T. III
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Ce laogage froid et laconique jeta rëpouvante dans la cour de Naples ; il annonçait le parti nris d^ëiSraser Jeanne et d'enyelopper dans la m^e raine les princes du sang royal , à qui le soupçon d'avoir assassine Ândrë n'ëtait pas plus épargne qu'à la reine. Ils comprirent tous qu^il ne fallait jfcis se s<^parer de Jeanne et qu'il convenait de s'etitendre avec elle pour repousser Fennemi corn-* mun. Quant au monarque hongrois , il ne nëgli-* gea rien pour augmenter ses partisans. Il parut enfin, accompagne d'une puissante armée, sar les frontières de la Sicile, déployant un drapeaa ftoir du Tond duquel se détachait, pâle, échevelë>e, ruisselante de sang, pantelante de convulsions^latéte d'André strangnlé. Les villes, effrayées; 'ouvraient leurs portes à ce vengeur enfin accouru de sa sombre retraite de la Hongrie ; la crainte fesait déjà chanceler la foi de bien d'autres cités. Alors la reine , craignant qu^une désertion générale tie la livrât à son impitoyable rival , résolut de s'embarquer avec Marin Carraccioli , sonxamerlingue , et quelques autres personnes de distinction, et de passer en Provence.
Voici le discours que la reine tint avant son départ à sts barons et aux députés des villes qui lui étaient demeurées fidèles :
i< Les caprices d'une fortune qui semble vouloir i< épuiser sur moi toutes ses rigueurs , les malheurs «( effroyables auxquels j'ai été en proie dès ma plus
lus PBOYSKCE. 3o^
« teadre' jeunesse^ me fesaient espërer que les « cœurs de tous mes sujets ëproateraient quelque ,«c sympathie pour leur reiùe ; et pourtauE il en est « parmi eux qui osent me flëtrir d'un nom horri^ « ble , en m*imputant la mort tragique de mon tf royal époux. Décidée à détruire une aussi ab- « surde calomnie » je vais m'incliner devant le y'r* « caire de Dieu sur la terre , afin qu'il connaisse « mon innocence comme Dieu la connaît dans le < ciel.
« Un regret me tourmente , c'est celui de n^avoir ff été jusqu'à présent votre reine que de nom , et ce d*e n'avoir pas pu donner à ce titre Téclat solide* ic des bienfaits ; mais j'invoque auprès de vous lé « souvenir des biens que vous avez reçus de mon « père et de mon aïeul. Ce souvenir ranimera l'ar- <« deur de votre zèle et vous fera faire lés derniers «c efforts pour ne pas laisser Phonneur dé leur sang « entiché , et la justice de ma cause méconnue et «( trahie. En ra'éloignant de vous , je songerai ton- « jours à votre bonheur ; la distance ne pourra «( affaiblir mes sentimens de vraie affection ; et c< pour TOUS prouver que je sais sacrifier même tf mes droits à votre tranquillité , je vous permets M de vous donner au roi de Hongrie , afin que <c Yoire prompte et volontaire obéissance désarme tf sa foreur. Ainsi je délie tous mes barons , mes « peuples et les gouverneurs des places du sertt ment de fidélité ; je leur ordonne de porter lès
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« clefs des TÎUes au Taiaqueur, sans attendre qu'ils a en soient sommes par-an hérault..»
A ce discours, que la reine prononça d'une Toixëmue, toute l'assistance fondit «n larmes; la douleur eut une expression si vive , que Jeanne en fi] t saisie ; elle rassura ses barons » leur dit que sa confiance en IKeu ne serait pas trompëe, que son innocence , obscurcie par d odieuses suppositions « serait mise dans tout son jour, et que son honneur et son trône lui seraient rendus , parés de IVclat d'iin triomphe mérité. Mais les barons ne Toulaient pas que celle jeunefemme , sans armée, sans secours, allât s*exposer à des périls dont ils pouvaient calculer toute l'étendue ; ils la supplièrent de rester , de se faire un rempart de leurs corps, de redemander les armes à la main» au roi de Hongrie , les places que le sort des batailles ou la trahison avait fait tomber en ses mains ; mais Jeanne ne se rendit pas à des Tœux si énengiquement exprimés ; sentant que ses véritables intérêts lui conseillaient de s'attacher la cour de Rome , elle persista dans sa résolution première et sortit de Naples. En quittant cette capitale, elle .emporta ave;c elle les marques unanimes d'un deuil général : tous les habitans de cette ville lui formèrent jusqu'au port un cortège où lés pleurs et les adieux les plus touchans éclataient , démonstrations non équivoques de l'afifection de ses siqets. Elle s'embarqua le i5 janvier i34^ et fit voile
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yers la Provence ; die arriva à Nice le 20 du même mois> et de là elle se rendit à Aix. Dans cette ▼flte, de Bàux^ comte d'Arelin', le seigneur de Sâult et plusieurs autres barons de Provence firent arrêter Marin Carraccioli avec six personnes de la suite dé Jeanne, quHls envoyèrent à Nice. La reine fut déposée cetnme prisonnière au Ghâteau-Arr naudy forteresse d^Âix, et traitée dans sa réclusion avec beaucoup dVgards ; mais elle ne pouvait s^entretenir avec ceux qui venaient la voir qu'en présence des barons- qui veillaient sueelle. Un motif grave justifiait ces précautions un peu blessantes. Jean , duc de Normandie , fils de Philippe de Valois , s'était rendu à Avignon avec le comte d^Armagnac 9 pour engager le pape à faciliter un échange du comté de Provence contre une -pro* viiure de France. La domination française exaspé«rait les Provençaux ; ils s'entendaient secrète*^ ment avec le roi de Hongrie : aussi eraignaient-ils que Jeanne , irritée par l'adverse fortune » ne se prêtât à quelque arrangement avec- la cour de France , pour punir sts ennemis et se créer ailleurs que dans des provinces soulevées une belle et calme existence ; roaîs^ le pape , instruit de la disposition des esprits^^ engagea le duc de Normandie, moyennant un-don qu'il lui fit de vingt mille florins » à renoncer à son projet.
Louis de Tarente, époux de la reine, fuyant devant le roi de Hongrie, qui avait pénétré dans le
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royaume de Naples , errail en Italie , accon^agpië de Nicolas AcciaioH ; il vint s'eaabarqaer à GéQea le 1 1 (ëvrier , et n'osant aborder à Nice de peur de tomber dans les maina des Provençaux , qui lui auraient probiAilement fait subir le. même traitement qu'à la reine , il alla dëbarquer à Aiguës^ Mortes , d'où il se rendit à Beaucaire , et de là à Villeneuve-lès-ÀTignon.
Au moment où Louis de Tarente promenait de contrée en contrée le spectacle de ssi grandeur déchue 9 et que la reine avait pour gardes d« sa ppson ses propres sujets , Louis de Hongrie épou« vantait Naples par les actes de sa vengeance. Avant d'entrer dans cette viUe , il s'arrêta quelques )ours à Averse , où les princes. du sang, Robert de Tarente y Philippe, son troisième frère ; Charles, duc de Duras , Louis et Robert , ses frères , accompagnes de Jean Gantelme , provençal ; de GeoflProi de Marzan , comte de Squillace , grand-amiral du royaume , et d'une foqle de gentilshommes , allèrent le trouver, amenant aveceuji; le jeune Charles, fils de Jeanne et d'Andrë. Leur démarche im-tpudénte fut hautement Uâmée . Ceux qui connaissaient l'implacable caractère du roi de Hongrie avaient dit à ces seigneurs que leur soumission ne désarmerait pas la colère de Louis ; qu'il valait mieux pour eux se disperser da^s différentes provinces , afin de prolonger la lutte et d'opérer ainsi une puissante diversion ; on ajoutait que si le sort
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des armes tournait contre eux sur la terre de Mapies , ils pouvaient réunir des forces en Italie , en recevoir de la reine, et continuer ainsi à disputera: Louis une conquête qu'on lui avait trop facilement cëdée ; mais , rejetant ces conseils , tous ces seigneurs crurent que la promptitude de leur soumission leur procurerait la bonne grâce du frère d'Andrë. Celui-ci déploya dans Averse le drapeau noir où la tête de son frère apparaissait toute san^ glante. Charles de Duras , de tous les princes le plus exposé aux ressentimens cachés de Louis , celui auprès duquel les instances pour le décider à fuir avaient été les plus vives et les plus réitérées , . confiant, ainsi que les autres seigneurs^ dans lapa* rolé d'honneur que le roi avait donnée , qu'il n'aitenterait point à leur liberté , se présenta» suivi, des princes du sang royal, au monarque hongrois, avec toutes les marques extérieures du respect et de la soumission. Louis leur fit de grandes démonstrations d'amitié , les admit au baiser de paix et les traita magnifiquement à table. La réconciliatioa paraissait sincère § le vin et le pain de l'hospitalité semblaient l'avoir scellée. Après le repas , quand les troupes étaient sous les armes et prêtes à aller à Maples , le roi monte à cheval et dit au duc de Duras : « Menez^moi à t endroit où ton a fait éiran^ gler mon frère. »
91 Hélas , répondit le duc , je n'y étais pas. » Mais le roi, s'exaltant davantage au souvenir du
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crime dont rimpresaion ^tait accrue par ta vue de de ces tristes lieux, les conduit tous au château où la tragédie s'était acc«»mpUe. Arrivé devant ce manoir f il mit pied à terre , toujours accompagné des princes , et monte à la galerie où $*était passée l'horrible scène dans laquelle André avait péri : là , le roi , comme si le sang d'André eût crié plus haut en ce lieu , se tourne brus^iuement vers te duc de Duras » et le couvrant de toute la puissance de son regard étincelant , il lui lança ces foudroyantes paroles : « Traître , c'est toi qui as' osé porter les « mains sur ton seigneur et mon frère. Implacable « ennemi de ma race , tu empêchas le couronne' «r ment d'André par tes menées sourdes avec le (( cardinal de Périgord , ton frère ; tu as cherché « dans ton mariage avec la sœur de Jeanne , à t*asa surer des droits à la couronne. Quand le crime <« fut consommé , tu pris les armes avec le perfide « Louis de Tarente , ton cousin , pour t^opposer « à mon entrée dans le royaume. Meurs donc au «( même endroit où fut assassiné ton souverain. » Le duc , troublé , veut alléguer quelques paroles de justification , mais Louis l'interrompt , et lui mon^ trant une lettre écrite de la main même de Duras à Charles Artus , dans laquelle il lui fesait part de la conspiration : « Comment ! s'écrie le roi , oses-/u « maintenant nier le crime? »
A ces mots , un Hongrois , nommé Philippe , plonge son épée dans la poitri^nc du duc , et un
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autre le saisit vigoureusement par les cheTeux. Malgré le coup qu'il avait reçu, Duras se dëbat encore ; le Hongrois Philippe , fesant vibrer son fer tout sanglant autour de la tête du prince , essaie de l'entamer, de le faire chanceler et de le tuer ; mais Duras dëfend sa vie avec une vaillance obstinée : une lutte affireuse prolonge , devant le roi , ses piëtinemens dans le sang , ses meurtrissures , ses morsures, ses coups pares , reçus , donnés avec frénésie ; enfin le duc glisse et tombe percé , expirant la face contre terre. D'autres Hongrois Tenlèventmort etle jettent dans le jardin, au même endroit où le corps d'André avait été délaissé ; Louis de Hongrie donna ce jour-là à la vengeance un caractère atroce de perfidie. La sépulture fut refusée au corps de l'infortuné prince ; les autres seigneurs de sa cour, retenus prisonniers dans le château d'Averse, eurent leurs équipages livrés à l'avide rapacité des soldats. La duchesse de Duras s'enferma dans le monastère de Sainte-Croix avec deux de ses filles encore jeunes : elle en sortit peu de temps après sous l'habit de religieuse et se retira en Provence.
A peine! Louis de Hongrie eut-il commis ce lâche assassinat , qu'il craignit le blâme du pape ; aussi mit-il le plus grand empressement à lui envoyer des ambassadeurs chargés de justifier la conduite de leur roi et de demander que Jeanne, dont la complicité au meurtre n'était que trop punie ,
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coQtinuâl à être enfermée et qu^on hâtât rinstniction de soq procès.
Louis de Tarente , arrbfé à Avignon , sollicitait arec ardeur la délivrance de son épouse. Ses négociations , ses sollicitations eurent enfin un plein succès : Jeanne fut rendue à la liberté , parce que le désistement du duc de Normandie avait dissipé toutes les craintes des Provençaux; aussi, le 17 février i348, Raymond d'Agout, seigneur de Sault ; Boniface de Casteilane , seigneur de Faz ; Isnard de Ponte vès et Reynaud de Yintimille » seigneur de la Yerdière , les quatre premiers gen-tilshommes nommés dans la charte , les barons de Provence , les syndics de la ville d'Aix , reçurent le serment de la reine , qui s^engagea devant Dieu de ne nommer que des personnes du pays tant aux emplois civils que militaires. Deux jours après cette cérémonie , elle promit aussi dans les mains des mêmes personnes de ne jamais aliéner, en tout ni en partie , le comté de Provence , de quelque état et condition que fut l'acquéreur. Tant de promesses si solennellement faites lui valurent la liberté.
L'entrée de la reine dans Avignon fut triomphale. Elle se rendit dans son palais sous un dais, entourée des cardinaux , qui lui formaient un brillant cortège. Louis de Tarente se réunit enfin à cette princesse , et le pape confirma son mariage avec Jeanne , qui portait dans son sein un gag^ de
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raffectioD de son mari. Le pontife ëuit tout*à-£dt réconcilie avec ces augastes ëpoux ; Louis de Tarente reçut de ^s mains la rose d'or , marqu\s d^Jbonneur réservée aux princes dont le mérite et la verta avaient uq prix moins équivoque q&e le mérite et la vertu de Louis de Tarente.
Quelques jours après , le pape nomma des car^ diciaux pour prendre connaissance des faits allé* gués contre Jeanne. Il paraît que cette princesse voulait enfin que son innocence sortit victorieuse d'une éclatante épreuve judiciaire. De plus , ce pontife envoya au cardinal Bertrand , son légat à Naples , des instructions qui lui fournissaient de péremptoires réponses aux chefs d'accusation allégués par le roi de Hongrie. D*après ces instructions,, ce dernier était forcé de reconnaître Tinjustice de $ts réitérées accusations ; <c car , soutenait « le pape, la reine, héritière du royaume des Deuxce Siciles par le sang, par le testament du roi, son « aïeul , doit-elle , sur une vague incrimination « dont les bases s'appuient sur des soupçons en «Pair, se voir dépouillée de la couronne de ses « pères et assimilée à des scélérats que la justice « humaine a déjà si rigoureusement châtiés ? » £à admettant que la reine Jeanne méritât d'être déposée , resterait encore la question de savoir si son royaume ne doit pas passer au saint-siége. Le duc de Duras paraissaitparfaitement innocent au saint* père , qui blâmait hautement Louis de Tavoir ùit
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p^rir, ajoutant que dan6 le cas où sou crime lui eût semble prouve , il fallait toujours que lé cha* liment n'arrivât qu'après le cours régulier du procès. Au reste , tous les actes de Louis reçurent Timprobation suprême et si retentissante alors dû chef de Téglise. Les sévères reproches du pape ir-ritèrent les Napolitains contre le roi et relevèrent les espérances secrètes des partisans nombreux de Jeanne. CeHe-ci, après avoir prouvé aux trois cardinaux qu'elle n'avait en rien participé k la mort funeste de son époux, voulut encore une plus solennelle réparation. Une assemblée nombreuse se tint dans une des salles du château d'Avignon ; Taffluence des spectateurs était immense. Jeanne, rassurée d'ailleurs par les bienveillantes dispositions des espritâ et par un premier triomphe, parut dans toute la pompe de son royal costume , qui relevait ses grâces naturelles , devant ceux qu'elle avait pris pour ses juges. Elle parla longtemps ; elle venait défendre une couronne qu'on lui avait ravie , un honneur qu'on avait essayé de flétrir à la face du monde» Ses larmes , sa voix pleine d*une douce harmonie, sts gestes, sa beauté étnurent ces cardinaux , qui , oubliant le rôle de juges , se laissèrent un peu trop facilement aller à l'impression de tant de charmes, de tant d'onction. La reine n'encourut qu'un, reproche , celai d'avoir manifesté contre son époux une haine que* les assassins crurent servir enégorgeaot le malheu-^ reux André.
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Tout ceci se passait en l'annëe i34B, année lamentable pendant laquelle un fléau dont la science n*a jamais su le nom dépeupla TEurope. Ce fléau , tour à tour appelé peste , feu ardent , fièvre , A'avait aucun de ces caractères auxquels une contagion orientale ou une lèpre du moyenâge se font reconnaître ; aussi, devant ses ravages effrayans , mille récits naquirent , mille versions furent accueillies ; et comme les victimes qu^il terrassa ont été innombrables, on lui chercha, au dire d'un auteur du temps, une origine extraordinaire : on assura qMC cette peste horrible était un (eu que la terre exhalait de ses brûlantes entrailles, <xu que le ciel vomissait de ses profondeurs inconnues. Ce feu du ciel et de la terre , augmentant d^intensité dans sa dévorante course , marcha vers le couchant , et son passage fut attesté par la désolation de la terre sur laquelle il avait laissé les noirs vestiges de son haleine ; tout périt à son contact : hommes, animaux, arbres , pierres. De cette immense ruine , de cette vie desséchée par une flamme soudaine, s'éleva une corruption fétide qui sema dans la masse de Fair des germes infects de mort , et cette corruption , s^abritant sur la terre comme la neige des hivers , corrodait rhomme , la terre et les montagnes. B^autres prétendirent que des nuages portés de lieux malsains promenèrent dans les airs de dégoûtantes peuplades de vers et de seipens ; que ces reptiles im-
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mondes , gonfles de venin , étaient eux-mêmes leâ véhicules du fléau. Le collège des médecins de Paris ne resta pas rouet au milieu de ces opinions discordantes ; il chercha patiemment et plus haut la cause d^un mal qui hachait les populations ; il crut Tavoir trouvée dans un comhat des étoiles et du soleil contre la mer. Selon lui, les astres, foyers d'éternelles chaleurs , soutinrent une lutte formidable avec Teau; la victoire passait tantôt d'un côté , tantôt de Tantre ; tantôt le feu appelait à lui dMmmenses couples de vapeurs flottantes , tantôt Teau absorbait les flammes , qui s'abat-^ taient à grand bruit dans ses abymes. Ces combats corrompirent l'air, et de soiï altération résulta la mort de la plus grande partie des êtres vivans. La quantité de ploies dont la terre fut inondée en fut la conséquence nécessaire. D'après les moyens préservatifs que les médecins indiquèrent, d'après une similitude de symptômes et de ravages , on serait tenté de reconnaître dans ce fléau terrible si mal expliqué par les contemporains , les caractères du choléra indien. Comme ce mal , né dans les marais de PÂsie , la peste du quatorzième siècle répandait sur les malades une teinte cadavéreuse , en rétrécissait horriblement l'économie animale , en infectait Thaleine , en hâtait la mort. Avignon , de foutes les villes du Midi, fut celle où le fléau déploya le plus sa fureur vainement combattue : dans trois joâts quatorze cents per-
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sonnes përirënt ; la fameuse Laure , chantëe par Pétrarque, succomba. Avignon, la dolente ville, ^tala long-'temps le spectacle de sa désolation ; les morts s'y multipliaient tellement , ^ue les honneurs de la sépulture ne leur furent plus rendus. On entassait les cadavres dans les rues , on les jetait par les fenêtres ; les églises , les cimetières , ouvrant leurs entrailles béantes , ne pouvaient suffire à faire disparaître ces victimes du mal. Souvent les malades , après s^étre tordus sur leurs couches infectes , restèrent plusieurs jours , déjà frappés de mort, et ce n'était qu'aux exhalaisons que leurs corps immobiles et putréfiés dispersaient dans les mes, qu'on accourait écarter ces hôtes dangereux. Les liens de la parenté , de l'amitié se relâchèrent dans cette stupéfiante consommation : de belles femmes , de jeunes demoiselles , abandonnées par leurs pères, par leurs domestiques, recevaient quelques secours d^hommes grossiers alléchés par un gain dont la mort souvent les frustrait. Toute beauté, toute joie disparut; c'était une population de spectres qui prenait les traits du vaste cimetière , avant même d'y réclamer la part de terrain bien difficile à obtenir , heureux encore ceux dont les cadavres pouvaient accomplir leur décomiK>sition sous des monceaux de terre, sous le voite dont la nature recouvre le mystérieux travail de cette purulente métamorphose.
La Proyence poussait alors des cris de douleur
▼ers le ciel impitoyable ; Arles s'abîma tout ca^ tière dans le fléau. Depuis le 6 avril jusqu'au 6 août , on trouve dans le protocole d*un seul notaire de cette ville 120 testamens. Cette cite a encore prouvé de nos jours, que ces contagions voiturëes peut-être par des nuages éclos dans l'atmosphère des marais de l'Asie « y avaient un droit fatal de bourgeoisie. La frayeur qui obsédait tant de che- Vets enrichissait les églises ; tous ceux qui mouraient accumulaient legs sur legs , donations sur donations aux monastères.
La peste s'étendit en beaucoup d'autres lieux ; a Monrieux, de trente-cinq religieux qu'ils étaient^ il ne resta que Gérard , frère Pétraque ; ce moine se signala par une charité héroïque : après avoir donné à la confrérie tous les soins qu'exigeait la cruelle maladie qui les avaient envahis, il lavait leurs corps purulents , dès que la mort les avait irappés , et les portait lui-même sur ses épaules dans le eimetière de TAbbaye.
De la Provence cette peste s'élança dans toute la France ; l'Italie l'avait apportée dans notre pays par Marseille. Ce fut encore cette popu* lation , alors sombre et errante , qui vaquait silencieuse dans nos villes , et portant sur le front des signes maudits , que la voie publique désigna comme l'auteur de si grandes calamités; de toutes parts des voix s'élevèrent , des doigts, se tendirent contre les juifs qu'on accusa d'être
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les propagateurs du mal inconnu, sous kquei baletaient les villes fétides. On se rua avec une ardente frénésie sur eux ; ni Page , ni le sexe ne furent épargnés dans cette vaste boucherie d'hé-i breux ; quarante périrent k Toulon dans fine nuit. Une réflexion bien simple aurait dû arrêter ces infâmes égorgeurs : ils auraient dû se dire que si les juifs possédaient un tel charme infernal ,• ils auraient nécessairement commencé par en faire usage contre leurs féroces assassins.
Dans le royaume de Naples , elle ne causa pas de moins affreux gavages. Épouvanté à la vue du fléau, le monarque hongrois reprit secrètement la route de ses états du nord à la fin du mois de mai i348. Le départ de Louis de Hongrie releva les espérances des partisans de Jeanne ; ils se hâtèrent d'écrire à cette reine pour qu'elle revînt dans ce royaume où tant de cœurs lui étaient restés fidèles ; ils ajoutaient que sa présence suffirait pour anéantir cette domination allemande que Naples supportait avec impatience ; que les Hongrois mal ou point payés ne feraient aucune résistance, et que , sans avoir besoin de déployer la force des armes , elle arriverait à sa capitale non par des champs de batailles livrées, mais sous des arcs de triomphe dressés en signe d^allégresse publique.
Ces nouvelles inspirèrent à Jeanne et à son époux une grande joie , mais ils craignaient ayec
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raison que les difficuUës ne fussent plus grandes qu ou ne les leur présentait ; ils sentaient le besoin de se donner une forte escorte militaire , et Fargent leur ma^nquait pour la payer. De tous les souverains de FEurope , le pape était alors le plus riche ; les deniers de la chrétienté tombaient avec une inouie profusion dans son trésor ; ce fut donc à Clément Vr que la reine de Naples eut recours dans ces importantes conjonctures ; Clément YIa qui convoitait la possession d'Avignon, offrit à la reine la somme de quatre-vingt mille florins d'or, pour prix de la cession de cette ville ; Jeanne accepta le marché » et devant la Provence indignée , au mépris des murmures de ses barons» elle signa, pour cette somme, la vente d'une des plus belles cités de ses états , elle la signa malgré le serment qu'elle avait fait , dans sa minorité , de ne faire aucune aliénation , et ce qui devait éloigner des esprits toute crainte de vente , du moins sans le consentement du conseil de régence , c'était la substitution dont le comté de Provence était grevé en faveur de Marie, sœur cadette de Jeanne. Les historiens vont plus loin., ils assurent que la reine ne reçut pas les deniers du pape , pourtant le contrat indique qu'ils furent comptés.
La cour de Rome si bien servie par la disposi^ tion des esprits , ne négligeait rien pour agrandir ses domaines , poiur les garantir de toute atteinte ,
aussi le pape se fit-il céder par Charles IV, comte de Luxembourg, les droits du royaume d'Arles sur ÀTignon , le premier novembre de la même annëe , bien que ces droits ne fussent rien moins que certains. En admettant, ainsi que Nicolas Acciaioli l'assure , que les quatrevingt mille florins aient été livres , cette somme ne pouvant suffire à Texpédition projetée de la reine , elle obtint du pape les décimes sur les églises de ses états , contracta des emprunts onéreux , engagea ses bijoux et les biens que la Provence languit encore ; épuisé jusqu^au sang par tant de désastreuses guerres , ce comté lui présenta pourtant des secours inattendus : bientôt elle fiit en état de réunir dans le port de Marseille dix galères génoises ; elle se rendit dans cette dernière ville pour y jurer le maintien de ses cha* pitres de paix , charte vénérable où la liberté des autres villes brillait dans chaque article , prix honorable d^une cession à Charles I.
La reine , son mari , une foule de seigneurs provençaux s'embarquent pour Naples ; Iticolas Acciaioli , qui les avait précédés , leur prépare une réception triomphante, toute la ville s'ébranle à la vue de cette reine , des acclamations triomphales la suivent du quai jusqu'à son château ; la nouvelle de cette conquête si promptement exécutée arrive bientôt à Louis de Hongrie, qui frémit d'indignation ; il accusa le pape de
Varoir favorisée , uq combat de récriminalioos et ée ruses politiques s*établit entre ces deux priaces ; mais comme les nëgocîalions allaient trop lentement au.grë de Timpalient monarque^ il retourne dans le royaume de Maples, où ses troupes occupaient encore plusieurs places fortes, et vient assiéger - cette ville d'Averse qui figure si tristement dans ces sanglantes annales. Jeanne S^effraie , les Génois , peuple marchand et spccu* lateur , veulent profiter de ces craintes; ils offrent des galères à Jeanne , moyennant la cession de Vintimille ; la -reine fut forcée d'accéder à ces impérieuses demandes , elle qui n'ayant aucua navire dans ses ports , voyait la mer interdite aux provisions dont elle avait besoin , par Temiemî maître de ses terres de Labour. Des commissaires partent pour aller remettre Yintimiiie aux Génois ; mais quand ceux-ci curent reçu celle ville des mains de la reine , ils firent reprendre lâchement à leurs galères le chemin de leur porl.
La position de Jeanne empirait; sa garnison d'Averse murmurait une capitulation ; d'Averse prise , Louis se rendait à Kaples , où il saisissait les deux royales proies. Jeanne avait un port et un trésor vides ; tandis qu'elle se lamentait sur son sort , voilà que la baie de sa ville resplendit de barques provençales , c'était dix vaisseaux que son amiral Reynaud de Baux lui amenait. Reynaud était de cette puissante famille
viÈ la souveraineté fut tant rêvée ; cette fois cette couronne royale qui manquait au blason de cette noble maison brilla , sur les créneaux de Naplesy à la vue éblouie du seigneur provençal ; il comprit qu'il pouvait tout demander et tout prendre y en profitant de ses galères et de la détresse de*^ Jeanne*
Un autre ambition encore exaltait Reynaud da- Baux : il aspirait à faire épouser la duchesse de Duras à son fils Robert. Sans doute un grand intervalle séparait son château seigneurial de Provence de la haute citadelle où Jeanne siégeait comme reine ^ mais la fortune lui paraissait décidée à le combler , car elle tenait dans une position extrêmement précaire le roi de Hongrie , le roi et la reine de Naples ; le premier ne pouvait exécuter son entreprise que protégé par ce haut et puissant Baux ; les deux autres avaient besoin de lui pour quitter cette ville de Naples OH leur vainqueur les tenait comme prisonniers ; Reynaud , dans tous ces embarras , était le seul qui, grâce à sa flotte, devait les faire disparaître. Il se décide promptement , il barre l'entrée du port avec ses navires, et dans cette formidable position , il offre Naples au roi de Hongrie s'il veut consentir à marier la duchesse de Duras avec son fils Robert, et il intimide Jeanne et Louis en leur montrant tour h tour des fers ou la mort. Tous les trois intimidés par ce hardi
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vassal lui envoient des grâces et des propiesses^ Cette duchesse de Duras que Reynaud de Baux destinait à son fils , ëtait la veu?e de ce prince que le roi de Hongrie avait fait traîtreusement assassiner ; comme sœur de Jeanne elle devenait son héritière dans le cas où cette reine serait morte «sans enfans ; Robert de Baux en Te* pousant pouvait donc aspirer à réunir les couronnes de Naples et de Provence sur sa tête ; son père croyait toucher au moment de voir de si hautes espérances réalisées ; afin d'v parvenir plus sûrement , il (ait transporter à Gaiette Jeanne et Louis ; c'était pour s^assurer de leurs personnes, mais couvrant son dessein de dehors de respect y il eut l'air de vouloir les soustraire à la vengeance du roi de Hongrie ; dès que ces deux princes eurent quitté Naples , il continue à bloquer le port de cette ville et entre dans le château de TCEuf où il savait que la duchesse de Duras se trouvait ; la princesse est investie par les hommes d'armes du baron provençal , conduite à l'autel y et forcée de consommer un si brusque mariage. Maître de cette duchesse , il la place avec son fils dans un vaisseau et fait voile avec eux pour la Provence dans Tespoir de les y faire proclamer souverains de Naples , dès que la nouvelle sur laquelle il comptait de la capture de Jeanne et de Louis , opérée par le roi de Hongrie , lui serait parvenue*
DE PROVENCE. Say
A la hauteur de Gaiette il aperçut les deux galères qui portaient Jeanne et Louis ; il aurait dû continuer sa route , mais il commit Fimpriidence de laisser entrer sept galères de sa flotte dans le port ; tout l'équipage prit terre , quanti lui il s*obstinait à rester dans la rade avec le'nâ^ Tire qui était destine II transporter en Provence la duchesse de Duras et son £Is.
La noire trahison dont le seigneur de Bauï^ venait de se rendre coupable n'ëtait pas restée inconnue au roi de îiaples ; aussi se rendit-il d'abord maître des officiers et des matelots qiil avaient pris terre ; les ayant fait venir devant lai , il obtint d'eux la promesse qu'ils lui livreraient Reynaud et pour la leur faire exécuter , it retint en otage plusieurs de leurs camarades dont les têtes devaient tomber si la remise du seigneur de Baux était éludée. Les gens de Reynaud rendus à la liberté font voile vers le navire de Ta* mirai provençal et le conjurent avec instance de descendre dans la ville ; Reynaud réfuse à cause d'une douleur de goutte ; le temps qui se consumait en vains pourparlers sVcoulait trop Icn«» lement au gré de ^impatient roi de Hongrie ; uu attentat exécrable devait encoi signaler son nom à la postérité : impatient de terminer cètlç guerre de ruses et de mécomptes , le roi s'élance dans une chaloupe suivi de quelques chevaliers déterminés, abordé le capitaine , et étourdissant
ZaS HiSTonis
Re^naud de sa brusque apparition , de ses re^ proches « des ëclals de sa colère , il le poignarde pour venger, disait-il , Taffront qu'il avait osé imprimer au sang royal , en forçant la duchesse de Duras de souiller sa main par celle de son fils ; après ce hideux exploit , il charge de chaînes les deux fils du seigneur provençal et fait conduire sa belle-sœur , la princesse de Duras , au château de Gaiette. Robert, son époux, fut jeté en prison ; voici la dernière scène de ce drame qui finit dans le sang , après avoir commencé dans le sang.
La princesse de Duras n'avait cédé qu'à la force en épousant Robert de Baux ; son sang s'était soulevé tout entier contre cette union abhorrée ; elle , fille de roi , devenue l'épouse d'un simple gentilhomme , c'était trop de honte. Sa haine contre Robert s'accroissait de l'impossibilité où elle était de rompre ce funeste mariage ; avec cette violence de caractère naturelle à sa famille , elle se rend à la prison de son mari suivie de quatre soldats armés. Elle répète encore ces véhémentes diatribes contre les mésalliances dont le pauvre Rejnaud de Baux avait été étourdi dans sa prompte et douloureuse agonie , et passant de réloqucnte harangue de femme outragée à l'action d'une furie , elle ordonne le massacre de son époux dont elle livre le corps inanimé , percé de coups , aux vagues