‹ Histoire de Provence (volume 5)Chapitre 31 sur 48 · CHAPITRE XL RAYMOND-BÉRENGER IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL RAYMOND-BÉRENGER IV

Situation de la Provence lorsque Raymond-Bérenger IV y arriva. — La Ville haute de Marseille veut se donner un gouvernement républicain et succombe dans cette tentative. — Discordes civiles à Arles. — Continuation de la guerre des Albigeois. — Conduite du comte de Provence. — Il fait alliance avec la République d'Arles et marche contre Vice dont il s'empare. —Il attaque ensuite Marseille sans succès. — Tarascon établit un gouvernement consulaire. — Fondation de Barcelonnette. — Mariage de deux filles de Rstymond-Bérenger IV. — Nouvelles discordes à Arles. — L'archevêque est frappé d'interdit. — Raymond-Bérenger assiège inutilement Marseille. — La République d'Arles se donne à lui sa vie durant. — Le comte de Toulouse fait la guerre au comte de Provence. — Traité de paix. — Convention par laquelle Marseille reconnaît Raymond-Bérenger. — Le Comte institue sa fille Béatrix son héritière universelle. — Sa mort. — Son éloge.

J \i laissé Raymond-Bérenger IV , comte de Provence, à la cour de son oncle Pierre, roi d'Aragon, Ce jeune comte ^ ayant atteint sa dix-septième

année, s*affranchit d'une tutelle importune , et vint, en l'année iai6 , se montrer aux Provençaux. La situation du pays était affreuse , les querelles de religion répandaient des torrens de sang , et la guerre contre les Albigeois montrait un caractère de fureur exterminatrice. Personne ne restait neutre dans cet horrible choc d'opinions enflammées. Les communes provençales arboraient l'étendard du pape ou celui du comte de Toulouse. La république de Marseille, placée entre l'évêque, seigneur de la ville haute , et le riche monastère de Saint- Victor avec lequel elle avait eu des différends , redoutait nnfluence théocratiquede ces deux voisins dangereux. Au^i elle se déclara contre les croisés, et se rangea sous le drapeau toulousain qui lui paraissait le symbole de la Uberté religieuse. Avignon , Arles et Tarascon suivirent son exemple. Au contraire , Guillaume des Baux , prince d'Orange , épousa chaudement la cause des catholiques. La religion n'était pas la seule cause des discordes civiles et des calamités publiques. On s'armait pour d'autres motifs , on se déchirait pour d'autres intérêts. Les imaginations ébranlées marchaient à l'aventure et ne savaient où se fixer. La jalousie , l'ambition , un sentiment d'impatience vague et de secrète inquiétude , un esprit séditieux de liberté sans lumières , troublaient aussi la société provençîde , société souffrante , couvulsive , tirail- 4ée de tous côtés. Les nobles se retranchaient dans

des maisons semblables à des forteresses impénétrables. On y voyait en effet des murailles épaisses, des portes et des barreaux de fer , des ouvertures ménagées pour la défense , des tours dont le som« met était chargé de munitions et d^àrnies. S'il y avait peu de sûreté dans les villes , il y en avait moins encore dans les campagnes. Les grands chemins étaient infestés de'brigands qui rançonnaient les marchands et les voyageurs sous le prétexte d'exiger les péages.

En la 19, les Marseillais de la ville haute, indignés de leur vasselage et probablement. favorisés par leurs voisins de la ville basse , organisèrent une association semblable à la Confrérie du Saint- Esprit , s'insurgèrent contre l'évêque Pierre II de Montlaur, et décrétèrent le gouvernement républicain. Il formèrent un conseil de ville , élurent un podestat nommé Rican , des syndics et des juges. Mais leur ouvrage ne dura pas long-temps. Ils se virent dans la dure nécessité de subir derechef le pouvoir absolu du prélat , qui leur fit défense de récidiver. Quatre des principaux habitans, au nom de la communauté soumise , se reconnurent ses vassaux et lui jurèrent foi et hommage (i).

Pendant long-temps il y avait eu à Arles des troubles affreux. On se fesait justice à soi-même ,

(i) Archives de la Cathédrale de Marseille. — Hist. des Éyécpies de la même TÎlIe, 1. 11.

et toutes les querelles se vidaient Fépée à la main. Aussi les meurtres étaient fréquens, et les habitans des divers quartiers s'entr'égorgeaient dans les rues. On s'empara des églises, parce que se trouvant plus vastes et plus solides que les édifices privés , elles pouvaient mieux résister aux machines de guerre et contenir un plus grand nombre de combattans. Presque tous les temples furent convertis en citadelles et leurs clochers en donjons d'où Ton fesait voler sur les bandes ennemies une grêle de flèches et de pierres (i). Le consulat de l'an 1216 fut principalement orageux. La troisième fête de Pâques, jour où, suivant l'usage , on devait procéder à l'élection des consuls pour l'année suivante , le conseil des cent-vingt s'assembla à l'archevêché , en présence du prévôt et du vicaire général du chapitre. Plusieurs membres de Tordre de la bourgeoisie déclamèrent avec fureur contre les magistrats en exercice , les accusant d'avoir malversé dans leurs charges. D'autres membres soutinrent ces magistrats , mais les accusateurs l'emportèrent par leur nombre , et l'on priva les consuls du droit de nommer les citoyens qui devaient élire leurs successeurs. On chargea en même temps le prévôt et le grand vicaire de choisir les nouveaux consuls ; ce qu'ils exécutèrent aussitôt avec l'assistance de quelques notables. Hors de

(1) Ânibert 9 1. ii , ch. xi.

rassemblée il y eut aussi de violentes rixes pour le même motif. I^e peuple se mêla de la querelle , et pendant trois jours les partis se heurtèrent ; la ville fut livrée à la confusion et à l'anarehie (i). Enfin il s'opéra un changement dans les esprits fatigués. T^s divisions qui ne cessaient de régner dans le collège consulaire et dans rassemblée des cent*vingt , les brigues des prétendans aux emplois , la colère de ceux qui s'en voyaient exclus par des rivaux heureux ^ les émeutes sans cesse renaissantes et le débordement des passions déchaînées dégoûtèrent les citoyens d'un gouvernement plein d'orages. Le 6 février itiao^ le conseil se réunit à l'archevêché , en présence du prélat Hugues Béroard qui occupait le siège d'Arles. U s'agissait dans cette séance solennelle de traiter de Vétat de la République et de la manière dont elle devait être gous^ernée. Des orateurs remontrèrent que , pour mettre un terme aux troubles domestiques , il fallait abolir le consulat et créer une magistrature unique de laquelle non-seulement tous les citoyens seraient exclus , mais encore tous ceux qui avaient des parens et des alliés dans la ville y à l'exemple de Marseille et des républiques italiennes. A cet effet on chargea Autard- Aureille, maître Romieu , Pierre Itier et Ray-

(i) Archiy. de V Archevêché d'Arles, liv. vert, T 43- — Anibert, t. II , ch. XIII.

mond-Bencelin de se transporter en Italie et d'y choisir pour podestat un homme de la religion catholique dont la réputation avantageuse fit eS' pérer une heureuse administration. Le parlement ratifia cette délibération, et les députés choisirent le seigneur d'Isnard d'Entrevennes , de la maison d'Agoult , lequel entra en exercice le 1 7 août. L'archevêque , vêtu pontificalement , reçut son serment de fidélité pour l'Empereur , roi d'Arles (i). L'institution du podestariat annuel ne porta nulle atteinte aux lois fondamentales de la république arlésienne. Tout se maintint dans l'ancienne foraie relativement au conseil des cent-vingt ^ au parlement national et aux droits temporels de l'archevêque. Seulement le nouveau magistrat suprême exerça les fonctions que remplissaient auparavant les douze consuls réunis. L'innovation s'étendit aussi à quelques charges inférieures. Le podestat eut à son choix un ou plusieurs lieutenans ou viguiers. Le juge de première instance était encore à sa nomination ; mais le conseil élisait le juge supérieur des appels, qui devait être étranger, et on lui donna le nom de Juge de la Commune. D'abord le charme de la nouveauté captiva la multitude soumise. Mais ensuite la confiance manqua

(i) Les archevêques d'Arles aTalent toujours intérêt à faire valoir la suzeraineté impériale à Tabri de laquelle ils exerçaient eux-mêmes la plus grande autorité.

et le dégoût revint. L'inconstance populaire voulut d'autres idoles. Il y eut encore des désordres , encore des factions , encore des jours de malheur et d'anarchie. De là vinrent de fréquentes interruptions dans la nomination des podestats et le rétablissement de l'autorité consulaire (i).

En l'état des affaires de Provence , Raymond- Bérenger IV régla sa conduite sur les besoins de sa situation. Agissant moins par conviction que par politique, il entra dans les intérêts du Saint-Siège, pour se soutenir contre le comte de Toulouse , la maison de Sabran-Forcalquier , les républiques de Marseille, d'Arles, d'Avignon, de Nice et généralement contre tous ses ennemis unis par le besoin d'une défense commune. De plus il trouva un appui solide dans l'alliance de Thomas , comte de Savoie , successeur des anciens comtes de Maurienne, lequel lui donna, en laao, sa fille Béatrix, aussi remarquable par sa beauté que par son esprit. Raymond-Bérenger s'occupa d*abord à terminer sa querelle avec la maison de Sabran, et les parties soumirent leur cause à l'arbitrage de Ber^ mond , archevêque d'Aix , et de quelques seigneurs. Ces arbitres adjugèrent au comte de Provence la ville de Forcalquîer , celle de Sisteron et tout le territoire compris entre elles. Ils cédè-

(i) Anibert, t. m, ch. ii. — Noble Lalauzièrc, Hist. Ghrouul. d'Arles.

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