‹ Histoire de Provence (volume 5)Chapitre 8 sur 48 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

De 600 à 8x3.

^tm

Réunion des daix parties da Territoire Provençal. — Nouveau partage. — Longévité de. Virgile, archevêque d*Aries. — Abbaye de Mont-Majour. — Nice se détache de la Provence. — La Provence fait partie de la ligue d'Aquitaine contre la domination austrasienne. — Charies Martel la replace sous son autorité. — Les Sarrasins dans les Gaules. — Révolte de Mauronte, duc de Marseille. — U fait on traité d'alliance avec les Sarrasins. — Ces Barbares envahissent la Provence entière et la mettent à feu et à sang. — HéroisiDe des religieuses de Saint-Sauveur à Marseille. — Les Sarrasins ravagent le monastère de Lérins. —Charles Martel les met en déroute. — Le rebelle Mauronte et de nouveiks bandes arabes désolent la Provence. — Charles Martel les anéantit. — Ce Prince gagne tous les cœurs provençaux.— La ville de Nice se réunit à la Provence. — Règne de Charlemagne. — Guillaume au Cornet, duc d'Aquitaine , vient au secours des Provençaux désolés par une nouvelle invasion des Sarrasins d'Espagne. — Charlemagne lui cède la juridiction souveraine delà ville d'Orange. — État de la Provence sous ce monarque ainsi que sous les princes de la seconde race.

A AR la mort de Théodebert et de Thierry II, Qotaire' H devint, en Tannée 6i3 , seul maître des

possessions des Franks dans les Gaules ^ et le ter^ ritoire provençal cessa dès lors d'être divisé en deux parties. La division recommença en 633 , et Dagobert partagea cette contrée entre ses deux en- &oSy Sigebert II et Clovis II. Sigebert gouverna la Province Marseillaise et Qovk la Province Arlésienne.

L'archevêque Virgile fournit un exemple de longévité extraordinaire. Ce pasteur mourut en 640^ à Tâge de cent vingt-sept ans , comblé d'estime et d'honneurs (i). Grégoire -le- Grand , renouvelant pour lui 1^ anciennes prérogatives des prélats arlésiens , lui avait envoyé le pallium et l'avait établi vicaire-général du Saint-Siège. Il avait aussi écrit à tous les évêques des Gaules une lettre circulaire par laquelle il leur ordonnait d'obéir à Virgile, d'assister atix synodes qil'il convoquerait et de ne point sortir de leurs diocèses sans sa permission. Cest à cet archevêque qu'on attribue la construction du beau temple de S^-Trophime dans la ville d'Arles.

. A la même époque , Gi*égoire confirma les privilèges accordés par l'un de ses prédécesseurs au monastère de Mont-Màjour , à la prière du roi Childebert, qui en était le foodateur (a). Cette abbaye,

(i) Gilles Duport» Hist de VÈfj^ d'Arles» duix.— Sa»» OaT. cité.

(a) Honoré Bouche , 1. 1» Ut. t, section i. ^ GiUtft Daport» ièU. ch. xzxyin. — Longoeral, t m, liy. ix.

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aû6 msToniE

moins ancienne que celle de S^-Yictor de Marseille^ mais célèbre comme elle par ses richesses, suivait aussi la règle de Cassien. Elle était située non loin d'Arles, dans le quartier qu'on appelle Trébon^ sur une montagne environnée de marais et fortifiée d'une tour carrée.

Dès Tannée 639 , plusieurs Tilles maritimes de ritalie avaient formé un pacte fédératif. Nice, secouant le joug des rois franks , se détacha de la Provence et se proclama cité indépendante. Cependant, iacdée dans sa faiblesse, elle se mit sous la protection de la république de Gênes. Ce protectorat ne constituait pas un droit de souveraineté; il ne formait que le simple engagement de réunir les forces des villes fédérées toutes les fois que l'intérêt commun pouvait l'exiger (i).

La monardiie des princes franks n'avait point encore d'unité permanente et la race mérovingienne continuait de se partager Içs possessions gauloises. Mais les maires du Palais étaient plus puissans que les monarques mêmes; aussi une révolution se préparait. Dans l'Auttrasie, Pépin d'Héristal, qui descendait du maire Grimoald par les femmes, fut proclamé Duc, c'est-à-dire chef militaire de la nation, vers l'année 678. La guerre s'engagea aussitôt entre lui et Thierry III , roi de Neustrie et de Bourgogne. Une bataille gagnée sur les Neustro-

(i) GiusHn, Armai, di Genoff,

Boui^igDons assura à Pépin la mairie de cçt état, qu'il gouverna sous le nom de Thierry, vrai fant tome sur le trône, que néanmoins l'on respecta,, parce que les peuples regardaient la successibilité royale par ordre de primogéniture comme un droit inviolable. Pépin d'Héristal rendit en même temps le duché d'Austrasie héréditaire dans sa £simille.

Les habitans du midi de la Gaule , attachés au sang de dovis, ne voulurent pas se soumettre à la domination austrasienne. Les provinces en-deçà de la Loire et les cités de la Bourgogne méridionale formèrent une ligue et se constituèrent en état particulier sous le pouvoir d'un chef aquitain nommé Eudes, qui plaça dans Toulouse le siège de son gouvernement. La Provence fit partie de ce nouvel état^ et Ton vit ainsi renaître le corps politique des Sept Provinces tel à peu près qu'il avait existé avant la chute de l'Empire d'Occident. Ârles^ qui n'eu fîit pas la capitale y perdit beaucoup de son importance.

Pépin d'Héristal mourut en 718, respecté dans son duché d'Austrasie, et après avoir successivement donné en spectacle aux peuple neustro-bour- ^ignons les Rois Fainéans promenés sur un char attelé de bœufe,

Charles-Martel lui succéda, et ce digne Gis d'un grand homme régna au$si sous le nom des derniers rois de la race avilie de Qovis. Un de ces princes pourtant se plaça dans une honorable exception par son énergie et par son courage. Ce fat Chil-

péric, né, à ce que Ton croit , de Taticien roi Childéric. Celui-là s'unit avec Eudes , duc d'Aquitaine, pour échapper àThumiliante tutelle d'un maire tout puissant. Les armées combinées du roi de Neustro-Bourgogne et du chef de la ligue méridionale furent vaincues (i) par Charles Martdi qui dès lors marcha sans rivaux dans son autorité souveraine, tout en prodiguant des marques dérisoires de respect au malheureux Chilpéric, monarque de théâtre. La ligue d'Aquitaine fut a£&iblie et la Provence dut se soumettre à la domination du vainqueur. Eudes néanmoins conserva son titre de Duc.

Dès le commencement du septième siècle la religion de Mahomet avait pris naissance en Arabie , et il lui avait fallu peu de temps pour Êûre des conquêtes pi^odigieuses en inspirant à ses sectateurs un enthousiasme inconnu et un Ëinatisme invincible. Les califes , dans la rapidité de leurs c^ourses dévastatrices, firent trembler les empereurs de Constantinople , et les étendards du prophète flottèrent triomphans sur les cités de la Perse soumise. La Syrie, la Palestine et FÉgypte n'eurent que des remparts inutiles devant le courage im* pétueux de ces hommes brùlans qui regardaient le trépas dans un jour de bataille comme une couronne immortdle reçue dans un jour de fête. En

(i) En 718.

7 1 a y les Sarrasins d'Âfirique, peuple féroce qui professait la religion nouvelle , pénétrèrent en Espagne que désolait h feu de la guerre civile. Â la faveur de ces divisions ils subjuguèrent le royaume des y isigoths en moins de quinze mois. Muza , général des hordes victorieuses et l'un des lieutenans du calife , établit sa résidence à Cordoue.

Ensuite les Sarrasins jetèrent sur les Gaules des yeux de convoitise. Voulant d'id>ord achever la conquête de toutes les provinces qui avaient fait partie du royaume des Yisigoths, ib fraochirent les Pyrénées en 7J9ySOUsle commandement de Zama, successeur de Muza, s'emparèrent de Narbonne , et assujettirent au pouvoir des califes la Septimahie presque entière.

~ Quelques années après , ils firent de nouveaux progrès. Carcassonne et Nîmes tombèrent en leur puissance. Bordeaux , emporté de vive force, fut livré au pillage. En 7311 , Vorage fondit sur Eudes, ducd'Aquitaine, et l'émir Abdérame tailla son armée en pièces. Eudes vint alors se jeter dans les bras de Charles Martel , et ce grand capitaine se leva, aussitôt Vengeur de la chrétieiUé menacée , il se leva pour frapper de son glaive les Barbares char» gés de riches dépouilles , et qui croyaient mettre la main sur son royaume comme sur une proie &cile« Il marcha contre eux , et les attaqua entre Poitiers et Tours. Les Sarrasins, alertes et légers, allèrent à la charge avec une agilité surprenante f

mais étant mal armés , ils se brisèrent contre les bataillons franks couverts de leurs boucliers. Charles Martel remporta une victoire complète y et Âbdérame périt dans la mêlée.

Cette bataille mémorable af&iblit les Sarrasins sans les décourager^ et la Septimanie leur resta dans les Gaules. Le chef arabe Jusif-Ibin-Abdérame eut à peine pris possession de cette province en qualité de gouverneur, vers Tannée 736, qu*il résolut dé se signaler par quelque action d'éclat. La situation où se trouvait alors la Provence lui en fournit Toccasion.

Mauronte , duc de Marseille , impatient de s'af-franchir du pouvoir do Charles Martd, s'était ligué avec quelques autres gouverneurs de la Bourgogne méridionale. Chartes était alors occupé à la guerre contre l'Aquitaine et contre divers peuples germaniques. Soupçonnant les trames des conspirateurs, il entra dani la Bourgogne en 787, à la tête d'une armée, s'aësura de la Provence, prit des mesui^es pour comprimer toute tentative de révolte, et retourna dans la Gerjnanie pour combattre les Saxons*

Le duc de Marseille et ses confédérés , toujours résolus de se soustraire à l'obéissance de Charles Martel , formèrent une ligue secrètQ avec Jusif-Ibin- Âbdérame. Les circonstances paraissaient Êtvorables, car Eudes venait de mourir, et Charles Martel fesait la guerre aux fils de ce duc d'Aquitaine

qui s'étaient mis en possession du pays comme si c*eût été un état héréditaire et indépendant. Biais Charles ayant bientôt terminé cette guerre y marcha contre les rebelles de la Bourgogne et de la Provence , soumit en peu de temps tout le pays depuis Lyon jusques à Arles et à Marseille , et pourvut de nouveau à sa sûreté. Cela fait , il aMa au-delà du Rhin pour dompter les Saxons qui secouaient le joug.

Les révoltés reprirent aussitôt les armes , et en eiLécution du traité secret qu'ils avaient fait avec les Sarrasins ils leur cédèrent Avignon. Les habitans de cette ville , indignés du marché in&me qui les livrait à de féroces ennemis , résolurent de s'y opposer par la force des armes. Ik allèrent à la rencontre des Sarrasins , et leur disputèrent le passage proche la Durance , au lieu qui fut ensuite appelé Maupas (i). Mais il fisillut céder au nombre. Laplupartde ces courageux citoyens furent tués, et les Barbares entrèrent dans la ville (ii). Ivres de sang et de fureur y ib envahirent la Provence entière ,

(i) Nougnior^ Hist. de l'Église d'Ayignon.

Lorsque la Tille fut déliyrée des Barbares , elle fit construire une diapelle au même lieu où reposait la cendre de êe9 défenseurs , et on y graTa cette inscription : Sepultura nobilium AvenioMtuiwH qui occubuerwU in bello eontrà Sarraeenot, Plus tard on y bAtit une Belle Église «rec im oouyent , et le nom de Maupas fut changé en celui deBampas,

(a) En 787.

renversant d'un pied dédaigneux les monumens des arts ^ Uvrant aux flammes les édifices, enlevant les meubles , fesant des esclaves , profanant les objets du culte chrétien, s^acharnant sur les signes de la foi religieuse, fouillant même dans les sépulcres , écorchant quelquefois les prisonniers , laissant partout de hideuses traces de leur rage exterminatrice. Arles fit quelque résistance ; mais bientôt elle se rendit , et ne put échapper aux horreurs du pillage. Que sa destinée fut affreuse! Peu de chose resta de sa grandeur déchue et de sa gloire éclipsée. Les Sarrasins bri$èrent le tombeau de Saint-Césaire (i), détruisirent de fond en comble les temples, les palais , les travaux du génie. Les anciens che£5<l'œuvre de Tarchitecture romaine tombèrent sur le sable , ou roulèrent dans les eaux du Rhône, mutilés par le fer, souillés par le feu dévorant, défigurés par d'indignes outrages. L'amphithéâtre dégradé fut changé en citadelle; on y éleva des totirs et l'on mura ses arceaux (2). Aix n'eut pas un sort plus heureux. Ses habitans , saisis de terreur, s'enfuirent dans les campagnes. Les Sarrasins ruinèrent entièrement cette ville abandonnée et en rasèrent les remparts (3). Marseille,

(i) Sa» y Guy. cité.

(s) Lalauzière, Hist. Chronologique d'Arles. (3) Pitton, Hitt. d*Aix , lir. i. -^ De Haitse f Aix ancien et moderne, manuscrit déposé à la bibliothèque de Marseille. La ville d'Aix fut plus tard réédifiée. Celui de ses quartiers qui

DE PHOYENCE. 313

tombée aussi eu leur pouvoir , ne fut pas mieux traitée (i). Là du moins il n'y eut pas beaucoup de monumens à détruire , car Fanctenne république marseillaise avait été sobre de ces fsistueuses constructions que les Romains éparpillèrent cbns tontes leurs colonies. Elle crut qu'il était possible de mieux employer son temps , et jamais elle ne s'éloigna de ses paisibles habitudes de commerce. D'ailleurs elle manquait des ressources immenses &[k esclaves et en argent que la victoire mettait aux pieds de Rome. C'est ce qui sert à expliquer l'absence de toutes antiquités dans la ville la plus antique des Gaules. Les Sarrasins démolirent l'abbaye Saint-^Yictor qui ne présenta plus que des monceaux de ruines. En ces calamités effroyables , les rdigieuses du monastère cassianite de Saintâauveur firent éclater leur héroïsme. Elles avaient alors pour abbesse la vertueuse Eusébie. Cette femme, sublime de courage et de chasteté , se coupa le nez et se déchira le visage pour &ire

étidt à roccîdeiit était coimii tous le nom de Filie des Tours , oa de nUe jÉrehi^iseop^, 4 cause du siège ardilépiscopal qui y était établi On l'appelait quelquefois la Filie Inférieure par rapport à sa sitnation.

On nonaiiiait ie Bourg le quartier qui était au septentrion , et on loi donnait quelquefois le surnom de Saint'SattPeur ^ k cause de la chapelle de la Transfiguration qu'il renfermait.

Le troisième quartier s'appelait la Fille Comtale, parce que le palais do Comte sonreram s'y trouvait

(i) Gaesnay , Proçiitciœ MassiCiensis Annales.

horreur aut Barbares , et pour sauver ainsi sa pudeur alarmée. Ses saintes compagnes , imitant son exemple avec empressement , se mutilèrent h figure sans montrer la moindre émotion. EDes voulurent paraître devant Dieu ^ ornées de la couronne du martyre , belles de leurs seules vertus virginales, et furent toutes massacrées sans pitié (i). Les Sarrasins ravagèrent ensuite les càCes. A Toulon y Fabbé Cyprien subit la mort dans les plus affreuses tortures (a). Fréjus et Antibes devinrent aussi le théâtre de dévastations horribles.

Les Sarrasins se jetèrent, comme un torrent de flammes j sur le monastère de liérins m Porcaire gouvernait près de six cents moines. A l'approche des ennemis , cet abbé assembla ses rdigieux, et leur proposa la fuite ou la mort. Ils résolurent tous, martyrs de la foi dirétienne, d'expirer dans le paisible asile où ils avaient juré de trouver leur tombeau. Porcaire, joyeux de se voir si bien compris , commença par cacher les reliques du monastère. Ensuite il envoya en Italie trente-six jeunes moines et seize en£ains élevés sous ses lois , dans la crainte qu'ils n'eussent pas assez de force pour résister aux tourmens. Les autres , au nombre de plus de cinq cents , se préparèrent au sacrifice. Deux seulement , Eleuthère et Colomb^

(i) Mabillon , Annales de son Ordre , t. u , liy. xxi. (i) Guesnay , Ouv. cité.

manquèrent de courage en voyant venir les Barbares ^ et ils allèrent se Cacher dans une grotte du Toisinage. Les Sarrasins pillèrent d'abord Tabbaye, renversèrent les auteb^ brisèrent les croix ^ et se saisirent des moines* Aucun d'eux ne ÊUllit dans cette difficile épreuve. Nul ne renia la foi. Frappés, torturés 9 mutilés, ils tombèrent tous dans leur sang , à Texoeption des quatre plus jeunes que l'on destina à l'esclavage. Colomb qui se tenait toujours caché, rougit de sa Êiiblesse et ne voulut pas survivre à ses malheureux compagnons. U sortit de sa retraite, et vint s'o£frir à la mort qu'il reçut aussitôt En même temps ou embarqua les quatre captifs et on leur permit peu après de descendre à terre. Ceux-ci échappèrent à la surveillance de leurs gardiens , et s'enfoncèrent dans un bois épais. Puis ils se rendirent au monastère d'Arluc dans le diocèse d'Antibes. Dès qu'ib apprirent le départ des Sarrasins , ils eurent hâte de retourner à leur abbaye où ils trouvèrent Ëleuthère qui était sorti de sa grotte j et tous ensemble ik répandirent des larmes en adressant au ciel de ferventes prières. Leur premier soin fut de donner la sépulture à leurs fipères infortuné!; dont les cadavres couvraient le soL Ib allèrent ensuite chercher en Italie les trente^ix jeunes moines que Porcaîre y avait envoyés. On répara le monastère , et Ëleuthère en fut nommé abbé (i).

(i) LoDgoeral , t. iv , Ut. ii.

Les Sarrasins essayèrent de pénétrer en Italie. Nice et les viHes confédérées organisèrent une vigoureuse défense^ Les galères de Gênes et les montagnards levés en masse refoulèrent en Provence toutes œs hordes de brigands.

Charles Martel revint en deçà du Rhin (i) avec une armée considérable pour punir les Barbares et délivrer les Provençaux désolés. Il envoya d'abord le duc Hildebrand , son frère ^ à la tête de son avant-garde y pour investir Avignon^ principale place d'armes des Sarrasins. Il suivit de près ce détachement avec le reste de son armée. Â peine futil arrivé qu'il livra l'assaut à la ville , et la prit de vive force. Ses troupes irritées la livrèrent au pillage, en brûlèrent ensuite la plus grande partie, et passèrent au fil de l'épée la garnison ennemie. Charles Martel , attaquant ensuite les Sarrasins dans leurs autres cantonnemens ^ les culbuta , les mit en fuite y leur enleva tout leuc butin , en extermina un grand nombre , et força tous les autres à se sauver dans les Alpes avec cet in£ame Mauronte qui, dans son ambition exécrable, sacrifiait aux ennemis du nom chrétien ce qu'il y a de plus saint sur la terre : la religion , la patrie et la liberté. Charles , après avoir joui en Provence du fruit de son triomphe y alla combattre les Sarrasins au cœur de leur puissance. Il passa le Rhône , entra dans la Septi-

(i) Toujours en 787.

manie y assi^ea Warbonne et fiit vainqueur dans une grande bataille. Cependant les Sarrasins conservèrent encore une partie de cette province que les Franks ravagèrent plutôt qu'ils ne soumirent. Bientôt après, une nouvelle révolte des Saxons obligea Charles Martd de quitter le siège de Narbonne et de voler vers le Rhin (i).

Le calme de la Provence ne fut pas de longue dorée. Mauronte et les bandes arabes réfugiées dans les Alpes descendirent de ses montagnes. D'autres bandes, venues de la Septimanie, entrèrent aussi dans le pays qui reçut de nouvelles blessures et jeta des cris de douleur.

Charles Martd se mit encore en marche en 789, pour délivrer une bonne fois la Provence du joug de Mauronte et des Sarrasins. Il ordonna à Hilde* brand de prendre les devants, et se rendit bientôt lui-même à Avignon où il avait fixé le rendez-vous général. Les Barbares menaçaient incessamment les frontières d'Italie. Charles se ligua avec Luitprand ^ roi des Lombards , et les deux princes , agissant de concert, unirent toutes leurs forces contre Tennemi commun. Tandis que les Franks balayaient les bords du Rhône et le long des côtes, les Lombards opérèrent dans les montagnes. Les Sarrasins furent presque tous anéantis , et Mauronte, poursuivi jusques dans les cavernes des

(i) En 738.

rochers v<Hsins de la mer, se sauva da côté de Nice. Le succès de cette expédition acquit à Charles Martel toute la Provence , et il parait que, sous son règne, les Barbares n'osèrent plus rien y entreprendre et ne passèrent pas les limites des caotonnemens qu'ils occupaient encore dans la Septi*> manie d'où le chef des Franks ne se mit pas en peine de les chasser. Leur puissance dimioaa d'ailleurs de jour en jour par les guerres intestines qui s'élevèrent parmi eux en Espagne, et qui les mirent hors d'état de Êiire de nouvelles irruptions dans les Gaules. Ils tournèrent contre eux-mêmes l'ardeur belliqueuse qui les dévorait.

Charles Martd gagna par ses exploits tous les cœurs provençaux. Dans l'entraînement de la reconnaissance publique, on le salua comme un génie libérateur , on se fit gloire d'être attad^ à sa fortune. L'enthousiasme aussi remua la ville de Nice. Â l'instigation d'Odil , son premier magistrat , elle déclara s'affranchir du protectorat de Gènes et reconnaître la souveraineté du roi des Franks, pour mieux résister aux Sarrasins (i). Elle fut bien inspirée en agissant ainsi , car elle ne tarda pas à obtenir des améliorations importantes dans son existence politique. Ce changement s'opéra sans obstade en 741. Gênes, déchirée par des factions, ne put s'y opposer.

(l) Giusiin, j4nn<d. di Genofa.

Charles Martel moumt la même année. Pepinle-Bref et Carloman , ses deux fils, lui succédèrent ; mais Carloman, dégoûté du siècle au sein de la grandeur, embrassa la vie monastique, et laissa à son frère tout le royaume. La couronne pourtant manquait au front de Pépin. Elle reposait sur la tête d'un jeune homme stupide dans les veines duquel le sang mérovingien coulait dégénéré, de sorte qu'il y avait toujours un roi honoraire qui ne fesait rien, et un chef actif qui fssait tout. Cette situation contre nature devait cesser. On continuait bien de respecter le principe de l'hérédité royale ; mais 'on avait encore plus de respect pour les décrets du Souverain Pontife. Pépin fit parler cet oracle en sa £siveur. Reconnu roi sans opposition , en 760 , il commença une dynastie nouvelle et donna à la monarchie firançaise des fondemens inébranlables. n entreprit peu après de chasser les Sarrasins de la Septimanie. Les Goths, ou anciens habitans,

lui en livrèrent les principales places. Cependant les Barbares restèrent maîtres d'une partie du pays. Pépin les en expulsa quelques années après , et la Provence crut être à jamais délivrée de ces voisins redoutables.

Elle se trompait cruellement. Sous le règne de Charlemagne, et vers l'année 788, les Maures ou Sarrasins d'Espagne, toujours remuans, toujours avides de périb et d'aventureuses conquêtes, fran* chirent les Pyrénées , et se jetèrent sur le midi de

sao rasToiRE

la France quHls mirent à fieu et à sâng. Guîllaiimc au Cornet (i) , duc d'Aquitaine et comte de Toulouse, alla à leur rencontre près de Narbonnc avec toutes les troupes qu'il put réunir. La mêlée devint générale , et le carnage fut horrible. Les Français firent des prodiges de valeur; mais les Maures beaucoup plus nombreux restèrent maîtres du champ de bataille. Ils passèrent ensuite leRhône, et se répandirent en Provence dont les côtes étaient sans cesse infestées par d'autres barbares venus d'Afrique. Ces pirates féroces, maîtres de la Méditerranée , la sillonnaient à leur gré. Débarquant à l'improviste sur h& divers points du rivage qui se trouvaient dégarnis , ils y fesaient des ravages horribles. La province des Alpes Maritimes , érigée depuis peu en marquisat en faveur de Guido Guerra , noble ligurien à qui le roi venait de donner la ville de Vintimille à titre de fief, ne put se mettre à l'abri de la fureur des Maures ; et , au milieu de ces calamités publiques, Nice fat de nouveau ruinée (a) , malgré les ^orts de Guido Guerra et de son lieutenant nrcàrd Miron.

Guillaume au Cornet, encouragé par les renforts que Charlemagne lui avait envoyés , voulut pren-

(i) Guillaume au Cornet , ou au Court Nez, fut ainsi appelé à cause du cor de chasse qu'il portait dans ses armes, ou parce que dans un combat il eut le bout du nez emporté d'un coup de sabre.

(î) Gioffred, Nie. Ot^U, cap. xm.

dre sa revanche sur les Barbares. 11 les attaqua avec tant de bravoure ^ près de Narbonne encore, qu'il rompit leurs bataillons , tailla leur armée en pièces y et fit un grand nombre de prisonniers parmi lesquels se trouva le chef Abdemelec. GuiU laume , poursuivant le cours de ses victoires , se dirigea vers la Provence où les Sarrasins tenaient les chrétiens dans la plus cruelle oppression. C'était alors en l'année 793. Guillaume franchit le Rhône, marcha droit à Orange où les ennemis s'étaient fortifiés, enleva d'assaut cette ville, y extermina la garnison , délivra la province entière , et retourna dans son gouvernement d'Aquitaine. Charlemagne, en reconnaissance de ce service signalé, lui céda la ville et le territoire d'Orange avec la propriété du fonds et la juridiction souveraine, pour en jouir lui et ses successeurs à perpétuité ( i). lïous manquons de détails sur l'expédition de Guillaume au Cornet^ et l'époque où il s'illustra est environnée de ténèbres. Les imaginations du moyen-âge , crédules , naïves , amoureuses du merveilleux, s'exercèrent sur ce capitaine, et donnèrent à sa fiigure des proportions poétiques. On en fit un chevalier célèbre par ses coups de lance , un redresseur des torts, avide d'exploits périlleux et

(i) De Lapise , Tableau de VUmU d'Orange , p. 49 ^ s^ii^* ~ Bonaventure , Hist. nonyelle de la TÎIle et principauté d'Orange, 3* Dissertation.

/. ai

d'aventures romanesques ^ un exterminateur d*infidèles , voué à la défense du nom chrétien et à k gloire du vrai Dieu. On dit qu'il combattit un géant nommé Isore. On ajoute qu'il trouva dans la ville d'Orange une princesse sarrasine appelée Orable, qu'il épousa après l'avoir baptisée et avoir changé son nom en celui de Guibor. Guillaume, dégoûté des honneurs dont il s'était rassasié, finit par fonder dans le diocèse de Lodève un monastère où il se renferma lui-même , et y termina ses jours, suivant la règle de Saint Benoit, afin que Dieu lui pardonnât ses péchés , et fit mercjr à ses parens déjà trespassés (i).

D'après une ancienne inscription qu'on lisait sur la porte de la chapelle de Sainte-Croix en l'abbaye de Mont-Majour , et que Saxi nous a conservée (a) , Charlemagne vint lui-même en Provence

(i) Catel y Mém. de FHitt. du Languedoc , Iît. ni.

(i) Noverini unlversi quodcùm terenissimus princeps Caroius Megmts,

Frmnconim Rex, (Xvitatem jireUtem quœ ah infidelibus deAntbatur o&«-

Jisseif et ipsam ci armortan cœpUset, et Saraceni m ed exUtemtes pr»

majori parte aij^ugissent in Montana Montis majoris, et ibidem te rt-

traxissent, et in eddem se munissent, et idem nx cum exeràtu suo çenisset

pro ipsis deMlandis, triumphum de ipsis ohtintûsset, et de ipso gralias

Déo agenda in ngnum kufusmodi pietorim prauentem eccUtiam im kant»-

rem Sanctœ Cnids dedicari fecit, etprœsens manesterium in honortm

Saneti Pétri apostoiorum principis dedicatum, quod ai ipsis infideSèus

penitùs destructum fuerat et inhabitabile redactian , idem rex ipstan repo'

ravit et reœdificaçit^ et monachos ilndem pro serpiendo Deo çenire feàt,

et ipsum dotavit , etplura bona eidem eontidit. In quo quidem monastetio

plures de Francid Undem debellantes sepulti sunt. Ideb , fratres, arate

pro eis,

Pontijtcium Artlatense, p, 167.

à la tête d'une armée. Il assiégea et prit la ville d'Arles occupée par les Sarrasins. Le plus grand nombre de ceux-ci se retranchèrent à Mont-Majour après en avoir chassé les religieux ; le roi les y attaqua, et les vainquit. Il rappela les moines, et leur prodigua des bieniisiits. Ensuite il ordonna de bâtir au pied de la montagne une chapelle sous le titre de Sainte-Croix , pour remercier Dieu de la victoire. U y fit ensevelir les Français tués à ce siège , et obligea les religieux de prier pour le repos de leurs âmes.

Les historiens de Gharlemagne ne mentionnent pas ces £Eiits , qui sont incertains ; mais ce qui ne présente aucune incertitude y c'est le soin de ce grand prince à soulager toutes les souffrances des Provençaux , à fermer toutes leurs blessures , à protéger tous leurs intérêts. Il arma des vaisseaux pour la défense des côtes , établit des phares sur quelques points dangereux (i), Êivorisa de tous ses moyens le commerce et la navigation. Il ne cessa de donner à Marseille des marques de sollicitude éclairée. La Êibrication du savon procurait alors du bénéfice aux habitans de cette ville qui fesaient gaissi avec succès le commerce du Levant. Us entretenaient des relations utiles avec Lyon qui servait d'entrepôt àl'Allemagne (a). Des compagnies

(x) j4do, Chron, ad Ann. 8ii.

(a) Ponllin, de Lumna, àhrégé Chronc^ogique de THist. de Lyon.

de Marseillais et de Lyonnais allaient deux fois Tannée à Alexandrie, d'où ils rapportaient les parfums de TArabie et les épiceries de l'Inde (i).

Chariemagne se concilia aussi l'affection du peuple provençal en fesant rebâtir plusieurs Églises que les Sarrasins avaient détruites , notamment à Avignon , à fimbrun j à Seyne y à Digne , à Senez et à Glandevès (a). Les anciens documens du monastère de Lérins nous assurent qu'il en consacra une près de la ville de Vence sous le titre de Notre- Dame. L'abbaye de Saint-Pons-ès-Nice, qui possédait des propriétés considérables, et qui avait acquis une haute importance dans les annales ecclésiastiques de la Provence j éprouva particulièrement la pieuse libéralité de Chariemagne (3). Ce prince donna le village de Lurs à l'évéché de Sisteron (4) y et imit celui d'Orange au diocèse de Saint-Paul-Trois-Chàteaux (5) , union qui a existé jusques au commencement du douzième siède. Le parvis des églises offrait toujours aux coupables un asile sacré ; mais Chariemagne modifia ce droit en le rendant moins absolu et conséquemment plus raisonnable. U voulut que des hommes de

(i) Faons de Saint-Vincent. Mémoire rar l'état da Gommo'ce en Provence dans le moyen-àge.

(a) Nouguier, Ouv. cité.

(3) Durante , Hist. de Nice, t i, p. ii4-

(4) Honoré Bouche » t. i , Ut. v, section n.

(5) Bonaventure, p. 3i3.

bien allassent dans les temples saisir les fugitifs pour les conduire aux juges (i)* Ainsi les lieux saints ne servirent plus d'asile que contre la violence des particuliers y et non contre la justice des magistrats.

Gharlemagne , comblé de toutes les £iveurs du génie et de la gloire , maître d'une grande partie de l'Europe , recomposa l'empire d'Occident , et en reçut la couronne à Ronïe, des mains du Pape Léon m 9 au milieu des acclamations populaires* Il travailla à réformer les mœurs , à satis&ire les ▼oeux légitimes , à fixer par de nouvelles règles la discipline ecclésiastique* Il assembla en 8i3 tous les évéques des Gaules en cinq conciles différens qui se tinrent à Arles, à Rheims, àMayence, à Tours et à Châlons-sur-Saône. Celui d'Arles s'assembla le dernier jour de mai dans la basilique de Saint-Étienne. Le concile commença par faire des prières pour l'Empereur. Après quoi, Jean , archevêque d'Arles, et Nebridius, archevêque de Narbonne, qui sont qualifiés dlenvoyés de Gharlemagne, se levèrent du milieu de l'assemblée et dirent que, puisque l'Empereur montrait tant de zèle pour la religion , et prodiguait tant de libéralités aux Églises, il était juste qu'en reconnaissance on ordonnât que chaque jour on fît des prières et qu'on ofi&it dans tous les temples le sacrifice de

(i) T. II. ConcU. GtdL — T. i. (k^iitd. Balu*.

326 HISTOHE

la messe pour le prince et pour la Êunille roysde. Le concile convertit cette proposition en décret. Le lendemain on agita quelques questions concernant le dogme et Ton avisa aux moyens de conserver la pureté de la foi. On dressa ensuite vingt-six canons. Us étaient tous relatifs à des objets de discipline cléricale^ à l'exception de trois qui intéressaient la police civile. L'un défendait aux magistrats de recevoir des présens pour l'administration de la justice ; l'autre ordonnait que les poids et mesures seraient partout égaux. Le troisième avait beaucoup plus d'importance. Il prescrivait à chacun de payer la dtme de son travail (i). Chariemagne y voulant lui-même donner l'exemple , obligea ses propres fonds au paiement de cette ofifrandê du lévitique. Les dîmes avaient déjà étépréchées, mais elles n'étaient pas encore établies comme lois du pays. I^ur établissement fut un acte de sagesse et de nécessité y car il fallait pourvoir aux besoins des ministres du catholicisme dont les biens étaient alors entre les mains des gens de guerre (a).

Sous le règne des princes de la seconde race, on distinguait encore trois peuples en Provence, les anciens habitans qui portaient toujours le nom de Romains, les Gothset les Franks. Les Bourguignons n'avaient laissé que de légères traces de leur domi-

(i) T. n. Conàl. AntUj. — Galiiœ, Opéra Jacobi SirmwuS, (a) Montesquieu. E§prit des Lois , liv. xxxi, ch. xu.

nation et s'étaient fondus dans les autres. Chacun de ces trois peuples conservait ses lois et ses coutumes particulières. Les lois romaines du Code Théodosien étaient le plus en usage j parce que les Romains étaient les plus nombreux, et Ton ne se servait pas du digeste, parce que ce ne fut qu'après rétablissement des Barbares dans les Gaules que les lois de Justinien furent £Eiites (i)* La Loi Salique y était beaucoup moins usitée que celle des Goths; cda se conçoit. Les Franks y étaient en plus petit nombre et s'y étaient établis plus tard. Je ne parle pas des Jiri& établis en plusieurs endroits du pays, parce qu'on ne les regardait que comme une nation étrangère; nation toujours marquée d'un signe indâébile, toujours inébranlable au milieu de tant de bouleversemens politiques, de tant de transformations sociales ; race immobile avec ses livres saints, race étemelle avec ses lois, race étonnante qui a vtt passer devant elle tant d'empires à jamais éteints, tant de peuples engloutis dans l'abîme des âges.

Nous connaissons fort peu les habitudes domestiques, les moeurs privées et les usages de la vie civile qui régnaient en Provence sous les rois Carlovingiens. Nous savons seulement, par des traits généraux, que du temps deCharlemagne les Gaulois ou anciens habitans du pays distingués des Franks

(i) Le Code de cet Empereur fat publié yers Tan 53o.

par le nom de Romains ^ portaient des sayes ou des casaques rayées (i).

Les cités jouissaient encore de leurs fianchises. Elles nommaient librement des administrateurs appelés Scabinij d'où l'on a £ût le mot échevin. Les magistrats remplissaient tour à tour des fonctions judiciaires et des fonctions municipales. U y avait aussi des Bons hommes ^ des PrucThommes qui paraissent avoir exercé là charge des anciens décurions. Les lois rdigieuses et civiles continuaient d'exiger le ccHicours des suffrages du peuple et du clergé aux élections épiscopales. Mais des <diangemens s'étaient introduits dans l'administratioD politique de la Province. U y avait autant de gouvernemens particuliers que d'évéchés, et chaque diocèse formait un district gouverné par un comte que le prince choisissait parmi les personnes les plus distinguées de l'état et qu'il destituait à volonté.

D'abord ces gouverneurs n'étaient nommés que pour un an. Bientôt ils achetèrent la continuation de leurs offices.

Chaque comté était divisé en vicairies, ainsi appelées parce qu'elles avaient chacune pour chef un lieutenant, ou vicaire du comte , et c'est de là que se forma dans la suite le nom de viguerie et de viguier. La vicairie comprenait plusieurs centuries. Chacune de ces centuries était administrée

(i) Hist. Géncr. du Languedoc, 1 1 , liv. x.

par un officier subalterne appelé œntenier. Les comtes avaient un principal vicaire qui leur servait de lieutenant général et le remplaçait dans toute l'étendue de sa juridiction (i). Ils jouissaient du droit de destituer les vicaires et les centeniers prévaricateurs ou incapables ; mais ils ne pouvaient nommer leurs successeurs. Le peuple seul exerçait le privilège dans l'assemblée électoraWde la vicairie ou de la centurie (a).

Les comtes avaient dans leurs districts le commandement des troupes y l'intendance des finances du prince et l'administration de la justice qu'ils rendaient ou par eux-mêmes ou par des officiers qui leur étaient subordonnés. Connaissant également des matières civiles et criminelles , ils devaient veiller en particulier sur les causes des veuves , des orphelins 9 des pauvres, et sur celles qui intéressaient l'élise. Ils tenaient leurs plaids judiciaires dans un lieu public , avec l'assistance des vicaires et des centeniers qui remplissaient les fonctions d'assesseurs. Ceux-ci tenaient aussi des plaids particuliers et jugeaient, chacun dans son ressort et sans assesseurs, les afiaires de moindre importance (3).

L'évéque et les abbés devaient assister dans cha-

(i)OnYappeltLFîce Dominas, WàAme, onFice Cornes, Vicomte. — Voyex les notes de Bignon sur Marcnlphe , t. ii. (s) Balnze. Capitul. 1. 1.

(3) Baloze, ièid.

330 HISTOOLfi

que diocèse aux plaids du comte et Taider dans ses jugemens. Mais ils s'y fesaient représenter le plus souvent par des mandataires. Les abbesses y envoyaient quelquefois des députés (i). C'était pour elles un droit et non une obligation. Les vassaux du roi étaient forcés de s'y trouver , et Too fondait ce devoir impérieux sur la nature de leurs bénéfices 9 c'est-à<<lire des terres qu'ils tenaient du prince. Ils étaient aussi assujettis à la garde des frontières et au service militaire (2).

Outre les plaids de chaque comté ^ on tenait de temps en temps des comices plus solennek. C'étaient des assemblées provinciales composées des évéques j des abbés j des députés des abbesses quand elles en envoyaient, des vassaux du roi, des comtes j des vicaires y des cenleniers et de quelques Scabini représentant les principales cités. Les envoyés ou commissaires du prince présidaient ces assemblées. Ils étaient ordinairement deux, l'un ecclésiastique , et l'autre séculier. Qudquefois ils se trouvaient en plus grand nombre ; mais il y avait toujours autant des uns que des autres. Là on traitait tous les intérêts politiques et toutes les afi&ires administratives de la Province. On convenait des demandes que l'on devait adresser au gouvernement. On y publiait et l'on y enr^trait les

(i)BalaM, i^idL

(3) Marca Bispanica. p. a55 ei seq.

capitolaires. Les commissaires du roi avaient pour mission spéciale d'exercer la surveillance sur toutes les branches des services publics , de visiter les monastères , de maintenir les droits royaux , de recevoir les plaintes des particuliers , de soutenir les pauvres contre l'oppression des riches , de réformer les abus et d'accorder au roi des subsides ou dons gratuits (i). Ib révoquaient les officiers qni déviaient du sentier de leurs devoirs , et ils pourvoyaient aux diverses places vacantes.

Les commissaires devaient aussi tenir leurs plaids et ils y appelaient tous les comtes du voisinage qui ne pouvaient s'en dispenser que pour cause de maladie ^ ou par le consentement exprès du Roi. Dans ce cas ^ ils envoyaient des députés à leur place.

n y avait en Provence, ainsi que dans le reste des Gaules, trois qualités d'habitans : i^ les possesseurs de bénéfices ou de fiefs ; a^ les hommes libres } 3^ les serfs.

Les possesseurs de bénéfices féodaux n'étaient pas nombreux. On appelait bénéfices les terres

(i) Le Domaine da Prince consistait en plusieurs terres; il consistait aussi dans certains droits qu'on exigeait dans les ports , dans les marohés, sur les grands chemins , au passage des ponts et des rmèrcf. On peut mettre encore au nombre des droits domaniaux les pn>fits sur la monnaie que le roi seul ponyait faire battre dans tonte l'étendue du royaume. En outre, les vassaux lui devaient le service militaire.

du fisc ou du domaine que les premiers rois de la seconde race donnaient à vie à des seigneurs nommés vassaux du roi (i) , à cause de cette concession f laquelle les obligeait à l'hommage , an service militaire ^ à l'obligation de loger les commissaires du prince à leur passage, de les défrayer, et de leur fournir des moyens de transport. Les terres du domaine fiirent quelquefois données avec la clause d'une transmission héréditaire. Mais les exemples de pareilles donations sont rares avant le règne de Gharles-le-Chauve ^ qui concéda enfin à tous ces bénéfices l'avantage de l'hérédité. Les bénéfices étaient donc l'opposé de Y Alleu , qui de sa nature était possédé héréditairement avec exemption de toutes charges ; mais depuis que les premiers furent aussi héréditaires, on les mit au rang des biens allodiaux, et on leur donna le nom général d'alleu , sous lequd on comprit toute sorte de biens héréditairement transmissibles. Néanmoins , pour distinguer les bénéfices héréditaires des alleus véritables , on donna plus communément aux premiers le nom de fief ^feudwn ; et l'on désigna les autres sous la dénomination à^/rctncalleu. Divers monumens du neuvième siècle prouvent que les vassaux de la couronne tenaient de la libéralité du roi des églises en fief. Les guerres que Charles-Martel avait eu à soutenir l'avaient

(i) Vassi Donùnici.

engagé à s'emparer de ces églises ^ et il les avait ensuite données en bénéfice avec les dîmes et les oblations aux seigneurs rangés sous ses drapeaux^ œ qui les fit passer à leurs successeurs lorsque l'hérédité fut établie en feiyeur des fiefs. Les désordres de l'État depuis la mort de Louis-le*Débonnaire fournirent encore aux grands vassaux l'occa* sien de s'emparer de plusieurs biens ecclésiastiques. Us les transmirent à leurs descendans malgré les canons de divers conciles qui en ordonnaient la restitution. L'établissement des seigneuries particulières suivit de près l'hérédité des fie&. On doit rapporter l'origine de la plupart d'entre eux à Tinféodation qu'en firent à leurs vassaux les ducs et les comtes , après qu'ils eurent usurpé les droits régaliens. Les uns et les autres s'attribuèrent la juridiction dans l'étendue de leurs fie& , et de là naquit cette multitude de justices particulières, dedi£Eérens tribunaux et de diverses magistratures qu'on ne connaissait pas auparavant ; car avant cette usurpation il n'y avait d'autres juges que ceux qui administraient la justice au nom du roi. Depuis lors les seigneurs , profitant des troubles publics et de la feiblesse du gouvernement, regardèrent ces dignités comme leur patrimoine et les transmirent à leurs successeurs (i). On appelait hommes libres ceux qui , d'un côté,

(i) Hîtt. Génér. du Langnedoc , 1 1, 11t. x.

334 mSTOIRE

n'aTaient point de bénéfices , et qui, de Faatre, n'étaient pas soumis à la servitude de la glèbe (j). Us pouvaient posséder des biens en alleu , c'est-àdire succéder et transmettre héréditairement. Quoiqu'ils ne dussent à personne ni hommage, ni cens, ni service, comme vassaux ou à raison des alleos qu'ils possédaient y ils devaient cependant le serment de fidélité à leur souverain comme sujets. Leurs terres , qu'on nommoit allodiales , étaient exemptes de toutes charges et redevances. Elles fiirent assujetties à divers droits seigneuriaux lorsque la féodalité prit de la consistance et forma cette législation singulière qui , ne tenant à aucun ordre de lois jusques alors connues , fit de grands biens et de grapds maux j comme l'observe Montesquieu (a) j et présenta un de ces événemens qui n'arrivent qu'une seule fois dans le monde. Il paraît que , sous la seconde race comme sous la première , les nobles n'étaient pas distingués des personnes libres. Nous voyons en effet que tout homme libre était alors assujetti au service militaire y ou du moins forcé de contribuer à l'entretien des troupes à proportion de ses fecultés. Ceux qui tenaient quelque terre du prince étaient plus étroitement soumis à cette obligation , et ils perdaient leur bénéfice lorsqu'ils manquaient de se

(i) Montesquieu. Esprit des Lcms » liy. xxx , ch. xm. (a) Ibid. ch. i.

trouver en armes à l'endroit indiqué pour rassemblée des troupes , tandis que les autres n'étaient alors punis que par une simple taxe.

Au-dessous des hommes libres se trouvaient les serfe , divisés entre eux en serfs du roi et serfs des particuliers. Ceux-là fesaient valoir les terres du domaine du prince ; ils pouvaient exercer certaines charges et porter témoignage en justice , ce qui n'était pas permis aux serfs ordinaires j ni même aux affranchis , excepté dans le cas d'adultère , de crime de lèse-majesté , et dans de rares occasions. Les serfs du roi jouissaient de plusieurs autres privilèges ; ils pouvaient avoir des ser& d'un rang inférieur j semblables à ceux des particuliers. Ib pouvaient aussi posséder des terres ; mais ils étaient privés du droit d'en disposer ou de les vendre , de même qu'il ne leur était pas permis d'affranchir leurs serfs sans l'agrément du prince. On ne leur permettait d'aliéner une partie de leurs biens que dans un seul cas : c'était lorsqu'ils en employaient le prix à des oeuvres pies (i). Au reste , la condition de tous ces hommes, qui n'étaient pas encore ennoblis par la liberté , valait bien mieux que celle des anciens esclaves sous la puissance romaine , de même que le baron chrétien ^ malgré son ignorance, était bien préférable, sous le rapport moral , au patricien trompé par

(i) Hist. Génér. du Languedoc » 1 1, Ut. th.

336 HISTOmE

de fEHisses lumières. Ghraoe à la bienfaiisaDle influence du christianisine , la raisoD publique était en progrès, la dignité humaine souffrait beaucoup moins.

DE IPROVENCE. 337

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