Néanmoins le respect que le pouvoir professait encore pour les anciennes formes dans le choix des évéques , indique assez que les cités n'avaient pas perdu le privilège de
(i) Raynonardy Hist. an. Droit Mnnidpal , 1. 11. Les élections épifcopales furent retirées au peuple par Tart. a4 <!** quatrième Concile de Latran.
nommer leurs magistrats. D'ailleurs, à Tombre du Christianisme et de ses institutions bienfesantes , le Droit Romain continuait de régler les affaires et de gouverner la vie civile des Provençaux. C'était une législation pratique qu'on ne regardait plus comme le droit particulier des anciennes provinces romaines y mais comme le droit général de la chrétienté. Et ce droit vénéré opéra dans le douzième siècle un grand mouvement intellectuel. S'élevant à une sorte de dictature y il devint une science sociale qui eut en Italie des écoles florissantes où de nombreux élèves se pressaient autour des gtossa* teurs enseignans (i). Dès l'année 1066, plusieurs Provençaux étaient venus à Pise pour y étudier les lois, et un moine de Saint-Victor de Marseille avait demandé à son abbé la permission de suivre leur exemple (a), permission qui lui fut accordée parce qu'on prévoyait l'utilité que le monastère en recueillerait.
Les Juifs, qui se sont toujours mêlés des professions lucratives, exerçaient la médecine en con^ currence avec les gens d'église qui écrivaient en latin dans les calendriers quelques principes élémentaires de l'art de guérir et principalement quelques règles d'hygiène (3).
(i) Leroitnier, Introdacdon générale à rHistoire da Droit. — Savigny, Hist. du Droit Romain pendant le moyen-âge.
(a) L'abbé Lebeuf , État des Sciences en Franee depuis la mon du roi Robert jusqu'à celle de Philippe-le-Bel.
(3) Lebeuf, iùid.
A cette époque il y avait encore en Provence beaucoup de serfs. Quant aux descendans de ces Sarrasins que le comte Guillaume avait fait prisonniers, ils y vivaient dans un esclavage à peu près semblable à celui que les Romains avaient jadis connu. Bien que la religion et les mœurs tempérassent en général le sort rigoureux de ces infortunés , les maîtres avaient le droit de les vendre y de les échanger , de les laisser par testament, de les afiranchir, de leur donner leurs propres noms ou un nom particulier (i).
La population était fort peu considérable. Lorsque les Sarrasins , les Lombards et les Normands vinrent dévaster la Provence, les plaines avaient été abandonnées , et les habitans effrayés s'étaient réfugiés sur les hauteurs où ils avaient bâti des villages fortifiés. Les collines situées autour de ces forteresses étaient les seuls endroits cultivés. Les bois, les marais, les bruyères couvraient la sur- Êice du sol. Les ordres monastiques surent tirer parti de ces terrains incultes qui leur furent cédés par les princes de la dynastie de Boson. Les moines de Mont-Majour, maîtres de vastes propriétés et de grandes richesses , se distinguèrent par leurs travaux agricoles et par Técoulement des eaux dans l'étang de Berre. Ils desséchèrent les autres étangs qui entouraient l'abbaye. Les parties les
(I) J.-F. Bouche, 1. 1, 6* p^tle.
plus basses restèrent marécageuses , comme dUes sont encore aujourd'hui. Us rendirent ainsi au pays des services signalés. De son côté le monastère de Saint-Victor fit valoir au profit du bien public et de la civilisation les terres immenses qu'il possédait non-seulement dans le territoire de Marseille, mais encore en France, en Italie et en Espagne (i).
Pour éviter Fennui du cloître les moines se livraient aussi à l'étude. Us lisaient même les auteurs payens et regardaient cette lecture comme propre à feciliter l'intelligence des Livres Saints. Dans la plupart des maisons religieuses , les bibliothèques furent l'objet de si grands soins qu'il y avait des jours destinés à prier Dieu pour ceux qui avaient donné ou écrit des livres ; et afin que ces livres ne périssent pas Ëiute de couvertures, on engageait des seigneurs, en leur promettant des prières, à donner des fonds pour y subvenir (a).
Le séjour d'Hugues en Italie avait inspiré aux Provençaux les modes et les goûts italiens. Ils commencèrent à se couper la barbe et à se raser le derrière de la tête, ce qui jusques alors n'avait été pratiqué en Provence que par les comédiens et les jongleurs. Auxvétemens larges, lourds et traînans
(OBelsunce, Hist. des ÉTéqnet de Marseille, t i, Ihr. vr. — Mon HUt de Marseille , 1. 1, liv. n.
(i) Le nombre des livres était bien petit. C'était beaacoup que de posséder cent cinquante volâmes. La plupart des églises illustres n'en avaient pas la moitié.
succédèrent des habits étroits et légers qui dessinaient les proportions du corps. Les bourgeois abandonnèrent le capuchon aux dernières classes du peuple, et prirent le chapeau dont l'usage n'avait d'abord été réservé qu'à la noblesse. Chez les uns, les bottes remplaçaient les anciennes sandales assujetties par des courroies. Les autres , suivant leurs qualités, portaient des souliers plus ou moins longs et pointus (i)«