‹ Histoire de Provence (volume 5)Chapitre 3 sur 48 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

37 ans avant J.-C — 3io après l*Ére Chrétienne.

Assemblée de Narbonne, — Organisation de la Gaule Transalpine. — État de la Narbonnaise. — Colonies Romaines.

— Système municipal. — Attribution des Curies. — Magistratures locales. — Droit latin et droit italique. — Culte religieux. — Écoles Marseillaises. — Hommes illustres nés ou élevés à Marseille et dans la Narbonnaise. — Conmierce.

— La Narbonnaise sous les successeurs d* Auguste. — Bataille près de Fréjus entre l'armée d*Othon et celle de Yitellius. — Ce dernier reste maître de la Narbonnaise. — La Province se révolte contre lui et se déclare pour Vespasien. — Tranquillité publique. — Probus fait une nouvelle division des Gaules. — Proculus attire la Narbonnaise à son parti contre cet Empereur. — La Province est remise sous le sceptre de Probus. — Gouvernement de Constantin.

— Maximien-Hercule y révolté contre ce Prince, s'enferme dans ArleSy et se réfugie ensuite à Marseille. — Constantin sous les murs de cette ville. — Maximien lui est livré. — Mort de Maximien .

Lj'Empereur, après avoir rétabli Tordre en Italie, se rendit à Narbonne (i) où il convoqua , sous sa

(1) Dion y liv. lui.

présidence, rassemblée générale des Gaules Transalpines pour en régler l'administration et la police. D'après les documens que lui fournit cette assemblée, il arrêta un plan d'organisation comprenant: i^ la division territoriale, a^ les finances, 3^ la force militaire, 4^ la législation et le culte rdigieux. Jules César avait divisé ces contrées en trois parties , la Belgique , l'Aquitaine et la Celtique , parties qui pourtant ne formaient qu'une seule province. La Narbonnaise en formait une autre. Auguste , sans changer cette division , érigea en province séparée chacune des trois parties,] usques alors réunies dans un même gouvernement. La Belgique et l'Aquitaine conservèrent leurs anciens noms; mais l'Aquitaine s'augmenta des peuples de la Celtique placés entre la Garonne et la Loire , et des Helviens qui avaient été jusque-là incorporés à la Narbonnaise.

Auguste détacha aussi de la Narbonnaise quelques peuples voisins des Alpes et en forma une nouvelle province, dite des Alpes Maritimes, qu'il attribua à l'Italie. Il y mit des troupes en quartier d'hiver pour contenir les Allobroges toujours prêts à prendre les armes. Cimiez (i) fut le

(i) Les anciens auteurs prononcent différemment ce nom : Céménélium, Gemeneleon, Gemelio, Gemelenum, Cemelum. (Voyet D'Anville , Notice de TAncienne Gaule. )

On lit Cimela ou Gimella dans les Actes de Tévéque Saint Pons , qui souffrit le martyre sous Valérien et Gallien, selon le Martyrologe dlJsuard.

chef-lieu de la nouvelle province. Cette ancienne capitale des Yédiantiens , prenant un essor rapide d'accroissement et de prospérité , se mit au rang des cités les plus importantes. Remarquable par ses monumens et sa magnificence , gouvernée par un préfet romain , gardée par une légion permanente, elle attira dans son sein une foule de familles patriciennes (i). Elle ef&ça la ville de Nice qui dépendait toujours de la République Marseillaise, et voyait perdre les ressources de son commerce par la décadence de sa métropole {p^).

Ainsi la Gaule Transalpine fut divisée en quatre gouvernemens provinciaux (3). Les afiGaires de ce pays étant réglées , Auguste partit deNarbonne(4) avec Agrippa , son £avori célèbre , et passa en Espagne pour soumettre les Cantabres qui s'étaient révoltés. Ce peuple fut subjugué ; l'Empereur retourna à Rome , et Agrippa séjourna dans la Narbonnaise où il dut exercer une autorité supérieure à celle du proconâul y car le prince lui prodiguait des preuves d'affection , surtout depuis la mort de Marcellus. Agrippa embellit la Province de grands chemins semblables à la voie appienne et

(i) Paul Mémla , liv. ir, ch. ii. — Gioffred , Nicaa Civit, , ch. vu. (i) Durante, Hist de Nice, 1. 1 , liv. x.

(3) Cest-à-dire» comme on vient de le voir, la Belgique^ la Celtique, TAqnitaine et la Narbonnaise.

(4) a5 ans avant J.-G.

à la voie flaminienne que l'on remarquait en Italie. Il est vrai qu'il ne fut pas le premier qui procura cet avantage à la Narbonnaise, car Polybe (i) mentionne un grand chemin qui conduisait, avant la conquête des Romains , depuis Âmpurias en Espagne jusqu'au Rhône , et qui était marqué de huit en huit stades par des colonnes milliaires (a). C'était la voie aurélienne. Il est vrai aussi qu'avant le temps d'Auguste, la Narbonnaise était traversée dans une autre direction par une autre voie, la voie domitienne, ouvrage de Domitius ^nobardus, vainqueur des Allobroges, et qui aboutissait à Lyon. Mais c'est proprement à Agrippa que la Narbonnaise fut redevable de ces chemins militaires qui fesaient un des plus beaux monumens de l'Empire. Ils étaient pavés de grandes pierres carrées dont la taille et le transport coûtèrent des sommes immenses. On trouvait à droite et à gauche d'autres pierres assez proches les unes des autres pour aider les voyageurs à monter à cheval. Auguste consacra à l'entretien des grands chemins la valeur des statues d'argent et des couronnes d'or dont

(i) Liv. III.

(a) Le sude était une mesure ^cque dont le» Marseillais introduisirent Tusage dans les Gaules et que les Romains adoptèrent.

Huit stades étaient l'équivalent d*un mille romain lequel avait 756 toises.

La lieue gauloise était de i,5oo pas géométriques. Ce pas a iÀnq pieds.

plusieurs peuples lui avaient fait hommage. On employait à ces réparations non-seulement les provinciaux soumis ainsi à la corvée et des criminels condamnés aux travaux publics, mais encoreles sol-? dats l^ionnaires , constamment tenus en haleine dans leurs durs exercices, habitués à creuser des canaux, à construire des ponts , à £ùre des chaussées, à percer des montagnes, à aplanir des collines , à dessécher des marais, à laisser partout la solennelle empreinte de la grandeur romaine. En Italie on ne confiait qu'à des citoyens considérables la surveillance de ces chemins , et c'était là une charge importante qui fut érigée par Auguste à titre d'office perpétuel (i). Mais dans les provinces, les gouverneurs attachèrent cet emploi à leur propre administration et le livrèrent à leurs créatures et à leurs commis (a).

Auguste, impatient de connaître tout ce qui se passait dans les villes de son vaste empire, choisit d'abord des jeunes hommes, légers à la course, pour porter ses ordresdestations en stations jusques aux lieux où l'on devait les exécuter. Le nombre de ces coureurs était considérable et ils se renouvelaient souvent , en se remettant les uns aux autres les dépêches du prince portées avec une étonnante

(i) Suétone, sur Auguste.

(a) Bergier, Hlst. des Grands Chemins de l'Empire Romain, 1. 1 , iiv. I.

diligence. Cet établissement eut tant de succès et parut si nécessaire au service public y qu'on établit , peu de temps après , des chariots et des chevaux de poste à la place des coureurs ; de sorte que les ordres de l'Empereur reçurent leur exécution avec une célérité plus grande encore ( i ).

Les mœurs se façonnaient à la servitude: la flatterie franchissait les limites de la raison et de la pudeur, et les peuples , ou, pour mieux dire, les magistrats serviles qui les fesaient parler , décernèrent des honneurs presque divins au chef de l'Empire. Pour accepter ces hommages insensés, il lui fallait bien du mépris pour ceux qui les prodiguaient. Dans les Gaules, Auguste devint l'objet d'un culte solennel (a). On lui érigea le fameux autel de Lyon (3), consacré dans la suite aux autres empereurs. Soixante peuples vinrent lui offrir chacun une statue et y laissèrent chacun un aruspice (4). La Narbonnaise, communément regardée comme un corps séparé des Provinces gauloises , ne prit aucune part à la cérémonie de cette dédicace. Cependant elle ne voulutpas rester en arrière dans cette intempérance d'adulation y

(i) Lequien de la NeufTille. Origine des Postes chez les Anciens et chez les Modernes, liy. z.

(a) Bien entendu que ce n*était qu'un culte de Dulie.

(3) Anunien-Marcelin , liv.* xy.

(4) Colonia, Hist. Littéraire et Antiquités de Lyon, 1. 1.

bE PROVENCE. 135

et dressa un temple à Auguste, au milieu de la capitale (i). Hle frappa aussi des médailles à la gloire de ce prince y institua , pour llionorer y des fêtes y des sacrifices y et des prêtres appelés Séi^irs ou Flamines augustales.

Un vent impétueux que les Gaulois appdaient ÂirJt et que les Romains nommèrent circius (a) , se déchaînait souvent sur la Provence , comme il s'y déchaîne encore aujourd'hui. Auguste lui consacra un temple dans la ville d'Arles , et régla lui-même les cérémonies de ce culte nouveau y en quaUté de Souverain Pontife (3).

Auguste fonda y en plusieurs lieux y des colonies tirées des armées. Orange reçut des vétérans de la seconde légion. Fréjus en reçut de la huitième. Cette colonie maritime y destinée à précipiter la ruine de la puissance marseillaise, acquit beaucoup d'importance et brilla d'un vif éclat. Elle fut un des grands arsenaux de l'Empire (4) > avantage qui exemptait les habitans de tout subside et de tout service y autre que le service de la mer. Auguste y fit construire un amphithéâtre, un aqueduc de sept lieues de long , des édifices remarquables et

(i) Ifarca, ds Primatu Lugthmi. — Cet auteur astore que quatorze peuples étaient alors dans la Narbonnaise. (a) Le mistral.

(3) Dwtti eertè Augustui temphan iiU feirdoj, qtdim in GdUd morth ntmr, et point etfeeiu Sénèque, Quest. Natur., liy. v.

(4) Strabon , liv. rr. — Pline , liv. m, ch. vr.

des^palais magnifiques.-Il entretint aussi une flotte dans le port de cette ville pour protéger le commerce et les côtes de la Gaule. Des colons, tant militaires que civils, furent aussi distribués à Carpentras et à Cavaillon. L'Empereur , en multipliant les colonies dans la Narbonnaise, ne fit que suivre la politique invariable et les maximes constantes de sa patrie , car les Romains se fixaient partout où ils remportaient des victoires (i). Ces établissemens fournirent d'abord au Sénat le moyen de récompenser ses alliés , de nourrir des citoyens indigens dont il craignait la licence^ et de donner aux vieux soldats un asile honorable. Plus tard, ces vétérans, dévoués au prince, maintinrent son autorité , favorisèrent ses vues ambitieuses , et ce fiit avec raison que l'on regarda une cité coloniale comme le siège de la servitude (a). Il y avait dans la Narbonnaise un plus grand nombre de colonies romaines que dans les autres provinces gauloises ensemble (3). Âulugelle remarque que ces colonies étaient l'image de la majesté et de l'opulence du grand peuple (4). On y voyait à peu près les mêmes

(i) Ubicwnquè ndt Romanus , habitat, Sénèque, Consol, ad, Belvet, (a) Britanni, . . . ipsam colomam inposere ut sedem servituds» Tacit. ^ y'Ua jigric,

(3) Adrien Valois. Notitia Galilarum ordine Utteraram,

(4) AmpUludinem majestatemque popuU romani cohmœ quasi effigies parvœ simulacraque esse quœdam çidentur. Nuits Attiques» liv. XYi, ch. xiiz.

magistrats qu'à Rome ^ la même forme de gouyernement. Un corps municipal, appelé Curie, y représentait le Sénat ^ et ses membres se nommaient Cnriales, ou Décurions (i). Ce corps se composait : i^ de tous ceux qui, comme fils de décurions, y entraient par droit de naissance ; a^ des citoyens que la curie introduisait dans son sein, à la majorité absolue des sufirages, pourvu que le nombre des Yotans fut au moins des deux tiers des membres de l'assemblée , et que l'acte de nomination fut confirmé par le gouverneur (a) , juge suprême de toutes les contestations relatives aux élections. Pour être élu, il fallait appartenir à l'ordre des patriciens, avoir l'âge de vingt-cinq ans au moins et la propriété d'une certaine étendue de terre (3). Le nouveau décurion ne pouvait refuser sans excuse légitime, et aucun membre de la curie ne pouvait aliéner ses propriétés foncières sans l'autorisation expresse du proconsul. 11 était obligé de résider dans la cité , sous peine de confiscation de biens au profit de la curie (4). Lui et ses en-

(i) n parait qu'à la fondation des colonies , la dixième partie des colons avait formé le nombre de ces magistrats municipaux qui furent ainsi nommés décurions.

(a) Cod, Theod. lib, xn, ftV. de Decur. — Dig, Ub, xljx, ût rr. Quaado jippoU»

(3) Dig. Ub. L, dt. n, de Decur et Fil, — Ibid. ftV. lï. — Cod. ThethL Ub. XII , àt,de Decur.

(4) Cod. Ub. X , ///. xxxiix, de Prœd. Decur. — Ibid tii. xxxi.

£siDs appartenaient irrévocablement au service du conseil , service qui , malgré quelques avantages, était si onéreux qu'on promulgua un grand nombre de lois pour proscrire les subterfuges des curiales qui voulaient se soustraire à leurs

devoirs (i).

Au-dessus de Tordre des curiales s'élevait celui des sénateurs qui jouissaient de plusieurs distinctions honorifiques et de plusieurs privilèges particuliers. Mais les uns et les autres ne formaient qu'une seule assemblée divisée en deux sections, et leurs délibérations étaient communes. Seulement les sénateurs opinaient les premiers, d'après le rang de leur inscription sur la liste municipale, et la date de nomination fixait ce rang. La même règle existait pour les décurions. Ceux qui avaient rempli des charges publiques émettaient d'abord leur avis , et successivement par rang hiérarchique. Les membres du conseil qui avaient des en£sins votaient avant ceux qui n'en avaient pas. La préférence était toujours accordée au décurion père de la plus nombreuse famille; et, toutes choses étant égales, la loi donnait la priorité à celui qui avait obtenu le plus de suffrages dans la même élection (a).

(i) Histoire du Droit Municipal en France, par Raynoiitrd , 1. 1., liy. I.

(a) Dîg, lib. L, ttt. II, de Decur et FiL — Idem, tU. m, de Aivo, Série, — Cod, lib.x^tU xxxi, de Decur et Fil,

Les décrets se rendaient au nom de la Curie dont le Sénat n'était que la sommité. Ce Sénat se composait de ceux que le droit de naissance y appelait comme fils de sénateurs , et des citoyens que l'Empereur nommait lui-même par un rescrit. Les décurions élevés par la curie à des emplois éminens entraient aussi dans la section sénatoriale^ laqudle choisissait dans son sein un défenseur chargé de maintenir les droits de ses collègues (i).

La curie nommait à tous les emplois de l'administration, délibérait sur les droits relatifs aux propriétés municipales, sur les ventes de ces biens et survies transactions dont ils étaient l'objet. Elle établissait les marchés et les foires , accordait le terrain nécessaire pour les monumens publics , examinait et choisissait les médecins et les professeurs y décernait des hommages au nom de la cité y prenait enfin toutes les résolutions dictées par l'intérêt commun (a).

Chaque année , aux calendes de mars, la curie procédait aux élections. Elle ne confiait les magistratures municipales qu'à ceux de ses membres qui ofifraient le plus de garantie par leur mérite et

(i) CoJ, Jluod, Ub, yi, di.ïifde Sénat. — Ibid, Ht, m, de PrœtL Sénat, Ibid, Uh. xii, tit, i, de Decur, — Raynouard, loco ctV.

(a) Cad, Ub, xi, tit, xxxi, de Fend, Reb, CkV. — Theod, et Valent, Novd, tit, XI.YIII. — Cod, Theod, Ub, xiu, tit. lu, MedicetProf, — Hist. Génér. de Languedoc» 1. 1. Preuves.

par leur fortune. Le décurion, qui avait des excuses à proposer y s'adressait au gouverneur de la province (i).

Deux magistrats, appelés Duumvirs (a), exerçaient, dans le ressort de la colonie, des fonctions qui avaient quelque analogie avec celles des consuls romains et qui ne duraient ordinairement qu'une année. Ils portaient le laticlave et la robe blanche dont le bas était bordé de pourpre. Ces magistrats fesaient exécuter les décrets delà curie; ils jugeaient les causes sommaires qui n'étaient pas réservées aux officiers de l'Empereur, et condamnaient à des amendes en quelques circonstances. Us ne pouvaient prononcer sur les affaires importantes que lorsque les parties y consentaient. Us concouraient avec les fonctionnaires d'un ordre inférieur à donner des tuteurs aux pupilles, et imprimaient par leur signature un caractère d'authenticité aux actes de vente, aux donations, aux testamens, aux adoptions (3) et à tous les contrats de quelque importance qu'ils avaient soin de faire transcrire dans les registres municipaux (4).

(i) Cod, Theod. Ub. xii, ftV. de Decur. — Cod, lih,x. Ht, xxxi, de Decur et Fil,

(a) Quelquefois on n'en nommait qu'on. Quelquefois aussi on en nommait quatre , et ils s'appelaient alors Quatuorvirs-

(3) C'était par-devant la Curie que se fesaient les adoptions.

(4)'^^. ^**. XXXIX , tii, II , de Damno infect, — Cod. Tfteod, lé, XIII, tit, III, de Medic et Prof, — Dig, lib, js,tit,i^ad Municip.— !bid. lib, xxvi , tit, y, de Tut, et Curât, — Cod, T/teod. lib, xii , tit, i, de Decur, — Ibid, lib. viii, tit, xii, de Donat.

Après lesduiimvirs venaient les Principaux dont les fonctions duraient quinze ans. Formant le conseil exécutif de la cité , ils présidaient à l'administration générale y avaient la police des théâtres et des lieux publics , la surveillance des approvisionnemens , l'inspection des remparts , des routes et des édifices. Us étaient aussi chargés de travailler à la répartition de l'impôt foncier et d'en recouvrer le montant. Cependant on ne les soumettait à verser au trésor que ce qu'ils avaient reçu du contribuable j pourvu qu'ils justifiassent de leurs diligences (i).

Une magistrature tutélaire^ &ible image de la puissance tribunitienne , veillait à la conservation de tous les intérêts légitimes et de tous les droits reconnus. C'était la charge honorable du défenseur de la cité. La curie seule ne le nommait point. Protecteur vigilant de tous les citoyens , des faibles comme des forts j des riches comme des pauvres , il devait être élu par le peuple assemblé dans des Comices solennels. La loi ordonnait de le choisir , hors de la curie, parmi les habitans les plus distingués j et sa nomination était soumise à l'approbation du proconsul. Ses fonctions durèrent d'abord cinq ans 9 et furent ensuite réduites à deux. Rien de ce qui intéressait les membres de la cité

(l) Cod, Theod, tib. xu, tU,i, de Decur, — Dig. Ub, h, tit. i, «/ Mamdpaiem, — Major ion Jfovel Ub, iv , tU, i , de Curial.

ne lui était étranger. Son devoir était de lesdéfendre contre les caprices des agens du pouvoir , contre les entreprises des concussionnaires , contre tous les abus et toutes les oppressions. Chargé de la police judiciaire et du maintien du bon ordre , il réclamait les esclaves fugitifs , livrait les crimineb au proconsul et jugeait lui-même les simples délits. Personne ne pouvait être emprisonné sans son ordre ou sans celui des magistrats supérieurs. Les rôles d'imposition se fesaient en sa présence , et il transmettait à chaque contribuable Tavis de sa cotisation avant l'échéance. Y avait-il un tumulte public, une menaçante émeute? Le défenseur de la cité, s'avançant aussitôt, parlait aux perturbateurs le sévère langage de la loi offensée , leur retraçait les périls de la sédition et les rappelait à robéissance(i). Ces règles constitutives du régime colonial furent Élites à diverses époques, et la plupart d'entre elles ne reçurent leur sanction légale qu'après le règne d'Auguste. Mais leur germe existait sous l'empire de ce prince, et c'est là que j'ai dû en réunir les principales dispositions éparses dans le vaste corps du droit romain.

Ainsi chaque colonie de la Narbonnaise avait

(i) Cod, Tkeod. Ub. i , tit, n , de Defens, apit, — Cod. Uh, i', tit. LY, de Defens. GvU, — Ihid. lié. i, tit.n, de Serv./ugit. — ihid, lib, X, tit, isxx , de Susceplor, — Ihid. Ub. "vni , tit. iv, de Custod, reor. — Autfi. Coll. ni, tit. n, de Defens. Cipit. — Raynooardy ouvrage cité , 1. 1 , liv. i.

son goavemement particulier; mais ce gouvernementy resserré dans des bornes fort étroites , ne pouvait rien changer aux lois fondamentales de la Province, promulguées par le Sénat romain ou par l'Empereur. D'ailleurs la constitution des villes coloniales était soumise au pouvoir central du proconsul qui avait la Êiculté de commettre un de ses lieutenans. La Province était divisée en cantons, et dans chacun d'eux se tenait annuellement une assemblée appdée coni^entus j composée des députés des curies sous la présidence du proconsul. L'administration de la justice en fesait l'objet essentiel et l'on y décidait les différends des particuliers. Le proconsul y répondait aux requêtes, donnait ses ordres et publiait ses décrets.

Quoique tous les peuples et toutes les villes de la Narbonnaise payassent des subsides à Rome(i)9 lairs conditions variaient. Les colonies étaient de deux espèces. Les unes, comme Narbonne, Aix, Arles et Orange, s'appelaient romaines , parce qu'elles avaient été formées de citoyens dont le Sénat s'était déchargé , ou de légionnaires vétérans

(i) Cet subsides étaient habituellement en argent et quelquefois en frniu. Cest en effet ce qui résulte d'un passage du Plaidoyer de Gîcérvm pour Fontéius. On y voit ce Gouyemeur exiger des peuples de la Prorince du blé pour soutenir la ^erre d'Espagne. Mais ce n'était là qu'un impôt extraordinaire. Lorsque; dans d'autres circonstances, le besoin des grains devint pressant, on en fit fournir aux Provinciaux. Toutefois cette fourniture se fit toujours à compte des subsîdet habituels.

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dont il avait voulu récompenser les services. Les autres se nommaient latines , parce qu'elles étaient composées d'habitans du Latium qu'on y avait envoyés à défaut de citoyens romains , ou bien parce qu'on les avait associées au droit latin (i) par un privilège particulier (a). I-«s uns et les autres s'appelaient Municipes. Les colonies romaines avaient quelque prééminence sur les latines , parce que les premières jouissaient originairement de leurs prérogatives, comme étant composées de vrais citoyens romains; tandis que les secondes ne jouissaient des mêmes droits qu'à titre de faveur. A cela près , elles différaient si peu entre elles que Pline appelle villes latines quelques colonies romaines de la Narbonnaise (3). Elles payaient les mêmes tributs et fournissaient le même contingent pour la milice. Mais les troupes des villes soumises au droit latin ne servaient que comme auxiliaires et n'entraient pas dans les légions , tandis qu'on y enrôlait les soldats des colonies romaines, et les habitans de ces villes latines devenaient citoyens romains , après avoir exercé des charges municipales (4)-

(i) Le droit latin tirait son origine des traités que les Romains firent avec les peuples du Latinm et qu'ils appliquèrent dans la suite à quelques peuples des Provinces qu'ils yonlurent favoriser.

(a) Fléchier, Dissert, sur Nimes.

(3) Liy. III.

(4) Cette prérogative nous est attestée par un passage d'Appien, liv. II.

DE raOVENCE. 145

U ne parait pas que lé droit italique (i) que les Romains accordèrent à tous les peuples d'Italie , dont le pays ne fut pas réduit en province , ait dominé dans la Narbonnaise. Mais le droit provincial servait de législation politique à toutes les 'villes qui n^étaient point municipes. Ces villes n'avaiait d'autres lois ni d'autres magistrats que ceux que leur imposaient les vainqueurs , et se voyaient soumises aux ordres des proconsuls, soit pour l'administration judiciaire, soit pour le gouvernement civil. Telle était la base de ce droit rigoureux.

La conquête de la Narbonnaise n'apporta aucun changement à la condition des esclaves, et les maîtres conservèrent sur eux le droit de vie et de mort (a). Ces esclaves pouvaient recevoir la liberté, laquelle ne les élevait pas tous au rang des ingénus , ou nés libres. Nous* savons du moins que les Romains avaient deux sortes d'affiranchis; les uns étaient citoyens , et les autres acquéraient seulement la latinité. U est donc vraisemblable que dans la Narbonnaise l'affranchissement laissait aussi quelque différence entre les affranchis et les ingénus. Le propriétaire d'un fonds de terre en

(i) Ce droit, qaoique moins favorable que le Latin , avait qttdqae rapport a?ec loi. Les peuples dltalie, qai en jouissaient , se gooTemaient par leurs magistrats quoiqu'ils fussent stipendiaires.

(i) Adrien le leur 6ta plus tard dans tout l'Empire. /. lO

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disposait librement, et le droit de chasse y était attaché. La domination romaine introduisit dans la Province le contrat emphytéotique (i), et peu à peu les vaincus s'accoutumèrent aux usages , à la police, à la langue et aux lois des vainqueurs. Ce fut ainsi que la religion des Gaules fit place insensiblement au culte de Rome, lequel ne vint pourtant pas s'asseoir sur le sol ligurien comme un despote intolérant. Loin de là, car les Romains ne tourmentèrent jamais les croyances religieuses. Leurs Dieux, au reste, n'eurent pas beaucoup de peine à obtenir droit de cité dans la Narbonnaise, la République de Marseille ayant depuis longtemps aplani toutes les voies. Dans les autres parties de la Gaule , le culte des anciens Celtes avait aussi subi beaucoup d'altération et de mélange; car les Divinités qui y recevaient des hommages étaient à peu près les inémes que celles qu'on adorait en Grèce et à Rome. C^ependant la religion druidique ne disparut pas tout-à^fait, et on la vit traîner y pendant quelques années encore, les misérables restes de son existence débile (a).

Marseille, en étendant au loin ses relations

(i) Par ce contrat le propriétaire d'un fonds le cédait à un autre en tout ou en partie y à la charge d*une redeyance annuelle et perpétuelle en fruits ou en argent , et sous la réserve de la préférence , ou d*un droit de lods , au cas que l'acquéreur Toulût dans la suite transférer ce fonds à un tiers.

(a) L'Empereur Claude acheva la destraction des Druides.

pacifiques, avait propagé dans la Narbonnaise Fusage de la langue grecque. Cette belle langue y était devenue familière et s'était aussi répandue dans le reste des Gaules, dans la Germanie (i), et jusque dans les Iles Britanniques (a). La Narbonnaise, donnant aux belles lettres des encouragemens utiles et des honneurs mérités , produisit une foule d'hommes distingués dans tous les genres (3) , et les écoles marseillaises les élevèrent presque tous. Parmi eux on cite Eratosthène que Ton confond souvent avec un auteur du même nom qui naquit à Cyrène et prit le premier entre les écrivains anciens le titre de Philologue. L'£ra-

(i) Jules César dit qu'après la défaite des Helrétieiis on troiiTa dans le butin nn r61e de leurs troupes écrit en caractères grecs. De BeU. GûU, t. XiTHi.

Tacite , parlant de quelques inscriptions trouyées sur les frontières de la Germanie et de la Rhétie , remarque aussi qu'elles étaient en caractères grecs. De Morih, Germ.

César rapporte encore que les Druides ne youlaient pas qu'on ooochàt par écrit leurs instructions , mais que dans les affaires et en matière de comptes les Gaulois se servaient des lettres grecques.

(») On retrouTe dans l'ancienne langue bretonne nn grand nombre de termes grecs , non point pour exprimer des objets scientifiques y mais les choses les plus nécessaires à la vie. John Price, Drfetue of the Briiuh History, — • AyUtt Sommes. The Antiquités of mnâemi BrUain.

(3) Je ne mentionne dans cette histoire que les personnages marquans qui sont nés en Provence , et non point ceux qui ont vu le jour dans la partie ile la Naibonnaise comprise dans l'ancien Languedoc et l'ancien Daupbiné.

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tosthène Ligurien s'acquit une reDommée brillante par sa science dans les mathématiques et Fastronomie. U composa aussi une histoire des Gaules en trente-trois livres (i), et cet ouvrage est malheureusement perdu. Lucius Plotius ^ dont Quintilien a fait Téloge (a) , ouvrit à Rome une école publique d'éloquence (3). Valérius Caton s'y distingua comme poète et grammairien (4). Gniphon professa les belles lettres dans cette capitale du monde (5) , et compta Cicéron parmi ses auditeurs. Quintilien (6) le met au nombre de ces auteurs qui se donnaient la licence de changer la terminaison de certains noms ^ tant au nominatif qu'aux cas obliques (7).

La Narbonnaise eut aussi la gloire de donner le jour (8) à Roscius , le plus grand acteur comique des temps anciens. Esope, qui excellait dans le genre tragique, était en possession de la faveur popu-

(i) i3o ans ayant J. -G.

(a) De Orat. I/ist, liv. ii , ch. iv.

(3) 90 ans ayant Tère yulgaire.

(4) Saétone, ele lUust. Gramm. ch. ii. -* Valérias Caton naquit yers l'année io8 ayant notre ère.

(5) I6id. — Né à la même époque.

{6) Inst, Orat, , liy. i, ch. yi.

(7) Quelques-uns youlaient que Ton dit Robor eiEbor pour Robor et Ebur. La raison qu'ils en donnaient est que le génitif de ces noms est en oris, Gniphon au contraire prétendait que l'on derait faire le génitif de ces noms en wris, parce que le nominatif est en «r.

(8) Un siècle ayant Tère chrétienne.

laire, lorsque Roscius vint montrer son inimitable talent aux Romains enthousiasmés. Selon Horace, Tun était grave, l'autre était docte (i). Roscius avait le regard un peu dififorme (a) , ce qui n'afiBùblissait en rien le naturel de son jeu admirable , la puissance de ses miraculeuses ressources et la magie de sa ravissante diction. U fut rassasié d'applaudissemens et d'éloges. Tout ce qui peut flatter Fambition d'un homme sensible à la gloire , il l'obtint Les plébéiens et les grands Thonorèrent de leur estime, et Sylla , aux jours de sa dictature, lui fit présent d'un anneau d'or. Aussi bien Roscius ne cessa de se rendre digne de sa haute destinée en embellissant le génie par la vertu. Cicéron semble épuiser son éloquence (3) à louer ce Gaulois célèbre , qui était si habile comédien qu'il paraissait être le seul digne de monter sur le théâtre , et si grand homme d'honneur qu'il semblait être le seul qui n'y dût jamais monter (4). La République luifesait une pension annuelle d'environ soixante mille livres de notre monnaie (5). Roscius , modèle de désintéressement et de grandeur d'ame , resta dix ans de suite sans exiger le paiement de sa pension , et négligea ainsi d'araas-

(i) Quœ gravis JEtopus , qum doctus Rosdus egit, Liv. ii y EpU, i. (s) Cicéron y de Orat. Ht. m.

(3) and. Ht. I.

(4) ihid, pro Roscio Comodo.

(5) Pline y Hist. Ht, vii.

ser une somme de six œnt mille livres , sans cesser néanmoins ses représentations théâtrales.

Cornélius Gallus (i), ami de Virgile (a) , rival gracieux de Tibulle et de Properce , trouva sur sa Ijrre harmonieuse des chants d'amour et de gloire (3). Auguste y plein d'affection pour lui ^ Féleva aux premières charges de l'Empire , et lui confia le gouvernement de l'Egypte réduite en province romaine. Gallus, durant son administration de quatre ans , se laissa corrompre par le pouvoir et ne travailla que pour amasser des richesses (4). Mettant bientôt le comble à ses vices honteux par une noire ingratitude, il conspira contre r£mpereur(5) qui se contenta de le bannir ; mais le Sénat plus sévère le condamna à mort. Le poète évita l'ignominie du supplice en se tuant de sa propre main (6).

Trogue-Pompée honora davantage la Narbon-

(i) Né à Fréjos 66 ans avant notre ère.

(a) Églogae yi. — Virgile lui avait consacré une partie du îy* livre de ses Georgiqoes ; mais il fut ensuite obligé , par ordre d'Auguste, d'y substituer la fable d'Aristée.

(3) Gallus excellait dans l'Élégie et le Poème épique. Rien de lui ne reste aujourd'hui, quoique son nom paraisse à la tête de quelques pièces de vers.

(4) Dion, liv. lui. — Amm. Marcel, liv. xvn.

(5) Servius sur Virgile.

(6) Dion, «*iV/. — Ovide, jimorum. Liv. ni, Élég. ix. — Propcrce, liv. ii, Élég. xxxiv.

naise où il naquit aussi (i). Entreprenant un travail immense , il recueillit tout ce que les Grecs avaient écrit sur les diverses nations , en retrancha ensuite tout ce qui lui parut inutile , et composa ainsi en quarante-quatre livres une histoire générale depuis les siècles héroïques jusqu'à l'époque où il vivait. Comme le règne de Philippe était un des principaux sujets qu'il traitait , il donna à ses annales le nom de Philippiqués (2) , à Timitation de Théopompe qui avait déjà publié en grec une histoire sous le même titre; et de tout ce grand ' ouvrage il ne nous reste que l'abrégé qu'en a fait Justin (3). Trogue-Pompée reçut des éloges magnifiques et s'acquit la gloire d'un des plus célèbres historiens de son temps. Pline l'Ancien le qualifie d'écrivain très-sévère (4), témoignant par ces mots de la rectitude de son jugement et de la sûreté de sa critique.

Oscus, Agrotas et Pacatus , tous les trois nés à IMarseille (5) , y brillèrent par leur éloquence , et

(i) Dans le pays des YoconeeSy 40 <^^ ayant J.-G.

Trogne, aîeol paternel de cet aatenr, s'était signalé dans la guerre de Sertorios et ayalt mérité par sa yalenr le droit de citoyen romain. Le grand Pompée , en Télerant à cet honneur, lui donna •on nom qui passa à ses descendans.

(1) Vossius, de HUt, Latims,

(3) Justin , dans sa préface , nonune Trogue-Pompée l'homme de l'ancienne éloquence , pir priseœ eloquenâœ,

(4) Et ipse auctor sevêHssimus, Hist. liv. xi y ch. cxnc

(5) Le premier ao ans avant l'ère chrétienne , le second 18, et le troisième 16.

leurs succès les appelèrent à Rome où ils.se placèrent au premier rang des orateurs contemporains. Oscus , hérissant ses discours de pointes satiriques (1)9 ne sut se faire ni aimer ni estimer , et souleva même autour de lui des ressentimens redoutables. Agrotas ne plaida qu'en grec , ne voulant point faire usage d'un autre idiome que de celui de sa ville natale , et son style se fit remarquer par sa force et son énergie.

Home, de plus en plus insatiable , dévorait d'immenses richesses. Son trône d'or pesait sur la terre épuisée , et il ne fallait rien moins que les prodiges du commerce pour satisfeire les caprices voluptueux de quelques citoyens opulens et les besoins sans cesse renaissans de leur luxe effiréné. Alexandrie s'était alors chargée du principal approvisionnement^de l'Empire. Aden , ville située à l'entrée du détroit de Bab-el-Mandeb , entre la mer Rouge et le golfe Arabique > travaillait pour le compte de cette capitale de l'Egypte , tandis que Palmyre, plus brillante que jamais au milieu de ses déserts , fesait conduire par ses caravanes les trésors de l'Orient. Moins féconde était alors l'industrie des provinces occidentales et de la Narbonnaise. Là ne se trouvait point tant d'activité mercantile. Cependant le commerce y fesait d'intelligens efforts; l'amour du lucre s'y montrait

(i) Sénèque , GontroYerses.

plein d'ardeur^ et l'usure y était connue même avant les conquêtes des Romains. Sous le règne d'Auguste les marchands de Marseille et de Narbonne allaient par terre jusques aux bords de rOcéan où ils recevaient y en échange de leur» denrées, Tétain et le plomb que les habitans de ce pays tiraient de la Grande Bretagne. Le vin surtout se trouvait parmi • ces denrées , et les Gaulois en étaient si avides que pour une certaine mesure ils donnaient un en£aiDt (i).

La Narbonnaise y qui avait pris un état fixe et permanent , prospéra durant tout le long règne d'Auguste f et continua d'être florissante sous Tibère. Ce prince détacha Nice de la juridiction de Marseille et la réunit à la province des Alpes Maritimes y car elle ne pouvait plus exister que par l'appui de Cimiez qui se l'attachait tous les jours davantage par des intérêts nouveaux. Nice obtint quelques franchises municipales, et conserva la (acuité de nommer les che£> de son administration civile (a). Tibère exila à Marseille Vulcatius Moschus, riche citoyen qui fut accueilli dans cette ville avec beaucoup de bienveillance et y reçut le droit de bourgeoisie. Dans l'expansion de sa gratitude , Moschus institua héritière de tous ses biens la cité qui n'avait pas craint de donner un généreux asile

(i) Diodore de Sicile , Viy. v.

(a) Goesnay, Annal, Provinc. MûssH.

à la victime de la haine impériale. Tibère se montra irrité , et Marseille , pour détourner le coup qui la menaçait , envoya des députés à Rome. Ceux-ci invoquèrent l'exemple de Smyrne qui avait admis parmi ses citoyens Rutilius, exilé comme Moschus f et qui , comme lui , s'était Eût un plaisir de laisser sa fortune à sa bien&itrice chérie. Ces rai-

sons désarmèrent Tibère (i).

Sous l'empire de Caligula, la Narbonnaise jouit aussi d'un calme profond. Il ne s'y passa aucun événement mémorable. On y vit refluer d'illustres et riches citoyens romains qui cherchaient , dans un exil volontaire , un asile contre les caprices de la tyrannie impériale. Ces hommes , habitués à toutes les douceurs de la vie , à toutes les jouissances du luxe , contribuèrent à la splendeur du pays et constniisirent de beUes demeures où ils coulèrent des jours heureux , loin des intrigues de la cour et des orages de l'ambition. Les champs se couvrirent de somptueuses P^illœ (a), ou maisons de plaisance , qui unissaient l'agrément à la commoditéy au milieu de vastes travaux agricoles. Les

(i) Tacite, AnnaL, llv. ix.

(a) Les Fillœ des Romains étaient de grands bàtimens dÎTisét en trois parties. L'one, appelée Vrbana, était destinée au logement da maitre et de sa famille. L'autre, nommée Rusdea, serrait àThabiUtion des onyriers et des esclaves. La troisième» dite Fructuaria, renfermait les cuve s y les pressoirs , tout ce qui était nécessaire à l'économie rurale. — Columelle, de Re Rutdcd, Ut. i , ch. vi.

propriétaires , disposant d'une multitude d'escla- Tes y y amenèrent des eaux abondantes au moyen des aqueducs, et creusèrent des viviers où des poissons de toute espèce étaient nourris à grands frais. Os eurent des bains du plus beau marbre , des pavés en mosaïque , des statues , des tableaux , et l'on y vit tout ce que peut produire la puissance des arts , tout ce peut étaler une magnificence prodigue. Nulle contrée , au rapport de Pline l'Ancien (i) y n'était préférable à la Narbonnaise pour la culture des terres , la police des peuples et l'abondance des richesses. C'était moins une province qu'une portion même de lltalie. L'empereur Claude accorda aux sénateurs , qui en étaient originairesy le privilège de s'y rendre sans permission, tandis que les autres membres du Sénat ne pouvaient sortir de lltalie sans un congé spécial (a). Ce prince, dans son expédition de la Grande Bretagne, vint par mer de Rome à Marseille et y resta quelques jours.

Néron épouvanta le monde par ses forfaits; mais la patience des peuples se lassa, et un cri d'affranchissement se fit enfin entendre ; ce cri formidable retentit dans les Gaules. Les rapines , les cruautés

(i) jÉgnfrum ctiitu , pirorum morumque dignadone , ampîitudine opum, mitti provituianan post ferenda; brepiterque Ilalia yerilu quàm provincia, Hist Nator. , Ut. m , ch. iv.

(i) Tacite, Annal, liv. xii.

et les débauches de Néron avaient indigné des peuples qui n'étaient point façonnés , comme le peuple romain , à toutes lea orgies du despotisme- Julius Vindex , gouverneur de la Province Lyonnaise , fut le premier qui donna le signal. Le sang des anciens rois aquitains qui coulait dans ses veines lui inspirait une juste fierté. S'annonçant comme le libérateur des nations , il convoqua les députés des provinces gauloises , et les engagea , dans le langage d'une brûlante énergie, à briser de honteuses chaînes. Il déclama contre Néron , assassin de sa mère, violateur des plus saintes lois, opprobre du genre humain. Il le représenta comme un joueurde flûte, comme un misérable histrion souillant sur le théâtre la pourpre impériale. Ensuite l'orateur invita l'assemblée à rendre la paix au monde et à être en aide au peuple romain. Il finit en nommant Empereur Galba, gouverneur de l'Espagne citérieure (i). A ces paroles ardentes une armée se leva enflammée de colère. Vindex se trouva bientôt à la tête de cent mille hommes qui le joignirent sous les ordres d'Asiaticus , Flavius et Rufinus , commandant les troupes romaines dans ces provinces. Quelques contrées des Gaules restèrent fidèles à Néron , et Lyon lui montra un attachement inviolable qui alla jusqu'à l'opiniâ-

(i) L'an 68 de Tère chrétienne. — Dion, liv. lxiii. — Plutarque sur Galba. — Suélone sur Néron. — Tacite, Hist. , liv. i, ii , iv.

treté (i). Peu auparavant , Néron avait envoyé à cette ville quelques secours pécuniaires pour réparer les désastres causé» par un incendie ^ et les habitans saisissaient l'occasion de lui en témoigner leur reconnaissance. La Narbonnaise, au contraire, se laissa entraîner dans la révolte , car Néron lui était odieux. Sous son règne elle avait éprouvé, plus qu'aucune autre province , l'avarice des officiers qui la gouvernaient , et on l'avait assujettie à de grandes levées de troupes pour recruter l'armée dlllyrie.

Galba ne disposait en Espagne que d'une seule légion , commandée par Titus Vinius , ci-devant gouverneur de la Narbonnaise , lequel à la tête de ses soldats le proclama Empereur. Le Sénat et le peuple confirmèrent ce choix , nonobstant la débite de Vinckx , sous les murs de Besançon , par Verginius, chef des troupes de la Germanie et du reste des Gaules fidèles au parti de Néron. Ce vil tyran restait tranquille à Naples , tandis que tout s'agitait au nord des Alpes. Absorbé dans les fêtes et les combats d'athlètes , il reçut sans émotion la nouvelle du soulèvement de Vindex. On dit même qu'il s'en réjouit comme d'une bonne occasion pour piller les riches provinces des Gaules (ai).

(i) ZjtgdunensU colonia perdnaci pro Neronefide, Tacite yHist. liy.i* (i) GauddnU tanquàm occasione natd spoliandarum opuleniUsimarum frofmciiorum, Saétoney in Nen

Les prodamations outrageuses que Vindex fesait afficher dans les villes transalpines et dont il envoyait des copies à Rome , \e tirèrent enfin de son repos. Chargé du poids de la malédiction publique , condamné par le Sénat , il se tua lui-même , et c'est ce qu'il fit de mieux. Galba était encore en Espagne lorsqu'il apprit sa mort. Accompagné d'Othon , alors propréteur de la Lusitanie qui l'avait reconnu des premiers , il se rendit en diligence à Narbonne avec la légion de Yinius ^ pour recevoir les députés du Sénat qui venaient le reconnaître Empereur (i) et le prier de combler les vœux du peuple en entrant dans la capitale. Galba accueillit ces députés avec honneur et prit de suite le titre de César (a). Il reçut le serment de fidélité des officiers romains et les soumissions des populations gauloises qui étaient accourues de toutes parts. S'il punit avec sévérité ceux qui avaient montré trop d'attachement à Néron, il témoigna de la bienveillance aux partisans de Vindex , les déchargea du quart de leurs impositions , et fit condamnera mort les intendans qui s'étaient rendus odieux en abusant de leur autorité (3). Ensuite il partit de Narbonne, traversa la province, et s'avança vers Rome à petites journées. Galba , qui

(i) Plutarque sur Galba. — Tacite, iBid.

(a) Zonar , Annal.

(3) Tacite, Hist. Ut. i , ch. lxv.

n'était pas digne du trône, en fut bientôt précipité^ et les troupes de la Germanie qui avaient été des dernières à le reconnaître , furent des premières à l'abandonner. Elles proclamèrent à sa place Yitellius qu'il venait de leur donner pour général. D'un autre coté , les prétoriens , voulant faire un autre Empereur , massacrèrent Galba (i) , et donnèrent la pourpre à Othon.

Ce général n'eut pas plutôt été reconnu par le Sénat , qu'il le fut par la plupart des peuples de l'Empire, et entr'autres par ceux de la Narbonnaise et de l'Aquitaine. Le fcste des Gaules prit le parti de Yitellius. Bientôt après, la Narbonnaise abandonna la causa d'Othon par la crainte que lui inspira une armée de quarante mille hommes envoyée d'Italie par Yitellius et commandée par Yalens. Othon fit marcher des troupes vers les Alpes pour remettre la province sous son obéissance ; mais le préfet de Cimiez, qui tenait pour Yitellius, appela aux armes la jeunesse des montagnes , résolu à disputer le passage aux ennemis de son maître. Les deux armées s'étant rencontrées non loin de Yintimille, engagèrent un combat sanglant dans lequel les soldats du préfet de Cimiez, levés à la hâte » furent mis en fuite. L'alarme se répandit aussitôt dans la Narbonnaise, et Yalens, qui la gouvernait au nom de Yitellius, s'avança vers les Alpes pour s'opposer

(i) Le iS juiTier de Tan 69 de Tère chrétienne.

160 mSTOIRE

à la marche des vainqueurs. Othon , désespérant deibrcer le passage, fit embarquer ses troupes sur une flotte , avec ordre de tenter une descente sur les côtes. Cette flotte remporta quelques avantages^ et les députés de diverses colonies de 'la Province vinrent demander du secours à Valens qui se trouvait encore dans les Alpes. Valens ordonna à Julius Classicus d'aller renforcer les garnisons des places maritimes^ et notamment de Fréjus, avec deux cohortes des troupes de Tongres , toute la miUce de Trêves et quatre escadrons de cavalerie. Il fit ensuite marcher vers les côteà l'élite de ses légionnaires avec une cohorte de Ligures , douze escadrons de cavalerie et cinq cents Pannoniens.

L'armée d'Othon avait déjà débarqué au golfe de Lerins. Classicus sortant du camp de Fréjus où la cohorte ligurienne s'était retranchée^ s'avança courageusement à la rencontre des ennemis. Une petite plaine qui, protégée par des coteaux, finissait à la mer, servit de champ de bataille. Les Othoniens , après avoir placé des frondeurs sur les monticules, parurent dans la campagne, tandis que les partisans de Vitellius , pour soutenir leur attaque , échelonnèrent la cohorte ligurienne sur les flancs et les sommets des montagnes voisines, et disposèrent le reste de l'infanterie derrière une masse de cavalerie. Une égale valeur brilla des deux côtés. Cependant les soldats d'Othon auraient anéanti l'armée ennemie, si la nuit ne fut venue

mettre fin à ce combat meurtrier. Les Vitelliens ne se tenant point pour vaincus , voulurent tenter de nouveau le sort des batailles. Ils pénétrèrent à Timproviste dans le camp des Otboniens et y marquèrent leur passage par le carnage et l'incendie. Les Otboniens y revenus de leur frayeur, se retranchèrent sur une colline, et passèrent bientôt de la résistance à l'attaque. On combattit de part et d'autre avec fureur ; mais la victoire se déclara encore pour les Othoniens , sans être pourtant décisive , et les deux armées se séparèrent par une espèce de trêve tacite. Les légions othoniennes se rembarquèrent deux jours après, gagnèrent les rivages dltalie, et Classicus se retira à Antibes.

Ainsi Vitellius resta maître de la Narbonnaise et des Alpes Maritimes. Valens se rendit à Pavie dans le dessein de se joindre à Cœcinna , autre général de Vitellius, et de marcher ensemble contre Othon qui venait à eux en personne (i). Les deux généraux^ ayant opéré leur jonction^ livrèrent bataille à cet empereur qui fut entièrement déÊdt. Poussé par la honte et le désespoir , il se plongea un poignard dans le sein , après un règne de trois mois , et assura l'Empîre à son compétiteur. Yitellius, qui était alors dans les Gaules , partit pour l'Italie où il ne rencontra aucune résistance. Mais lui aussi devait bientôt perdre le sceptre

(i) Tacite y Hbt liv. n. — Suétone , Vie de Vitellius. /. lî

avec la vie , et satisfaire, en tombant , à la justice outragée. Méprisable par des vices ignominieux , exécrable par des iniquités cruelles , il devint le plus ignoble des despotes. Les légions d'Orient rendirent au monde un grand service en proclamant Yespasien empereur. Cependant il fallut encore recourir à la voie des armes. ValériusPaulinus, gouverneur de la Narbonnaise et chaud partisan de Vespasien , se servit de tous ses moyens d'influence pour soutenir les intérêts du nouveau César. Il était né à Fréjus , et sa qualité de compatriote jointe à la douceur de son administration lui conciliait tous les esprits. Aussi la Province entière se déclara en faveur de Vespasien , pendant que Primus, le principal auteur de son élévation et chef d'une des légions de la Pannonie, obtenait en Italie des succès éclatans et rapides.

Valens , forcé de quitter Pise où les images de Yitellius ne recevaient que des outrages , réunit quelques vaisseaux et prit la route de la Narbonnaise, pour conserver à son maître cette Province importante. Il voulait y assembler les troupes des Gaules et de la Germanie , et faire diversion en faveur de Vitellius. Les vents contraires l'obligèrent de relâcher à Monaco. Le préfet des Alpes Maritimes, venant le joindre, conféra avec lui sur son entreprise, qui lui parut téméraire, et tâcha de l'en détourner. Il lui représenta la prospérité de Vespasien , l'éclat de ses victoires , la

puissance de Paulinus dans une province qui lui témoignait tant d'amour et de dévouement. Valens, touché de ces raisons , renonça à son projet , résolut de s'éloigner, et livra aux flots sa mauvaise fortune. Une tempête le jeta sur les îles d'Hyères, et il fut pris par des navire» que Paulinus avait envoyés en course. Les autres provinces des Gaules, de l'Espagne et de la Grande Bretagne suivirent l'exemple de la Narbonnaise et se déclarèrent pour Yespasien. Primus s'approcha de Rome. Hors des murs et dans son enceinte, des combats terribles se livrèrent, et la cause de Yespasien triompha. Yitellius,, traîné sur la place publique, deminu et les mains liéas derrière le dos , essuya les plus cruelles insultes. Enfin la populace , naguère prosternée à ses pieds, le mit en pièces et le jeta dans le Tibre (i).

Le nouvel Empereur fit régner avec lui la paix et la justice , et la Narbonnaise se reposa consolée. Sous le règne de ses successeurs, cette province continua de jouir d'une tranquillité prof<^de. Adrien qui la visita (2) y laissa des monumens de sa puissance. U se plut surtout à embellir Nîmes, dté importante qui exerçait sa juridiction sur vingt-quatre bourgades (3). Titus Antonin fit re-

(1) Dans les derniers jours de Van 69.

(a) L'an lai.

(3) XXrV Oppida Nemausensibus aitributa. — Pline, liv. m» ch. i.

bâtir U 'ville de Narbonne qu'un inœndie avait entièrement consumée. 11 rétablit à ses dépens les thermes , les temples 9 les portiques et tous les édifices dévorés par les flammes.

Pendant une longue suite d'années , la Narbonnaise ne fut le théâtre d'aucun événement digne d'être mentionné par l'histoire. Les prétoriens , secouaiA le joug de la discipline militaire* auquel Pertinax voulait les soumettre^ immolèrent à leur fureur ce prince qu'ils avaient élevé malgré lui à la puissance souveraine, et l'Empire, mis à l'encan , trouva un acheteur hardi. Ce fut le jurisconsulte Didius Julianus. Mais il ne jouit pas long-temps du fruit de son marché. Septime-Sévère, proclamé empereur, !e fit mourir. Le nouveau maître du monde avait été gouverneur de la Lyonnaise et avait gagné l'affection des peuples de cette province par la sagesse de sa conduite. Il en fut bien récompensé lorsqu'il eut la satisfaction de voir les Gaules se déclarer les premières en sa faveur (i). n employa les deux premières années de son règne à faire la guerre à Pescennius Niger auquel les légions d'Orient avaient donné le trône. Mais comme il craignait que, pendant cette guerre, Claude Albin, gouverneur de la Grabde Bretagne , ne prît les armes et ne lui disputât aussi l'Empire, il voulut se l'attacher par les liens de la reconnaissance en

(i) En Tannée 192.

Thonorant de la dignité de César. Cette politique ne lui servit de rien. Car Albin passa dansles Gaules^ gagna à son parti Lyon eÇ la plupart des provinces où il assembla des forces considérable^ malgré la résistance de quelques gouverneurs qui refusèrent de le reconnaître. La Narbonnaise demeura toujours fidèle à Septime-Sévère. Les soldats en garnison dans la capitale élevèrent une statue à Julia Domna , sa femme , et lui donnèrent le nom de Mère, Albin remporta quelques avantaglss sur les troupes du parti de cet Empereur, qui se vit enfin obligé de franchir les Alpes avec une puissante armée pour combattre son compétiteur. On en vint aux mains près de Lyon (i). La victoire, long-temps douteuse, se rangea sous les drapeaux de Sévère; et Albin se tua de désespoir. L'Empereur proscrivit la ville malheureuse qui s'était déclarée en faveur de son ennemi. Lyon se vit abandonné au pillage et aux flammes, et tous ses babitans fiirent livrés au glaive du soldat irrité. Sévère fit un assez long séjour dans les Gaules pour y réduire la action ennemie qui montrait toujours de l'audace, malgré la perte du chef. La Narbonnaise , qui n'avait cessé de donner à Septime-Sévère des marques de dévouement, lui témoigna encore son amour, lorsque après avoir vaincu les Parthes , il conféra à Caracalla son fils la dignité

(i) Le 19 février 197.

tribunitienne et le titre d'Auguste. Batonius, premier flamine Augustale, sacrifia un taureau, au nom de la province, en l'honneur de Cybèle, mère dçs dfeux , et on célébra à Narbonne , dans une asseftiblée générale du pays , ce taurobole y qui était une des cérémonies les plus solennelles et l'un des plus grands mystères de la religion romaine (i). Caracalla accorda (a) la boui^eoisie à tous les hommes libres de l'empire. Le droit romain devint alors le droit commun de tous les pays conquis , et il n'y eut plus de différence entre le droit des colonies y le privilège de& cités municipales jouissant du droit latin ou italique ^ et la constitution des villes assujetties au droit provincial. Cependant ces distinctions , effacées par les lois civiles, et politiques , laissèrent encore des traces dans les habitudes populaires , parce qu'il n'est jamais donné aux lois de changer tout d'un coup les

(i) C'était une imitation du baptême des chrétiens, et les payens lui donnaient le nom de régénération. Nous aurions de la peine i savoir précisément toutes les superstitions qui s'y pratiquaient , si le poète Prudence, qui vivait dans le 4* siècle, n'avait pAs eu soin de nous les décrire dans son hymne lo* sur le martyre de St. Romain.

On creusait dans la terre une fosse profonde que l'on couvrait de planches ouvertes en plusieurs endroits. La personne qui devait être purifiée par le sacrifice descendait dans cette losse, et recevait sur sa tête , dans ses yeux, dans sa bouche, dans ses oreilles et sur ses habiu le sang tout fumant du taureau immolé sur les planches avec un grand appareil.

(a) En aia.

mœurs anciennes. D'ailleurs y le nom de citoyen romain avait encore tant de puissance et de magie, que ceux qui croyaient avoir le droit de le porter à l'exclusion de tous autres, formèrent pendant plus d'un siècle une classe regardée comme supérieure à celle des latins. Caracalla voyagea dans les Gaules et fit mettre à mort le gouverneur de la Narbonnaise. On ignore le motif de cette condamnation. En fallait-il un autre que le soupçon ou le caprice y sous des tyrans accoutumés à se jouer de la vie des hommes?

Alexandre Sévère, successeur de l'inÊime Héliogabale , se fit un devoir de ne confier le gouvernement des provinces qu'à des magistrats d'une probité éprouvée (i). Il mit de simples présidens (2) dans la plupart de celles qui étaient à sa disposition ; ce qui les fit nommer présidiales. Le pouvoir de ces présidens se bornait à la seule administration de la justice. Le commandement des troupes appartenait à un autre officier. La Narbonnaise fut la seule province des Gaules qui ne se trouva point placée au nombre des présidiales, parce que, ayant été cédée au Sénat, elle demeura toujours proconsulaire. Au reste, le choix du Sénat était soumis à l'agrément de l'Empereur, qui donnait seul l'investiture , et , comme on le pense

(i) Lambrid, in Seçer, (a) Ed 22a.

bien , cette assemblée qui n'avait que le triste privilège de marcher à la tête de la servitude commune , ne présentait à la nomination du prince que ceux-là même qu'il avait déjà désignés.

L'empereur Probus fit une nouvelle division des Gaules (i"). Le^pays des Allobroges et quelques districts contigus furent détachés de la Narbonnaise, et formèrent, sous le nom de Viennoise, une province particulière , qui eut pour capitale la colonie de Vienne , alors rivale de Lyon. L'année suivante Probus se vit obligé de prendre les armes pour réduire Œlius Proculus, natif d'Albenga, sur les côtes de Gênes , et Bonose^ originaire de la Grande-Bretagne , qui excitaient des troubles dans les Gaules et la Germanie. Proculus , ayant pris à Cologne la pourpre avec le titre d'Auguste , attira la Narbonnaise à son parti ; mais il fut vaincu et livré à TEmpereur, qui le fit condamner à mort. Bonose, qui avait été aussi déclaré Auguste, soutint plus long-temps sa révolte. Dé&it et pris par les troupes de Probus après une longue guerre , il finit sa vie sur une potence. La mort de ces deux rebelles rétablit la tranquillité dans la Narbonnaise. Probus vécuC ensuite en paix tout le temps de son règne. Carus, qui lui succéda, avait vu le jour à Narbonne , où ses ancêtres , originaires de Rome, étaient venus s'établir. U associa à

(i) En Tannée 278.

son pouvoir Carin et Numérien , ses deux fils, nés aussi à Narbonne, lesquels furent à sa mort reconnus empereurs.

Le sceptre passait rapidement d'une main dans une autre , et la vie des princes se précipitait. Diodétien , devenu paisible possesseur d^tout l'empire (i)^ partagea son pouvoir avec Maximien-Hercole. Maximien vint dans les Gaules^jpour y apaiser divers troubles et arrêter les Germains qui y fesaient des incursions. Il rétablit le calme dans ces contrées et fit son séjour du côté de Trêves.

Les Barbares menaçaient toujours l«s frontières. Pour résister aux ennemis qui s'élevaient de tous cotés et soutenir le poids des affaires publiques , les deux Empereurs firent chacun un César. Galère et Constance-Chlore obtinrent cette haute dignité. Le partage de domination produisit le partage des provinces en quatre préfectures. Les Gaules éohurent à Constance-Chlore, qui les gouverna avec sagesse ; la terreur des armes romaines contint les Barbares y et l'administration de la Narbonnaise ne subit aucun changement. Galère et Coif^tance- Chlore , forçant Diodétien et Maximiep-Hercule à déposer la pourpre impériale , se inlrent à leur place et choisirent deux nouveaux Césars, Sévère et Maximin (2). Les Gaules continuèrent d'être

(i) L'an i85.

(a) L'an 3o4*

gouvernées par Constance , maître de TOccident , pendant que Maxence , fils de Maximien et gendre de Galère , se fit proclamer empereur à Rome , malgré son beau-père. Sur ces entrefaites Constance mourut en Angleterre (i), et les troupes élu« rent son ^Is Constantin. Maxence rappela Maximien et rendit le sceptre à ce vieillard ambitieux, qui fit tuer le César Sévère , et donna à Constantin sa fille Fauste pour s*appuyer contre Galère. Ce dernier, cherchant aussi un appui , choisit Licinius pour collègue. Mais ce choix irrita Maximin qui, en qualité de César, se croyait plus proche du trône. 11 se rendit indépendant dans les provinces orientales, de sorte que l^mpire fiit horriblement déchiré. Cependant les Gaules et la Narbonnaise eurent le bonheur d'être calmes au milieu de ces commotions. Constantin les gouvernait en marchant sur les traces de son père. U fixa sa demeure à Trêves, et résidait souvent aussi à Arles (a), où il avait un beau palais, ses finances et une partie de ses troupes. Maximien-Hercule tâcha de renverser dans Rome son fils Maxence, qui le renversa lui-même. Le vieil Empereur, après avoir abdiqué une seconde fois, vint se retirer à Arles auprès de son gendre Constantin qui lui fit rendre tous les honneurs dus à son rang.

(i) En 3o6.

(2) Lactance, de Mortibus Perseculorum.

Pour Maximien-Hercule , ne pas régner c'était ne pas vivre. Le repos tourmentait son ame inquiète, ardente et dévorée du besoin de commander aux hommes. Tel n'était point son ancien collègue Diodétien. Celui-là ne voulait plus se commettre avec la fortune. Désabusé des grandeurs humaine^ y il savait trouver dans le calme de la condition privée , dans le silence de Tétude , un bonheur que ne lui avaient jamais donné les projets d'ambition ni les rêves de gloire. Tandis que Constantin combattait les Barbares sur le Rhin y Maximien qui se trouvait alors à Trêves , y rassembla des troupes y s'empara des trésors et se fit proclamer Empereur pour la troisième fois. Son gendre accourut pour comprimer cette révolte. Maximien fuyant devant lui , vint s'enfermer dans Arles qu'il n'eut pas le temps de mettre en état de défense, en sortit bientôt après et se réfugia à Marseille (i).

Constantin, impatient d'en finir bientôt, ne forma pas le siège de cette ville y lequel aurait pu traîner en longueur. Résolu de la prendre d'assaut , il commanda l'attaque; mais les échelles trop courtes ne purent atteindre la hauteur des murs. Peu après, Maximien parut sur les remparts, et Constantin lui reprocha sa perfidie. Ije vieillard s'emporta. Ses gestes exprimèrent le mépris , sa bou-

(0 L'an 3o8.

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che proféra d'insultantes paroles. Tandis qu'il exhalait ainsi sa fureur , une des portes de la ville s'ouvrit , les soldats de Constantin y entrèrent et s'emparèrent du traître. L'Empereur respectant ses jours , le conduisit à Arles et le traita même avec plus d'égards qu'il ne méritait. Maximien que ne désarma point une clémence si généreuse , médita de nouveaux complots. Voici que brûlant de verser le sang de Constantin , il choisit pour confidente sa fille l'impératrice Fauste, qui dévoila son crime , en feignant d'en assurer l'exécution. Elle promit à Maximien d'éloigner les gardes et de laisser ouverte la porte de la chambre où couchait son époux. La nuit était fixéty et le vieillard assassin devait lui-même enfoncer une épée dans la poitrine nue de l'Empereur endormi. Tout fut préparé pour surprendre Maximien et le convaincre de son for£aiit. On plaça dans la couche impériale un malheureux eunuque choisi pour servir d'épreuve. Au milieu des ténèbres , Maxioiien parcourant les gderies du palais^ pénétre dans l'appartement de Constantin y marche droit au Ut et plonge son épée dans te sein de leunuque. Au même iilstant l'Empereur parut suivi de soldats , et le meurtrier resta glacé d'étonnement et d'efifroi. Comme il fut invité à choisir tel genre de mort qu'il -voudrait , il prit une corde, et l'attachant à une poutre, il s'étrangla de ses propres mains (i).

(i) En 3io. — Lactance, de Mort. Persec, — Lebeau, HisL du Bas-Empire, 1. 1 , liv. i , ch. xlii.

i mourut sans gloire ce prince remuant et cmel y pendant que Constantin , toujours maître des Gaules , régnait dans la Narbonnaise tranquille sous ses lois y heureuse par ses bien&its.

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