B0 HISTOIRE
et à un autre de ses généraux , nommé Audovar, de marcher sur la capitale avec toutes les troupes dont ils pouvaient disposer. Les deux généraux prirent si bien leurs mesures quUls se rendirent maîtres delà ville d'Arles (i), y prodamèrent Sigebert souverain , et obligèrent les babitans à loi prêter serment de fidélité. Gontran, saisi d'un violent accès de colère , envoya amtre les hommes de Sigebert le patrice Celse avec une armée. Ce patrice se mit en route en toute diligence, s'empara d'Avignon que Sigebert comptait au nombre de ses citési, s'avança ensuite vers Arles et en commença aussitôt le siège. Sabaude, archevêque de cette ville, dit à Firmin et à Audovar qui s'y étaient enfermés : oc Sortez des murs et livrez le combat (X Si par la grâce de Dieu vous êtes vainqueurs, ce nous vous garderons la foi promise; si au con- « traire la victoire favorise les ennemis, les portes « vous seront ouvertes, et vous retrouverez dans « la place un abri protecteur (a) »• L*archevêque, attaché à la cause de Gontran , trompait par ce langage artificieux les généraux de Sigebert qui tombèrent aveuglément dans le pîége. Ils firent une sortie avec toutes leurs forces et furent taillés en pièces. Les débris de cette armée se replièrent
(i) Aimom , ds Gest, Franc, VA. m , cap, xn. — Orég. de Toors » Ut. jy f ch. m.
(«) Grég. iàid.
▼ers Arles et en trouvèrent les portes fermées. Ces soldats débandés, poursuivis de toute part, se lârent dans la nécessité de franchir le Rhône pour échaper au glaive des vainqueurs. Mais comme ils n'avaient ni ponts ni bateaux y ils se hasardèrent de traverser le fleuve à la nage. La plupart se noyèrent entraînés par la rapidité des eaux. D'autres furent exterminés par les troupes de Celse. Un petit nombre parvint à se sauver. Âudovar et Firmin, sans armes, sans bagages, retournèrent en Auvei^ne couverts de honte. C^lse entra triomphant dans Arles qui se replaça sous Tautorité de Contran , et ce prince eut la générosité de rendre à Sigebert la ville d'Avignon. Gelse mourut la même année. Amat fut son successeur.
„^Les Lombards , peuples sortis de la Scandinavie, puis fixés dans laPannonie, et réputés vaillans parmi les plus vaillans, avaient été introduits en Italie par l'eunuque Narsès , premier ministre à la oour de G>nstantinople , qui se vengea ainsi de plusieurs injures reçues. Us donnèrent leur nom à la contrée où ib s'établirent, et Alboin, leur roi, en mettant sur sa tête une couronne de fer, voulut exprimer l'inflexibilité de son caractère et la force de son gouvernement. Les Saxons , originairement sujets des rois d'Austrasie (i) dont la domination
(i) Grég. de Tours» liv. iv, ch. xini. — Paul Diacon, lir. ii, ch. Ti et SUIT.; li?. m» ch. i et sniy.
282 HISTOIEE
s'étendait au-delà du Rhin, vinrent se joindre à ces Lombards et s^attacher à leur fortune. Hospice, pieux anachorète , s'était alors rendu célèbre par l'austérité de sa vie, et le peuple le vénérait comme un Saint bien aimé du Ciel. Cet homme vivait dans une grotte profonde toqt près de Nice. Un lit de feuilles recevait son corps exténué par des exercices de pénitence et chargé de lourdes chaînes ; on dit que, frappé un jour d'une illumination vive et soudaine, il sentit dans son cœur fortement ébranlé une émotion inconnue, une puissance miraculeuse; qu'il jeta sur la terre de Provence un regard prophétique, et répandit des larmes amères en voyant dans un avenir rapproché les calamités affreuses que traînerait à sa suite une nouvelle invasion de Barbares (i). Cette invasion gronda derrière les Alpes ; et les Lombards, paraissant bientôt sur la cime de ces montagnes, s'élancèrent sur la Provence Bourguiguone et la mirent à feu et à sang (a). Le patrice Amat marcha à leur rencontre et leur livra un combat malheureux où il perdit la vie (3). Les Lombards vainqueurs retournèrent en Italie chargés de riches dépouilles et traînant devant eux un immense troupeau de captifs.
Mummolus, fils de Paeonius qui avait gouverné
(i) Sigon. de Reg, Ital. lib, i. — Ron. Bouche , t. x» liv. ▼» *«<^ '•
(a) Ea la même année $70.
(3) Les anciens historiens ne désignent pas le lieu de ce combat.
la cité d'Auxerre, fut choisi par le roi Contran pour remplir la place d'Âmat. Ce capitaine n'a pas dans rhistoire le rang que semblaient lui assigner son génie, sa bravoure et ses services. Beaucoup de généraux ont été plus célébrés que lui et le méritaient beaucoup moins. La fatalité bizarre qui se joue de toutes les choses humaines , Êiit aussi les réputations avec peu de justice et de discernement. Elle n^a pas voulu que le nom de Mummolus s'annonçât éclatant dans la postérité, bien qu'il fût digne d'y paraitre à côté de celui deNarses et de Bélisaire. En 571 , les Lombards I avides du butin et ne respirant que destruction 9 se précipitèrent encore sur les champs de Provence du côté d'Embrun. Mum-^ molus les attaqua avec une armée de Bourguignons^ les mit en pleine déroute et en fit un grand carnage (a). L'année suivante, d'autres hordes lombardes,fortifiéesdesSaxons, tentèrent une troisième irruption dans les états de Contran. Déjà campés dans le territoire de Riez, ils fesaient dans tout le pays des courses dévastatrices, pillaient les villes, enlevaient du bétail et traînaient des esclaves , lorsque Mummolus, leur grand exterminateur, tomba sur eux avec son armée de Bourguignons habitués à vaincre sous ses ordres, et en moissonna des milliers par le glaive. Salonius et Sagittaire, brûlant d envie de guerroyer, avaient quitté la mitre et la
(i) Grég. de Tours, lir. ir, ch. xlii.
crosse pour prendre le casque et la lance. Vraiment le métier de soldat leur convenait mieux que celui d'évêque. On les vit , armés de toutes pièces , se jeter dans la mêlée et se signaler par des prouesses éclatantes. La nuit seule put mettre fin à ce carnage horrible. Le lendemain les Barbares implorèrent la clémence du vainqueur, lui abandonnèrent tout leur butin , et reprirent le chemin de lltalie. La partie de cette belle région envahie par les Barbares ne suffisait pas aux deux hordes. Aussi des différends s'élevèrent sur le partage des terres , et les Saxons, ne pouvant faire valoir leurs droits par par la force des armes , ne pensèrent qu*à rentrer dans les états de Sigebert, souverain des contrées d*où ils étaient sortis. Suivis de leurs femmes et de leurs enfans , ils se partagèrent en deux bandes , dont Tune prit sa route par Nice , et Tautre par Embrun, en Tannée 573. Ces deux bandes , réunies dans le territoire d'Avignon , marchèrent depuis ensemble , et bien qu'elles ne se présentassent pas en conquérantes , elles employèrent cette force brutale que même le droit de conquête n'aurait pas pu autoriser. Les Saxons ruinèrent toutes les campagnes qu'ils traversèrent , coupant les blés qui étaient en maturité , arrachant les vignes, abattant les oliviers , ne se montrant animés que du génie de la destruction. Ils arrivèrent ainsi aux bords du Rhône , où Mummolus les attendait pour les punir de tant de barbarie. Ce patrice leur déclara qu'il
ne leor laisserait point passer le fleuve qu'auparavant ils n'eussent réparé tous les dommages y en payant une somme proportionnée. Les Saxons résistèrent d'abord , mais enfin ils payèrent la juste indemnité qu'on leur demandait en Êiveur des Provençaux. A ce prix il leur fut permis de firanchir le fleuve et de se rendre en Auvergne.
Biais une autre invasion s'avançait menaçante. Les Lombards qui étaient restés en Italie , quoique affaiblis par la retraite des Saxons, se crurent encore assez forts pour tenter une nouvelle entreprise sur le royaume de Contran. Après la mort de Gliph y leur roi , ils réunirent la puissance souveraine à un certain nombre de ducs qui formèrent une fédération et gouvernèrent despotiquement.En 574 9 trois de ces chefs entrèrent en même temps dans la Provence Bourguignone et dans la Provence Austrasienne. Le premier y nommé Amon passa du côté d'Embrun et planta ses tentes dans le territoire d'Avignon y où Mummolus possédait des biens considérables qu'il avait reçus de la libéralité de Contran en récompense de ses services. Le second y appelé Zaban , descendant par Die y mit le siège devant Valence; et Rhodanus , le troisième 9 vînt attaquer la ville de Crenoble. Amon y ravag^ir de la Haute Provence, pilla Digne, Riez et Sisteron , poussa ensuite son armée sur Arles , en saccagea les fertiles campagnes , puis traversa les plaines de la Grau et se présenta devant Mar-
seille. Il trouva cette viUe si bien gardée qu'il désespéra de s'en rendre maître, et se hâta, enflammé de colère ; de diriger sur Aix ses redoutables coups. Les habitans se rachetèrent du pillage et de la captivité moyennant vingt-deux livres d'arçent pesant. De leur côté Zaban et Rhodanus laissèrent des traces de fureur dans toutes les contrées que leurs armes soumirent.
Les Provençaux désolés appelaient à grands cris le vaillant capitaine sur le bouclier duquel la rage des Barbares était toujours venue se briser impuissante! Et lui , il ne voulait point faillir à sa renommée. Il veillait au salut du pays en rassemblant toutes ses forces. Mummolus marcha d'abord contre le corps d'armée lombarde qui assiégeait Grenoble , passa à gué l'Isère , attaqua Rhodanus , le blessa d'un coup de lance et le força de fuir avec cinq cents hommes , honteux débris de sa horde détruite. Rhodanus, prenant des chemins détour^ nés, errant à travers les bois, vint rejoindre 2^ban qui pressait vivement Valence. Les deux che£s , concertant leurs mesures , retournèrent à Embrun , et Mummolus y courut après avoir abandonné à son armée le camp des ennemis. Il attaqua, renversa^ accabla les bandes lombardes qui se retirèrent en Italie réduites à un petit nombre de soldats. Au bruit de cette défaite , Amon désespéré se hâta aussi de regagner les Alpes (i) ; et les deux Proven-
(i) Hist. de Bourgogne , 1. 1 , liv. ii. — Chorier, Hist. G^ér. du Dauphiné, liv. ix.
ces , bénissant Mummolus ^ purent enfin respirer.
Cimiez , capitale de la province des Alpes Maritinies 9 périt par le fer et le feu dans une de ces invasions lombardes. Il ne resta plus rien de cette ville célèbre. Nice, également livrée aux flammes, eut néanmoins un sort moins cruel, car elle put se relever de ses ruines. Les malheureux débris des deux populations dispersées reconstruisirent ses édifices et ne formèrent plus qu'une masse seule d'habitans(i), unis par les souvenirs d'une catastrophe commune.
Jovin était alors gouverneur de la Provence Austrasienne. Le roi Sigebert , mécontent de sa conduite , le renvoya, et donna sa place à Albin. Ces deux hommes se vouèrent dès cet instant une haine implacable. Un vaisseau chargé de tonneaux remplis dliuile et de suif entra dans le port de Marseille; et soixante-dix de ces tonneaux furent volés. On imputa ce crime aux domestiques de Tarchidiacre Vigile, accusé lui-même de complicité par le marchand spolié qui porta plainte au gouverneur Albin. Le jour de Noël, pendant que l'évêque , assisté de Vigile, o£Bciait avec pompe dans la cathédrale parée, Albin, présent à la cérémonie , quitta son siège, s'élança sur l'archidiacre, le meurtrit de coups de pied et de coups de poing, et le fit conduire en prison. La solennité fiit interrompue ; la confusion régna dans
(i) Durante, Hi«t. de Nice, 1. 1 , lîv. î , ch. vi , et liv. ii , cb. i.
le temple , où des clameurs confuses remplacèrent les pieux cantiques et les prières saintes. G^ acrte de violence, ce scandale odieux ne demeura pas impuni. Jovin , dirigé par ses sentimens de vengeance et cherchant toutes les occasions de nuire à Albin j le dénonça à Sigebert qui condamna ce gougerneur à une amende quatre fois plus forte que la somme au paiement de laqudle il avait condamné Vigile (i).
Un passage de Grégoire de Tours nous indique que les marchands apportaient d'ordinaire à Marseille des épiceries et le papyrus d'Egypte dont on se servait pour écrire. Grégoire , inquiété par Félix f évéque de Nantes , répondit à ce prélat calomniateur et tracassier : ce Oh ! si tu étais évéque ce de Marseille , les vaisseaux n'y transporteraient a ni huile ni épicerie , mais seulement du papyrus , c pour te donner plus de moyens de difiamer 1^ « gens de bien par tes écritures ; mais la disette en « papyrus a mis un terme à ta loquacité (a). »
Childeberty âgé seulement de quatre ans et huit mois^ succéda à son père, Sigebert, poignardé par deux hommes, dociles^nstrumens de Frédégonde, reine sacrilège, furie exécrable. Lç jeune roi d'Austrasie fut adopté par son oncle Gontran. Que nos intérêts soient communs, lui dit le roi de Bour^
(i) Grég. de Tours, liv. i?, ch. xxxviif. (a) Id, liv. V, ch. v.
gagne. Que le même bouclier nous couvre; que la même lance nous défende à Favenir (i).' Gontran, qui désirait la possession d'un port de mer parce qu'il n'en avait point dans son royaume , obtint de son neveu la moitié de Marseille , c'està<*dire la Ville Basse , et y envoya le patrice Dyname en qualité de gouverneur. En même tempft Mummolus^ qui avait acquis tant de gloire par ses triomphes, quitta Contran et se mit au service de ChUdebert.
Le siège épiscopal de Marseille était alors occupé par Théodore, et de graves débats s'élevèrent entre ce prélat et Dyname. Théodore , fidèle à Childebert , Êivorisait ouvertement les intérêts de ce prince, qu'il regardait comme sacrifiés par là cession forcée de la Ville Basse. Le patrice, de son côté, ne négligeait rien pour réduire au silence les ennemis de son maître. Il se servait même de la haine de plusieurs prêtres acharnés contre leur évéque, qui avait à cœur de corriger tous les abus dans son diocèse et d'y réprimer tous les scandales. Le vertueux Théodore fut la victime de tant d'inimitiés déchaînées. Jeté dans un cachot par ordre du gouverneur, il obtint enfin son élargissement et sortit de la ville. Il allait implorer l'assistance de Childebert, lorsque des gens apostés sur la route sous le commandement d'un officier de Dyname se
(i) Grégoire de Tourte ch. xtiii.
ruèrent sur lui , Faccablèrent de coups et le ramenèrent à Marseille chargé de fers. Son entrée y fat signalée par les plus coupables désordres. La faction de Gontran se livra à tous les excès, et la plupart des membres du clergé , dans le délire de leurs passions aveugles , mirent au pillage les biens de révêque(i).
Childebert, plus avancé en âge, envoya en 58a des ambassadeurs au roi de Bourgogne pour le sommer de lui rendre incessamment la Ville Basse de Marseille. Gontran, peu disposé à lui accorder cette satisfaction, donna des ordres pour interdire le passage aux troupes austrasiennes. Childebert fit néanmoins partir pour Marseille le duc Gondulphe pour prendre possession de la Ville Inférieure et la gouverner sous son autorité. Sur ces entrefaites, l'évêque Théodore , évadé de prison , se retirait vers le roi d'Austrasie. Gondulphe le rencontra en chemin et le pria de le suivre à Marseille. Ils se présentèrent tous les deux devant la ville, dont ib trouvèrent les portes fermées. Le gouverneur et les prêtres rebelles avaient pris la résolution de ne pas lés recevoir. Mais Dyname ayant imprudemment accepté une conférence proposée par Gondulplie dans l'église de S^-Étienne, située hors des remparts, y alla suivi d'une escorte, et néanmoins y entra seul, parce que ses gardes furent repoussés par les soldats du duc à la porte du temple. Là on Tacca-
(i) Eist. des Éyéques de Marseille , 1. 1 , liv. m.
DE PROVENCE. 29 i
bla de reproches et d!outrages, on le dépouilla de ses insignes y on chassa les hommes de son escorte, qui s'efforçaient d'entrer pour voler à son secours. Dyname, ainsi livré à ses ennemis, fut obligé de foire des yeuses humiliantes à Théodore, de se soumettre à Gondulphe et de prêter serment de fidélité à Childebert. Après quoi les portes de la ville s'ouvrirent; le diic et Tévêque y entrèrent, au son des^oches, au milieu des acclamations de leurs partisans. Anastase, abbé de S* Victor, le prêtre Procule, et plusieurs autres ennemis de Tévêque qui craignaient son ressentiment, se réfugièrent dans rhâtel de Dyname comme dans un asile assuré.
Gondulphe, après avoir rétabli dans la Ville Basse l'autorité de Childebert et celle de Théodore, retourna à la cour d'Austrasie. Malheureusement Dyname , qui resta à Marseille , eut les moyens d'y exciter de nouveaux troubles en accablant l'évêque sous le poids de nouvelles persécutions. U écrivit à Gontran que ce prélat était le plus dangereux de ses ennemis y et le lui dépeignit sous des traits si noirs que le roi de Bourgogne ordonna dans un mouvement de colère qu'on le lui amenât garotté. Cet ordre rigoureux reçut son exécution. Gontran ayant interrogé Théodore, fîit convaincu de son innocence , brisa ses chaînes et le renvoya à Marr seille(i).
(i) HUt. des ÉTéqoet de Marseille , ibid.
Gotaire I, père de Sigebert et de Contran , avait eu un fils naturel appelé Gondebaud^ de la femme d'un boulanger selon les uns , ou de œlle d'un ouvrier en laine selon d'autres. La mèra de cet enfant prit un soin particulier de son éducation ^ et Goddebaudy dans son adolescence , fut d'abord envoyé à Cologne y s'en évada peu de temps après , passa en Italie et de là à Constantinople, où il s'établit Son nom , ses manières, sa chevelure longue et flottante à la façon des princes franks, fixèrent sur lui tous les regards et lui acquirent beaucoup de considération. L'empereur Tibère II le combla de bienfaits. Mummolus, qui s'était déclaré l'ennemi de Contran , résolut de se servir de ce jeune homme ambitieux comme d'un instrument utile pour renverser du trône le roi de Bourgogne, Il fit entrer dans ses vues Didier , gouverneur de Toulouse, et le duc Contran-Boson , l'un des principaux seigneurs d'Austrasie, lequel se rendit à Constantinople pour engager Condebaud à venir en Provence, où ses partisans l'attendaient. Condebaud, flatté de cet espoir, s'embarqua en 583 avec des sommes considérables que l'Empereur lui avait fournies, aborda à Marseille, y fut reçu avec des marques d'honneur par l'évêque Théodore, qui lui donna des chevaux pour le conduire à Avignon auprès de Mummolus. Sur ces entrefaites, Gontran- Boson ayant été arrêté par des officiers du roi de Bourgogne, jura , pour éviter la mort , de lui livrer
MummoluSy et obtint la liberté à cette condition. Le premier nsage qu'il en fit fat d'enlever à Gondebaud les trésors qu'il avait apportés de Constantinople et de jeter dans les fers l'évêque de Marseille comme un conspirateur. Théodore fat envoyé au roi de Boui^ogne , qui l'interrogea avec sévérité et le condamna à une détention rigoureuse. L'évêque parvint enfin à démontrer son innocence^ et on lui permit de retourner à Marseille.
Cependant le duc Gontran-Boson , fidèle à sa promesse, travaillait à s'emparer du redoutable Mummolus. Il partit pour Avignon avec des soldats auvei^nats jugés propres à l'exécution de ses desseins (i). Mais MummoluSy soupçonnant la cause de ce voyage, tendit un piège au traître. H fit préparer et mettre sur les bords du Rhône des vaisseaux construits de telle manière que leur fond devait crever sous la charge d'un poids médiocre. Gontran-Boson et ses satellites, impatiens de passer de l'autre côté du fleuve, entrent pêle-mêle dans ces vaisseaux , les premiers qui se présentent à eux. On quitte le rivage , on s'avance en pleine eau. Les navires s'entr'ouvrent alors , l'onde y entre de toutes parts, les submerge, les précipite au fond du Rhône. Le duc, aidé de quelques-uns de ses plus vaillans hommes, parvint à se sauver, mais il ne se trouva pas en état de poursuivre sa perfide entreprise.
(i) Grég. Ut. yi , ch. xxti.
Quelque temps après il fit contre Mummolus une nouvelle tentative qui n'eut pas plus de succès. U vint assiéger Avignon avec les troupes de Childebert; mais le prince, n'approuvant pas sa conduite^ ordonna la levéedu siège (i).
Jusque là Gondebaud s'était tenu caché dans une petite île à l'embouchure du Rhône. lien sortit en 585 , entra dans Avignon et prit publiquement le titre de Roi. Mummolus j Didier et plusieurs autres généraux conjurés contre Contran rélevèrent sur le pavois à Brive-la-Gaillarde. Plusieurs villes placées sous la domination boui^ignone arborèrent les étendards du nouveau monarque (a) ; Toulouse le reconnut aussi ^ et ta fortune semblait lui promettre d'autres triomphes, lorsque Gontran, qui chancelait déjà sur son trône ébranlé, envoya contre lui Leudégisile, son con> nétable, et .£gilane > récemment nommé au gouvernement de la Province d'Aries. Dès cet instant les choses changèrent de face. La victoire infidèle abandonna Mummolus. Il fallut fuir devant les troupes du roi de Bourgt^ne et se réfugier dans la ville de Commiuges , que ces troupes irritées assiégèrent aussitôt. Tout fut perdu sans ressource. Leudégisile promit la vie à Mummolus à condition qu'il livrerait Gondebaud, et le patrice, ternissant
(i) Hiit. de Bourgogne, t ■,!!*. i (i) Frédég. Cbroa.
par une lâcheté Tédat de sa gloire ancienne, souscrivit à ce pacte infâme qui pourtant ne le sauva pas. D'intelligence avec Sagittaire , évêque d'Embrun , et avec deux capitaines à qui la même promesse fut fiaîte , il livra Gondebaud que l'on poussa dans un précipice où on lui écrasa la tète à coups de pierre. On ouvrit ensuite les portes de la ville à Tarmée de Gontran qui la pilla et la livra aux flammes. Leudégisile s'étant emparé de Mum mollis et de ses oonfidetis , envoya un courrier au roi de Bourgogne , pour connaître sa volonté touchant ces prisonniers. Gontran répondit qu'il ËiUait les &ire tous mourir. Mummohis fîit percé de deux coups de lance , et l'on distribua tous ses biens aux pauvres. Un coup de sabre abattit la tête de l'évéque Sagittaire qui attendait froidement la mort envelopé dans son manteau. Les autres expirèrent dans divers supplices (i).
L'année précédente , Maurice , empereur d'Orient ^ avait engagé Childebert, moyennant 60,000 écus d'or comptant , de porter la guerre en Italie contre les Lombards qui investissaient Rome, sous le commandement d'Autaric , leur nouveau roi. Nice y placée malgré ses désastres au rang des villes importantes , fut conquise par Childebert {n) et resta sous sa domination avec les Alpes Maritimes.
(i) Tovjoon €11 l'année 685.
(a) Ouchèoe , Bist, Rerum Franc, , lib. m , eap, tu.
Béunie à la Provence Austrasieone, elle eut eocoie
pour métropole Marseille, sa fondatrioe célèbre.
En ce temps , la terre de Provence trembla d'une maoière horrible. Les plus violentes secousses se renouvelèrent à différens intervalles depuis les Pyrénées jusqu'à l'extrémité de lltalie , le long du littoral de la mer (i). Des masses de rochers détachées des montagnes routèrent dans les vallées, écrasant tout sur leur passage , et partout les habitans glacés d'épouvante laissèrent à rabandoo leurs maisons ébranlées pour camper en rase campagne. Après ces bouleversemens de la nature, une peste survint , peste affreuse qui ravagea toute la Provence en 586 , et recommença ses fureurs deux ans après (a). Apportée à Marseille par uq vaisseau venu d'Espagne et chargé de marchandises infectées, elle s'étendit en France et en Italie. Les malheureux qui en étaient atteints poussaient des hurlemeasefFroyableset mouraient déchirés par des douleurs atroces(3). La famine joignit ses désolations aux horreurs de cette maladie dévorante.
Alors les calamités furent grandes. Les relations sociales cessèrent , les liens de Emilie se rompirent. Dans les champs , dans les villes, Ton ne vit plus que des objets lamentables et des spectacles
(i) Moratori , Ann, Ital. — Dnnmle , Ody. dté. , 1 1 , ii»- ". <=1^ '• (ij Grégoire de Toan.liT. ix,di. zut.
(3) Hézcray, HUt. de Fnnoe, t ni.
dégoûtans. Les peuples , livrés au désespoir^ adressant de yaines prières au Ciel qui paraissait d'airain y s'abandonnèrent à toutes les séductions de llmposture. Des charlatans se montrèrent , trompant par des miracles mensongers une (foule crédule, n y en eut un entre autres qui acquit de la célébrité. C'était un bûcheron natif du Berry, lequel y travaillant dans un bois, fut assailli par un essaim de mouches mal&isantes qui le maltraité-^ rent si cruellement qu'il en devint fou pendant deux ans. Vêtu de peaux de bêtes sauvages ^ il fesait l'homme inspiré de Dieu et se donnait pour un prophète. Il parcourut la province d'Arles , suivi d'une femme nommée Marie et de douze imposteurs qui le servaient en qualité d'apôtres (i). L'on avait foi en sa mission divine ; on croyait qu'il rendait la santé par la puissance de ses enchantemens , par la magie de ses paroles mystérieuses ; on disait qu'il était maître des secrets redoutables de la vie et de la mort, et les malades l'entouraient sans cesse y et les mourans se traînaient devant lui^ et le peuple abusé accourait sur ses pas. On l'accablait de présens , mais il les distribuait sur4ediamp aux pauvres, ce qui augmentait pour lui la vénération publique , la confiance générale. Cet insensé, après un assez long séjour dans la Provence Bourguignone , passa dans le Gévaudan et
(i) HoiuNré Bouche , 1. 1 , liv. ▼ , sect x.
envoya quelques-uns de ses apÀtres à la rencontre d'Aurélius , évêque du Vdai , qui venait slnformer de sa conduite. Ces hommes parurent devant le prélat en dansant tout nuds. Aurélius , surpris de tant d'extravagance , dépêcha quelques-uns de ses serviteurs vers le £siux prophète y et l'un d'eux s'étant prosterné ^ comme s'il eût voulu baiser ses genoux j le tua d'un coup d'épée (i).
Il y avait en Auvergne un grand nombre de Juifs que l'on persécutait pour leurs croyances. A Clermont ^ une multitude en délire se jeta sw h synagogue et la démolit de fond en comble. Quelques-uns de ces malheureux Juife se convertirent sans sincérité. Les autres ^ attachés à la foi de leurs ancêtres , se réfugièrent en Provence , espérant y trouver repos et protection. lisse trompèrent crudlement, carie sort de leurs corréligionnaires n'y était pas meilleur. Le mépris et la haine du peu* pie s'appesantissaient sur eux. Tristes objets de d^oût et d'horreur ^ ils ne paraissaient dans la société qu'avec des signes hùmilians ^ comme une race maudite et du Ciel et des hommes. On leur défendait d'exercer aucune charge de judicature ^ aucun emploi public même dans les armées , d'être receveur des impôts , de sortir de leurs maisons depuis le Jeudi Saint jusques à Pâques, de s'asseoir
en présence des évéques sans eu avoir reçu h
(i) Hirt. du Langu^oc , 1 1, liv. vi.
permission y de manger avec les chrétiens et d'avoir des esclaves nés dans le sein du christia* nisme. On ne se contentait pas de les accabler d*outrages^ on employait encore la violence pour les convertir I et les prêtres artésiens et marseillais montraient le plus d'acharnea^en^t^ Les Juifs portèrent leurs plaintes à ^ég9ire<*lMjrrand , et ce pontife illustre écrivit, le 9 juin SQi^^à Virgile, ardievéque d'Arles , et à Théodore de Marseille. Il loue la droiture de leurs intentions , mais il les avertit avec charité que leur zèle ne lui parait pas être selon la science ; qu'il fsiut plutôt attirer les Jni& au Christianisme par la douceur de la prédication que par l'emploi de la force; parce que ceux qui ne reçoivent le baptême que par contrainte, loin d'être régénérés par la grâce à une vie nouvelle, y trouvent une mort funeste, n'en demeurant pas moins attachés à leurs superstitions (i). Ces infortunés Israélites , marqués du sceau de la dégradation, justifiaient sous certains rapports la tyrannie qui les accablait. Rampans, hargneux, cupides, insatiables usuriers, sans pitié pour les malheurs du pauvre dont ils dévoraient la substance, sans bonne foi dans les affaires et dans le commerce, ils joignaient à tous leurs vices une malpropreté dégoûtante. Ils propagèrent la lèpre, jusques alors fort rare^ dans nos régions occidentales*
(1) s. Gng., Ub. 1, Epia. xwf. ^'SaxL HuU Prîmatum Ardat, XedeHœ,
300 mSTOIRE
Cette hideuse maladie, fixant Fattention des magistrats et la sollicitude du clergé, nécessita des moyens préservatifs. Les annales de l'Église d'Aix mentionnent une disposition du cinquième concile d'Orléans, tenu en 549, qui oblige les évêques à veiller à Tentretien des léproseries , et cette mention est feite à Toccasion de la lèpre qui se répandait dans le quartier des Juifs. Un peu plus tard, c'est-à-<lire dans le septième siècle, le mal contagieux exerça sa fureur dans toute la Provence , et surtout dans les villes maritimes , à cause du voisinage de lltalie, où il avait pris naissance par les conquêtes des empereurs grecs, qui avaient dans leurs armées des milices de l'Egypte et de la Palestine. Marseille fit un règlement par lequel on défendit aux Hébreux de demeurer dans ses murs plus de quinze jours avant Pâques et plus de huit jours avant Noél. Cette ville paraît avoir suivi Fexemple des Lombards , qui les premiers avaient promulgué des réglemens sur ce sujet. Leur roi Rotheris ne se contenta pas de reléguer les malades dans un endroit éloigné de toute habitation , il voulut encore que ces malheureux chassés de leurs demeures fiissent incapables de disposer de leurs biens : loi abi^urde dans son iniquité, parce qu'elle assimilait à des criminels des hommes qui par Texcès de leur infortune n'avaient que plus de titres à la protection de leurs semblables (i).
(i) La lèpre prit une plus grande extension en Proyence k Tépo-
Goptran mourut en SgS, après s'être réconcilié avec Childebert, son neveu et son fils d'adoption, à qui il avait restitué la Ville Basse de Marseille. Les deux couronnes d'Âustrasie et de Bourgogne se trouvant ainsi réunies sur la tête de Childebert, la Province Marseillaise et la Province Arlésienne ne formèrent plus qu'un seul corps politique. Mais ce ne fut pas pour long-temps , car Childebert mourat trois ans après ^ laissant deux fils en bas âge, Théodebert et Thierry II , sous la tutèle de la reine Brunehaut , leur aïeule. Théodebert eut TAustrasie , et Thierry la Bourgogne. La Province de Marseille appartint au premier ^ et la Province d'Arles au second.
£gilane, qui^ sous le règne de Contran , avait eu le gouvernement de la Province Arlésienne, fiit tué, sans être coupable d'aucun crime, à l'instigation de la barbare Brunehaut ( i ) , qui voulut confisquer au profit du trésor royal les grapds biens qu'il possédait.
A la même époque (a), il y eut à Marseille du trouble et du scandale au sujet des images des
qae des Croisades. Tontes les Tttles de qaelqae importance eurent alors des Léproseries placées hors des murailles « et les évéques destinèrent k ces étabiissemens une partie des legs pieux. Cette maladie cruelle disparut entièrement en ProTence yers la fin du 17* siècle.
(i) Frédég. Chron. — Aimoin , Ut. ni, ch. lxxxdc
(1) L'an 600.
a02 HISTOIRE
Saints placées dans les églises. Uévêqué'Sérénus, V€iyant que le peuple adorait ces images , -iés fit bAser publiquement et réprima ainsi les écarts d'un culte superstitieux. Mais des clameurs de haine s'élevèrent contre lui; Fignorance Taccusa d'impiété; on méconnut son pouvoir; on cessa mé^ ^«fréquenter les temples. On refusa de contotiniqner avec ce prélat dont les intentiotis étaient droites et dont la foi était sincère et pure. La haine populaire alla si loin qu'un schisme fut sur le point de se former. Le Souverain Pontife , n'apprenant qu'avec douleur ces événemens déplorables, écrivit àSérénus une lettre (i) ouille blâmait de son acte de violence et le louait de son oppositîohàuneidolâtrieinsensée.L'abbéCyriaque,
envoyé vers l'évêque d'Autun, fat le porteur de cette lettre que Sérénus criit^^pposée. Le Pape lui en écrivit alors une seconde du la douceur se mêlait à la force. Il commençait paVJiistifier Cyriaque dont la haute moralité était au-dessus de la calom- 'nle, et il donnait d'utiles averlissemens àS^réùus, moins coupable par son entreprise contre les images que par les soupçons formés contre cet abbé. <c Dites-moi I mon frère, ajoute-t-il, avez-vous jaa mais oui dire qu'un évéque ait agi comme vous «c Tavez fait ? Nous vous exhortons à être attentif <t à vos devoirs , à vous défaire de cet esprit de
(i) Lib. VII , Epist. V.
c présomption qui a été votre mobile^ et à emc ployer toutes les voies de la douceur paternelle c pour rappeler au plutôt à vous ceux que vous tf savez s'en être séparés. Oui , il faut rassembler m les enfans de l'Église ; il £siut les convaincre^ par m l'autorité des SaintespÉcritures, qu'il n'est per- «r mis d'adorer aucun des ouvrages des hommes ^ ff parce qu'il est écrit : f^ous adorerez le Seigneur c votre Dieu , et vous ne servirez que lui. U Êiut « ajouter que les images ont été employées pour « l'édification du peuple ignorant, afin que ceux c qui ne savent pas lire^ puissent , en voyant les c hbtoires représentées , apprendre ce qui s'est c passé autrefois. Regagnez les esprits en les adou- « cissant. Si quelqu'un veut avoir des images , ne « le lui défendez pas ^ mais seulement fsiites tous « vos efforts pour empêcher l'adoration. Encore « une fois, apprenez aux peuples que ce n'est que ff devantDieu qu'ils doivent baisser le fi*ont. C'est « mon zèle pour la gloire de l'Église qui m'engage « à vous parler delà sorte (i) ». Ce digne langage fat compris. Aussi , après bien des désordres , les ressentimens se calmèrent et la paix régna à Marseille.
(i) SmcL Grtg, lib. tx , EpUt, ix.