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258 HISTOUŒ
tembre 1713 » condamna cent une propositions du livre du pèreQuesnel, mais elle ne termina point la lutte des deux partis , toujours livrés à laveugle ardeur d*une polémique envenimée. Le parlement de Paris, presque tous ceux du royaume et en particulier celui d'Aix, ne procédèrent à l'enregistrement de la bulle qu'après beaucoup de difficultés et sous plusieurs modifications qui enoouragèrent les dissidens.
La plupart des membres du clergé provençal se firent remarquer par la véhémence de leur langage , et les prélats publièrent des mandemens où la violence des passions haineuses étouf£Eiit la voix sainte de la charité évangélique. Dans cesdrconstanoes, le parlement d'Aix se vit obligé d'accueillir les nombreux appels comme d abus que son pro* cureur-général forma contre plusieurs évéques du ressort de la cour, qui s'étaient abandonnés à des exagérations condamnables. L'évéque de Toulon fut le premier poursuivi. Dans l'excès de son zèle ultramontain , il avait fiiit imprimer une déclaration portant qu a l'avenir il n'admettrait , dans les ordres sacrés, aucun de ceux qui auraient étudié dans un collège où la bulle unigenitus n'était pas reçue. Quelques mois après, im nouveau réquisitoire du procureur-général dénonça à la fois aux chambres assemblées la lettre pastorale del'évéque d'Aptet le mandement de celui de Grasse, qui qualifiaient la Sorbonne de schismatique parce qu elle
avait repoussé la bulle. L'arrêt, accueillant les plaintes du ministère public, prononça la snppres* sien de tous ces écrits, et la saisie du temporel des prélats dans le cas où ils viendraient à récidiver. Le parlement d'Aix réprima avec la même vigi-^ lance les attaques anonymes qui se dirigeaient contre les libertés de Téglise gallicane, et condamna divers pamphlets, sous peine d'une amende de raille livres contre ceux qui chercheraient à les ré* pandre.JSKlalgré ces défenses , l'évéque d'Apt publia un écrit que le parlement qualifia d'appel séài^ lieux ^ téméraire ^ tendant à la révolte, contraire à Vautorité du roi. Il condamna cette production À être brûlée par la main du bourreau , et fit saisir en même temps tous les revenus du prélat.
Toutes les classes de la société s'associaient à ces disputes, et l'église de France se déchirait le sein avec fureur. Témoignage bien triste de la fra* gilité humaine ! L'évéque de Marseille , le glorieux Belsunce, se mit à soutenir la bulle du Saint- Siège avec une violence que Ton n'attendait pas de son beau caractère ni de ses rares vertus. Elevé dans Tordre des Jésuites , imbu de leurs doctrines^ entraîné par l'esprit de corps , il se soulevait d'indignation au nom de Jansénisme , et cédant à la voix de sa conscience trompée, il poursuivit de ses implacables rigueurs les pères de l'oratoire , rebelles, d'après lui, envers Tautoritè divine. Ces religieux avaient fait leur devoir durant la peste
de Marseille y et Belsuoce poussa l'injustice jusqu'à les accuser de désertion et de lâcheté, lui qui
avait été témoin de leur dévouement et de leur courage.
11 y avait long-temps que le sage et modeste
Fleury , évéque de Fréjus, avait écrit contre le père Quesnel , dans le dessein de plaire à Louis XIV ^ qui lui reprochait des ménagemens politiques. Mais Fleury , médiocre écrivain et plus médiocre penseur, avait été vaincu par son adversaire qui maniait les armes de la théologie avec beaucoup de force et d'adresse. L'évéque de Fréjus , blessé ' dans son amour-propre d'auteur, c'est-à-dire, dans ce que l'homme a de plus sensible et de plus irritable y en conserva un dépit violent qu'il sut pourtant dissimuler. Nommé précepteur du jeune Louis XV, il s'était dérais le plus tôt qu'il avait pu de son évéché de Fréjus, après l'avoir libéré de dettes par son économie et y avoir ùàt beaucoup de bien par son esprit de conciliation. Cet évéché, loin de la cour» dans un pays peu agréable, lui avait toujours déplu. S*il &ut en croire yjoltairt;(i), il disait que dès qu'il avait vu sa femme il avait été dégoûté de son mariage, et il signa , dans une lettre de plaisanterie au cardinal Quirini : Fleury^ éi'éque de Fréjus par V indignation divine. Parvenu au comble de la fortune et de la puissance^ il lit
• (i) Siècle de Louis XV, 1. ch. m.
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D£ PROVENGE. jm éclater son dépit contre les Jansénistes, ce dépit qoi couvaitdans son cœur sous les glaces de la vieillesse. Il avait refbsé, avec Farchevéché de Reims, le titre de premier pair du royanme, mais il n'avait pu résister au désir d'être cardinal , et une seule voie était ouverte à tous les prélats français qui briguaient cette dignité émincnte; c'était de montrer leur zèle pour la défense de la bulle unigeni^ tus. Fieury promit tout au Saint-Siège , et quand son ambition fut satisfaite il tint toutes ses promesses.
Sur ces entrefaites , Jean Soanen, évéquede Senez, fit, en 17:26, une instruction pastorale dans laquelle on trouvait des propositions assez analo* guesàcellesde l'ouvrage diipère Quesnelyetméme à celles de Pascal , de Nicole et d'Arnaud , ces illustres solitaires de Port Koyal, ornemens d'un règne sous lequel ils n'avaient éprouvé que des disgrâces. Le siège archiépiscopal d*Embrun était alors occupé par Guérin de Tencin , qui avait été l'agent des intrigues de Dubois à Rome pour lui &ire obtenir le chapeau de cardinal 9 de concert avec Laffiteau, évoque de Sisteron. Depuis lors de Tencin avait sollicité sans succès un de ces chapeaux pour lui-même. H se flatta d'atteindre le but de ses ambitieux désirs en persécutant Soanen, lun de ses suifragans ; et Fleury, qui cherchait Foccasion de satisfaire ses vieux sentimens de vengeance par un coup d'autorité , ne ^ougit point de
sacrifier un saint évéqae octogénaire , sans protection à la cour et concentré dans son diocèse, où il se livrait à la pratique des bonnes œuvres. Comme les Jansénistes n'avaient cessé d*appel^ un concile, ce fut par un concile que Fleury voulut les accabler, et il arrangea toutes choses de manière que la décision de cette assemblée fût con^ forme à ses désirs. Le i6 août 1727, il fit convo* quer à iîmbrun , sous la présidence de Guérin de Tencin , un concile composé des évéques de Gap, de Bellay, de Fréjus , de Vence, de Sisteron , de Glandevès, d'Autun, de Viviers , d'Apt, de Valence , de Grenoble , de Grasse et de Marseille. Le clergé de France comptait peu de Constitution^ naires (i) aussi décidés. Jean Soanen y fut cité , comparuti avoua Fouvrage et répondit avec une fermeté qui étonna ses juges. Le concile le déclara suspendu de ses fonctions épiscopales, et nonobstant son appel de la sentence au futur concile général, une lettre de cachet l'arracha de son diocèse et Texila dans les montagnes de l'Auvergne, où sa vie se prolongea jusqu'à l'âge de quatre-vingtquatorze ans.
Cette condamnation eut un retentissement immense. Jansénistes , Molinistes , acceptansj refusans , (a) , s'émurent à la fois » crièrent Ions en-
(i) Oa appelait constitutlonnaires les partisans de la bulle uw- ^enitus , appelée aussi constitution.
(ï) Ceux qui acceptaient et ceux qui refusaient celle bulle.
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semble. Le cardinal de Noailles était alors archevéqae de Paris. Vieux champion des libertés de
l'église gallicane, infatigable ennemi de la politique uUramontaine» il ne put voir sans indigoation le pieux Soanen éprouver le sort qu'il avait longteaips craint pour lui-même. Appuyé par douze évéques I il déclara , en i'j^S^ qu'il appelait du jufgement du concile d'£mbrun , d'abord au roi , ensuite' à un futur concile. En même temps on vit partir de tous les coins de la France une multitude d'adhésions à la cause del'évéque de Senez, considéré comme un mvLTtyr, prisonnier de Jésiis^Christf ainsi que ce vieillard se nommait lui-même. Cinquante avocats de Paris s'élevèrent contre le même jugement, qu'ils attaquèrent sur le fond et sur la forme. Des lettres de cachet , odieux argumens du pouvoir absolu , punirent d'exil quelques-uns de ceux qui s'étaient ainsi mis en révolte contre la majorité de Tépiscopat français, et cent docteurs en théologie furent exclus de laSorbonneen l'ji^g» Le cardinal de Noailles , démentant sa renommée d'inflexibilité , rétracta ses opinions , accepta la bulle , et mourut bientôt après. Il fut remplacé par VintimilleHlu-Luc , archevêque d'Aix , d'une opinion tout opposée. Le 3 avril 1780, LouisXV fit tenir uu lit de justice où la constitution uriige^ niius fut enregistrée sans aucune modification , ainsi quetoutes les bulles des Papes contre le Jansénisme. Le parlement de Paris , protestant contre
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cet enregistrement forcé , fit un arrêté qui tendait à mettre l'autorité civile à l'abri des atteintes du pouvoir pontifical, et qui différait très-peu des articles que Bossuet avait publiés comme maximes de Téglise gallicane. La multitude fortement agitée prenait fait et cause pour les Jansénistes qui h remuaient avec le levier de la superstition. £lle témoignait ses croyances et ses sympathies par des exagérations et des extravagances , selon l'usage des masses populaires. D'imbécilles convulsionnaires» dans le délire de leur fanatisme, croyaient ' que des miracles s'opéraient chaque jour sur le tombeau du diacre Pâris , au cimetière Saint-Médard. La lutte continua entre les parlemens de France y qui repoussaient la bulle unigeniiuSf et le roi qui persistait à soutenir cette cause de tant de troubles et de folies. En 1732 , les partisans de la bulle abusèrent de leur triomphe. L'archevêque d'Arles y dans un mandement publié k l'occasion d'un jubilé , outragea toutes les compagnies souveraines qu'il traita de séditieuses. Aucune instruction pastorale n'avait encore emprunté les accens de la poésie. Celle de l'archevêque d'Arles montra cette nouveauté singulière (i). Le parlement d'Aix
(i) SX finissait par ces vers :
Thémis , j'implore ta TengMnce
Contre ce rebelle troupean.
N'en connais-tu pas l'arrogance ?
Mais non , je ne toIs plus dans tes mains la balanoe; Pourquoi devant tes yenx gaidet-ta ton bandeau ?
DE FROVEUCE. 265
fit brûler ce mandement, et Fleiuy exila l'autear. Au milieu de ces débats ardens, qui portaient
atteinte à la religion catholique déjà livrée aux regards dédaigneux d'une philosophie sceptique et moqueuse, un procès malheureusement bien
célèbre vint fournir pâture à tous les amis du scandale.
Jean-Baptiste Girard , né à Dôle, en Francbe-
Comté , de parens honnêtes, qui ne négligèrent rien pour lui donner une éducation excellente, avait été admis dans la Société des Jésuites, el chargé , quelque temps , de régenter les basses classes dans diiïéreos collèges. Il professa. ensuite les classes supérieures et la philosophie avec beau* coup de succès , et se consacra enfin à la prédication. Doué d'un organe sonore, d'un débit agréable , du talent de persuader les esprits et d*émouvoir les cœars, il étendit sa renommée dans cette nouvelle carrière. Partout la foule se pressait pour Tentendre. 11 avait déjà prêché à Marseille et dans les principales villes de Provence, lorsqu'il fut envoyé à Aix en 1718. Il y demeura dix années, et au bout de ce temps , il fut nommé recteur du séminaire royal de la marine, à Toulon.
Il y arriva le 8 avril 1728. Le père Alexis Manrin, carme déchaussé, voyait alors son confessionnal assiégé par une foule de dévotes , et la plupart d*entr'dles , Tabandonnant bientôt , voulurent avoir le père Girard pour directeui*. Marie-
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Catherioe Cadière, âgée de dix-neuf ans^ parut une des plas empressées. £Ue était filie d'an marchand dont le commerce avait prospéré, et qui, à sa mort , laissa une veuve chargée de quatre en- Csins» mais avec une fortune assez honnête pour loi donner le moyen de les élever avec convenance. L'aîné voulut se faire chartreux , et ce ne fut qu'en cédant aux vives instances de sa mère, qu'il s'engagea dans le mariage. Le second prit l'habit de Saint-Dominique , vint à Paris étudier eo théologie et reçut le grade de bachelier en Sorbonne* Le troisième entra dans l'ordre ecclésiastique. Marie- Catherine , la plus jeune de tous 9 était jolie. L'imprudente lecture des livres ascétiques , les plus remplis d'une fausse spiritualité , avait exalté son imagination déjà bien vive , déjà portée à toutes les exagérations religieuses. £lie passait dans son quartier pour avoir reçu d'abondantes grâces du ciel. Dans l'ame encore si fraîche de cette jeune fille il y avait un fond inépuisable de vanité singulière. Elle voulait qu'on la crut une sainte 9 bien qu'elle ne se livrât à aucune œuvre de charité, bien qu'on ne remarquât dans sa vie aucun vestige de ces vertus morales qui distinguent le vrai chrétien. Pour se mettre d'abord 'en crédit avec son nouveau directeur et l'emporter sur les autres pénitentes, elle lui déclara que ce qui l'avait engagée à se confesser à lui, c'est qu'un jour qù'il sortait de réglise des Carmes , Dieu lui avait dit en termes
formels en le lui inoutraot : Voilà rhomme que je t'ai destiné , Ecce Homo, Telle était cette fille qui ne semblait laite que pour être confoodue dans la foule, et qqi pourtant remplit l'Ëurope du bruit de son nom.
Le père Girard , condamné comme elle à une triste immortalité , âvait quarante-sept ans lorsqu'il s'Iétablit à Toulon , et sa figure était fort laide. Bien qu'il eût déjà admis d'autres pénitentes à des faveurs particulières ^ il distingua La Gadière et lui donna des marques de préférence. U parut même ajouter foi aux extravagantes visions qu'elle lui racontait , et lencouragea par là à de nouvelles folies. H fit usage 9 dans sa direction religieuse , des principes de quiétisme que Mol in os , prêtre espagnol 9 avait mis en crédit , et qui égarèrent un instant notre illustre Fénélôn. Ces dangereuses erreurs j condamnées par Féglise , réduisaient la plus. haute perfection de l'ame à une contemplation passive qui l'absorbait tellement, qu'elle ne prenait aucune part aux sensations corporelles. L'esprit pouvait conserver sa pureté au milieu de toutes les sensualités de la terre , parce qu'il n'y prenait aucune part. L'homme devait s'anéantir devant Dieu et demeurer dans un repos inaltérable. Ainsi la prière vocale devenait inutile ; l'exercice des vertus chrétiennes était un obstacle à l'opération divine. Au contraire, le mouvement physique ue troublait point la quiétude. La dè>
bauche n'était qaeFouvrage d'an corps qui n'agissait plus sous l'impression delà volonté. Les actions les plus sales, les voluptés les plus coupables, considérées comme choses indifférentes j ne de^ Taient point éloigner de la fréquentation des sacremens une ame qu'aucune tache ne pouvait souiller.
' Ces maximes corruptrices , prêchées dans le tribunal de la pénitence par un confesseur habiiey que suivaient partout les applaudissemens du pu* blic, achevèrent de pervertir la malheureuse Cadière, qui recevait les paroles du père Girard comme des oracles descendus du ciel. Toutes ses facultés s'enflammèrent ; tout son être fut électrisé. En cet état , elle éprouva une vision. Ce fut l'aspect d'une personne qui était en péché mortel , pour avoir commis un acte d'impureté. Une voix intérieure lui cria qu'il dépendait d'elle de délivrer cette ame malheureuse , en acceptant une obsession pendant une année ; ce qui signifiait, en langage mystique, qu'il fallait consentir à ce que, pendant ce temps, le démon s'emparât d'eUe.^La Cadière s'empressa de faire part de cette apparition à son directeur , et celui-ci , d'après ce qu'elle déclara plus tard, la força de prononcer ce pacte : qu'elle se livrerait à tout ce qu*il exige* rait , pour faire , pour dire , pour agir et pour soujjrir. Le père Girard opposa une dénégation constante à la déclaration de la fille Cadière sur ce
DE PROYENC£. SHt9 point, qui n'a jamais été bien éclairci. Mais ce qui resta hors de doute y ce fut ]a soumission aveugle de cette illuminée aux volontés absolues du père Girard. Ce fut leur intimité mutuelle, leur fréquentation journalière. Le père Girard , s'abandonnant aux soins de sa pénitente privilégiée , ne craignit point de lui faire dans sa chambre des visites assidues et d'y rester enfermé pendant des heures entières.
Le lieu de la scène changea bientôt. Au mois de juin 1730, le P. Girard détermina La Cadière à se retirer au couvent des filles de Sainte-Claire d'OliouUes , bien qu'elle ne se sentît aucune vocation pour les austérités religieuses ni pour les règles claustrales. Quel était le but du jésuite ? Voulait-il mettre sa pénitente à l'abri des visites des médecins? Craignait-il que quelque indiscret n'ouvrit enfin les yeux de la mère et des p^rens de cette fille? Avait-il jugé plus prudent de la voir avec moins d'éclat.^ Kien ne jette de la lumière sur ces questions incertaines. Quoiqu*il en soit, le P.Girard, placé à la téte d'une communauté considérable ^ chargé d'une direction nombreuse , préchant souvent dans toutes les églises de Toulon, négligea sesaCTaires pour aller deux fois la semaine à OliouUes. Il continua de visiter au couvent des Clairistes sa dévote cbérie et d'avoir avec elle les liaisons les plus fiimilières. Celle-ci , jouant toujours le rôle d'inspirée^ continua de vouloir passer
270 mSTOIftB pour sainte. £Ue eut encore des visions , des ra* TissemenSy des extases» et prétendit faire des miracles. Llnsensée osait dire qu'dle contemplait &ce à face la majesté du Dieu vivant. Les prodiges naissent sous ses pas, les anges lui sourient , la caressent avec des transports d'allégresse, Tabreu*' vent de délices ineffables , au milieu des concerts les plus mélodieux; le ciel jette sur elle des regards de complaisance et d'amour; la Sainte-Trinité h couronne ; le Père Éternel l'unit à lui pour coopérer aux desseins de son fils et à l'augmentation de sa gloire. Aidée par le P. Girard , elle emploie tous les moyens , elle use de toutes les impostures pour soutenir et pour étendre sa renommée de sainteté. Pourtant elle résiste avec une fermeté inébranlable aux pressantes instances de son confesseur, qui veut l'attacher par des vœux solennels à la vie religieuse. Elle irrite le despotisme du jésuite, et sa résistance invincible fut l'origine de leur rupture. Toujours ardente dans ses sentimens, LaCadière fit succéder une haine implacable à sa confiance absolue , à son aveugle abandon.
Le P. Girard avait témoigné le désir de placer cette fille dans un autre couvent. L'Évéque de Toulon, voulant conserver dans son diocèse la Sainte dOlioulles , car c'est ainsi qu'il l'appelait, renvoya prendre dans sa voiture, le 17 septembre 1730, la fit ramener en ville par Tabbé Gamerle, son aumônier , et lui donna pour nouveau direc-
DE PROTElfCE. 271
teur le P. Nicolas , prieur des Garmes-Déchanssés, janséniste connu et grand ennemi dés Jésuites.
Ce religieux, après l'avoir entendue en confession, rengagea à répéter devant des témoins ce qu'elle lui aTait dit de ses rapports avec son ancien di« recteur, et l'infortunée se frappa elle-même en frappant le P. Girard. £iie déchira le voile qui couvrait ses débordemens > et ne craignit point de condamner son nom à un opprobre éternel. Elle osa f femme isolée , créature débile , elle osa se poser en fiice de l'opinion publique armée de tant de colère et de tant de sarcasmes contre les per* sonnes de son sexe, coupables des mêmes faiblesses. L'éclat de cette affaire ût r^arder ^ dans Toulon , le P. Girard comme sorcier et comme abusant de son commerce avec lenfer, pour séduire la vertu de ses pénitentes. Le i8 novembre, l'offidal interrogea La Cadière y laquelle se mit sous la pro« tection de son juge naturel, Marteili-Chautard , lieutenant-général en la sénéchaussée, et lui porta une plainte en formecontre son ancienconfessenr. Le ti4 du même mois, ce magistrat commença l'information conjointement avec l'Ulhcialy qui s'efforçait de donner à la cause une tournure favorable au P. Girard. L'Evêque de Toulon , chaudement dévoué aux Jésuites , ordonna à tous les prêtres de scm diocèse de ne pas recevoir La Cadière au tribunal de la pénitence, qu'elle n'eût auparavant rétracté son accusation contre le P. Girard
272 HISTOmE
et qu'elle De lui eût fait une réparation d'honneur. Lebret , premier président du parlement d'Aix et intendant de Provence^ céda aussi aux. manœuvres et au crédit des Jésuites qui obtinrent de lui, con« tre La Cadière , an ordre de rédusion an couvent des Ursulines de Toulon. La mère de cette fille adressa de respectueuses doléances au cardinal de Fleury , devenu premier ministre, et au chancelier d'Aguesseau ; mais elle n*en reçut aucune réponse, et la procédure continua de marcher avec une extrême lenteur. Les Jésuites et leurs amis cher* chaientà séduire les témoins, travaillaient à tour* menter La Cadière , pour lui arracher un désaveu de sa plainte. Le ministère rompit enfin le silence, et des lettres patentes du a5 janvier 1731 attribuèrent la connaissance de ce procès à la grandechambre du parlement d'Aix. Cette compagnie délégua les conseillers Bouchet de Faucon et Gadenet deCharleval pour continuer la procédure, et ces deux commissaires, suivis du procureur-général d'Argens, se transportèrent à Toulon. Les Jésuites^ pour £siire perdre de vue le véritable objet des poursuites , s'efforcèrent de persuader à ces magistrats , déjà trop portés à &voriserieP. Girard, que le P. Nicolas et la famille Cadière avaient formé un complot contre l'innocence de leur confrère- Girard, Nicolas, La Cadière et ses deux frères le dominicain et le prêtre, frappés des mêmes décrets par les Commissaires instructeurs, furent tous renvoyés à Aix.
L^avocat Pâzéry de Thorame se dévoua avec un sèle plein de chaleur k la défense du P. Girard. La Cadière sollicita inutilement le secours de tous les avocats d*Aix. Sourds à ses prières y ils lui refusèrent leur appui , et l'un d'eux, nommé Ghau* don , fut alors obligé de se charger des intérêts de cette fille , en sa qualité de syndic de Tordre, suivant les r^emens du barreau provençal. Ghaudon, avant de diriger ses coups contre Girard, lit proposer aux. Jésuites, par l' intermédiaire de Mon val, conseiller en la Cour des Comptes à Aix, d'éteindre par un arrangement la mémoire d'une affaire si odieuse. Us refusé reot, disant que c'était moins la cause du P. Girard, que cdlede la société» et qu'ils voulaient un arrêt. Ghaudon , au défeut de talent, avait beaucoup d'indépendance et d'énergie. Il répliqua qu'il allait employer toute la force de son ame et toute la liberté de son ministère à la défense d'une pauvre fille opprimée , et qu'il était bien décidé à remplir ce saint devoir, même, s'il leÊiUait, aux dépens de sa vie. H tint noblement parole. Son dévouement sans bornes , son courage , guidé par la modération, ne se démeotirent pas un seul instant. Mais il fit malheureusement ce que font tous les hommes de sa classe qui ont une provision d'argumens au service de toutes les causes. Sa position était digne et belle. 11 la gâta , et se rendit ridicule en soutenant, probablement contre sa conviction, les deux premiers chefs de plainte
formés par La Cadière contre le P. Girard , c'està-dire, renchantenient et la sorcellerie. Gomment soutenir pareille chose au dix-huitième siècle ^ au siècle de Montesquieu^ de Voltaire et deRousseau^ au milieu des lumières de la civilisation française? Fallait-il donc être sorcier (i) pour séduire une jeune fille ? Suivant Ghaudon , les accidens d'obsession de La Cadière venaient de la force magique de Girard. Cet avocat, pour prouver qu'il existe des enchanteurs et des sorciers, invoquait Tancien testament , l'évangile , les actes des apôtres , Ie6 histoires ecclésiastiques , le droit romain et le droit canon, les conciles , les ordonnances des rois de France qui ont fixé la qualité et les peines des sortilèges , les arrêts de tous les parlemens du royaume qui ont condamné à mort les coupables de ce crime. Ghaudon ne manqua pas de s'appuyer sur le fameux arrêt rendu contre le curé Gaufridv, en 1611 , par le parlement d'Aix. Il ajouta, à la puissance de cet arrêt , l'autorité des théologiens et des docteurs » celle de Dumoulin sur la coutume
(1) Tout est liunialu , Girard, en votre fait. Mais, mou ami, je ne m'attendais guère De voir entrer le diable en cette affaire.
Girard , Girard , tous vos accusateurs , Jacobin, Carme , et feseur d'écriture, Juges , témoins , ennemis, protecteurs, Âacun de tous n'est sorcier, je vous jure.
VoLTAni. Lu PtudU^ Ghuit m.
de Paris. Enfin il cita le témoignage de plusieurs auteurs jésuites qui ont fait des efforts pour prouver l'existence de la magie , des enchanteurs et des sortilèges.
Girard était encore accusé de quiétisme, d'inceste spirituel et d'avortement ; Taccusation dequiétisme semblait sortir du domaine de la justice séculière. Quant à l'inceste spirituel, c'est-à-dire, aux actes de corruption et de libertinage , la procédure en fournissait des preuves accablantes. L'impudique Girard, profanateur des choses les plus saintes, ministre sacrilège du Dieu de pureté, dont il invoquait à toute heure la puissance et le nom , s'était livré avec sa pénitente à ces turpitudes capricieuses de débauche raffinée, qu'on ne pardonnerait pas à un jeune homme dans la fougue de ses orageuses passions, et dans l'ébranlement de ses sens pleins de flammes. Si la preuve juridique n'élait pas complète touchant le crime d'avortement , les indices étaient nombreux et les soupçons étaient bien graves.
Les Jésuites et leurs nombreux adhérens mettaient en œuvre tout leur crédit , épuisaient toutes leurs ressources pour sauver la vie et l'honneur du P. Girard, qu'ils représentaient comme victime d'un noir complot formé par les ennemis de la religion, et ils avaient partout des protecteurs actifs, à la cour, dans la magistrature, au barreau, dans l'église. Cette compagnie de Jésus ,
276 HISTOIRE si forte par ses prindpes d'union et de solidarité, n abandonnait aucan de ses membres dans les épreuves les plus difficiles, dans les situations les plus périUeuses : die tendait une main secourable aux plus compromis et se dressait toujours comme un seul homme pour les défendre. Ses ennemis, ne restant pas en défont, vinrent au secours de La Gadière, de sorte qu'il y eut entre les uns et les autres une lutte ardente d'intrigues et de libelles diffamatoires. U ne fut plus question du P. Girard ni de sa pénitente, mais de deux Actions menaçantes et prêtes à se dévorer. La Ville d'Aix ne fiit pas le seul foyer de la discorde j la Provence entière était en feu, et le royaume même prenait part à l'agitation. Chaque parti comptait à sa tête des dames de première quaUté, qui employaient réciproquement leurs efforts pour éccaser leurs adversaires. Des groupes d'enfants parcouraient les rues et quêtaient, en agitant une clochette, des fagots pour brûlerie P. Girard. A ceuxJà en succédaient d'autres qui portaient une chaise (i) en guise de bannière, et qui demandaient aussi des fagots pour brûler La Cadière. Lorsque ces deux troupes se rencontraient elles enviaient aux mains avec une fureur inouïe. Le hls de l'avocat Chaudon, étant allé dans une maison de campagne à deux lieues
(i) La chaise s'appeUe cadUro en langue provençale, çe qui offifiit «a jea de mot aUégor^pe.
D£ PAOVË^CË. 277 de Marseille, fut attiré par Fardenr de la chasse jusqu'aux portes de la ville et y entra pour se reposer quelque temps. Un écolier qui l'avait vu à Aiz » le reconnut et le nomttia. Le fils du défenseur de La Gadière, escorté par la foule qui grossissait sans cesse I fut porté en triomphe dans les principales rues, et chacun se disputa Fhonneur de loi donner l'hospitalité.
L'esprit de parti bouleversait toutes les têtes et déchirait le sein da parlement lui-même. La fu« reur des passions venait s'y déchaîner. D'Argens, procureur-général , fîit accusé d'avoir inspiré des réponses au P. Girard, pour préparer son acquittement. D'un autre côté, on reprocha à quelques membres des enquêtes d'avoir raffermi La Gidière dans les siennes. D'autres membres se flétrirent par des reproches de partialité et de faveur, se donnèrent des démentis^ s'insultèrent les uns les autres, et réparèrent ces afironts par d'humiliantes excuses.
Cependant le jour du jugement approchait , et tous les esprits étaient dans l'attente, comme s'il se fut agi de l'événement le plus grave. Les conclusions avaient été délibérées en assemblée de parquet composé de cinq membres ; prises à la majorité de trois voix contre deux /elles furent lues à l'audience, le i r septembre ij^i, par Gaufridy , premier avocat général , qui était d'un avis contraire^ mais qui fut obligé de subir la loi du
plus grand nombre. Ces conclusions tendaient à ce que le P. Girard fût mis hors de procès j à ce que La Cadière, coavaincue d'accusation &u88e et calomnieuse, d'avoir abusé de la religion et profané ses mystères, d'avoir contrefait la sainte et la possédée, « fût livrée aux mains de Tezécuteur c de la baute justice ^ pour faire amende honora* « ble devant la porte de l'église métropolitaine , « et de là menée sur la potence de la place des « Prêcheurs pour y être pendue et étranglée , et « préalablement appliquée à la question ordinaire <c et extraordinaire, pour tirer plus ample vérité « sur les complices de ses crimes; pour ensuite « faire droit à Tégard de ses deux frères et du « P. Nicolas. »
Ces conclusions augmentèrent Fagitatton populaire. Une foule innombrable entoura le couvent où La Cadière était enfermée, et lui cria de bannir de son ame le trouble et Tépouvante. Dieu, lui disait*on, a suscité, pour défendre votre innocence, autant d'honnêtes gens qu'il y a de méchans vendus aux Jésuites. Enhn, après des incidens sans nombre^ la délibération commença dans la grande chambre. Jamais, de mémoire d'homme, cour de justice ne s'était livrée à des débats plus longs, plus animés et plus tumultueux. De Villeneuve d'Ânsouis , commissaire rapporteur, et , en cette qualité, premier opinant, fut d'avis de mettre le P. Girard hors de cour purement et simplement.
De SuffreDy doyen des conseillers, Tota pour le bannissement perpétuel , mais il revint ensuite à
l'avis du rapporteur. Morel Villeneuve de Mons , Gautier de Yalabres , Bouchet de Faucon, d'Ës* tienne et Meyronnet ChAteauneuf opinèrent aussi en faveur du jésuite. De Revest de Montvert, motivant longuement son opinion, déclara qu'il ne s^arrétait pas à l'accusation de sortilège et de quiétisme ; maïs je vois, ajouta-t-il, que l'inceste et Favortement sont bien prouvés. 11 conclut en confessant qu'il croirait ne - pas &ire usage de sa rai« son, s'il ne condamnait à mort un homme convaincu de crimes aussi odieux. Dès que cet avis fut ouvert Tabbé Cadenet de Charieval, conseil* Ier<îlerc,se retira, suivant la maxime de Téglise qui lui imposait l'obligation de s'abstenir dans toutes les afi&ires qui pouvaient entraîner la peine capitale. Martini de Saint Jean observa que les conclusions des gens du roi demandaient justement une victime, mais qu'il ne £sillait pas prendre le change, n prouva les cHmes du P. Girard et fut d'avis de le condamner au feu. De Laurens de Peyroles et Arnaud de Nibles dirent que telle était aussi leur * opinion. De TEstang de parades déclama beaucoup contre La Cadière et parla long-temps sur l'innocence du P. Girard. De Montvallon, après s'être étendu sur l'extrême simplicité du pauvre confesseur et sur la fourberie de la jeune pénitente, mit le bon père hors d'instance. D'Hesmivy de
Moissac épuisa, pour ainsi dire, la matière contre l'accusé, «c Pourquoi perdre tant de temps, dit a Montrallon, à demi-Toix; Tarret est fait, et perc sonne de nous ne reviendra à d'autres senti- « mens. — Gela servira» au moins au jugement de « Dieu, reprit vivement de Moissac. Il n'y a cfae « trop de loups dans la bergerie, et si je laissais « encore celui-là, je me croirais déshonoré devant « le ciel et devant les hommes. Oui, je me croire rais souillé d'une tache éternelle^ si j'hésitais un « seul instant à condamner à mort un si grand « scélérat. Je ne puis faire moins pour venger la « religion outragée, la morale méconnue, les plus « saintes lois foulées aux pieds. Je ne puis faire « moins pour le repos et la sûreté des fiunilles. » De Ricard se rangea à cet avis. Une violente attaque de goutte avait failli priver La Cadière de son suffrage; mais sachant que Tarrét pouvait dépendre d'une seule voix, il se fit porter au palais. DeTrimond déclara qu'il n'avait jamais vu de procédure si noire , ni de crimes si bien prouvés. Il était malade^ comme de Ricard, et sa &mille alarmée voulait qu'il restât dans son lit. Mais sourd à toutes les prières, inaccessible à toutes les séductions, il protesta qu'il irait au palais £&t-il à l'agonie, et qu'il brûlerait sa maison si on s'opiniâtrait à le persécuter. De Galiçe dit que la culpabilité du P. Girard lui paraissait aussi claire que la lumière du jour. Les présidens de Coriolis d'Ëspi-
Douse et de Piolenc pensèrent que ce jésuite avait été la dupe de La Oïdière, qui Favait Êiit tomber dans un piège, et que cette fille était la seule coupable. « Jamais, dit De la Boulie, jamais Je n ai « dru que le P. Girard fut enchanteur ou sorcier, a C'est un homme comme les autres , mais un .« homme incestueux et iti£Ewticide. » Ce qu'il prouva au loi^, et conclut à ce que le criminel iùt condamné à la peine du feu. Leblanc Leveaune émit le même avis y auquel se rangèrent les présidens de Maliverny et de Regnsse. Vingt-quatre membres de la «cour avaient déjà voté, et il y avait partage de douze voix contre douze. Mais comme le conseiller Bouchet de Faucon était neveu du doyen de SufFren , leurs deux voix £eivorables an P. Girard ne comptèrent que pour une seule , de sorte que la majorité légale était pour sa condam* nation. Bestait le vote décisif du premier président Lebret. Ce vote fut pour l'acquittement et rétablit ainsi le partage. C'était tout juste ce qu'il £dlait pour sauver* du supplicé du £eti le P. Girard , lequel sortit de la scène , moitié sain , moitié brûlé f selon l'expression d'un magistrat (j). Par arrêt du lo octobre 1731 , le parlement le déchai^ea de l'accusa tien portée contre lui et le renvoya devant l'ofiicialité de Toulon, pour le délit
(i) Richer, Causes Célèbres , t . 11» p. 43i*
commun (i). Les débats furent aussi pleins d'ardeur au sujet de La Cadîère et des autres accusés.
L'arrètrendu à la majorité de quatorze voix contre onze^ les acquitta tous et néanmoins condamna La Cadière aux dépens delà procédure fieiite à Toulon.
• Dès que cet arrêt fut connu, le peuple , tumultueusement assemblé sur la place du palais , frappa les airs de ses clameurs confuses y et lorsque les juges sortirent , il poursuivit de ses huées ceux quiavaient opiné pour l'acquittement du P. Girard^ tandis qu'il accueillit les autres avec des applandissemens frénétiques. Le rang , le cnédi\; et l'autorité du premier président Lebret , l'estime dont il jouissait dans la province , ne- purent le garantir des insultes. Son carrosse fut assailli de coups de pierres, et le président de Maliverny eut tous les honneurs du triomphe. La Gadiére, mise en Uber^ té y se retira chez son procureur ou elle reçut de nombreuses visites. De temps en temps elle était obligée de paraître à la fenêtre pour se montrer à la foule qui la demandait à grands cris. Le lendemain elle alla remercier les membres de la cour qui s'étaient prononcés pour elle, et dix mille personnes formèrent son cortège. L'enthousiasme la fit rechercher par les premières maisons d'Aix. Toutes
(i) On appelait Mit commun un délit conunU par un eocléti«ati« que» mais qui n'entrainait ancime peme afflictÎTe ou infiiinanle» car dans ce dernier cas le délit était privilégié. — Voy. Ronsseaud de la Combe , Traité des Matières Criminelles, 2« part» ch vi» sect i.
rjnTÎtèrentàleiirtabley et l'on pritdesarrangeniens
pour qu'elle pûtaller successivement chez les unes et chez les autres. Parmi les personnes qui lui donnèrent publiquement lesplus vives marquesde sympathie, on compta une dame de haute distinction. G*é> tait madame de Simiane, fille du lieutenant-général comte de Grignan, et petite-fiUe de madame de Sévigné. Lebret fit entrer dans la ville le régiment de Flandre, pour comprimer ces démonstrations inconvenantes et rétablir la tranquillité publique. En même tempsil intimaà La CadiéreFordre de sortir d*Aix. Elle s'empressa d'obéir , et le lieu qu'elle choisit pour asile est toujours resté inconnu.
Quant au P. Girard , il tortit de prison le lende* main de son jugement , dans une chaise à porteurs, dont les rideaux bien tirés ne Fempéchérent pas d'être, découvert. Le peuple se rua sur lui , et l'appela sorcier , scélérat , sacrilège. Les porteurs ne parvinrent qu'avec peine à le jeter sur la porte de l'église des Jésuites que l'on barricada promptement. Il se mit à genoux et peu de temps après il monta à l'autel pour célébrer la messe. Ses meilleurs amis s'en affligèrent , et de Brancas , archevêque d'Aix , adressa des reproches aux supérieurs du couvent des Jésuites qui avaient toléré un pareil scandale.
A Marseille, on livra publiquement aux flammes des mannequins de paille habillés en jésuite » et il y eut à Toulon de plus grands excès populaires.
On avait cra, sur l'assertion de révéque y que La Gadière serait au moins condamnée au fouet, et la
consternation devint universelle. Mais lorsqu'on apprit le jugement , on alluma des feux de joie dans tous les quartiers. Le oerde des bourgeois fut illuminé, et l'on y éleva sur un trône une chaise ornée de rubans. Un attroupement considérable assiégeait h maison des Jésuites , et cherchait à l'incendier avec des fagots de sarments, lorsque le père Grignet , l'un de ces religieux , eut assez de courage pour aller , par une porte dérobée , demander du secours. Le commandant de la place accourut à la téte d'un corps de troupes et dispersa les mutins. Pendant trois jours on promena, dans toute la ville, une soutane placée au bout d'une perche avec une téte de bois surmontée d'un trépied triangulaire renversé, dont chaque pied était garni d'une corne repliée , à peu près comme celles que les peintres donnent au démon. On s'arrêtait devant la porte de toutes les dévotes que Ton nommait Girardines. Là , un homme de la troupe fesait subir un interrogatoire à refûgie. Les réponses étaient fournies par oelui qui la portait, et on la condamnait an feu. Cette comique sentence fut exécutée au champ de bataille.
L'arrêt rendu par le parlement d'Aix n'avait satisfait personne, et paraissait absurde à tout le monde. Les partisans du père Girard voulaient que lia Gadière fût condamnée comme calomniatrice,
et les amis de cette fille se récriaient contre Faoquittement du jésuite. Le chancelier d'Aguesseau , ne comprenant pas un arrêt qui lui semblait si contradictoire, écrivit au président deMaliverny, le i4 novembre 1731 : « Le jugement du procès « du P. Girard a fait et fait encore un si grand « bruit , que je ne puis me dispenser, pour l'hon- < neur de la justice , d'entrer dans l'examen des c motift qui ont paru produire une si grande « contrariété d'opinions entre les juges. » D'Aguesseau se livrait ensuite à des considérations élevées, et finissait par demander au président de Maliverny tous les éciaircissemens nécessaires. Il adressa la même demande au premier président Lebret. On ignore si Lebret satisfit aux désirs de d'Aguesseau, mais on sait que de Maliverny, après avoir réuni les membres de la grand'chambre qui avaient voté comme lui, s'empressa d'envoyer à l'illustre chancelier un long mémoire , ou il avait renfermé tous les éiémens de leur conviction commune.
Pendamtqnele chef de la magistrature fivnçaise recherchait les lumières dont il avait besoin pour connaître le véritable sens du fameux arrêt du parlement d'Aix , la vengeance des Jésuites poursuivait sans relâche les principaux amisde Jja Cadière, et Belsunce, évéque de Marseille, se montrait à la téte des persécuteurs les plus ardens..Ge prélat écrivit une lettre curieuse au cardinal de» Fleury, pour pousser le gouvernement à des actes
de violence. « Monseigneur , lui disait-il , vous « itvez mieux senti que personne T indignité et le « ridicule d'un arrêt qui a mis hors de cour et les « accusateurs et les accusés. Si les juges eussent « £iit brûler le P. Girard, que je regarde .comme c un véritable saint, ils auraient fiittune injustice, K mais ils ne se seraient pas déshonorés devant « les hommes , comme ils viennent deie faire^ en « fournissant à toutes les nations un fondement « bien solide de parler désavantageusement de la « manière dont la justice est exercée en France. « Mais si on sait tout ce qui s'est passé , que « n'aura-t-on pas lieu de dire ? Une cabale muti- « née contre l'églisei^ et qui n*est pas plus sou-
ff mise au roi ^ a mené toute l'affiiire Le
« complot était fait , et plusieurs jours avant a Tarrét il était public que dix juges condamne» a ralentie P. Girard au feu. Ils l'ont fait eifecti- « vement , et ont , à la honte de Thumanité , « prononcé ceUe condamnation en riant. Ce sec rait encore peu de chose , Monseigneur , si on « n'avait trouvé le moyen d'exciter les peuples par a les écrits infâmes de l'avocat Chaudon et par « les bruits calomnieux qui ont été répandus. Jaf- «. mais on ne vit dans les peuples une disposition
si prochaine à la révolte J'ose vous assurer
« -que si le roi ne se sert de son pouvoir pour re- « médier incessamment aux maux dont nous a sommes menacés , on n écoutera plus bientôt
oc ni pasteur, ni commandant, et on n'aura plus M de justice à espérer dans un parlement dont les « membres ne songeront plus qu'à mériter les « folles acclamations d'une populace effrénée, ou « qu'à éviter les avaoies qui les intimident. Les «r Jansénistes , qui ne sont pas ftibles dans cette a Province, porteront aisément les esprits a la sé* « dition ouverte. Y. £• aime Téglise, elle aime « l'état , elle aime la Provence en particulier ; « qu'elle soit donc touchée des malheurs qui les
ic menacent J'oserais supplier Y.£« pour le bien
« de la religion , attaquée manifestement dans la « personne du P. Girard, et pour l'intérêt public, « d'engager le roi à ordonner la révision de l'af-
« Élire Rendez justice à tant d'innocens calom-
<c niés , à des prélats insultés , à une société qui a est chère à l'église , et qui n aurait pas tant « d'ennemis» si elle Tétait moins. On diifame «t cette société d'une manière mille fois plus bor- « rible que dans les lettres provinciales. Enfin, « vengez les saints dont on a eu l'impiété de « noircir la réputation..... »
Les rigueurs du pouvoir , sollicitées avec tant d'instance par l'évéque de Marseille, s'appesantirent d'abord sur Gastaud, avocat distingué du parlement d'Aix , dénoncé comme l'un des plus chauds partisans de La Cadière. Il fut exilé à Viviers et y mourut au bout de deux ans. On lui re&isa la sépulture ecclésiastique , et son corps fiit enterré
dans un champ proche un grand chemin. Quatre négocians de Marseille furent arrêtés pour queU qiies paroles indiscrètes. L'abbé de Caveyrac , qui se trouvait pour lors dans cette ville, et que Ton soupçonnait d'avoir Êdt sur le procès quelques yers satyriques , fut jeté dans les fers et transféré ensuite au château de son père , pour y rester prisonnier, la dame Mansel de Y olonne, dont Tépoux et le fils étaient conseillers au parlement , fut, par lettre de cachet, reléguée dans sa terre. Les JésuiteSi armés du crédit le plus redoutable^ obtinrent aiisst
des lettres de cachet contre diz 'habitans de Toulon.
Le ao février TOfficial de cette ville, sta* tuant sur le délit commun, prononça une sentence
d'absolution contre le P. Girard. François de Villeneuve , évéque de Viviers , se fit gloire d'appeler auprès de lui ce jésuite fameux , qu'il accabla de bontés. <c Mon révérend père, lui écrivait-il, vous a n'avez pas oublié mes anciens sentimens d'es- « time^ de respect et de vénération pour vous. & Vos tribulations n*ont servi qu'à les augmenter, (c et en respectant les desseins de Dieu dans la « conduite qu'il a tenue à votre égard , votre état « m'a encore paru plus digne d*en vie que de coma passion, parce que j'ai compris qu'une si grande « croix était en même temps la marque et l'occa- « sion de la plus haute vertu. Je ne doute pas , « mon révérend père , que vous n'ayez répondu
DE FIIOVE!7CE. 280
« aux vues de Dieu y toujours salutaires, quoique et dures en apparence , et je pense bien moins à a m'affliger avec vous de tout ce que Tinjustice V des hommes vous a fait souffrir , qu a vous fé- « liciter des profits que la foi et la grâce vous ont «r (ait tirer de vos soa{ïrances.i» Le P. Girard, reçu dans le palais épiscopal de Viviers , y fut caressé par ce prélat et honoré de toute sa confiance. Il ne quitta cette douce retraite qu'après le départ de Tévéque pour les états du Dauphiné, et se rendit à Lyon , où son provincial le rappela. Bientôt il reçut ordre de se retirer à Dôle , sa ville natale , où il termi^ sa carrière , le 4 juillet 1 7^3 , e/z odeur de sainteté , suivant la relation publiée à ce sujet par le préfet du collège des Jésuites.
Au commencement de i ySo, la mort du premier président Lebret mit fia à toutes les persécutions qui pesaient sur les Jansénistes et sur ceux qui s'étaient déclarés contre le P. Girard. De la Tour , nouveau cbef du parlement de Provence, était animé d'un esprit honorable de modération et de sagesse. H se mit en mouvement pour efïacer les tristes souvenirs d'une affaire trop célèbre, et ne voulut entrer en charge que sous les auspices d'une léconciliation désirée. Ses nobles voeux fiirent satisfaits. Le cardinal de Heury, enûn sensible aux douceurs de la clémence et bien inspiré cette fois , lui accorda te rappel des exilés et la délivrance des prisonniers.