‹ Histoire de Provence (volume 2)Chapitre 80 sur 112 · Lncien , Tour. , aire amicîtîa · texte numérisé non relu

Lncien , Tour. , aire amicîtîa

vëritable épouvantail, sVcrie Lucien , dans un mouyement d^indignation qu'il ne peut madtriser.

Gomment se fait-il , demanda Lucien à cehii qui lui avait montre ce couple , qu'un homme d'une béautë si remarquable ait pu se choisir une telle compagne. Alors Fauteur du récit suivant s'exprima en ces mots : « Je suis Massaliote , et cet homme est mon compatriote ; il se nomme Zénothëmis « fils de Gharmolëus. Le père de cette femme si laide s'appellait Ménëcrate ; une vive amitië l'unissait à Zénothëmis ; tous deux également riches , possédaient les plus hautes charges. Or, Ménécxate fut accusé d'avoir rendu une sentence inique ; cité devant le redoutable tribunal des six cents , il entendit l'arrêt solennel qui le frappait d'interdiction politique ; déclaré infâme » dépouillé de ^B titres et de ses biens , il devint un <^jet de commisération. Cependant la pitié se retirait à son approche , car l'infamie s'était attachée à son front.

« Ménécrate courba sa tête avilie sous la fonni^ dable sentence ; biens , honneurs , amis » tout lui fut ravi en un jour. Les dieux lui avaient réservé un chagrin plus grand encore. Au milieu de ses murs dépouillés , ses regards s'arrêtèrent sur une fille dé)à nubile , elle touchait à ses dixhuit ans ; jamais sa laideur ne lui serra aussi tristement le cœur. Malgré sa taille difforme , ses traits disgracieux, Ménécrate avait pu promettre à sa fille un époux et les charmes de l'hyménée , car

DE P&OYENCE. 827

Topulence et les grandeurs jetaient leur voile officieux sur ce corps, misérable assemblage des in&tr mités humaines ; mais maintenant comment offrir cette malheureuse enfant au courage d*un époux dévoué F Qui voudrait , pénétrant dans un toit habité par Finfamie , s^asseoir à un foyer maudit , à côté de Tétre dégoûtant qui en était la hideuse divinité ? De plus , quand la lune alongeait ses pointes flamboyantes , cette fille offrait un spectacle affreux. Un cri s'échappait de sa poitrine , un cri horrible ; et la douleur promenait ses spasmes et ses contorsions sur un corps frappé de ce mal que nous nommons sacré.

« Ménécrate était bien à plaindre ; il souffrait dans sa fille. Un ami seul recueillit ses chagrins ; ce fut Zénothémis.

« Un }our la maison de Zénothémis retentit des bruyans apprêts dW festin; la table dressée dans la salle des banquets , resplendislBait de Féclat des coupes et des amphores. Ménécrate est introduit avec sa fille ; ils occupent les places que Tamitié leur avait réservées. Ge re^ paît , dit Zénothémis à Ménécrate , je te le donne parce que je veux marier ta fille et nommer son époux à la fin des libations. Pour toi , je t'ai réservé mes trésors ; accepte-les , afin que je répare les rigueurs d'une justice inexorable. Ménécrate était dans le ravissement; le festin touche à sa fin^: un vm pur arrose , en l'honneur des dieux , le

paye de mosaïque. Alors Zënotfaëmis remplissant une coupe , la tend à son malheureux ami : « Prends cette coupe , lui dit-il , prends-la de la » main d'un gendre , eu signe de parenté et d'aï- » liance , car aujourd'hui jVpouse ta fille Gydima- » chë ; j'ai reçu autrefois vingt-cinq talens pour sa » dot. » A ces mots Ménécrate s'ëcrie : « Non , » Zénothëmis , non « tu ne le feras pas ; je ne » suis pas assez insensé pour souffrir que toi , p qui es un beau jeune homme , tu épouses une » pauvre fille disgraciée. » Il parlait en vain : Zénothémis se lève , saisit la main de Cydimachè et l'entraîne vers la chambre nuptiale. Us disparurent un instant : quand ils revinrent , elle était sa femme.

« Son amour pour Cydimachè ne s^est jamais démenti ; jamais il ne la quitte ; la fortune a récompensé sa consUinte et vertueuse amitié ; cette femme si laide lui a donné le plus beau des fils.

« Un jour Zéuothémis prit ce bel enfant dan»

ses bras et l'apporta au milieu du conseil des six cents; des branches d'olivier couronnaient sa jeune tête ; un vêtement noir enveloppait ses petits membres. L'enfant ainsi paré des emblèmes de réconciliation et de deuil , souriait en tendant ses enfantines mains aux juges de son aïeul. Ce spec-* tacle émut l'assemblée ; la sentence qui avait ravi à Ménécrate ses biens et ses titres , fut levée , et grâce à l'innocent moyen employé par son ami ,

DE PBOYENCE. 829

il reprit avec sa fortune les honneurs attaches à son rang. »

Les lois marseillaises ne prodiguaient pas la peine capitale ; le glaive destine à Fexëcution des criminels , depuis la fondation de la ville , sommeillait inactif dans un long repos , que la rouille dont il ëtait couvert attestait suffisamment \ La vente des poisons ëtait sévèrement interdite : la réprobation s'attachait au suicide. Pourtant la mort volontaire fut permise dans certains cas ; on recevait alors de la loi congé de la vie.

Le suicide légal était accompagné de cérémonies solennelles ; la loi voulait que celui à qui la vie était devenue à charge , plaidât sa mort en présence du conseil des six-cents. Le spectacle était singulier et philosophique ; il y avait dans la bouche du citoyen qui avait résolu son trépas ou une iroùie amère , ou des sarcasmes contre la société, ou le langage d'une satiété pénible. C'étaient de long chagrins qui forçaient à dénouer la chaîne des jours ; c'était une amitié trompée , cherchant dans la mort un refuge contre les étreintes passionnées qu'une froide insensibilité brisa ; c'était souvent le bonheur dont l'importune et continuelle image désenchantait une existence trop embellie par la fortune et les grandeurs, qui

1. A conditA orbe gUdhis ert ibi , qno Doziï jagolantnr ; rubîgine ezesus et yn raflieienf mmûterio. Valcr. Max. 1. 11 , c* 6*

33o msToiEX

dëterminait Tënergique résolution '• Alors le plaidoyer derenait expressif ; la mort ëtait implorëe avec cet accent qui s'échappe de la bouche du condamne sollicitant la yie. Le sénat examinait et prononçait. Si la demande paraissait juste , on délivrait au réclamant de la cigiie ^ déposée en un lieu public , sous la garde des magistrats ^ « et celui qu'une sentence autorisait à mourir, quittait ainsi la vie protégé par les lois contre Tinr famie et les rémords.

Marseille usait de vigilance envers les étrangers et les tribus belliqueuses dont elle était entourée : le voyageur déposait aux portes de la ville ses armes, entre les mains des gardes, qui les lui remettaient à sa sortie '. Éclairée par une expérience qui faillit lui devenir fatale , elle voulut que les jours de fête les précautions fussent redoublées. Aussi tenait-on les portes fermées , et des sentinelles garnissaient les remparts , quand la cité célébrait des cérémonies religieuses , ou s'adonnait à de publiques réjouissances. L'image de

!• Vel adyenà, relproiperà nimû iiais fortunâ. Idem, L il, c. 7.

9» Venenmn. dciit& tempentum publiée ciutoditnr , tjood dabir ei qui causas sexcentis exhibuiti propter quas mors sit illi expetenda. Idem I loc. , cit.

La même loi était aussi en Tigaenr dans 111e de Céos , du tems de Yalère Maxime. ( Lîb. 11 , c. 7 )•

S» Yalère Maxime , K u , c 9.

la guerre se déployait dans des jours de padfrques solennités '.

La loi sur les af&anchissemens était peu humaine ; Tesclaye rendu libre pendant trois fois ^ pouvait pendant trois fois être forcé de reprendre des fer» que Terreur ou Tingratitude forgeait de nouveau ; mais la quatrième manumission devenatt irrévocable , moins pour garantir la condition du malheureux affranchi , que pour punir le maître de son inconstance ou de sa légèreté *.

Alors les bonnes itMBurs brillaient d'un bel éclat : graves , tempérans , honnêtes , les Marseillais of* fiaient dans leur conduite Timage sacrée d'une vertu qui se fesail reccHinattre à ses traits vénérable». Le luxe était réprimé ; de sages lois somptuaires le contenaient daus des limites qu'il ne pouvait franchir. L'aridité ne présidait pas à ces unions fu**nestes dont elle empoisonne et flétrit le cours abhorré ; cent écus d'or composaient la plus riche dot , cinq , la plus belle parure '. Le vin était in-

1. Festîfl diebos portas claodere , yigUias agere , stationem hi maris obserrare , peregrinos recognoscere , caras hdi>ere , ae TeM beUmn Inberenl , sic vbeu paeis temporibos enslodife* Justia* , L XI.III , c« 5.

9. Très in eodem mainimissiones nsccndi pemûttiinl , st ter ab eodem deceptum dominum cognorerint i quarto errori sobyeiiieiidiim non patant , qaia, siiA jam cnlpâ injuriam accepit | qui ci se loties objecit. Valer* Maxim, ^ 1. Il ^ e* 6.

S. Strab. i L nr , p« iSt.

terdit aux femmes '. La Grèce licencieuse , et Rome son imitatrice , poussèrent très loin le scandale de ces spectacles mimiques où la morale était publiquement outragée , oii Pindécence de la pensée se révélait, effrontée et obscène, par Tindécence du geste. Marseille proscrivit ces jeux funestes , et voulut que les mœurs , protégées par les lois , ne fussent pas exposées à ces atteintes mortelles qui en renversent Tempire. Sa sagesse éclata encore dans d^autres règlemens : alors des prêtres , des magiciens couraient le monde ; prédicateurs vagabonds , flétris par les sarcasmes de Perse , ils vendaient aux femmes et aux hommes faibles des amulettes et des remèdes chimériques, au son des tambours. Le charlatanisme est de vieille date ; il parautt qu'il est né entre une idole , un cercle magique et un autel. Marseille sévit contre ces corrupteurs de la morale publique ; elle les repoussa comme énervant et dégradant les âmes *. Aussi à quel degré de gloire ne parvint elle-pas ? son enceinte ainsi purifiée , devînt dans les Gaules le temple de la vertu ; l'univers lui accorda son estime , et l'excellence de ses mœurs passa en proverbe. Genre de gloire devant lequel s'efface

Page 1