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CHAPITRE XXXII

Insuffisance des mesures sanitaires à Marseille. — Introduction de la peste dans cette ville. — Premiers décès. — Affreuse situation. — Lâche conduite des uns , dévouement et charité des autres. — Héroïsme de l'évéque Bclsuncc et des échevins. — Au moyen de la contrebande, le fléau envahit les villes d'Aix , de Toulon et d'Arles. — Faits divers dans ces trois villes. — Antres localités infectées par la peste. — Abus du despotisme militaire durant le règne de la maladie. — Plaintes à ce sujet. — La contagion, après s'être éteinte à Marseille et dans la Provence entière, se montre de nouveau à Marseille. — Elle en disparaît enfin sans retour.

TVIarseille, ouverte de tous côtés, recevant dans son port les navires de tous les peuples , entretenant avecTÉgyptedes relations assidues, et fesant un commerce avantageux avec les échelles du Levant , avait été souvent ravagée par la peste . Ce fléau destructeur y trouvait un accès facile, parce .que l'administration insouciante ne prenait contre lui que des précautions incomplètes. Les réglemens sanitaires avaient besoin d'une sage réforme,

DigitizGL. , v .oogle

D£ PAOV£MC£. 229

d'un déTeloppemelit mieux approprié à Fiotérét commun et aux circonstances nouvelles . Les Marseillais en fireot la cruelle expérience. Il leur ÊiU kit une leçon sévère pour les tirer de leur funeste

apathie.

\ Un vaisseau , nommé le Grand-'Saini'jântoine , et coiimafadé par le capitaine Ghataud, était parti

de Seyde, le 3i janvier 1720, avec patente nette. Le capitaine se rendit à Tripoli de Syrie> tant pour :j réparer les mâts de son navire, que pour charger de nouvelles marchandises. On le força même d*y embarquer quelques Turcs qui devaient desdhfiilipÉÇIiypre. Un de ces Tores tomba malade dèif I^Vlldemain du départ , et mourut le troisième jour de sa maladie. Deux matelots de Téqui- ■igmgî^i^élàêim^ pour jeter le cadavre à k mert fiirent makdes à leur tour et périrent fort bmtquement. Deux autres succombèrent aussi avec le chirui^en qui les avait traités. Pour lors k capitaine Ghataud , effrayé de ces morts si promptes, se sépara du reste de l'équipage et se retira dans kpoupe, d'où il donna ses ordres pendant toute k traversée. Trois autres matelots, atteints da mène mal , moururent à Livourne où Chataud relâcha.

Ce capitaine , en arrivant à Marseille , k a5 mai 17^0 , communiqua aux intendans de k santé k certificat du médecin et du chirurgien des infirmeries de Livourne» qui portait que les trois derniers matelots étaknt morts d'une fièvre maligne. Il leur

déclara ea même temps les décès antérieurs. Oa savait à Marseille, depuis le commencement du mois de mai , que la peste régnait dans la plupart des échelles du Levant. La prudence la plus vtri- ^aîre imposait aux intendans le devoir de prendre des précautions rigoureuses. Malheureusement les négocians les plus considérables de la ville ^ient intéressés dans la riche cargaison du GraneUS^ê- Antoine , et comme la foire de Beaucaire approchait 9 ils se flattaient d'une vente prompte et lucrative. L'intérêt personnel leur fit feéÉ M É les yeux sur le danger commun. Équipage, pass^ers, ballots funestes , furent reçus dans ^^Tft 'iTl"^'"" avec une aveugle et coupable coïs&êx&/<^' v •

On tit plus : trois navires venant aussi du Levant abordèrent à Marseille le 3o et kiiâ>i mai avec patente brute. Un quatrième entrai ïiims le port le la juin. La première faveur obtenue, contre toutes les règles , par le Grand^SaiRl^Anloine ^ entraîna celle qui fut accordée aux autresMtimens suspects. Tous les passagers eurent même leur libre entrée. Cependant un garde de Tintendance sanitaire , placé sur le premier navire , un matelot et un mousse du même bord , deux portefaix employés à la purge des marchandises , moururent successivemen^dans le courant du mois de juin avec tous les signes distinctifs de la peste. Gayrard, premier chirurgien de la santé , soit qu'il fût aveuglé par son ignorance | soit quHl eût été

gagné par des lai^esses , déclara qu'il n'avail découvert ancone trace du mal cootagîeux. Bientôt

d'autres personnes succombèrent dans les infirmeries , et Gayrard fit le même rapport (i). Toutefob les intendans de la santé commencèrent à se défier de lui. Us appelèrent des chirurgiens plus expérimentés ou moins complaisans , lesquels remarquèrent les signes manifestes du venin pestilentiel.- On prit alors des mesures sévères. Mais il "était trop tard. La maladie terrible , jusque là renfermée dans les Infirmeries j venait d'en franchir les barrières. La négligence des administrateurs était si grande, que les matelots des navires infectés avaient jeté par-dessus les murailles plusieurs objets de leurs pacotilles , ramassés par des personnes affidées qui se chargeaient de ce commerce criminel (2). Dans la nuit du 6 au 7 juia , un bateau de pécheur aborda , par des ordres particuliers, le navire du capitaine Chataud, qui mouillait au large et en reçut plusieurs paquets qu'il transporta clandestinement dans la ville. Un marchand* demeurant à la Canebière, acheta un de cespa-

(i) Ce chirargien fut cruellemeat pimi de son inconcevable conduite. Quelques mois après , la peste l'enleva avec presque toute sa famille.

(a) Plus tard , on prévint le danger du passage furtif de paquets de marchandises qui pouvaient receler des miasmes pestilentiels , en élevant une seconde muraille à une certaine distance de la première , pour empêcher toute communicatioD.

2î2 HISTOIRE

quets f ootiteiiant douze pièces de bourre du Le- Tant, dont il rendît , deux jours après, la plus

grande partie. Il ne s'en réserva que deux pièces qu'il donna à l'une de ses niéoes , laqudle s'empressa de la remettre à sa tailleuse (i).

Le 20 juin, la peste se déclara dans la rue de rEchelle, au sein des vieux quartiers, sur une femme qui eut un charbon à la lèvre. Bientôt toute cette rue pleine de populace fut infectée , et la maladie étendit ailleurs ses ravages. Les médecins Sicard et Peyssonel fils^ chargés par les échevins de visiter les malades , détruisirent tous les doutes, firent connaître l'horrible vérité, et les Marseillais passèrent de l'excès de la confiance à l'excès de rabattement.

Cétait à la fin de juillet, et la ville présentait déjà Taffireux spectacle de toutes les douleurs et de toutes les misères. Déjà la hideuse famine se joignait à la maladie dévorante. Partout des hurlemens , des cris de désespoir , des objets de pitié , des scènes lamentables.

(i) Le médecin Fournier , dans un ouvrage que je cite un peu plus bas , s'exprime ainsi : Cet homme fut surpris de la peste le a4 •eptemhre , et succomba le 19 , me renouvelant , avant sa mort , la vérité de ce qu'il m'avait confié sur i'eatrée furtive da bateau chargé de marchandises infectées .

Sa nièce avait été attaquée de la môme maladie le x8 juillet et airaît péri dans Teipace de quatre jours. La tailleuse était déjà morte «ree une de ses filles qui avait travaillé avec die.

I^e parlement d'Aiz rendit un arrêt qui défendait , sous peine de mort, toute communication entre les Marseillais et leshabitaos de la province. Par ordre des échevins on attuma , pendant trois joors, des feux sur les places publiques, le long du cours et des remparts , au devant même de chaque maison. On brûla aussi une grande quan^ titéde soufre, et chacan parfuma son logis pour purifier Tair. Mais toutes ces mesures furent inutiles , et plus on prenait de précautions ^ plus le mal redoutable élai^ssait le cercle de ses ravages.

Le Duc d'Orléans , régent du royaume sous la minorité de Louis XV , envoya à Marseille Chicoyneau et Verny , Médecins de Montpellier , et Michel, chirurgien en la même université, lesquels entrèrent dans la ville le la aoât. Peu après ils en sortirent frappés d'épouvante. Cependant, encouragés par l'exemple de plusieurs de leurs confrères qui accoururent de différentes provinces , ils retournèrent à Marseille, vers le milieu du mois de septembre, suivis de Deidier , autre médecin de Montpellier, de Souiller et de Faybesse , chirurgiens de la même ville , et du jeune Foumier , de Dijon , qui fut plus tardmédecin des états de Bourgogne. £n i777,Fournier eut Voccasion défaire le tableaudeoette peste épouvantable (i), etcinquan-

(i) Observationt tur k natore el le traitemant de la peite , avee les moyens d'en prévenir on d'en anéter le profrèt. l^on 1777.

te-aeptans d'iotervaUe ne purent affiiiblirks fortes sensations qui TaTaîent ébranlé.

a Ce souvenir , dit-il , glace encore mes sens de « terreur. Nous entrâmes à Marseille à tra- « vers plus de vingt mille morts , et neuf à dix « mille malades ou mourans. Nous fumes si frap- « pés de ce spectacle affreux» que nous refusâmes « toute espèce de nourriture en arrivant au logis « qui nous avait été destiné. Chacun fut occupé , (c dans le plus profond silence | de son triste sort» « et quelques-uns d'entre nous pleuraient d^Jeur •r famille , dont ils se croyaient séparés pour toute jours. Après environ deux heures de ces cruelles « réflexions, sans que personne pronoQçât un seul « mot , je ne sais comment fut rompu ce morne tt silence. Je me souviens seulement que je me lec vai le premier pour aller dans la rue, et que « cette sortie fut pour nous tous le signal d'un «( nouveau courage. Après tout, nous étions sur c la brèche sans pouvoir reculer. Il fallait en es- « suyer le feu ou y périr.

<c Nous parcourûmes les principales rues de la « ville, si jonchées de cadavres et de malades que «r nous ne pouvions, en bien des endroits, troua ver un espace à placer nos pieds. Nous encou- « rageâmes ces pestiférés , tout surpris que nous « osassions les approcher sans crainte. Leur éton- « nement se changea bientôt en joie. Ils nous retf gardaient commedes hommes descendus du ciel

« pour les secourir, et commencèrent à prendre

a un peu de confiance.

«c Les morts étai<snt entassés en plusieurs en- « droits y et les autres étaient tirés de leurs mai* « sons par leurs plus proches parens on leurs plus « ûdèles amis. Les pères et les mères traiaaieot « impitoyablement leurs enfans dans les mes » et « les abandonnaient à leur destinée avec une tt cruauté inouïe , ne leur donnant pour tout sea cours qu'une cruche remplie d'eau. D'une autre «r part, les en&ns rendaient à leurs parens ce cruel ' a office. La voix du sang et de la tendresse était « étouffée. On a vu dans cette horrible calamité « k réunion de tous les excès de barbarie et de « toutes les actions de désespoir, dont on n'ima- « ginait pas que ie cœur humain pût être capa- « ble.

« La mortalité était si rapide et si générale, que «c les cadavres amoncelés devant le portail des égli- « ses 9 des maisons religienaesi dans les places pu- « bliques et presque dans toutes les rues, y poui^ a rissaient depuis plusieurs jours. Leurs membres « épars, leurs chairs dissoutes coulaient en lann « beaux et répandaient une infection affreuse.

« Tous ces cadavres étaient presque nus. Les <c malades et les mourans enveloppés de draps « ou de vieux haillons. Plusieurs s'efforçaient a d'arriver à rhôpital , et tombaient de défaillance « au milKeu de leur pénible marche. Des femmes

c à demi-couvertes rédamaient ^ avec les gémis-

a semens les plus touchans, les secours les plus or- « dinairesy Teau qui se perd dans les rues , et ne « pouvant l'obtenir de personne, se traînaient « auprès du ruisseau bu elles expiraient par oe a dernier effort, avec leurs nourrissons pendans à « leurs mamelles. Ce funeste mal laissait encore « après le trépas, dans les victimes qu'il avait « frappées , des marques de sa violence qui ren- « daient tous les traits méconnaissables.

m D'autres pestiférés étaient plus malheureux. « Couchés au milieu des cadavres , ils respiraient

< sans cesse un principe de mort avec les émana- « tions corrompues qui s'en exhalaient. Le reste « de leur misérable vie était pour eux un supa plice bien plus cruel que la mort même, qu'ils «c appelaient aussi à grands cris et avec une este pèce de fureur.

a La vapeur et la fumée continuelle des lits , « des couvertures de laine, des matelas et de « toutes les hardes des pestiférés qu'on brûlait « sans cesse , pendant le jour et pendant la nuit,

< augmentaient la masse générale de la corrup- « tion et de la puanteur. L'atmosphère était contioc nuellement surchargée de nuages fétides , d'é- « manations mortelles.

« Cependant la violence du mal s'accroît d'un a jour à l'autre. Le nombre des morts se multi- «( plie avec tant de rapidité , qu'on ne peut leur

« donner aucune apparence de sépulture. On est « forcé de les jeter par les fenêtres. La désolation

ce devient générale. On manque des choses les « plus nécessaires à la vie. Tout fuit dans le dé- « sordre et dans l'épouvante. Les habitans éperdus « courent sans aucun dessein et s'évitent les uns « les autres. U en est qui se barricadent dans leur « maison sans prévoir les dangers qui les y at- « tendent. D'autres se retirent dans leurs bastides. « D'autres vont fixer leur demeure sur des navires 9 au bord de la mer. Ik cbercbent tous avec un a trouble inexprimable quelque retraite qui puisse c les séparer de Tespèce humaine. Mais partout « où se retirent ces victimes infortunées , dles « ne peuvent échapper au venin mortel qui les a poursuit. Plusieurs , dans leur délire, se pré- « dpitent au milieu des eaux , à la vue de leur « Beimifie expirante de contagion et de misère. . . . «c Le terrible £Léau n'épargne personne dans sa c route. Le riche comme l'indigent , le fort comme <K le faible , le vieux comme le jeune , reçoivent «c également ses cruelles atteintes. »

Plusieurs médecins de différentes provinces se dévouèrent au service des malades , par l'appât des récompenses. On leur donnait tout ce qu'ils demandaient, jusqu'à dix mille livres par mois, et une pension pour leur Êimille, en cas de mortdans l'exercice de leurs fonctions. Un grand nombre de garçons chirurgiens , attirés par l'espoir d'une

fortune immense , arrivèrent aussi à Marseille de toute part. Presque tous y périreot, et priocipalement tous ceux qui se flattaient , selon un préjugé populaire, de se soustraire à la £atale influence du mal contagieux , en prenant des cordiaux le matin , on bien en remplissant leur estomac d*aliniens et de boisson échauffante (i).

Aux jours de grande calamité, lorsque la mort suspend sa fiiulx sur toutes les tètes , les bommes se dépouillent , en général , de tout ce qu'ils ont de factice f de tout ce qui géne leur allure et comprime leurs mouvemens , parce qu'ils sont abandonnés à eux-mêmes et qu'ils se voient libres des liens de famille , du joug social, du frein des lois. Us déchirent le voile qui f dans l'état normal , couvre leur caractère , et ils paraissent dans une nudité morale qui tantôt £ait plaisir et qui tantôt frit peur. On voit alors tous les oontrastesylàdiieté, courage , égoïsme , dévoûment , passions abjectes, facultés généreuses , goûts dépravés , pencbans honorables, calculs honteux du crime, nobles inspirations de la vertu. Tout ce que la nature , si bonne pour les uns et si ingrate pour les autres , plaça dans le cœm* humain , en sort alors sans déguisement comme sans effort:

C'est ce que Ton vit à Marseille pendant que le iléaju s'y appesantissait. U y eut un débordement

(i) Fournier. Ouvrage cité.

audacieux de pensées malfèsaDteSi et les magistrats firent placer des potences en plusieurs endroits pour intimider les vagabonds, pour contenir les misérables qui se livraient aux plus condamnables excès.Les galériens,eQi ployés àrenlèvementdes cadavres , s'acquittaient de cette périlleuse charge de manière à n'inspirer que le dégoût et Thorreur. La plupart d'entr^eux montraient une avidité révoltante , une cruauté moqueuse, une insouciance infernale. Ils tuèrent quelques malades pour voler a^vec plus de sûreté ; et pour aller plus vite en besogne , ils jetèrent dans les tombereaux , au milieu des corps en pourriture , des malheureux qui respiraient encore (i). Plusieurs employés à la commune , phisieurs fonctionnaires publics abandonnèrent lâchement leur poste. Des prêtres, frappés aussi d'une frayeur coupable, cbercbèrent leur salut dans une fuite ignominieuse , eux indignes ministres d'une religion amie des douleurs humaines I d'une religion consolatrice qui leur imposait le devoir de paraître avec le (iront serein , le bras, infatigable , le cœur plein de courage , partout où il y avait des larmes à sécher et des bien&its à répandre. Dès le commencement de la \tesVe , les moines de Saint-Victor s'étaient renfermés , avec des provisions de toute espèce , dans leur antique

(i) Manuscrit du père Giraad , déposé à la bibliotlièque publique de Marseille.

abbaye qui ressemblait à une forteresse par ses

murailles et par ses tours.

Grâce à Dieu , d'autres ne suivirent pas leur exemple. Il y eut de nobles aines qui surent s'élever bien baut et conquirent Testime et la reconnaissance des peuples, à force de vertu et de philanthropie héroïque. Des prêtres, des confesseurs^ des religieux de di£Férens ordres vinrent des provinces les plus reculées du royaume (i) , se réuni* rent à ceux des membres du clergé marseillais qui i^mplissaient dignement leurs devoirs , et tous ensemble ib se sacrifièrent avec une réâgnation sublime auK travaux dangereux de leur saint ministère.

On voyait à leur téte Vévéque de Marseille , ce Belsunce (a), dont le nom entouré d'une anréolede gloire impérissable , exprime ce qu'il y a de plus beau dans l'amour de l'humanité , et de plus pur dans les vertus chrétiennes.Rien n'abattait son courage étonnant , rien ne ralentissait son zèle apostolique y rien n'éteignait le feu de son immense et

(i) Foaniier. Ouvrage «lté.

(a) Henri-Françoit-XaTier de Bdrance , de GaaMl-Moron , né le 4 décembre 1671, en Périgord , fut d'abord jésmte,pais éréque de MandSIe en 1709. Il ne voulut point abandonner ce diocèse en 17*3 , pour l'évéché duché-pairie de Laon , auquel le Roi l'avait nommé. Le Pape l'iionora du PalUum. Il mourut à Marseille en 1755 , et eut pour successeur de Belloy , mort cardinal et archevêque de Paris, en 1808.

clivine chaiité» Lui donaer le poste le plus péril* teux ,.<^éCait bien lui filtre plaisir , c'était lemettre tout-à-fait à son aise. Si grande que fût l'infortune .publique , plus grand encore était le caractère de rinoôiDpaiial:^ Prélat. Et le jour et la nirit, il en* trait dans les hôpitaux et dans la demeure des ma* kdea» 11 s'approchait des moribonds coui:hés dans les mes » ne craignait point leur souffle enipoi« sonné y implorait pour eux "les bédédibtions du ciel , et plus il s'exposait aux coups de la. mort » plus il semblait invulnérable (i). 11 ordonnâ mes processions, fit des céréfenooies expialcnres , mar* cba lui-même les pieds nus et la corde au cou, au miUeu d'un peuple éperdu que raplinait sa voix cbérie. Son argenterie et ses ineublés devinrent le patrimoine des pauvres. Tel au seizième siècle y durant la peste de Milan , s'était montré l'évéque SainUCiharles Borromée; - * v .

Bdsunce était assisté par le chef d escadre Lange-

(i) ûttft lfaife01«^« good Itidu^porer Incath »

Whoi nature Sicketï*<^, and eaeh gale wat cleadi ?

Pope. , essai on man. qiist ir.

Pourquoi , près des moUrans , qui lui tendaient les bras , Le vertueux Belsunce, entouré du trépas , Ne respira-t-il point la vapeur empestée , Que les Tents secouaient sur Marseille infectée ?

Traduction de Fontanes.

lia pôésie française a aottl payé tau digne trilmt d'hommage à lliéKi^aê prélâtV MiUmte a chanté nn ai bd héroiune dans son

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ron qni avait reçu ^ le douze septembre , le commândenieDt de Marseille avec des pouvoirs sans bornes. Cet officier, plein deluroiefes, décourage et de justice , était bien propre à cet emploi diffieik. Il travailla avec une ardeur in&ligal)lft au soulagement des pestiférés , à la désinlection de la ville, si^ maintien de la police et des lois. Il était puissamment açoondé par le vîgoier marquis de PileS| par les échevins Estelle , Moustier», Dieudé et Audimar, par Tassesseur PicUatty de Croissainte, par lecl^eValiépKose» commissaire-général duquartier de Bi ve-Henve ( i ) , par Rigord j subdélégué de l'inp tendant de Provence. Capus, archiviste de la commune, le trésorier Bouis» Rolland et Roze Fainé , meinbies de rintendanee sanitaire, les médecins Peyssonel , père et fils , les chanoines Boujarel, Estajret Guérin, les pèresMilayet Lever, jésuites (a), méritèrent également bien du pajs parkar aèket

(f ) Au oommenceraent du moi* de teptenibre 1720 , deux mille morts se trouvaient expotétdansletnie«.lClleeadaTre»aipoitmtare gisaient sur l'esplanade de laTourette, et les éèhennt «Taient'perdn

l'espérance Je nettoyer ce lien horrible à voir. Le chevalier Rose, à la léie de quelques forçats , se mit courageusement à l'œuvre ; et pour donner l'exemple à ces hoinines glacés de terreur , il prit par une jambe le premier corps étendu sous ses pas. Il fit jeter ces cadavres dans deux anciens bastions et les fit couvrir de cbanx vive. Tous les galériens employés à cette opération dangereuse périrent , à l'exceptiou de deux ou trois. Roi^e ne fit qu'une courte maladie.

(a) Ils succombèrent toua.ies deux. ■ * '

leiir dévouement Ces yeitus y$ient mieiix que b valeur guerrière. Tout eialte un soldat sur les

champs de bataille. La gloire lui sourit , 1 espoii* de son avancement Tanime. La voix des cheis , le bnïit des armes , la filmée^ la vue même du sang, tout rétourdit, et réchauffe, et l'enivre. Lamortest sans laideur pour lui. Mais sur la scène affreuse d'une contagion dévorante, l'homme qui se dévoue au salut de sessemblables a besoin d*ufie âme plus forte , d'un cœur plus résolu. Il lui faut un sang* froid plus difficile que rexaltationy et son courage est un courage de tous les instans. Vous tous ,di^ gues magistrats de Marseille, intrépides ministres de h religion conac^erhérpisderi^imanité reconnaissante, vous vivrez dans la mémoire des' iiom>> mes. Vous y vivrez tant qu'ils conserveront le goût des actions généreuses, des choses admirables , et vos noms seront grands entre les grands noms;

En ces conjonctures calamiteuses , le FapeGément XI montra sa sollicitude, paterndle pour une ville chrétienne let vint généreusement en aide au peuple Marseillais. 11 envoya de Civita-Vecchîa deux navires chargés de grains, que Bel$unoe distribua aux pauvres. Deux riches négocians de Mar*seille, Constans etRemuzat, donnèrent vingt mille charges deblf . Taxil, agent de la compagnie des In* des , remit aux échevins six cents marcâi de matiè<* res d'argeiit et vingt mille marcs de piastres. En voyant Marseille secourue par le souverain pontife

et par de simples particuliers, que faut-il penser du gouvernement français qui laissait dans l'abandon cette ville malbenrèuse ? Sans doute le régent ne vit pas avec indifférence une calamité si grande. Mais son administration était alors dans i'embar-^ ras, et Ton peut croire que le découragement et k pénurie où le mettait la chute du Système de Lav^r, l'èmpéchèrent de prendre les mesures qu'il eût prises en temps ordinaire». H ne sut point récompen* ser les hommes qui s'immortalisèrent en cette occasion et dont les noms étaient partout accueillis avec un concert de louanges. G*csst là un de ces torts que rien ne peut excuser.

Gomme oo n'avait >pas reconnu assez tôt l'eaistencé de la peste dans-Marseille, et comme on n'a-^ vait pas porté autour du territoire un assez grand nombre de troupes , le fléau étendit au loin ses ravages. La ville d'Aix en fut la première infestée. Au commencement du mois d*août 1720,1a contagion s'y glissa dans des marchandises de coutrebande , enleva d'abord plus de doquanté personnes , et devint beaucoup plus intense en octobre. L'épouvante régna dans toutes les familles. Les .cbanoines de Saint-Sauveur et la plupart des rèli* gieux de différens ordres prirent la fuite. l/cs màr> chands fermèrent leurs boutiques , les artisans suspendirent leurs travaux 9 le parlement lui-même se transportai Saint-Remi, a près- avoir délégué le soin d'administrer la justice dans la capitale de

la Provencè, auk hotnmes généreux que le barreau

avait toujours fournis dans des conjonctures semblables. L'histoire doit recueillir les noms des avocats qui acceptèrent cette mission honot^ble et pérîfleuse. Ce^rent Deeormis, Tabaret, François de Séguiran, Bayon, Gérard, Pierre Blanc, Saurin, Pierre de Séguiran, Oanoeris, Sube, Meiohior Blanc, •Genesy , Benoit étrassessenr Buisson; Le parlement ne tint pas long-temps ses séances à Saint-Remi. Il se dispersa dans les villages circonvoisins. La lâcliefé de cette compagnie '^sûuveraine servit à donner plus d'éclat au courage de Vintimille-du- Lucy arcbevéqued'Aiz^etdu marquis de Clapiersde -Yauvenargues, premier consul-procureur, revêtu de pouvoirsextraordinaires par ordonnance royale. Viutimille tint la conduite d'un boa et digne pasteur. Yauvenargnes soutint presque seulle&rdeau des affaires. Plein d'une activité patriotique, il veilla au maintien de l'ordre public , présida au transport des malades dans les hôpitaux , travailla à l'enlèvement des cadavres, assura les subsistances , montra enfin tous les genres de mérite et de vertu, en face de la mort qui frappait sans relâche ses concitoyens gémissans.

La contrebande qui avait introduit la peste dans Aix vint bientôt infester Toulon. Quelques habitans de Bandol , petit port de mer à trois lieues de cette dernière ville, abordèrent la nuit dans File de Jarre» où des marchandises provenant du navire

marseillais le GrandrScUnt^Antoine avaient été déposées. Dé'retour à Bandol ces misérables piirtagèrent entre eux le butin , et tout le hameau fut atteint de la contagion mortelle. Un patron de barque de Toulon ^ nommé Cancelin, qui se trouvait le même jour à Bandol , prit le parti d'y laisser son bateau et de revenir par terre cbez lui. Le 5 octobre 17^09 il se présenta aux portes^deTouion^ et comme il était porteur d'un billet de santé en bonne forage» il fut admis sans difficulté. Le lendemain, on apprit que la peste était à QandoL Le commandant du port fit aussitôt bloquer toutes les avenues de ce hameau , et les consuls toulonnais prittont en même temps toutes les précautions dictées par la prudence.

Cauc^lin mourut le 1 1 octobre , sa filJe le 17, et cinq autres personnes de la même fiwiUe succombèrent en moins de i5 jours avec les symp* tomes de peste le plus caractérisés. Couime aucun autre cas ne fut signalé , la sécurité la plus pro* fonde succéda aux plus vives alarmes.

Cependant le 3 décembre de la même année, une veuve infirme mourut de langueur, et sa ché* tive succession / consistant èn quelques meubles de peu de valeur , fut partagée le lendemain entre trois héritiers qui ne s'attendaient pas à recueillir la peste dans cet héritage fimeste* Deux d'entre eux et plusieurs membres de leurs familles périrent successivement. Après quoi la maladie sembla s'ar-

réier dans aoactnmé Mais le commeiiGeiiieiit de rannée vint lai rendre son activité meurtrière.

Le lo janvier, le nommé Gros, voyant la ville dépourvue d'éto£fe8 grossières dont les pauvreaavaient besoin pendant l'hiver , trouva le ino]wn d'en fiiire' venir d'Aix en trompant la surveillance des administrateurs et des gardes. £n moins de deux jours il vendit oes-éto^fies, qui étaient infectées du venin pestilentiel. Dès lors le feu s'alluma partout et ne sembla s'éteindre d'un côté que pour s'enflammer davantage derautre.

Le Ck>nseil Municipal donna aux consuls pouvoir d'agir comme ils le jugeraient convenable dans l'intérêt de la chose publique. Ceux-ci ordonnèrent la quarantaine générale des habitans. Des commissaires et des pourvoyeurs allaient dans toutes les maisons porter le pain et la .viande (i). La communauté se chargea de nourrir les pauvres. Elle trouva dans l'arsenal maritime des ressources intarissables et en tira les bois et les ustensiles nécessaires. Au mois d'avril .la mortalité était affireuse. On eût dit que la ville n'avait jamais été habitée. L'herbe croissait dans les rues. Les habitans,^ épargnés par la. mort, enduraient les plus vives sôufirances et se voyaient réduits aux extré- «mités les plus déplorables dans leurs maisons, où la prolongation d'une quarantaine cruelle les te-

(i) Tous ces employés périreut.

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nuit encore séqoestrés. La peste, pénélniiit méaie dans niôtd de Ville, enleva saccesstyement Gafo^

et Marin , second el troisième consuls, l'aumônier de la commune , le médecin , le trésorier , le secré^ taire, lés foui^riers, tous les.officiers municipaux, tous les domestiques sans exception. Le premier consul d'Antrechaux , seul debout au milieu de tant de yictimes , ne faillit pas un seul instant à son beau caractère et s'immortalisa par son patriotisme. On cite aussi avec éloge Latour-du-Pin de Montauban , évéqoe de Toulon , Jacques Por* taliset André Toumier, consuls-adjoints , Garnier de Fonsblancbe et Pierre de Creyssel , commissai- Te»- généraux , de Beauvaix- Thomas et Dorres Martiny , officiers de Màrine. La quarantaine géné> raie fut levée le lo mai 17121 , bien que le feu de la contagion ne s'éteignit que vefs le milieu du mots d'août (i).

Le viguier et les consuls d* Arles avaient pris des mesures pleines de sagesse pour garantir cette Wlle de- la maladie contagieuse , lorsqu'un pourvoyeur de Tarascon arriva dans la Crau au commencement de novembre 1720 , apportant de Marseille^ par contrebande, diverses marchandises pestil8^ rées. Le nommé Robert, chez lequel ces marchandises avaient été déposées , ne tarda pas à se sentir malade, 11 profita de la nuit pour entrer dans

( 1) AeUtion de la peste de Toulon par d'ÂBtMduiiix; Paria 1766.

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h ville aans^étre aperçu par les gardes él se rendit

dans sa maison, au milieu des Arènes , où il mourut avec sa femme, malgré les secours les plus prompts. Sa. belle mère et plusieurs Voisins qui avaient' communiqué avec lui , succombèrent à la ûn du mois de décembre. Les habitans prirent l'alarmé. Cependant à la fin d'avril 1721 , il n'était mort que quarante*six personnes. Le mois suivant la contagion devint plus meurtrière. Les mendians forent séquestrés au foubourg de Trinquetaille, et Jacques d'Arlatan de Beaumont, qui exerçait dans la ville le commandement militaire, la fit cerner par des troupes réglées ^ avec défense de passer la ligne prescHte sous peine de la vie.Le 4juiny trois mille individus, pâles de fôim et de misère, se joignirent aux pestiférés en quarantaine , se répandirent dans la ville I enlevèrent le pain destiné aux malades et forcèrent les barrières de Trinquetaille. L'archevêque Jacques de Forbin-Janson sortit de son palais avec le chanoine Lecainus, son grand vicaire f le comihiandant d'Arlatan , les consuls et phisienrs notables pour calmer les perturbateurs. Il y parvint par ses paroles touchantes , après avoir été repoussé par les plus audacieux , dont on osa lui jeter une pierre. Eu ce moment de tumulte et de désordre les Cordeaux (1) se livrèrent à des pil-

(i) On donnait ce nom aux hommes q[ui enlevaient les cadavres et ks jetaient dans la fosse.

lagQS* Le tieutenant-général de Cayhis , commandant en Provence , entra dans Arles pour y rétabKr

le bon ordre, et fit fusiller, au pont de Grau, trois che£i des .révoltés. La peste déployait alops toutes ses fureurs. L'archevêque , d'une piété sans exemple , parcourait à pied toutes les rues pour exhorter les malades à se soumettre avec résignation aux volontés du ciel. Le commandant d*Arlalan > les consuls lacquesde Gleise, Fourchon , Jean Grossi, lionoré de Sabatier et Ignace de Graveson , le major de Bouchet, Jean Baudran, capitaine du guet , le trésorier Gaspard Brunet , les notables d'Icard , de Cays, d*Antonelle de Saint-Léger, de Nicolas, di9 Servane f de Bedarride et quelques .autres citoyens généreux i payèrent .de la vie leur noble dévouement à la chose publique. Le viguier François de Grille , les consuls Guillaume de Piquet ^t François Franconi , le commandant de Jossaud, le capitaine de Malijay, le marquis de Lagoy, le chevalier de Romieu, le chanoine de Pazéry 9 Tabbé Maurin, les avocats Guillaume Fassin , Pierre Brunet et Ebséar Vacher , le procureur Granier, le médecin Simon, le pharmacien Gharles Honorât , les boui|;eois Mathieu Richaud^ Antoine Isnard et Michel se distinguèrent par leur zèle et par leur courage dans les occasions les plus di£ficiles, IjCs consuls de Beaucaire et de Nimes envoyèrent des secours f et de Mailli , cardinal-archevêque de Rheims , qui avait été le

père des pauvres pendant qu*îl bccapait le siège d'Arles , donna la somme de dix mille francs pour fournir atix besoins des plus nécessiteux.

La peste cessa ses ravages à Arles vers le milieu du mois de septembre 1721. Ceux quelle avait épargnés se mirent à chanter des hymnes , firent des processions et des cérémonies religieuses , si attendrissantes et si pures après une longue ôala* mité. Chaque famille étaif en deuil. Tous avaient lait des pertes et tous prièrent du fond du cœur sur le tombeau des victimes (i).

Le mois suivant la peste ne laissa plus de traces à Marseille. On ouvrit les églises avec solennité , on porta dans une procession générale, au milieu des pompes les plus imposantes , les reliques de Saint-Kochy et Ton rédigea un acte déclaratif de l'état sanitaire dîe la ville pour rassurer la' France et les nations étrangères.

Le fléau avait tour à tour frappé Tarascon^ Au» bagne , Âuriol , Roquevaire ^ Salon , Saint-Remi , les Martigues, Orgon, Cassis, Berre et cinquante autres communes provençales (a). £Qviron cent

(i) Extrait des registres .de l'Hôtel de Ville d'Arles .

(a) Allaàbh, Gcmenot , Otrclaime, Qnnwm, le Puget, la Garde , le Revest , la Seyne , Meyrargues , OlioiilleSy Maillane , la ^Ro^e-Bnusane , Rognac, SaîntFSafonmiD , Saint-Zadiarie « Si«

miane , Gignac , le Canet , Néoules , Noves , Six-Fours > Sainte* Tulle , Venelles , la Valette , Forcalgueiret , VitroUes et quelques autres.

milie victime^ tombèrent sous ses coups (i). II. iie paraît pas qu'il se soit beaucoup étendu dans ce qui forme aujourd'hui le département des Basses<!> Alpes. Cependant il pénétra dans le Bas-Languedoc et dans le Gévaudan. La Ciotat sembla préservée

(i) La contagion enleva à Marseille et dans son territoire environ citK|[uante mille habitans sur une population de quatre-Tingt-dix mille..; 50,000

Le dénombrement des morts fait officiellement ne s'élève ^'à 39,107. Mais ce chiffre n'est pas considéré comme «uct , et l'on adopte généralement celui qui est ci-dessus exprimé.

Aix fierdlt Mgt mille cinq cènt trentenjnatre habitanf sar

vingt-quatre mille.. . • • . 7,534

Toulon , quinze mille sept eent quatre-vingt-trois sur

viDgt>six mille deux cent foixante-seize •••• 1 5,783

Arles , dix mille deiuc cent dix sor vingt-trois mille ee&t ^

seixante-diz4xiiit. ^ ^ ,'. f Ô,2tO

La contagion en enleva aux Mwlignes. « . . . • 2,150

A Aobagne •••••• 3,114

AAnriol , » 1,595'

Afierre 1,071

' A 3aint-Remi,. * 996

A Salon. 700

A Cassis 214

A Tarascon • •••• '210

AOrgon. j|05

. A Roqaevaire , 44

La peste enleva de plus sept mille dnq cents ames environ dans les autres commnnes infectées 7, 500

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