CHAPITRE XI
Uit B'AVJOU.
BB ÎÈW A 1481 . MPACB DB 9S6 AIM.
Si-
La main de Bëatrix était vivement sollicitée par le comte de Toulouse , Raymond VU , qui , après avoir divorcé avec Sancie d*Arragon , fit déclarer nul son second mariage avec Marguerite de la Manche. Mais Roméo de Villeneuve et Albert de Tarascon agirent , dans cette circonstance , avec une circonspection et une habileté surprenantes. Ils ne cherchèrent pas à heurter de front les prétentions du comte de Toulouse , et le firent pourtant venir à Aix y ou il se rendit
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ayec une suite nombreuse. Tandis que l'affaire , sous de spécieux prétextes , tramait en longaeiir, on agissait secrètement auprès du pape , afin de Tempécher de confirmer les sentences de divorce prononcées entre Raymond et Marguerite de la Marche. Malheureusement cette confirmation fat prononcée. Alors on chercha à faire surgir d^autrès obstacles. Il avait besoin d*une dispense pour épouser Béatrix , et cette dispense n'arrivait ja* mais. La reine Blanche qui désirait faire épouser Béatrix à son fils Charles d'Anjou, empêcha le pape de Faccorder. Les émissaires de cette reine » répandus en Provence , nVpargnèrent ni discours » ni argent pour faire des partisans à l'alliance projetée. Us réussirent : les habitans d'Aix déclarèrent à la comtesse, mère de Béatrix, qn^ils mourraient tous plutôt que de consentir à ce que sa £31e reçût un époux d'une autre main que de la sienne. Tandis que toutes ces menées se tramaient , le comte de Toulouse , qui les ignorait complètement y écrivait à tous les princes , au comte de Savoie , à Jacques , roi d'Arragon , à la reine Blanche elle-même , pour qu'ils obtinssent les dispenses qu'il demandait. Ces princes , par des motifs divers , servirent nonchalamment la cause de Raymond , et la reine Blanche avait alors une entrevue avec le pape qu'il fit consentir au mariage de son fils avec Béatrix. L'ambassadeur que Raymond envoya à la reine rencontra Char-
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les d'Anjou fqiii Tenait , appuyé d'une armëe , épouser Clémence Béatrix de Provence ; il vint le rapporter à son maître qui se retira honteux ei irrité contre cette diplomatie qui l'avait si cruellement traité.
Charles fut donc reconnu pour comte de Provence ; d'après les troubadours, il parait que les premiers actes de son règne ne firent que redoubler les regrets que la mort de Raymond^, prince doux et libéral , avait inspiré à tous les cœurs. Charles avait un esprit vif » bouillant , impétueux , son activité ne pouvait consentir, à demeurer resserrée dans le gouvernement d'un petit état, aussi dès qu*il eut appris que son frère , Louis IX , se disposait à aller en Orient, il brûla du désir de le suivre dans cette lointaine et périlleuse entreprise. ^
Louis IX au retour de sa funeste expédition en Orient, vint débarquer , le lo juillet i254, aux^ iles d'Hyères oii il ne voulut pas descendre, parce que ce n'était pas une terre de sa dépendance. Pendant l'absence de son frère , Baral de Baux avait été élu potestat de la ville d'Arles en même temps qu'il l'était d'Avignon.
Ce seigneur était , comme on sait , d'une illustre naissance ; sts revenus n'étaient pas grands, mais son ambition dépassait toute borne ; aussi , pour la satisfaire, pour obtenir de ses services une récompense pécuniaire nécessaire pour le
aiu . niSTOIBE
soutien de sa maison , pour effacer aussi le soo' venir Aes sujets de plainte que le roi de France avait contre lui , Barrai permit'il secrètement H la reine Blanche de ne rien épargner afin de décider les habitans d*Arles et d'Avignon à se ranger, les uns sous le sceptre de Charles d'Anjou^ et les autres sous celui du comte de Toulouse , à condition toutefois qu'après la mort de res princes, Tancienne forme de gouvernement de ces villes serait rétablie. Les épées étaient rentrées dans le fourreau , mais Tintrigue tendait ses filets de toutes parts ; c'était elle qui employait tous les ressorts imaginables pour achever l'œuvre que les armes avaient commencée. L'archevêque ^'Ar* les et le chapitre embrassèrent le parti de Charles,, et la ville,, le 20 avril i25r , reconnut sa puissance de comte, à condition qu'il respecterait d'antiques privilèges peu inquiétans pour la souveraineté du prince. Avignon suivit Texemple d'Arles. Marseille hésita plus long*temps ; mais une armée du comte qui ravagea ses campagnes fil évanouir aux éclairs deses lances , les restes d'une honorable incertitude.
Les prétentions hautaines d'une foule de seigneurs occasionnèrent quelques troubles assez sérieux dans la province ; Fouque de Perricard , Guillaume Arlaud, Guillaume de Ravennes de Sisteron , Guillaume et Gaucher de Forcalquier , Guillaume de Pertuis, leurs frères, tous trois de
la maison de Sabran ; Bonifare de Castellane et Amiel de Gabrens ne pouYaîent se dëcider à reconnaître patiemment la souveraineté de Charles d^Anjou. Mais la présence de Louis IX au retour de rOuest, parmi eux» calma bien des ressentimens et arrêta, à son dëbut, un incendie qui grondait déjà dans les vieilles tourelles ; une amnistie générale fut accorde'e à tous ceux qui avaient pris les armes ; pourtant la soumission n'était encore qu'apparente ; des restes d'agitation palpitaient toujours sur cette terre couverte de si hauts manoirs , où chevauchaient de si fiers seigneurs. Les Marseillais ne pouvaient surtout subir le moindre joug : les souvenirs républicains de leur histoire les enflammaient toujours et leur rendaient leurs maîtres » quelque légère que fût leur domination , odieux à l'excès ; de plus , leurs prétentions étaient excessives. Dans le Levant , surtout» ils voulaient procurer à leur cité un ascendant , une autorité devant laquelle toute ville de France devait incliner respectueusement sa bannière. Cela fit naître entre eux et les habitans de Montpellier, des divisions que le meurtre et le pillage déshonorèrent. Pour maintenir les privilèges qu'ils s'arrogeaient en Orient, les Marseillais firent avec Alphonse X , roî de Castille , un traité de ligue offensive et défensive » dont le but était de protéger ces mêmes privilèges , et d'accroître ainsi leur crédit auprès des peuples lointains.
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Charles d'Anjou, instruit de toutes ces audacieuses menées , de ces actes qui prouvaient cobabien Marseille, restée fidèle aux souyenîrs de son ancienne indépendance , se considérait encore yille libre, se permit bien de dépouiller cette Tille de ses anciennes et libres prérogatives ; d'un autre côté, Marseille qui épiait la conduite du comte et devinait ses intentions^ ne pouvait se résoudre à supporter la moindre autorité; aussi la guerre s'alluma-t-elle bientôt entre Charles et notre ville : les officiers du comte furent les uns massacrés, les autres mis en prison. A cet affront, à cette violation du droit des gens, le comte accourt et pénètre dans la ville tout palpitant de co-* 1ère ; après l'avoir forcée de se rendre, à la suite d'un blocus qui lafTama; son séjour à Marseille fut signalé par de terribles exécutions : les principaux habitans eurent la tête tranchée , les forteresses fiirent confisquées au profit du comte, ainsi que les terres de Boniface de Castellane , qui avait conduit ses hommes au secours des marseillais. Ce seigneur fut banni de Provence. Quant aux Marseillais , outre la perte de leurs châteaux , ils eurent encore à déplorer celle de leurs privilèges , qui établissaient leur indépendance dans l'élection des officiers de justice et des officiers municipaux.
Ce fut à cette époque que parut en Provence la secte des flagellans qui avaient pris naissance
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à Pcroase. Ce spectacle était aussi curieox qu'in*dëcent < qu'on se représente une longue suite d'hommes à peu-près nus, parcourantia ville et les champs , armes de fouet et chantant des psaumes.
Nous interrompons encore le rëcit des événemens pour nous livrer à quelques considérations générales , sur Tétat social à cette époque. Les habitans des villages dépendant d'un seigneur étaient serfs de corps ; leur seigneur pouvait les vendre ou céder le droit qu'il avait sur eux. Avant que le seigneur de Castellane eût affranchi ses serfs , ceux-ci ne pouvaient ni tester , ni vendre , m contracter sans sa permission ; quittaient - ils les lieux où leur naissance les tenait attachés à la glèbe féodale , une sévère confiscation les dépouillait de leurs biens ; s'ils mouraient sans enfans , l'héritage du manant allait grossir le trésor seigneurial; le seigneur marchait-il à la guerre , tous ses hommes le suivaient 9 et si le sort des armes le fesait tomber au pouvoir de l'ennemi , c'étaient ses hommes qui le rachetaient de leurs deniers.
Les charges imposées par les seigneurs variaient à l'infini. A Forcalquier les habitans ne pouvaient vendre leurs vins qu'après celui du comte. La moitié du foie de toutes les vaches tuées appartenait a ses baillis. A Torane le seigneur exigeait que ses vassaux montassent la garde devant son château. A Gastellanne , la première
charge de raisin appartenait au seigneur , et les gens de sa maison avaient droit d'aller prendre ce qu'ils voulaient dans les champs. Quand Aubagne passa sous la domination de la puissante famille des Baux , ceux*ci soumirent les habitans de ce fîef aux mêmes charges , en exigeant de plus qu'ils se portassent pour caution de toutes les sommes qu^ils empruntaient.
Les personnes libres se rangeaient à cette ëpo-^que en trois classes : les nobles , les bourgeois et les artisans.
Les nobles seuls offrent des particularités remarquables. Il y en avait de trois sortes : les barons y les simples seijgneurs de fief et les nobles sans fief.
Les barons étaient au premier rang ; cette distinction leur venait peut -être de ce qu'ils comptaient des seigneurs parmi leurs vassaux ; c'était là leur unique marque d'un rang plus élevé. Tous les nobles étaient exempts d'impôts ; ils pouvaient se battre dans l'intérêt de leurs querelles particulières , et ce n'étaient que le comte et le suzerain qui avaient le droit de réclamer leur service militaire. C'était à cheval qu'ils combattaient , couverts de leur armure , et l'acier revêtait aussi le noble animal qui les portait, mais de manière que ce vêtement métallique ne gênait en rien le jeu des articulations. C'est ce qui s'appelait : Miles cum eçfio armaio.
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Dans les grandes circonstances, c'est-à-dire quand le seigneur mariait un fils ou une fille , il pouvait lever une taxe extraordinaire sur tous ses vassaux; il en était de même quand lui ou son fils était armé chevalier , quand il parlait pour la cour de l'empereur ou pour la terre sainte , ou bien quand il achetait une terre considérable.
Au reste , ce n^était pas une loi uniforme qui réglait les intérêts et décidait les affaires de ces diverses classes d'hommes : des coutumes particulières régissaient certains villages où quelques seigneurs régnaient despotiquement. Chaque seigneur pouvait exercer la justice criminelle sur son territoire et sur les hommes de son territoire ; quant aux étrangers , ils étaient justiciables du comte. Le seigneur était tenu de punir Phommc convaincu d^adultère , et de le chasser avec la femme qui avait partagé son crime , dans l'espace de huit jours ; s'il négligeait de leur appliquer ces peines , le comte était en droit de le lui rappeler par une punition.
Les lois elles usages de celte époque, en prouvant que le lien conjugal recevait de fréquentes infractions , établissent contre l'adultère des peines qui varient suivant les lieux. Nos aïeux s'occupèrent aussi des femmes publiques ; Ils rédigèrent pour elles des coutumes plaisantes , de singulières interdictions. A Arles , ils leur défendaient de laisser flotter sur leur figure et sur
leurs épaules le roile ; si elles s'arisaient de manquer à ce règlement 9 toute femme honnête pou* vait , dans une sainte indignation , le leur arracher publiquement. A Arignon , elles excitaient un tel dëgoût légal » qu'il leur ëtait sévèrement interdit de toucher à aucune des choses exposées en vente 9 comme le pain, les fruits, la ▼iande , sans être forcées de les acheter : dès que le doigt d*une courtisane avait efiQeuré un objet , celui-ci restait contaminé. Marseille interdisait âi ces malheureuses Técarlate et les pelisses four^ rées ; si elles osaient , au mépris des statuts , étaler quelque fourure de prix , quelque étoffe éclatante , on les frappait d'une amende de soixante -80US royaux couronnés , et s'il ne leur était pas possible de payer cette somme forte pour l'époque , on les fouettait publiquement. Le lundi seul y les bains publics leur étaient ouverts.
Le comte de Provence se réservait la punition des crimes commis sur les grands chemins , des vols exécutés dans les églises et dans les maisons religieuses. Une cour de justice , qui était celle du comte, avait une jurisdiction dont il est impossible de déterminer les limites et l'étendue ; c'était le bailli , appelé après sénéchal , en qui se trouvaient réunies les fonctions du commandant des troupes et du chef de la justice , qui présidait cette cour en Tabsence du comte ; des baillis inférieurs, tirés de l'ordre de la noblesse,
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étaient places sous les ordres du bailli suprême. Aucun monument ne permet d'indiquer les fonctions et le rang d'un juge appelé par nos chartes juge-mage , et que nous voyons figurer au commencement du règne de Charles l*'.
Ce fut à cette époque que fut institué le fameux tribunal de l'inquisition.
L'inquisition , tribunal redoutable érigé par le fanatisme et Tignorance , ne put long-tems appuyer sa formidable base sur la terre de France : il a désolé un petit nombre d'années le midi de notre patrie. Presque toujours ses arrêts étaient la mort ; l'incrédule , l'hérétique amenés à sa barre , ne Toyaîent devant eux que les apprêts du supplice 9 ne lisaient sur le front de leurs juges que leur foudroyante condamnation* L'histoire de ce tribunal est écrite avec le sang ; c'est sur la terre espagnole qu'il a surtout laissé la terrible empreinte de son pouvoir , qu'il a le plus érigé de bûchers et creusé de tombes. A côté de ce tribunal naquirent , pour achever l'épouvante des esprits , les sorciers et les fées. Ces créations de la superstition la plus grossière ont long-temps souverainement régné dans la Provence ; les fées j malgré la forme gracieuse que des poètes et des conteurs ont donnée à quelques-unes d'entre elles , avaient quelquefois des aspects repoussans ; ainsi l'explique d'ailleurs leur nom , qui , en espagnol , signifie laid et difforme. Nous li-
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sons dans le livre de Guillaume , qui vivait eu 1 25o , avec le titre Je marëchal du royaume d'Arles y et qui le raconte le premier » la merveilleuse histoire de la Tarasque et celle du Drac ; le Drac ëtait un monstre invisible dont le souffle puissant retentissait comme un son dans une vaste poitrine creuse , au milieu des ténèbres » ou par le calme assoupi du midi. Le Rhône le recevait dans ses eaux , il le roulait « sous une forme inconnue et non décrite , dans le fleuve. LHmagination de nos pères ne prit pas la peine d^en esquisser le portrait ; elle aima mieux créer son nom et entourer d'une vague épouvante son aspect insaisissable. Une femme lavait un jour du linge dans le Rhône , s'étant un peu trop avancée dans l'eau pour rattraper son battoir qu'elle avait laissé tomber, elle fut saisie par le Drac« qui l'entraîna dans sa caverne , au fond du Rhône ; là y le Drac la força de nourrir son fils. Après sept ans 9 celte femme revint chez ses parens , qui la reconnurent à peine. Ce Drac ne se nourrissait que de chair humaine. La femme qu'il avait entraînée dans les eaux , avait emporté avec elle un secret merveilleux : elle pouvait , seule , reconnaître le monstre , quand celui-ci , invisible aux hommes, revenait parmi eux pour chercher sa proie ; l'ayant rencontré face à face , cette femme lui demanda des nouvelles de sa femme et de son fils ; l'auteur a négligé de rapporter la suite
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ée la conversation. Chaque province de France a son monstre dont Tëpouvan table image figure même sur des autels , pour attester la puissance du saint ou de la sainte qui en enchaîna Thorrîble méchanceté. La Provence , plus riche encore que la Iformandie et la Bretagne , en a deux , le Brac et la Tarasque. Quant à la Tarasi|ne , sa forme était parfaitement connue. Guillaume de Tilburi la fait descendre de la redoutable race des Léviathans. Cette Tarasque , logée dans la boue du Rhône , mouvait parfois , au milieu des champs , son épouvantable corps sur «es pattes élargies de crocodile ; tous les hommes qui descendaient le fleuve s'abîmaient dans le gouffre béant de sa gueule. Sainte Martbe « «cenr de Lazare , entoura le cou gonflé du monstre d'un linge béni , et le promena au milieu de la ville au grand ébahissement des spectateurs ; puis elle lui ordonna de disparaître pour toujours dans les eaux du fleuve : c'est ce qu'il fit avei: une docilité surprenante. Depuis lors ce monstre figure , avec le tremblement écailleux de son dos , la contraction horrible de sa bouche , et la flamme de ses yeux , à côté de la sainte » sur les autels qu'on éleva à Marthe , et reçoit cdmme elle sa part d'encens et de génuflexions.
Le commerce , qui a été une des causes les plus actives de la civilisation, naissait aussi à cette lointaine époque^ Ses vaisseaux parcouraient T. nu i6. «
ji4a liisTOUiE
toute la côte d'Italie , une partie du rivage sep^ teatrional de l'Afrique et tous les ports du Levant où dominaient les croises. Dans un traité passe entre Henri I*% roi de Chjrpre , et les Marseillais f nous voyons que ceux-ci fesaient le •commerce de l'alun » de la laine, du maroquin et de la soie crue ou ouvrée. Géncs lui envoyait ses fromages , ses Luiles , différentes espèces de légumes , ses figues » ses châtaignes avec des cer« des et du bois pour les tonneaux. L'Afrique et le Levant lui apportaient les mêmes marchandises qu'aujourd'hui.
Quelques détails sur les mœurs et les usages du tems compléteront cette esquisse de la vie féodale. La chasse était alors pratiquée dans toute sa splendeur ; c'était pour les anciens seigneurs l'image fidèle de la guerre : aussi parmi les prin* cipaux enseignemens qui entraient dans l*éduca* lion des princes et des nobles , comptait* on tari des chiens et des oiseaux. On écrivait sur la chasse : Guillaume de Botta composa sur ce sujet un ouvrage fort étendu , dans lequel il pas* sait non-seulement en revue les chiens et les oiseaux qu*on pouvait dresser pour ce noble exercice , mais il parlait encore de leurs moeurs , de leurs maladies , àes symptômes auxquels cellesci peuvent se reconnaître et des remèdes qu'on devait y apporter. La chasse ne devint un véritable ditertisaem^nt pour les Provençaux qu'à l'épo-
que OÙ ils se réanirent à la cour d*Alfonse II ; les mœurs de ce peuple s'adoucirent parfaitement sous le règne de ce monarque , et encore plus sous celui de son fils Raymond-Bërenger. La po^ litesse et la galanterie furent erigëes en un art sur lequel Arnaud de Marsan écrivit un traité panrenu jusqu'à nous ; on pourra juger de la manière dont on les entendait à cette époque par les fragmens suivans de cet ouvrage :
« Vous devez , dit-il , en parlant à un cheva- « lier, vous devea avoir des écuyers pour vous « servir. Il vous en faut deux , sages , beaux et € qui sachent plaire ; les autres n'ont besoin que « d'être courtois et polis : mais pour ceux-là » il « est nécessaire qu'ils sachent bien parler , afin « que si vous les envoyez quelque part , ils ne fas- « sent pas rire à vos dépens et ne donnent pas sa- « jet de dire : tel maître , tel valet. Quand vous « tiendrez maison , si vous avez du monde , faite tes bonne compagnie, beaucoup d'amitié à ceux « que vous recevez ; invitez-les à manger , et « qu'ils soient bien servis. On n'y viendra point « si votre maison sent la pauvreté , et qu'on n'y « trouve pas bon traitement et bon régal. Lorsque « le jour paraît , gardez-vous de vous mettre tout « seul à manger; rien de plus impoli. Faites pla- « cer vos hôtes auprès de vous dans un lieu pro- « pre 9 faites-leur les honneurs de votre table , «tant par vous-même que par vo$ gens, et
« qu'ils ayent boa feu. Recommandez bien a tos' « domestiques de ne pas renir interrompre le re-* « pa5 en vous parlant à Toreille ; gàrdez-vous aussi « de leur parler bas , cela aurait un afr de pautf vretë et de mesquinerie. Mais avant de vous « mettre à table , donnez tous vos ordres jus* « qu'au lendemain , soit pour le vin , soit pour K les lumières.
« A Dieu ne plaise que vous soyez le premier a à quitter la compagnie ; soyez plutôt le dernier « à vous retirer. Votre maison doit être celle de « tout le monde , et vous devez faire bonne face à « quiconque se présente. Jouez le plus gros jeu , « il fait plus d'honneur. Il est vilain et honteux « de prendre les dés et de les laisser ; je vous y « exhorte donc. Mettez votre argent à tenir le cor- « net à tout venant. Quoique vous perdiez , n'eu « témoignez pas de mauvaise humeur; ne chan- « gez point de place , autrement on se moquera « de vous ; ne tordez point vos mains comme un c< furieux ; euGn ne donnez aucun signe que vous « êtes fâché de perdre , sinon renoncez à la ga- « lanterle. »
Quant à la partie des usages qui ont rapport à l'habillement , elle se trouve décrite dans le morceau suivant du même troubadour :
« Soyez vêtu proprement et galamment , soit « que vous ayez des habits riches ou non; que « voire chemise soit fine et blanche ; que vos sou-
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-« liers , T08 bas , vos chausses , vos manches , « votre surcot soient si justes , que tous ceux qui « vous verront vous portent envie. Que votre « robe, si vous en faites faire une, soit plutôt « courte que. longue ; que votre habit ait de Tain^ « pleur par devant ; la poitrine sera mieux cou«- « verte et Ton n'y verra rien d^ihdëcent. Que vo- « ire manteau soit de la même ëtolFe que la robe, « et que la ceinture y soit assortie ainsi que Fa- « grade. Rien ne fait plus valoir un homme que « de beaux cheveux ; lavez souvent les vôtres et « ne les portez point trop longs ; il sied mieux « de les avoir un peu ëcourtës. Les moustaches « et la barbe trop longue;i vont mal aussi ; il vau- « drait mieux quelles fussent coupées de trop « prè^ , mais point d'excès de façon ni d* autre : « &ites-y attention^ ^
I • Cef leçoDi rtTieiment à e€l1e« «jae cbmiaît mi Mire troobad«Nir , qaî. disait : « Aycx tooioari des cLaosaes et des nouliers « propres aussi bien que Vépée , la ceinture, les gants, le oha- « pcao et la cbe?elare, car ce sont choses qui plai»«ut beao- > coup; mais qo'il n'y ait cependant rien de trop rechercha. « Qqe TOf babils soient bien faits , qu'ils ne soient ni déchiras « oi sales, tenez-les de façon qu'ils paraissent toujours comme « neufs. Ayez une contenance assures , un maintien honnête et ne « parlez point trop. M'oubliez pas surtout que la râleur et Tes- « prit sont les deux premières rertus qu'il faut avoir. Je vous « recommande anssi l'enjouement et la gMitë. Vous trouverez en- « core de la joia , des plaisirs et des biens quand ?ons saurez n toirs ftroir «l voa tslens «nz diytrt goûts tt ans diyer^
Ces usages sont attestés par les chartes et par le t^inoigaage de Yillaia , qui les rapporte en parlant du luxe et de la galanterie que les Provençaux introduisirent à Naples. Cette accusation n^est pas sans fondement ; mais il s*en faut bien que la conquête de ce royaume ait été aussi fatale aux Italiens qu'elle le fut aux Provençaux. En lisant les détails où nous allons entrer , on verra que c^est un grand malheur pour un peuple que de faire des conquêtes quand il n'est pas en état de les conserver.
Charles s'était attaché à (aire revivre le plan des Bérengers; désirant tout ramener à Tunité administrative , il avait cherché à dépouiller les barons et les villes de leurs justices souveraines, li'influence du pouvoir se fit sentir : au dire d'un troubadour, les praticiens et les légistes fesant plier le droit aux caprices suprêmes du comte » lui adjugeaient tons les domaines. Arles , ville républicaine et fière de ses prérogatives , s'était courroucée; l'ancienne constitution de la cité avait été révisée , et la peine de mort prononcée con-tre quiconque oserait proposer l'aliénation de la
n ses incHnatioos des gens (^ue voas frëqmiaterez. Dés qa'on nt. « peut les changer, il f<iut s'y conformer. Vous devex donci « avant tontes choses , connaître les mœurs » les goûts et les h^' f[ cliuations des personnes avec qai tous devez TÎTre. »
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▼ille. ÀTignoa et Marseille redoutant de Toir leurs crënaux humilies par les armoiries comta* les , acceptèrent la ligue qu* Arles , toute émue , leur avait proposée j ligue offensive et deTen* sive qui fut signée pour cinquante ans. Ainsi se révéla cette indépendance des communes qui a cauvé la France et brisé à jamais les mailles si bien tressées du réseau féodal. Charles ne lisant rien dans ces orages républicains qui grondaient sur ces villes si fières , s'était rendu à la croisade avec ses trois frères.
La lutte • cette lutte ardente qui exaltait les cerveaux des marchands et des bourgeois , ne cessa pas pourtant pendant son absence. Les réformateurs d'Arles, vainement comprimés par Tarcfaevéque , s'exhalaient en imprécations contre le clergé» qui s'abritait sous Tégide du comte; un décret fut lancé contre l'archevêque : les sujets arlésiens reçurent défense de lui parler, d'entrer dans son hôtel , de rien lui vendre ou prêter Sans le consentement du podestat et des conseillers de semaine ; de plus, on le força de quitter la ville; toute prérogative fut ôtée aux clercs. Le pontife, irrité de ces audacieux eroplè*temens d'une bourgeoisie républicaine , fulmina contre Arles une sentence d'excommunication et d'interdit. La commune s'en émut guères, et s'allia avec son suzerain l'empweur Frédéric II , que l'excommunication frappait une secotide fois.
248 HISTOIEE
Les rl-ves de la Gaule méridionale avaient refw le comte de Provence et son frère le comte de Poitiers ; ces deux seigneurs songèrent à éteindre ce (eu de sédition qui était si bien allumé dans Arles et dans Avignon. Les circonstances étaient favorables aux deux puissans comtes : la couronne de Toulouse , vers laquelle ils auraient songé , dans une si pitoyable détresse , à tourner leurs regards supplians , avait passé sur la tète du frère de Charles , le comte de Poitiers , héritier des états de son beau-père Raymond VII, mort le 27 septembre 1249^ Le faible successeur de Frédéric II , le jeune Conrad , chancelant sur son trône , ne pouvait , dans sa position incertaine , les secourir. Les barons de Provence s'alarmaient dans leurs tourelles, et Marseille avait grand peine à calmer leurs craintes par des envois dThommes et d'argent; Arles et Avignos, ainsi découragées , avaient donc signé leur ca—. pitulation , Arles le 29 avril , et Avignon le 7 mai i25i.
Le consulat , la judicature consulaire périrent dans ces honteuses soumissions ; un viguier et deux juges annuellement nommés par le seigneur, remplacèrent ces institutions primitives parées d*un souvenir de résistance et de révolutions populaires. Un conseil pris moitié chez les nobles, moitié chez les bourgeois, fut chargé d'éclairer les décisions de ces magistrats ; les citoyens fu-
rent dëlivrës d'impdls , mais astreints à une cheyauchée annuelle de quarante jours , dans un rayon de vingt lieues des remparts sur le territoire de l'empire. Si Arles , si Avignon subissaient ainsi la loi du vainqueur, Marseille était encore , dans sa partie inférieure , en pleine révolte ; cette ville était plus favorisée par &e$ anciennes institutions que celles d'Arles et d^Avignon y où la puissance du clergé ne connaissait presque aucune limite : à Marseille , Tévéque était non le chef de la république, mais le seigneur d'une ville adjacente ; son pouvoir, contenu dans des remparts , expirait sur le seuil de la ville vice^comtale où la liberté tenait sa cour plénière ; aussi dans sa capitulation , cette antique liberté ne reçut-elle que de légers dommages.
Tels furent les résultats de ces mouvemens de guerre décrits plus hauts , et qui eurent cepeiidant pour effet certain de révéler à côté de la puissance féodale cette autre puissance méprisée à laquelle l'avenir devait appartenir un jour.
Charles , qui avait fait un voyage en Flandre, s'était encore brouillé , à son retour , avec la commune de Marseille ; celte ville eut encore le dessous et ne retint que quelques prérogatives municipales ; un viguier élu par le comte et un conseil choisi parle viguier, l'administrèrent. Le nom. du comte parut en tête de toutes les proclamations , le lieu le plus honorable des vais-r
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seaux fut celui où Teuseigotr comUle put se dé-» ployer noblemeot ; celle de Marseille fut reléguée à Tendroit le moins honorable. Chaque jour si-* gnalait un accroissement rapide de la puissance du comte ; autour de cette puissance s^amoncclatent les ruines des pouvoirs des seigneurs et des communes ; l'ëvéque d'Avignon se dépouilla de la qualité de chef de la ville. L'évéque de Mar- Mille échangea sa ville supérieure pour quatorze châteaux que le comte lui donna , et le seigneur d'Orange ^ de la maison des Baux , déposa dans les mains de Charles son titre vain de roi d*Âr~ les et de Vienne. Partout sVtendait le cercle de la domination de Pheureux comte : Apt lui aban-i donna sa juridiction consulaire ^ Hjères ses châteaux et ses îles , les dauphins de Viennois plièn rent le genou de Thommage devant lui ; des communes italiennes vinrent grossir son abondant trésor de ville : Albe , Savillan , Fossau , Mondevis » Cherasch , Mons , Cental , Busqué, Roque- Sparvière, en Piémont; Alexandrie, Parme, Plaisance, en Lombardie , implorèrent sa rayonnante protection. L'abbé du monastère de Tile Barbe mit dans sa mouvance le territoire libre de Cornillon , vallée des confins septentrionaux du Venaissin.
Tant de cessions volontaires ou forcées , taol de villes soumises accrurent l'ambition de Charles ; dans sa tète fern^entait ua vaste projet. Au
DE PROYEIICE. aSl
onzième siècle , de «impies cheyaliers normands trouvèrent un royaume au bout de leur ëpée ; au commencement du douzième , les établisse* mens des princes normands se réunirent sur la tête de. Rçger , roi des Deux-Siciles ; les cinq enfans de Roger moorurent sans postérité , tous ses droits furent transportés à sa sœur Constance , épouse de l'empereur Henri YI. A la mort de cet empereur , exécré pendant sa vie , les Siciliens s*insurgèrent , et Philippe , son frère et son successeur , panrint à obtenir la paix d'Innocent m j qui avait d*abord soutenu contre lui Othon t son rival. Frédéric II , fils de Henri YI, trouva méiÀe un protecteur dans Innocent III , qui s'était réconcilié avec la maison de Souabe. Conrad X , fils et successeur de Frédéric II , ne régna que quatre ans ; son fils Conradin lutta avec défaveur contre des empereurs étrangers qui ceignirent la couronne sous les auspices du pape. Mainfroi , bâtard de Frédéric II » se fit alors pro-^ clamer roi des Deux-Siciles ; ce Mainfroi » qui d^abord avait cherché Tappui du pape » quand il se sentit soutenu par les Gibelins d'Italie, étemels ennemis de la puissance sacerdotale , par la noblesse et le peuple de Rome , ôta le masque et se déclara l'ennemi à outrance de la cour romaine, Les censures de cette cour n'intimidaient guère Mainfroi ; aussi le pape les voyant se perdre dans Tair sans pouvoir laire sourciller ce roi insolent ,
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rësolat de proclamer une croisade et de montrer , du haut de sa chaire pontificale . la Sicile pour prix du vainqueur. A ce sujet , Innocent lY et Alexandre IV, son successeur, lièrent diverses négociations avec les cours d'Angleterre et de France ; il fut d*abord question d^offrir cette couronne sicilienne au duc de Comouailles, frère du roi dAngleterre , puis à un des fils de saint Louis ; enfin à Charles , comte d*Ânjou et de Provence , son frère. Urbain IV , successeur d'Alexandre , opta pour Charles , et saint Louis Tapprouva. Enfin Paffaire fut conclue par Clément lY , successeur d*Urbain.y qui couronna Charles roi d^s Deux-Siciles.
Charles résolut de l'affermir sur sa tête cette couronne qu'un pape lui octroyait^ le i5 mai il vint à Marseille avec mille hommes de cavalerie et une brillante noblesse provençale. Devant lui s'ouvrait le vaste champ de l'ambition ; il s'y élança plein d'une ardeur française. S'étant em^ barque dans le port de cette dernière ville , il fit d'abord voile vers Rome, où on lui fit une ré^^ ception magnifique.
Ce prince ne négligea rien pour assurer le succès de son expédition ; il contracta des alliances avec le duc de Bourgogne , avec le comte de Savoie , le marquis de Montferrat et la commune de Milan. L'armée française , qu'il attendait , arriva; une cérémonie brillante eut lieu alors ;
DE PBOVENCE. s53
d'après les ordres du pape , cinq cardinaux sacrèrent le comte de Provence et Béatrix , son épouse , roi et reine des Deux-Siciles.
Mainfroi , soit dans Tintention de gagner du ïems , soit dans des vues de sincérité , sembla avoir choisi une voie de réconciliation , car il envoya des ambassadeurs pour proposer un amendement au comte. La réponse de Charles fut fière et décourageante ; il dit qu'aucune trêve ne pouvait exister entre lui et le sultan de Lucère « et que sous peu de jours le véritable roi enverrait Mainfiroi en enfer, ou que Mainfroi le mettrait en paradis/
Mainfroi , au reste , comptait beaucoup sur le Sarrasin , avec lequel il entretenait des intelligences ; ce surnom de Sultan de Lucère lui venait de ce que ses ancêtres avaient donné à ce peuple , alors si redoutable , la ville de Lucère , dans la Gapitanate, jugeant avec raison que leur meilleur appui contre les prétentions exhorbi* tantes de la cour de Rome était dans une nation infidèle , ennemie de la croix La guerre se prépara donc de toutes parts. Charles déploya une infatigable activité ; un point important , le pont de Céperano , sur le Gariglian , qui séparait le royaume de Naples des états pontificaux , fut bientôt au pouvoir du comte français ; la Roched'Arci et San-Gemano lui ouvrent leurs portes. Mainfroi se retrancha dans les plaines de Capoue , protégé et couvert par le fleuve de Yol*-
254 HISTOIES
turra ; àé là il fil retentir au loin son cri de détresse : il pressait Fenvoi âes troupes promises de rAlleroagne , de la Grèce et de la Turquie ; êts ëmissaires allaient porter ses doléances chet tous ses allies ; ce prince napolitain cherchait k ëtançonoer son beau trône d^Italie avec la croix et le croissant. Tandis que satisfait de ses retranéhemens de Capoue , il attendait les auxiliaires promis pour tenter les chances d^une bataille » Charles passe le Yolturra près de sa source , et déploie son armée inattendue devant Capoue tremblante. Mainfroi , TépouTante au front , se retire devant la brusque apparition des Français , et marche jusqu'à Bënevent , où Charles le suit avec son armée firanco-provençale.
Là il fallut se battre ;v le comte fit de son armée trois corps : le comte de Montfort commandait son aile droite ; formée de Romains et de Provençaux ; les connétables de France et de Flandre conduisaient laile gauche, composée de Picards et de Bourguignons , et le centre , où étaient les Augevins , les Manceaux et quelques autres , avaient le comte à sa tête. Guido- Guerra tenait en réserve quatœ cents cavaliers italiens.
Mainfroi fit de son côté ses dispositions militaires ; il se proposa de lancer sur Paile droite de Tennemi le comte d*£gmont ^ avec &es Toscans , ses Lombards et ses Allemands , de faire attaquer
DE PROTEIV^E. 255
le comte par un corps d'Alletnands , et laile gauthe par des Apuliens et ses chers Sarrasins , dont il prit lui-mâme le commandement. Les Sarrasins , marchant sous la bannière d^un prince chrétien , enflammèrent le courroux du pape ; aussi appela-t-il croisade la guerre de Charles d'An« jeu , et Tëréque d' Ancdne , avant la bataille , après avoir donné Tabsolntion aux soldats do comte f leur recommanda de frapper bien fort. Il y eut des harangues de part et d^autre; Charles de'jà maître d'une partie de ce royaume échu à sa bonne fortune et h sa vaillante épée , bondissait d*aise sur son cheval , aii milieu de cet horiion italien qui se teignait déjà des reflets de la victoire. A midi Faction s'engagea ; la mêlée fut effroyable : les ailes heurtèrent vigoureusement les ailes ; les bataillons , les bataillons ; les hommes , les hommes ; le combat devint un duel immense où chaque combattant avait en tète un combattant. Après un épouvantable carnage , les troupes de Mainfroi plièrent , en trébuchant sur des monceaux de cadavres ; alors Pinfortuné roi de Sicile , désespérant de sa couronne » s*élança au milieu de la mêlée , et y trouva la mort.
Cette bataille de Bénevent eut les suites qu'on pouvait en espérer , toutes les Deux-Siciles re* connurent Charles pour leur maître , à l'exception des Sarrasins. Florence , Pise et la Marché d'Aucune traitèrent avec le nouveau roi ; les com-
munes lombardes reconnurent son influence po^ litique y et Milan accepta de sa main un podestat , Barrai de Baux. Le pape et le comte triom-phèrent au-delà de leurs espérances. Charles aurait dû , profitant de tant de succès , chercher à s'attacher les peuples conquis , et las de tant de dëchiremens ; loin de là, ce prince, sans vues politiques 4 au sang chaud , dans Fardeur chevaleresque de ses esprits , ne comprenait que Véclair de Vépée et le bruit du clairon ^ la selle de son cheval ëtait son trône ; avec sa cour guerrière il ne songeait qu'à banqueter ou qu'à se battre ; aussi, pour satisfaire les désirs immodérés de ses seigneurs , leur jeta-t-il en proie les fiefs de la noblesse sicilienne ; de plus , il y eut une augmentation d'impdts excessive : on étendit les droits de domaine , le pajs fut pressuré à plaisir. Les Gibelins, faction puissante, ennemie des Français, recueillant les murmures grossissans du peuple foulé, surprenant partout les malédictions qui s'élevaient de cette terre luttant contre la domination étrangère , arrêtèrent l'attention de l'Italie et des Deux-Siciles sur le jeune Gonradin^ fils de Conrad lY, qui vivait auprès de son oncle maternel Othon , duc de Bavière. Des ouvertures furent faites en sa faveur , sans aucun mystère , dans la Marche d'Ancône tt dans les communes de Pise , de Sienne , de Vérone , de Pavie et de Rome. Devant cette insurrection qui
s^avançait menaçante « le pape , le roi-comte et le parti guelfe concertèrent leurs mesures de résistance. Les Guelfes de Florence furent assez puissans pour faire nommer Charles podestat de Florence pour dix ans ; ceux de Lucques et de Pistoie lui livrèrent leurs villes y et le souverain pontife lui conféra la dignité de paciaire , sorte de vicairerie impériale dont il croyait pouvoir disposer pendant la vacance de Tempire.
Alors eut lieu un soulèvement général ; Conradin tombe à Vérone par la route de Trente « suivi de dix mille cavaliers et d'une nombreuse infanterie. Le bruit de son apparition soudaine se propage ; la Toscane s^arme contre Charles en faveur de son rival ; le comte accourt dans ce dernier pays pour étouffer une révolte qui s'étendait de proche en proche. Pendant ce temslà , les Sarrasins , retranchés à Lucère , secondant ce mouvement occasionné par les fautes politiques de Charles , déployèrent le croissant et parurent en campagne. A leur exemple , toutes les places fortes de la terre de Labour, de l'Abruzze et de la Calabre s'insurgent contre le prince français. Henri de Castille y jusqu'alors partisan de Charles , conspire aussi de son côté dans Rome , pour la maison de Souabe ; et Conrad , prince d'Antioche , (ils d'un bâtard de Temperenr Frédéric 11 , unit sa flotille à celle du roi de Turin , et débarque en Sicile , où le joug des T. m. 17.
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Français commençait à peser. Cooradin pousse sa marche victorieuse jusqu'à Rome ; son armée épouvante la ville et le pape ; là il prend sa couronne sur le tombeau des apôtres , et se fait sacrer roi aux acclamations de sts soldats enivrés ; puis , sans se donner le moindre repos , il vient à la rencontre de l*armée provençale » campée près du lac Gelano.
Deux intérêts majeurs qui tourmentaient FEurepe , étaient en présence : la puissance des Césars , représentée par Gonradin , de la maison de Souabe , luttait contre la puissance romaine , représentée par Charles, roi des Deux-Siciles ; l'empire et le sacerdoce , la Germanie et la France continuaient cette vieille querelle qui tit couler tant de sang. Aussi , autour de Gonradin semblaient y sous les drapeaux des Sarrasins , errer d'avance les ombres de ces réformateurs qui ont fini par brouiller tout-è-fait le Nord protestant avec le Midi catholique. Sans le savoir , peutêtre y le jeune prince de la maison de Souabe , préparait un affranchissement intellectuel dont la liberté et le droit d'examen ont recueilli les fruits. Mais ce jour-là encore la victoire resta aux idées catholiques ; elles triomphèrent par les armes de Chartes, qui , comme à Bénevent, écrasa les troupes de Gonradin et les força de fuir devant ses pavillons.
Charles fut cruel après cette victoire ; l'infor-
luné Conradîn trahi par un dianiant de prix dont il voulait payer l'hospitalité , dans une petite ville » fut conduit à Naples , jugé à mort et exëeuté sur la place de la ville* Les exécutions sanglantes se succëdèrent, Frédéric d'Antioche, cousin de Gonradin , mourut avec lui ; on coupa les têtes de douze principaux seigneurs ; on laissa périr , faute d'alimens , dans les prisons , la veuve et les fils de Mainfroi ; ce fut une succession de tragédies horribles. Une sentence de mort fut lancée contre Conrad , prince d'Antioche. Clément lY re* cueillait , avec ivresse ^ les fruits d^une victoire gagnée au profit de sa suprématie ; il avait écrit à Charles : La mori-de Conradin est le salut de Char^ les ; la pie de Conradin est la perle de Charles ; et Charles avait traduit ces lignes sentencieuses par une exécution en place publique. La maison de Souabe avait donc disparu devant [la tiare toute puissante.
Enivré par la fortune , incapable de plier Tardeur de ses esprits aux soins pacifiques de l'administration de ses belles conquêtes d^Italie , Charles , à peine affermi par ses deux victoires de Bénevent et de Ceiano , sur son trône « voulut ouvrir à son ambition une carrière plus périlleuse encore. Il ne pardonnait pas au roi de Tunis l'insolence que ce prince africain avait eue de paraître dans sa Sicile ; il décida de diriger contre lui la croisade proclamée dans ce temps.
26o UISTOIIE
Saint Louis périt sur le sol tunisien , et ie'^roi de ce pays paya un tribut double. L'ambition du comte allait toujours s* élargissant ; il n*aspirait ji rien moins qu'à monter sur le trône des Ce'sars de Byzance : les états d'Albanie ( ancienne Epire) lui avaient donné ce royaume éclos des luttes des Grecs et des Latins. De ce royaume d*Épire , le moderne Pyrrhus voulait s'élancer à Constant!* nople et prendre la couronne impériale dans Tégtise de Sainte-Sophie. Baudoin II , que les habitans de la ville grecque avaient chassé , céda ses droits à Charles. Celui<-ci se promit bien de les faire valoir au premier jour sur les rives du Bosphore. Mais avaiit de marcher à cette colossale conquête » il songea à abattre cette république de Gênes qui Timportunait , trop voisine de son comté de Provence et de sa podestatie de Florence. Il fit attaquer de deux côtés la Ligurie ; Tannée provençale y parut du côté de Yintimîlle ^ et l'armée napolitaine par Alexandrie ; mais cette guerre n'eut aucun résultat , et Gênes ne perdit pas un pouce de terrain.
Des trois papes qui succédèrent à Grégoire Xf le premier, Innocent Y, régna cinq mois ; le second « Adrien V, trente-huit jours, et le troisième , Jean XXI , huit mois et quatre jours. Après la mort de Jean XXI, le roi deSicile , en qualité de sénateur de Rome , dont il avait obtenu la dignité , se mil çpi téce de faire élire un pape
DE PftOV£NGE. s6l
français ; mais celte tentative que la politique conseillait y échoua , et les cardinaux nommèrent un Romain , Nicolas III. L'empire d'Orient exaltait toujours les espérances du roi-comte. X*faëritière du royaume de Jérusalem lui cëda cette royauté purement nominale , moyennant une pension via-, gère de quatre mille livres tournois. Tout était prdt pour tenter la conquête du domaine des anciens Césars : les vassaux de Provence avaient reçu Tordre de se mettre en route. La puissance du roi des Deux-Siciles , parvenue à une hauteur inespérée , effraya celle de Rome ; une intrigue forte et habilement conçue , fut ourdie contre lui par le pape , dont il intimidait la jalouse suprématie ; de plus , Nicolas III haïssait vivement Charles depuis le jour oii ce prince lui refusa sa petite-fille pour son neveu. Un prétexte semblable ne saurait sérieusement être allégué quand il s'agit d'expliquer ces ressorts secrets que la puissance papale fesait mouvoir pour maintenir intacte et grande son autorité, chancelante et dépendante de celle des autres* La papauté avait un but , vers lequel elle marchait de toute la force de son ambition , c'était un but de domination universelle : tenir lés rois en tutelle , pour ainsi dire , élever la tiare au-dessus de leur couronne, maintenir entre eux un équilibre sagement cornbiné, activer ou calmer leurs ressentimens au gré de la volonté pontificale , continuer avec des.
'Ari UI&TOIRK
firmes spirituelles cette suprëmatîc que l'antique Rome dut à ses conquêtes et au courage de ses enfans ^ telle ëtait l'inYariable marche que les papes suivaient dans leur adroite et toute puissante politique. Il s^agissait , cette fois , de sauver Tîndëpendance du siëge apostolique , menacée par l'ambition croissante de Charles. Aussi Nicolas III opposa-t-il au roi des Deux-Siciles l'empereur Adolphe de Hubsbourg , éhi en 1268.
D'autres ennemis lui furent suscités. Marguerite , veuve de saint Louis , et sa sœur Eléonore , reine d'Angleterre , l'une et l'autre filles du dernier Bérenger , obtinrent du pape l'investiture du comté de Provence , sous )e prétexte que leur dot ne leur avait pas été payée. Ainsi menacé par> l'empereur de Germanie dans ses possessions italiennes , par deux reines dans celles de Provence, le comte , qui s'apprêtait à fondre sur Gonstantinople , fut forcé , vaincu par la cautuleuse conduite de Rome , de faire sa paix avec le pape , auquel il abandonna le sénatoriat de Rome et la vicairie de Toscane » et de faire hommage à l'empereur du comté uni de Provence et de Forcalquier.
Un drame épouvantable se préparait en Sicile. Les Français avaient dans cette île un ennemi qui rêvait leur ruine et leur mort , avec toute Tardente ténacité de son implacable caractère , c'était Jean de Procida , gentilhomme qui médita
un projet terrible ; personne ne tut d^a^bord admis à partager un secret quMl tint long-temp$ cache dans la profondeur de son ame. Quand il vit la Sicile toute frémissante , avec le silence du désespoir , sous le joug exëcrë de Charles , Procida partit pour Gonstantinople , où Michel Palëologue occupait le trône de Baudoin II , que ses armes avaient dépouille de la pourpre impé^ riale. Procida lui fit part des intentions conque* rantes de Charles, de son dessein de lui arracher le sceptre , et des haines sourdes qui grondaient eti Sicile ; il ajouta qu'avec un peu d^aide Tile entière se lèverait contre les tyrans du nord- L'empereur lui donna de l'argent et fit des vœux pour lui. Procida , de retour dans l'ile , s'ouvre à des barons , qui s'enflammant aux paroles du conjuré , lui remettent des. lettres poqr le roi Pierre d'Arragon.
Un jour un chevalier se présente à ce Pierre , roi d'Arragon , de la dynastie des Bérengers , qui avait épousé Constance , fille de Mainfroi , et lui remit un gant ; c'était le gant q^e Conradin , roi de Naples , avait jeté de Péchafaud comme un signe de vengeance e| un gage de bataille. Pierre Taccepte soqsL 'ce double titre. Procida, avant d'aller sommer Pierre de revendiquer de$ droits sur la Sicile , vit le pape Nicolais III , dont il obtint des lettres pour le roi d'Arragon ; celui-ci approuva les plans de Procida. Nicolas
mourul quand toutes ces intrigues s^ourdissaient contre Charles. Celui-ci , cette fois , parvint à faire élire un pape d'origine française , Martin lY, et par sa faveur , il rentra dans sa chère sénatorerie de Rome. Cette fois le pape et le roi étaient unis par une amitié étroite et par une véritable communauté de vues ; aussi le roi d'Arragon sentit son ardeur se ralentir. Mais elle se ralluma à la vive éloquence de Procida , et sous prétexte de s*armer contre les Maures , il proposa une expé^ dition considérable. Procida l'ayant quitté « ac-» courut en Sicile , pour organiser la vaste insurrection. Son histoire est écrite en lettres de sang ; il fut décidé que tous les Français seraient massacrés le même jour. Aux fêtes de Pâques , tandis que les cloches sonnaient les vêpres , le massacre commença à Palerme ; un Français , qui dit" on, voulait faire violence à une jeune personne , devint la première victime : pendant trois jours on tua leâ Français dans toute File ; plus de huit mille Provençaux ou Français périrent , sans compter les enfans » qui furent assassi-* nés dans les bras de leurs mères siciliennes. Les bourreaux ne respectèrent qu'un seul Provençal , Guillaume de Porcellet , gouverneur de Galafatini y dont l'honorable vie désarma la rage populaire.
Au bruit de tant d'outrages , Charles jure une vengeance prompte et terrible. Les Siciliens ^tt
tendaient l'arrivëè du roi d'Arragon ; mais comme il tardait , ils oflfrirent au prince français de se remettre sous son autorité , s'il accordait Tabsolution des derniers excès. Toutes ces conditions furent rejetëes avec hauteur y et la guerre commença. Le roi d'Arragon parut enfin devant les côtes de la Sicile ; l^le le reçut avec ivresse. Ce {Mrince avait avec- lui deux nobles ministres , Roger de Lauria y pour la guerre maritime y et Jean Procida, Taoteur de la conspiration, pour le conseil. Cependant Charles se disposait à chasser cette rëvolte par des forces imposantes , devant lesquelles tomba la confiance téméraire des Siciliens ; ils pensaient que les moyens ordinaires n'arrêteraient pas le coup décisif que Charles s'apprêtait à porter. Les conseils de Sicile connaissaient parfaitement ce roi de Naples y prince chevaleresque ; aussi lui adressèrent-ils y au nom du roi d'Arragon , une proposition de duel. Le car-* tel fut reçu avec joie par Charles , qui se hâta de se rendre à Bordeaux y lieu convenu pour le combat. Le roi d'Arragon , qui savait mieux employer son tems et qui n'était pas d'humeur de courir les chances d'un combat singulier , ne se trouva pas au rendez-vous. L'absence du roi fut fatale à ^s troupes y dont le courage et Tardeur mollirent ; les Siciliens reprirent confiance. Martin IV, toujours dévoué à Charles , lança une excommunication contre |e roi d'Arragon , doqna
2t66 HISTOIRE
^ soD royaume à' Charles de Valois , second fils du roi de France Philîppe-le-Hard! , el proclama une croisade contre lui.
Le roi de N'aples quitta Bordeaux et retourna dans son royaume. A peine y est-il arrive , qu^il apprend que Tamiral de Sicile Sivait tait prisonnier son fils et successeur , Charles , prince de Salerne , et qu'ensuite il ëtait parvenu à faire ré^ ▼olter Naples contre lui. Mais toutes les voix qui mugissaient dans cette ville , se turent tout-àcoup devant le roi. Charles était exaspère ; il se montra cruel : cent cinquante citoyens payèrent de leur t^te leur révolte , et la ville , épargnée par le volcan , son redoutable voisin , allait , sur Tordre du prince , disparaître et s'abîmer dans une ruine générale , quand les prières du légat , en appaisant Charles, conservèrent à l'Italie la plus belle de ses cités. Les chagrins qui accablaient le roi , le tuèrent à Foggia , dans la Fouille. Avant sa mort , il prononça ces paroles : « Sire Dieu , a je crois que tu es mon sauveur , et comme je « fis la proie du royaume de Sicile plus pour ser- <c vir sainte église que pour mon profit ou autre « convoitise , pardonne*moi mes péchés. ^ Il mourut âgé de 66 ans , et en avait régné dix-neuf. Il laissa , de Béatrix de Provence , sa première femme , morte en 1266 , quatre fils et trois filles , et n'eut aucune postérité de Marguerite de Bourgogne , sa seconde femme. Son corps fut porté dans la cathédrale de Naples.
Charleft-le- Boiteux restait toujours prisonnier en Sicile après la mort de son père. Alors Martin lY, en qualité de seigneur suzerain du royaume , enToyaà Naples un de ses cardinaux , et Philippe-le-Hardi , roi de France j y dépécha Robert , comte d^ Artois , avec un corps considérable de troupes. Mais la fortune trahit les armes françaises ; le comte d'Artois sembla n'être venu en ItaKe que pour assister à la honteuse évacuation des places que les Provençaux 7 tenaient encore. Honorius IV succéda à Martin lY , Philippe-le-Bel , à son père Philippe-le-Hardi , et Pierre III d'Arragon laissa à sa mort le trône espagnol à son fils Jacques. Le pape, bien qu'il* ne fût pas d'origine française , était encore en faveur du roi prisonnier. Le fils de Charles-le- Boiteux , les seigneurs et les villes de Provence attristés par cette royale captivité, fesaient des vœux ardens pour une délivrance qu'ils cherchaient à hâter. Trois des princes provençaux , Ro|>ert , Louis et Raymond-Bérenger adressèrent des lettres touchantes à Edouard, roi d'Angle* terre , pour Témouvoir en faveur de son parent et de son ami tenu en captivité ; et les états-généraux du comté uni de Provence et de For- * calquier , assemblés dans la ville de Sisteron , députèrent , pour le même plqet , vers le prince anglais , Isnard d'Agoult et Faucher de Sabrai^- Forcalquier.
268 uisTOiaE
Toutes les difficultés que le roi anglais devait rencontrer dans cette négociation , ne le détournèrent pas de Tentreprendre , bien qu'il eût à obtenir de la maison d*Arragon la renonciation de ses droits à la Sicile et la délivrance du comte « et de la maison de France son abandon des pré* tentions qu^elle tenait sur TÂrragon , d'une bulle de Martin lY. Oléron , dans le Béarn , vit ^ le I*' mai 1287 , le roi d'Arragon et le roi anj^ais s^aboucher pour cette importante et épineuse affaire. Après bien des pourparlers, on arrêta lès articles suivans d'une paix conditionnelle : Charles -le-Boiteux promettait d^obtenir du pape , du roi de France et de Charles de Valois , roi nommé d'Arragon , une trêve de trois ans , et au bout de trois ans , une paix solide. Il s^engageait , avant de quitter sa prison , à remettre en otages ses trois fils puinés et les fils aînés , au dire des uns au nombre de treize , et , au dire des autres , au nombre de soixante des principaux seigneurs ou bourgeois de son comté. Dans les dix mois de sa délivrance , son fils aîné Charles Martel irait prendre la place de son quatrième fils auprès du roi Alfonse. Il cédait au roi d^Arragon trente mille marcs d'argent , et promettait vingt mille autres marcs , cautionnés par le roi d'Angleterre. Dans le cas où la paix ne se ferait point , le roi de Sicile jurait de se remettre en prison , consentant f pour être puni de la violation de sa parole »
DE PROYEUCE. 269
à Toir passer la Provence sous Tautorilë du roi d'Arragon ; à raisoa de quoi les seigneurs et les villes du pays engageaient conditionnellement leur hommage, et étaient conditionnellement aussi déliés de leur serment. Cette clause prouvait que la maison d^Ârragon ne pouvant renoncer à Tidée de posséder encore le beau comté de Provence , flattait par un dernier espoir son désir depuis long-temps trompé.
Mais toutes ces conditions furent rejetces avec mépris par Nicolas IV, successeur d'Honorius lY, et les conférences rompues.
Pourtant Tannée suivante les bases de ce pro* jet de conciliation , les seules possibles , furent reprises à Champfranc , près les Pyrénées ; enfin les propositions faites de part et d^autres finirent par être adoptées , malgré Popposition pontificale, et Charles«-le-Boiteux sortit de sa prison d*Arragon , où on l'avait transporté pour le soustraire à une exécution populaire méditée SHr sa personne .
Le premier usage que Charles-le-Boîteux fit de sa liberté , fut d'aller voir , h Paris , le roi Philippe-le-Bel et le comte Charles de Valois , afin d'obtenir d'eux une renonciation à leurs prétendus droits sur rArragon. Les princes français furent inébranlables et les sollicitations du comte inutiles. Ce pauvre prince , ainsi repoussé par là cour de France ^ se rendit en Italie , auprès du
pape Nicolas lY, dont il ne put aussi yaincre Pinflexible obstination. Le pape, en vertu de son droit divin 9 allait plus loin : il proposait à Charles de casser son traite avec le roi d^Arragon, de le dëlier du serinent qu'il avait fait d*aller repreo— dre ses fers en cas de non-inexëcution des clauses du pacte de Champfranc , et de poser sur sa tète la couronne de Sicile. Charles accepta le couronnement y mais il refusa noblement la faculté de conserver sa liberté sans Texëcution des' conditions du traite. Rebuté de toutes parts , il fit prévenir le roi d'Arragon , et se rendit sans armes sur les frontières de la Gaule et des Espagnes ; mais comme personne ne vint pour le recevoir prisonnier , il se crut délié de tout engagement , et quitta la place.
Ladislas , roi de Hongrie ,- mourut sur ces entrefaites ; Charles- le-Boiteux , qui en avait épousé la sœur, songea à régler la succession de ce prince , mort sans enfans , et échue , par consé^ quent , au roi des Deux-Siciles. La distance qui sépare les deux pays , la Sicile et la Hongrie , ne permettait pas de réunir les deux couronnes sur la même tête ; aussi après avoir reçu Charles Martel , son fils aîné , chevalier, dans une nombreuse et brillante . assemblée de prélats et de barons napolitains , il le fit couronner roi de Hongrie par le légat lui-même. Pourtant Charles tenait par honneur à faire exécuter les conditions du traité
de Champfiranc. En marianl sa fille Marguerite avec le comte de Valois , auquel elle apporta en dot les comtés de Maine et d'Anjou , il obtint de ce prince sa renonciation au vain titre de roi d'Arragon ; cette cession procura même au roicomte quelques avantages : jusqu'à cette époque , le roi de France , en qualité de comte de Toulouse , était seigneur de la moitié de la cité d*Avignon , il la céda à Charles. Des conférences se tinrent ensuite , d'abord dans la ville de Taras* con , puis dans celle de Brignolles. Là , il fut dé-« cidé qu^une paix solide unirait le roi de France , le comte de Valois , le roi des Deux-Siciles et le roi d'Arragon ; qu'Alfonse rendrait la liberté aux enfans et aux otages du roi-comte , et annu* lerait les cautionnemens donnés par le roi d^Angteterre , médiateur du traité de Champfranc ; et qu^enfin , touchant la Sicile , on intimerait à Jacques d^Arragon les ordres du pape , et que s*il refusait de les reconnaître , son frère, le roi d'Arragon ne lui enverrait aucun secours. Tous ces accords reçurent ^adhésion de Nicolas , et l'espoir définir la guerre semblait parfaitement fondé, quand arriva la mort d^Alfonse, qui ne laissa point d^enfans. Dans ce cas , comme le testament du père laissait l' Arragon à Jacques et la Sicile à Frédéric , un accomodement présentait donc en* core des obstacle à peu près insurmontables.
La politique du comte de Provence fut ^ ainsi
rascon, la ville dWrles, le bailliage de Nolre^ Dame-de-la-Mer, près d'Arles ; Tautre sénéchaus* sée, de résidence à Aix, comprit la viguerie d'Aîx, la ville de Marseille , les vigueries d'Hyènes , de Draguigaan et de Grasse , la ville de Nice et les bailliages de Toulon , de Saint-Maximin , deBrignôles , de Vintimille , de Pugel-le-Thëniers, de Castellaae et de Moustiers.
Charles le Boiteux mourut à Ta^e de 63 ans , «fit 1297. Il avait institue héritier de son royaume et de son comté son second (ils Robert , parce que la branche aînée de sa descendance occupait le trône de Hongrie. Le corps du roi^comte fut apporté à Aix et enseveli dans Téglise des Damesde-Nazareth » qu'il avait fondée. Un usage qui disparut en 1790 y appelait chaque année les consuls d'Aix^ procureurs de pays nouvellement élus, pour honorer les reliques du roi. A cette époque le temple fut démoli, le tombeau de Charles brise et sa cendre jetée 'au- vent. •
Après la mort de Charles le Boiteux , sa couronne des Deux-Siciles et son comté de Provence furent réclamés par Carobert , roi de Hongrie , fils et successeur de Charles-Martel , comme chef de la branche aînée des descendant du feu roi. Bans cette contestation , la Provence et le Piémont devaient être regardés comme un accessoire par rapport à Naples. Ainsi le pape, suzerain du royaume, devenait le juge du litige. Robert alla trouver
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Clément Y à Avigoon et le mit dans ses intérêts. Ce pape le couronna roi des Deux'-Siciles et reçut son hommaife. Ce prince se hâta de partir pour Naples.
Lltalie était toujours partagée entre le pape et l'empereur, les Guelphes et les Gibelins, sans pouvoir obtenir une existence vraiment nationale. Henri YII, avant simple comte de Luxembourf^ portait la couronne de roi Germain ; son élévation au trône impérial avait été amenée par Clément Y , après la mort d^Albert-le*Triomphant. Clé*ment Y ne favorisa sa fortune impériale que pour empêcher Philippe*le-Bel de réunir dans ses mains le sceptre franc et le sceptre allemand ; de plus , ce pape pressait cet empereur de venir en Italie^ pour y rétablir les droits du siège de Rome et de Tempire ; mais l'empereur , arrivé dans ce dernier pays f alarma subitement le pontife par les prétentions exhorbitantes qu'il afficha : on vit que son but était de créer un établissement héréditaire à son pro&t dans la Péninsule. Aussitôt le pape lui opposa le roi de Naples , chef naturel des Guelphes, qu'il nomma, gouverneur de Rome et vicaire-général de Toscane ; mais de puissans amîs, de|w^ssantes villes, soutenaient Tambition d'Hen*ri YII, qui se voyait favorisé par le comie de Sa^ voie , accueilli avec transport dans. Milan et dans pUisieurs communes lombardes. La force le rendit maitre de Crémone , de Panne , !de Yicence , ,de
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Plaisance et de Pâdoue ; les Vénitiens ratcablèrent de présens , et Milan posa elle-même sur sa tête la couronne de fer des anciens rois lombards. L'Apennin s'abaisse sous sa marche triomphale , Gènes f Pise le saluent avec des acclamations immenses, et Rome elle-même, cédant à son as^ tre impérial , lui ouvre sa basiKquè et le sacre tphipereur. Henri YII signe à Rome des lettres par lesquelles l'archevêque d^Arles avait lafaculfé de porter ses causes devant Tarchetêque d^Embnm et l'évêque de Digne. De Rome i4 retourne à Pise, où, d'après ses ordres, se rendirent to^s les feudataires italiens : là « du sein de cette assemUée , Henri lut Tordre qui citait Robert devant sa cour : Robert ne parut pas ; alors il (ut ani^ au b^n de l*empire , et ses états confisqués. L'empereur redouble d'activité ; il s'unit par un traité aveb Frédéric , qui n'avait que ia souveraineté viagère de la Sicile, et concerte avec lui des mesures habiles ; aussi peu de temps après le territoire de Naples se vit envahi de deux côtés, par Tllalie et par ses rivages : l'empereur y arrivait par terre et Frédéric par mer ; mais la mort , qui frappa Heo-r i Tn à Baon-Convento , donna aux affaires une fcce toute autre : les troupes impériales regagnèrent rAllemagne et Frédéric son ik.
Jean XXII avait succédé à Clément Y , mort it Roquemaure , diocèse d'Avignon. Ce Jean était un Français qui , né^igeâni la viUe de Rome ,
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maintint iarëfridence papale en-deçà. desiQonU. Le$ digniiës que fiidfaert avait reçues de Clément Y lui furent conservées par son successeur , ,1a maison d^Anjou étant dans Tëtat le plus prospère. Le pape^ comfBie français, résidait dans une ?iUe fir^nçaise^ placée sous la double influenee du roi de France et du roi-comt^. Kaples » Rome» la Lomb^rdiei le Piémont;, la Ligiirie « puis la seigneurie de la commune de Gènes , que les Guelphçs venaient de lui lîtrcii pour dix ans ^ rei^ooti^^ss^iient l'autoriié ou la suprématie de Robert \ mais les Gibelins se réveillèrent : ils ameutèrent /eonlre Robert, et le pape Frédéric de Sicile et Yiscenti ,. seigneur de Milan. Rome se vit pressée par leurs armées^ et Robert eu s^ant soutenti le siège quelque temps, vint trouver le pape , pour qu^il cherchât à pacifier Tltalie eji feu. Robert se mit à parcourir son comté de Provence , toiit en tenant le regard constamment fixé sur ritalie , siège de sa puissance royale et de sa prépondérance européenne. 11 reçut alors du pape, par indivis avec Philippe, fiU da. comte de Yalois , la dignité de vicaire-général de l'empire dans la Péninsule. La politique de Robert , conforme à celle de Jean XXII , était de prolonger la division entre les deux candidats , Frédéric , duc d'Autriche, et Louis, duc de Bavière, élu eoipe* reur par des partis divers après la mort d'Hçari VIL, Quand le roi se trouvait encore en Provence, il acheta d'une veuve de la maison d'Apt sa part de
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îoridîcUofi sur cette dernière ville , ensuite if ail» se joindre , au-delà des Âlpes, à Philippe , fils du comte de Valois , dent la promptitude avait , ett fesant lever le siëge de Gènes , affermi dans cette commune la domination de l'ëglise et de la mai-* son de France. Florence défera au poi de Naples* sa seigneurie pour dix ans. Mais le duc de Bavière avait vaincu le duc d'Autriche à Muhidorf le 28 septembre i322 : venu en Italie avec le titre d^emperenr, il eut soin de prendre à Milan la vieille couronne de fer. Le pape , le roi de Naples firent d'incroyables efforis pour le traverser dana sa marche triomphante. Frëdëric renverse tous les obstacles^ et , pousse par le vent d'une fortune amie, il entre dans Rome et prend la couronne iinpëriale dans ta basilique de St.-Pierre. L^em— pereur ne s'arrête pas là : irrite contre Jean XXlIv il le cite à comparaître devant son tribunal , qui lé condanfna et le dëposa ; on ëlut un autre pape à sa place ; Frëdëric de Sicile devint Tallié de l'empereur. L'armëe papale et française rait un terme à ces courtes et rapides prospëritës ; le sort des batailles tourna contre Frëdëric : partout battu, l'empereur quitte Rome, poursuivi par ces cris populaires : Meurent les hiréiiques et çiçe la sainte église t
Robert, s'ënivrant de ce triomphe inattendu, apprend la mort de son fils unique Charles , duc de Calabre, âge de trente-un ans. En recevant la doi*-
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▼elle de cette mort , le malheureux père prononça ces paroles du prophète : La couronne est tombée de ma iéie ; malheur à moi ! malheur à cous ! Ce Charles méritait et les regrets de son père et ceux du peuple : c'était un excellent prince. Le trait suivant » cite dans toutes les histoires, prouvera son amour pour la justice.
Pendant le voyage du roi en Provence , son fils le duc de Calabre était reste à Naples en qualité de gouverneur : il siégeait assidûment au tribunal de la vicairerie. Pour encourager la timidité des pauvres gens , que Tappareil royal aurait effrayé , Charles avait fait placer en dehors une cloche ; le client était sûr , dès qu'il l'avait agitée , de voir accourir un serviteur du prince. Alors vivait à Naples un vieux seigneur nommé Cappèce, connu par salésinerie : il donna un jour Tordre barbare de chasser de son écurie un vieux cheval aveugle, malgré ses services , et sans lui tenir compte de l'ardeur de sa jeunesse , de la beauté évanouie de son encolure , de la fierté passée de ses mouvemens , qu'ombrageait jadis une ondoyante crinière. Ce cheval avait souvent emporté Cappèce à la chasse, à la guerre , à des rendez-vous d'amour. Le maître et l'animal devinrent vieux : Cappèce s'enferma , languissant et entouré de soins , dans son palais, et mit le cheval à la rue. Cet infortuné coursier errait tristement de place en place, de rue en rue , excitant la compassion des Napolitaine %
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arrachant cpielques brins d'herbt à traders les fentes des dallesy et se trainant ainsi le long des mur», il arrive devant le palais du prince et agite la sonnette : le serviteur ne crur pas devoir introduire ce sollicicenr d'une espèce nouvelle , mais le duc ordonna qu'on le lui amenât. Voilà le cheval de* vant le vicaire de Naples : à la vue de sa maigreur extrême » de ses regards ëteints , de son poil blanchi et rare, ëmu de compassion, Charies demande si cet animal n'avait pas de maître : un des assistans raconta alors son histoire et fit connaître toute l'avarice de Cappèce ^ qui récompensait si mal les travaux de son compagnon de guerre , de chasse et d'amour ; car Cappèce avait beaucoup guerroyé , chasse et aime , d'après les us de ce temps-là : le prince obligea Cappèce à nourrir ce cheval sur le fondement de rapport de justice entre l'homme et les animaux.
Charles , duc de Calabre » fils de Robert , fut marie deux fois, d'abord avec Catherine d'Autriche, qui ne lui donna point d'enfans, et ensuite avec Marie de Valois, fille de Charles de Valois , de laquelle il eut deux filles seulement , Jeanne et Marie.
Le roi-comte , tout entier an chagrin d'avoir perdu un fils sur qui reposaient tant d'espérances, a'inquiéta plus Frédéric de Sicile dans la posses* sion de son royaume ; afin de mettre un terme aux •mpiétemens que tentaient souvent avec succès sur
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les frontières ie Piémont le comte de Savoie et le marqnis de Montferrat, il négocie des traités avec eux. Voici comment il rëgla la succession au royaume et aux comtés : selon la substitution que Gharles^le-Boiteuz avait faite de la Provence en faveur de sts descendans mâles , faute de postérité masculine chez Robert, le pays passait en premier lieu à la branche d'Anjou-Tarente , en second lieu k la branche d^Anjou-Buras, la branche d*Anjoii'Hongrîe étant réduite k la Hongrie. Au contraire , les filles n*étaient point exclues de la couronne des Deux-Siciles. Robert intervertit cet ordre : il unit à perpétuité le royaume et les comtés, sur lesquels il établit héritière la princesse Jeanne , avec substitution de la princesse Marie , et leur fit prêter hommage par les seigneurs et les villes de Provence. Pour affermir cet arrangement, Robert proposa à son neveu , le roi Garobert de Hongrie, fils de Charles Martel , de marier Jeanne avec André, son second fils, et Marie avec Louis, pntiee héréditaire. Le roi de Hongrie amena à Naples le jeune André , âgé de seize ans : la cérémonie des fiançailles eut lieu entre le prince et Jeanne, qui demeurèrent dans le même palais.
Gepetidant Robert rêvait l'entier affranchissement de la Sicile, où Pierre, fils du dernier roi Frédéric, ti'ânaii encore. Le comte-roi revint en Provence , pour combiner avec le pape Benoît XII , succès^ seur de Jean XXII et d origine française eomrae lui , une nouTelle attaque contre la Sicile.
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Le retour de Robert dans ses ëtals de Naple»
n^amena pas un changement heureux dans les affaires de ce royaume : sa tentative depuis long^ temps mëditëe en Sicile , maigre ses brillans dé* buts , eut une malheureuse fin. La vieillesse de ce prince fut empoisonnëe par l'antipathie que Jeanne et André manifestaient Tun contre Tautre : ces deux jeunes ëpoux se donnaient des marques ostensibles d'une haine qui eut de si tragiques résultats. Le prince André, né, élevé en Hongrie^ avait apporte sous le ciel d*azur de Naples la rudesse des mœurs de sa sauvage patrie ; d'une intelligence bornée » il détestait les inœurs brillantes de sa cour et s'obstinait à vivre entouré des personnes de son pays qui , par leurs costumes , leur langage ,. lui retraçaient le souvenir des lieux sombres où sa première enfance s'était écoulée. Jeanne , au contraire , enchantait , par la grâce de son esprit , sa cour italienne ; sa politesse exquise , sa délicatesse de sentimens, annonçaient la beauté de son génie et l'élévation de son ame ; autour d'elle , des poètes , des savaus , échauffés par les premiers rayons d'une littérature tout éprise de sa ravissante manifestation^ e4^tonnaient de gracieuses rimes , débitaient de solennelles œuvres. Ce lan* gage épuré par les troubadours , assoupli par le génie italien , déconcertait le prince hongrois , qui se dérobait à ces. spirituelles causeries, pour retrouver, en hâte » auprès de ses seigneurs alie*
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mands , les rades dëtërences du nord et leurs mœurs âpres et tendues. Le roi-corate avait deviné cette antipathie mortelle entre Jeanne , princesse éclatante et vive , et André , prince morne et fa* rouche ; il sentait qu'après lui personne ne chercherait à la modérer, car sa femme aspirait au calme du cloître. Ses frères, Philippe de Tarente et Jean» duc de Duras , étaient morts , et leurs fils , Jeunes encore , devaient nécessairement finir un jour par abhonrer cette cour hongroise, dont Naples raillait et les habits, et les mœurs , et la langue ; Timagi*nation de Robert était obsédée par les plus lugu* bres images , ses courtisans ne pouvaient l'arra-cher à sa sombre mélancolie. Quand il sentit sa fin approcher» il assembla, le i6 janvier i343, les seigneurs dp sa cour, et dicta son testament con-formément aux dispositions .qu'il, avait déjk faites quand il déclara la princesse Jeanne son héritière. Il sqouta seulement que si la princesse Marie , héritière substituée à la princesse Jeanne, ne pou- . vait épouser, par quelque empêchement inespéré, Louis , fils aîné du roi de Hongrie , elle donnerait sa main au plus âgé des cnfans mâles du duc de Normandie, héritier présomptif du roi de France, ou bien au second fils du mâme roi. Il ordonna , de plus , que le mariage de Jeanne et d'André (ût accompli , et les mit sous la tutelle de la reine Sancie et des exécuteurs testamentaire&, dont Tun était Philippe de CabassoUes, évéque de Ca-
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vaîUon , câsâant et annulant tout ce qne Ton ou l'antre des deux ëpoux ferait sans leur participa* ttoa au leur consentement avant Page de 25 ans. Il m<Himt le 19 janvier i343 , âge de 64 ans ^ après en avoir rëgnë 3S et quelques mais.
Celle mort n'occasionna aucun trouble dans les ëtats de Robert; Jeanne fut reconnue sonJiëri* tière. Hugues de Baux , Guillanme de Sabran , Roger de Saint-^verin et Pierre de Cadenet reçu- Dent, pour cette princesse, ks hommages des seigneurs provençaux ; Montolieu , La Ceppède » Dieudé , Vivaud , en prêtant serment de fidélàlé au nom des Marseillais , dans les mains de Jeanne , demandèrent la confirmation de leurs firanchises , de ces franchises si chères à nos p^es ; la reine les confirma de bonne grâce, et promit de venir à Marseille en renouveler la foi yàrée.
Le )eune roi André avait auprès de loi un hom*» me contre lequel Pétrarque lui-même a exhale son indignation, en le dépeignant sous les plus odieu* ses eonleurs ; il s'appelait Robert et portait le froc. Tout poissant sur Fesprit borné de son maître , il aspirait h faire passer le royaume des Deux- Siciles sous la domination hongroise , si détestée par les Napolitains. (La fureur tantôt concentrée, tantôt exhalée en cris , en gestes pittoresques de ces peuples contre les Hongrois , était parvenue à son plushaut degré , et les Hongrois , aiguillonnés par le moine Robert , soutenus par leur roi An-*
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dré, acoaparoienl places , faonoeura » dîgoiiés , ea présence de la vitie italienne qaî les maudissait. Les icigoeurs da pays, éleclrisës par Jeanne, de*^ binant les intentions secrètes de cette princesse , nuédttèrent l'expulsion ée ces odieux étrangers» Parmi ceux qui contribuèrent le plus ^ leur acra« cher le royaume de Naples , l'histoire cite surtout RajEBunid de Cabanes et sa femme Philippine ^ aoroommëe la Gstanoise. L'histoire de ces deux personnages semble tenir du roman.
Tandis que Robert , qui alors n'était encore qoednc de Calabre , assi^eait Trapani en Sicile , aafiBmnie,Yoland d'ArragOQQ, fut saisie parles doo^ leurs de renfanteinent et donna le )OUr à un prince aommé Louis , qui mourut à Tage de neuf an&.
On le fit nourrir par une femme qui IsTaitle Imgft de la cour ; cette femme , qui avait nom Philip-» pîne, est celle que Thistoire a surnommée la Catarr noise } elle était jeune « avait une beauté remar* ^able et un esprit bien au-dessus de la condition ou elle était née. Devant elle s'ouvrit une carrière que son imagination lui dépeignit brillante et pompeuse : par la souplesse insinuanlie. de ses. par rôles I elle obtint, et conserva les bobnes grâces dTolandi, première £emme» et de Sancie de Majdrqoe, seconde femme de Robert; elle fut attadiéeJi h CQUr. Tandis 4|ue celte Philippine prenait rang pMmi lés suivantes des reines , la fortune coqduiasîl aussi par la main un jeune Maure quîuft.cor*-
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saire avait vendu , enfant , à Raymond de Can* banes, gentilhomme provençal. Le jeune es^ clàve , beau , sensible , spirituel , plut tellement à son maître » que celui--ci le fit baptiser et lui donna la liberté , ses nom et prénoms , à Timila* tion des afîrançhissemens romains. Le nouveau Raymond entra au service de Robert en qualité d'intendant de la cuisine , associa sa fortune et son nom à la belle Catanoise, qu'il épousa, fut ensuite armé chevalier en présence de la cour de son maître , et obtint les titres de sénéchal et de grand-maître d'hôtel du roi Robert. Sa fenume Philippine ne laissait jamais son crédit s'ébranler; étudiant les inclinations et les goûts des pria* cesses siciliennes , elle se montra dévote sous Ssmcie, éprise de luxe sous Catherine d'Autriche, el toute frivole, toute joyeuse d'ajustemens, de bagatelles brillantes avec Marie de Valois , femme de Charles , duc de Calabre. Sts talens , son expérience , grandirent avec sa fortune , et la blanchisseuse de Trapani fut choisie parle roi Robert pour tenir Heu de mère à la princesse Jeanne, qu'elle n'abandonna plus. Continuant auprès de la jeune reine la tactique habile dont elle avait recueilli les fruits , elle devina et favorisa les inclinations spleadides, amoureusesde Jeanne, et acquit sur elle un empire extraordinaire. Le but de la Catanoise était de se servir de cet empire pour ruiner les Hongrois et délivrer Naples de leur obsession.
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De son côté , le frère Robert agissait ; austère par habitude et peut-être par calcul, froid et grave sous son froc, il jetait le manteau de son ordre sur le foyer caché de ses ardentes passions , habilement contenues. La cour tremblait devant lui ; cette cour si retentissante de poésie, de musique, auprès de Jeanne , pâlissait de terreur et devenait muette devant les pas et la figure solennelle du moine-ministre. Les princes du sang royal , ne pouvant supporter patiemment ces airs de suprême autorité que ce religieux prenait devant eux , se retirèrent dans leurs châteaux, en lui lançant leurs malédictions. Cette désertion , ces rumeurs sourdes qui agitaient Naples , le firent trembler pour rheureuse réussite de ses desseins ; il n'avait sous la main qu'un prince faible et têtu dont l'esprit était loin de concevoir un plan vaste et d^en faciliter l'exécution ; quant aux seigneurs hongrois, Robert ne se dissimulait pas la haine qu'on leur portait et les motifs qui ne la justifiaient que trop. Plus les Hongrois , André , Robert , se fesaient exécrer, plus la reine Jeanne se conciliait Taffcction de ses sujels , plus les vœux pour l'affranchissement de son autorité et le renversement de la domination hongroise devenaient ardens. Le frère Robert tourna alors ses vues ailleurs ; il pensa à engager Louis, frère d'André , qui venait de monter sur le trône de Hongrie par la mort de son pèreCarobcrl , à venir épouser Marie , sœur
de Jeanne. Par ce moyen , il assurait îcrëTocaUement la couronne de Naples à la branche d'Anjou- Hongrie et écrasait la faction opposée. Ce mariage , ordonné par le roi Robert, dont la mémoire était si honorée , n'aurait fait qu'ajouter un poids plus grand aux prétentions que Louis , en qualité de fils aîné de Carobert , croyait avoir sur le royaume qu'on lui offrait.
Cette intrigue fut pénétrée. Philippe de Tarente et Jean de Duras , prince de Morée., frères du roi Robert , avaient laissé chacun trois enfans : Robert, Louis et Philippe étaient fils c)e Philippe de Tarente » Charles , Louis et Robert de Jean de Duras. Ces princes ne pouvaient se décider à voir paisiblement passer la couronne de Naples dans la maison de flong^e ; à la moindre sédition dans la ville , ils étaient prêts à se montrer, pour la guider contre les étrangers. Charles de Duras brusqua l'événement : il aimait passionnément la princesse Marie, destinée au roi de Hongrie ; il l'enleva et Tépousa , moyennant une dispense que le cardinal de Talleyrand , son oncle mtterael , Ini obtint du pape Clément TL La Catanoise résolut de commencer à porter des coups décisifs ( exaspérée par l'autorité de ce frère Robert , qu'elle détestait à l'excès , elle décida enfin J«anne à se décla\rer seule maîtresse du royaume, à réduire son époux au rôi^ obscur d'un roi sans pouvoir ; ellie lui dit qu'un étranger qu'elle avait
daigna associer à son pouvoir ne devait exercer que la part d^autorité qu^elIe voudrait bien lui remettre , et que si , par un acte de vigueur , elle ne forçait pas André à la reconnaître pour sa sou* veraine , elle se verrait bientôt, idole impuissante et méprisée, dépouillée de toute prérogative , de tout rayon , de tout hommage.
Jeanne aimait à l'excès le pouvoir; aussi la Catanoise avait-elle trappe le côté sensible de ce cœur fier et ambitieux. Voilà qu^elle interdit à André de se parer du titre de roi et de se mêler du gouvernement ; tous les actes furent expédiés au nom seul de la reine , les emplois distribués suivant 8es ordres : elle seule régnait ! La Catanoise vit sa faveur portée à son comble ; elle obtint de la reine, pour son fils Robert, la charge de grandsénéchal , que son mari le Maure avait possédée, maria Sancie y sa fille aînée, avec Charles de Gambateza, comte de Moreon, et la cadette avec Gaston de Dinisiac , à qui elle procura le comté de Terlice.
On tenta desraccommodemens. Elisabeth, reine douairière de Hongrie , avant d'aller honorer à Rome le tombeau des apôtres , parvient à donner à une réunion des deux époux tous les dehors d'une sincère amitié ; de plus , voulantprocurer à cette harmonie un caractère plus saint et plus durable, elle leur proposa d'aller se faire sacrer à Rome. Jeanne donna son cousentement apparent à
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