IC8 - HISTOIRE
Dolent e triste plen de marrimen Son remanzut li cortes soudadier E'I trobador e'I joglar avinen Trop an agut en mort mortal gaerier Qae toit lor a lo joven rei engles Vas coi eran li pins lare cobeitos :
Ja non er mais , ni non crezas qa« fos.
Vas aquest dan el segle plors ni ira
Estenta mort , plena de marrimen y Vanar te pods, qa'el melhor cayalier As toit al mon qu^anc fos de nulha gen .*" Qaar non es res qu'a pretz aia mestier Qae tôt no fos el jove rei engles ; E fora miels y s'a dieu plagaes razos y
Dolents et tristes et pleins d*afilictiou
Sontdemeuiës les courtois soldats
Et les kronbadours et les jongleurs avenants ,
Trop ils ont eu dans la mort mortelle ennemie ,
Vu que enleT^ leur a le jeune roi anglais,
En comparaison de qui étaient les plus gënëreux arares :
Jamais il ne seia , ni ne croyez que fîit
Pour cette perte au siècle assez de pleurs ni de désespoir.
Cruelle mort , pleine d'affliction ,
Vanter tu te peux , vu quq le meilleur cheyalier
Tu as enleyë au monde qui jamais fut d'aucune nation \
Car il n'est rien qui À mérite ait rapport
Qui tout ne fut au jeune roi anglais ;
Et il serait mieux , fi à Dieu plaisait raison i
D£ PROVENCE. lO^
Qae visqnes el qae mant aatre enyios Qa'anc no feron aïs pros mas dol et ira.
D'aqaest segle flac y plen de marrimen , S'amor c'en vai , son joi teinh mcnsongier , Qae ren no i a que non torn en cozen ^ Totz joms yeirctz que val mens haei que ier : Cascan se mir el jove rei engles Qa'era del mon lo plos yalcns dels pros , Ar es anatz son gen cor amoros , Dont es dolors e desconort et ira.
Celui que plac per nostre marrimen Venir el mon , c nos trais d'encombrier^ £ receup mort a nostre salvamen ^
Qae yëcot lui qae maîntA autres enyîeaz
Qai jamais ne firent aux preax qae deuil et désespoir.
De ce siècle lAcbe , plein d'affliction >
Si l'amour s'en ta » son bonheur je tiens mensonger »
Va que rien n'y a qui ne tourne en souffrance ;
Tous les jours vous verrez que yaut moins aujourd'hui que hier:
Que chacun se coutemple au jeune roi anglais
Qui était du monde le plus yaillaul des preux i
Maintenant est parti son gentil cœur aimant ,
D'où est douleur , découragement et désespoir.
A celai â qu'il plut à cause de notre affliction Venir au monde ^ et qui nous arracha d'encombre i Et reçut mort poor notre salut
I lO HISTOIRE
Co a senhor hamils e dreitarier Clamen merce , qu'ai jove rci engles Perdon y s'il platz^ si com es vers perdosy E'I fassa estar ab onratz companhos Lai on anc dol non ac ne i aura ira.
Comme a seigneur indalgent et droitorier
Crions merci , afin qu'au jeune roi anglais
Il pardonne , 8*ii lui plaît , ainsi comme il est yrai pardoli
Et le fasse être avec honorables compagnons
Là où jamais deuil n'y eut ni y aura tristesse.
Les troubadours aimaient à débattre des questions sur Tamour, la chevalerie , la morale. Dans les pièces de vers où ces sortes de sujets étaient ainsi traités , ils introduisaient deux pacifiques interlocuteurs s'escrimant en un poétique champ clos. Les meilleurs de ces poètes ouvraient ainsi à leur muse un tournois où elle appelait couverte de ses armes réluisantes , une rivale qui accourait au défi. Ces pièces nommées tensons ' étaient généralement partagées en couplets , et suivies de deux envois , afin que chaque contendant eût un avantage égal dans l'attaque et dans la réplique. Ces dialogues étaient aussi quelquefois divisés par distiques et même ver» par vers.
I • Du mot latin comUntio.
DE PROVENCE. Ht
Souvent la victoire restait indécise dans ce paisible assaut d'armes poétiques. Chaque combattant , après avoir offert l'image d'un duel où l'adresse et Taudace s'étaient montre'es égales , laissait la question non résolue ; alors il arrivait quelquefois que le sujet de celte dispute élait porté devant le tribunal suprême d'une cour d'amour ou déféré au jugement d^arbitres.
Tant que la tenson renfermée dans les bornes d'une question métaphysique ne servait qu'à faire briller une subtilité raffinée , les combattant se montraient courtois ; mais souvent elle prenait un caractère d'aigreur , devenait satyre dialoguée, et mettait aux prises deux adversaires qui se harcelant d'injures et de mauvais propos fesaient descendre cette œuvre littéraire au rôle du pamphlet et du mémoire accusateur. On a vu des troubadours asservissant leur verve à des couplets réguliers se porter dans de vives improvisations de rudes coups. Puis la tenson s'adoucissant , fesait roucouler les plaintes des amans. Voici un exemple d'une tenson de ce dernier genre , entre la comtesse de Die et Rambaud d'Orange. Elle rappelle le donec gratus eram tibi d'Horace.
Ami ex ^ ab grand cossirier Soi per vos et en greu pena ,
Ami f avec grand tounnent y
J« SQÎfl par TOUS et en grièye peine,
lïîî UISTOIfiE
£ del mai qu'ieu en saflfi^l^ No crc que yos sentatz gaaire ; Doncx , per que us meletz amaire Pus a me laissate tôt lo mal ?
Quar ab duy no'l partem egual.
• Domna , airiors a tal mcstier , Pus dos amicx encadena , Qu'el mal qu'an e Talegrier Senta quecx a son veiaire -, Qu'îeu pens, e no suî guabaire^ Que la dura dolor coral Ai eu tota a mon cabal.
Amicx , s'acsetz un cartier De la dolor que m malmena
Et du mal qae j'en soaffre Je ne crois que tou* sentiez guère ; Donc pourquoi vous mettez-vous amant Puisque à moi vous laissez tout le mal ?
Car tous deux ne le partageons également.
Dame , amour a tel mëtier,
Lorsque deux amis il enchaîne ,
Que le mal qu'ils ont et l'allégresse
Sente chacun a sa manière;
Vu que je pense , et je ne suis trompeur ,
Que la dure douleur cordiale
J'ai tonte à mon cheptel.
Ami , si vous a^lez un quartier De la doulev qui me mal mène
DE PBOVENCB. II
Be yiratz mon encombrier; Mas no os cal del mien dan gnairé , Qne qnan no m'en puesc e5traire> Cam que m'an , tos es cominal An me ben o mal atretal-»
Domna , qnar yst lauzengier Que m^an toat sen et alena ^on Yostr* angQOjssos guerrier y Lays m'en ^ non per talan vaire , Qnar no os soi près , qa'ab lor braire t^os an bastit tal joc mortal Que no j jauzem jaozen jornal.
Amies y nolh grat no os refier , Qnar )a'l miens dan yos refréna
Bien tous rerrîez mon encombre ; Mais ne tous chaut du mien dommage guéf e > Vu que quand je ne m'en puis arracher , Comment que j'aille, il tous est semblable Que j'aille bien ou mal également.
Dame , attenda que ces mëdisans Qui m'ont 6ttf sens et haleine , Sont Tos tourmentans ennemis , Je m'en quitte ,non pas désir Tariable, Parce que je ne tous suis près , tu qu'ayec leur braillement Ils TOUS ont dressé tel jeu mortel | Qne ooos n'y jouissons d'henreox jour.
Ami I nul gré je ne tous accorde ,
Car que jamais le mien dommage ne tous empêche
X'4 HISTOIBE
De vezer me que as enqaier ; £ y si Tos faitz plas gaardaire Del miea dan qa'lea no vaeïb faire , Be os tenc per sobre plus leyal Qae noson sîlhde l'Ëspital.
Domna ^ iea tem a sobrier , Qu'aar perdi , e vos , arena , Qae per dig de laazengier Nostr* amor f ornes en caire ; Per 80 dey tener en gaaire Trop plas que vos per sanh Marsal y Qaar etz la res qae mais me val.
Amicx , tan vos sai laazengier £ fait d'amorosa mena
De Toîr moi qai yoin enqaière; Et , fi TOUS vous faites plus gardien Du mien dommage que je ne veux faire Bien je vous tiens pour beaucoup plus lovaî Que ne sont ceux de l'iiôpital.
Dame , je crains à l'excès i '
Vu qu'or je perds, et vous, arène.
Que par les dits des mëdîsans
Notre amour tournftt en biais »
Pour cela je dois tenir pour beaucoup
Bien plus que vous par Saint-Martial ,
Car vous êtes la chose qui plus me vaut»
Ami I tant je vous sais louangeur En fait d'amoureuse conduite
DE PROVENCE. Il5
Qa*iea cag que de cavalier 5iatz devengatz camjaire -, £ deg vos ben retraire , Qaar ben parets qae pcssetz d^al , Pos del mien pensamen no ois cal.
Domna^ jamais esparvier No port j ni cas ab cerena , S*anc paeys qae m detz joi entier Fqj de nulh'autra enqaistaire 5 Ni no suy aîtal baaraire } Mas pcr envcia'l dcslial M'o aie von e m fan vénal.
Amies , creirai vos per aital , Qa'aissi as aya tos temps leyal.
Que je crois que de cheval icr
Vous aoyeï devenu volage ;
Et je dois vous le bien retracer ,
Car bien il parait que vous pcnsex d'autre,
Puisque de mou peuser il ne; vous chaut.
Dame, que jamais épervier
Je ne porte , ni ne chasse avec beau tems ,
Si jamais depuis que vous me donnfttes joie cutîèie
Je fus de nulle autre solliciteur ;
Et je ne suis tel trompeur ;
Mais par envie les déloyaux
Me le supposent et me font veual.
Ami, je vous croirai pour tel,
"^OQivu qu'ainsi je vous aie en tout tems [>our luyal.
Domna , alssi m'aurctz leyal , Qîié jamais non pensarai d'aL
Dame > ainsi yoaa m'aurez loyal , Vu qae.jamais je ne penserai d'antre.
Ce poème fut quelquefois 2ippQ\é par fimân ^ di^ çision , par allusion à sa forme dialôgutfe ; il porte aussi le nom ài^joct-partîtz^ jeu parti ou simplement partia, SI la tenson avait plus de deux interlocuteurs , elle recevait le titre de iorneyamen , tour^ noy ^ iournoyemeni ; ce titre indiquait que chaque personnage répondait tour-à>tour aux autres , et réfutait leur avis isur la question proposée , en défendant le sien. . • «^vi •
Un vicomte- de Gâvàf et , seigneur de Langon et de Saint-Macaire , avait une femme dont la beauté enchantait les troubadours. Savari de Mauléon, baron de Poitou, la poursuivait d*a^ *mour y et la chantait timidement sous le nom de Guillemette de Benagues. Elias Rudel , seigneur de Bergerac , et Geoffroi Rudel de Blaye se mouraient aussi d'une langoureuse passion pour la vicomtesse ; mais , dans ce tournoi d'amour discret , Savari' de Mauléon ignorant que les vœux de ses rivaux étaient encouragés , ouvrait , dans l'ardeur de ses esprits, un champ illimité \s^^ orgueilleuses espérances. Ces trois chevaliers entouraient un jour la jeune dame , et dans le fade
langage d'une métaphysique amoureuse, la priaient d'aimer. Le silence de la vicomtesse de Gavaret fut plus éloquent qu'une réponse difficile à faire. Imaginant ce moyen usé sur lequel ont vécu si long-tems ceux qui ont parlé de la coquetterie des femmes , elle regarda tendrement Gcoffroi Rudel assis devant elle , serra tendrement la main d'Elias de Bergerac , et pressa légèrement le pied de Sayari. Les trois chevaliers se lèvent exaltés 9 se croyant, chacun l'objet d'une préférence si habilement indiquée. Mais Elias et Geoffroi divulguèrent la mystérieuse faveur que le silence du regard et de la main avait si éloquemment donnée. Savari ne divulgue rien , croyant toujours que la pression d'un pied de femme sur le sien traduisait seul la pensée de la coquette. Il consulta^ Hugues de la Bachèlerie et Gaucelm Faidit , pour savoir auquel des trois la vicon^tesse , qu il ne nomma pas, avait témoigné le plus d'amour. Ils. entonnèrent alors le torneyamen suivant :
Savaeigs de Malleo.
Gaacelms ^ très jocx enamoratz Partisc a vos et a 'n Ugo -y
Savari ds Mauléon.
Gaulcem , troia jeas -amoureiuc
je propose à tous et «1 seigneur Hugues ,
Il8 HISTOIRE
£ qoascos prendetz lo plas ho £ layssatz me qnal que us Tolbatz. :; Qa'ana domn* a très preyadors , £ destrenh la tan lor amors Qae , qnan tag trey li son denan ^ A qnascun fai d* amor semblan ; U nn esgnard' amorosamen ^ Uantr* estrenh la man doussamen }^ AI terz caossigna 1 pe rizen :
Digoatz al quai , pas aîssî es , Fai maior amor de totz très.
Gavlcem Faidit.
SenherSavaricSy ben sapchatz Que r amici^ recep plus gen do^
£t chacun prenez le meillenr
£t laiisei-moi qael qne tous veuillez s
Va qu'une dame à trois solliciteurs ,
Et^étreint la tant leur amour
Que , quand tous trois lui sont devant ,
A chacun d'amour elle fait semblant ;
L'un elle regarde amoureusement ,
A l'autre elle serre la main doucement.
Au troisième elle presse le pjed en riant r.
Dites auquel , puisque ainsi est ,
Elle fait plus grande amour de tous troia.
Gaucelh Faidit.
Seigneur Sa va ri , bien sachez Que l'ami reçoit plus gentil don
DE PROVENCE. fig
Qa* es francamen , ses cor feilo y Jkls belhs haelhs plazens esgaardatz; Del cor mov aqaella donssors , Per qu' es cen tans maier Tamors; E de la man tener die tan Qae non li ten ni pro ni dan , Qa* aital plazer cominalmen Fai domna per acolhimen ; E de! caosaigaar non enten Qae la domn' amor li fezcs , Jiï den per amor esser près.
UOO DE LA BaCALABU.
Gaucelms , dizetz so que vos platz , For que non mantenetz razo ,
Qui ei| Cranchemeiil , mus cœur félon ,
Dca beaux yeux plaisants regardé ;
Da coeur tient cette doucear ,
C'est pourquoi est cent fois plus grande Tamour i
Et de la main tenir je dis autant
Que ne lui tient ni profit ni dommage ,
Va ^e tel plaisir communément
Fait dame pour accueil ;
£t du presser le pied je n'entends
Que la dame amour lui fit ,
tÀi ne doit pour amour être pris.
Hugues de la Bagbblerie.
Gaucelm , tous dites ce qui tous plait , Fors que tons ne maintenez raison >
I2û HISTOIBE
Qq* en r esgoar non conosc ntdh pra A Tamic que vos razonatz, £ s' el i enten es folhors, Qae Tnelh goardon Inj etailhors, E nulh autre poder non an, Mas qoan la blanca mas ses guan Estrenh son amie doossaraen , Uamors moy del cor e del sen :
En Sayaric , qnar part tan gen , Mantengna '1 canssîgaar cortes Bel pe , qn' ien no '1 mantenrai ges,
SAyAaiGS DE MaLLEOu
N Ugo , pus los mieihs mi laissats ^ Mantenrai Tien ses dir de no :.
Vu qu'eii U r«g«rd je nt oonnaUnnl proEi
A l'ami qae tous défendes ,
Et s'il y entend , c'est folie ,
Vu que les yeux regardent lui et ailleurs,
Et nul autre pouvoir n'ont ;
Mais quand la blanche main sans gant.
Presse son ami doucement ,
L'amour vient du cœur et du sens :
Que le seigneur Savari , puisqu'il propose si bien ,
Maintienne le presser, courtois
Du pied, vu que je ne le^maintiendrai point.
SAyABI DE MaULÉOIT.
Seigneqr Hugues , puisque le mieux vous me laissez^ Je le mainUçndcai sans dire âfi spn.; .
Bouc y die qu' el caussîguar que fo Faitz del pe fo fin' amistatz Celada de lauzeojadors } £ par ben , pois aitals secors Pre» V amies rizen , jacudan , Qae l' amors fo ses tôt enjan :
E qoi'i tener de la man pren Per laaior amor , fai non sen ; £ d'EK Gaulcem no m' es parven Qae r esgnart per meilhor prezes ^ Si tan com ditz d' amor saubes
Gaugelm Faidit.
Senber , vos que Tesgnart blasmat^ Dels baelhs e lar plazen faisso.^
Donc, )e dis qae le presser qaî fui
Fait do pied fi»t 6ne amitié
Cëlëe de inédÎBaiiB ;
Et parait bien ; poisqae tel Becours
Prit l'ami fiant , jonÎMant , -'
Qae l'amour fot sans toute tromperie :
Et qui le tenir de la main prend
pour plus grande amoor, fait non-sens ;
Et da seigneur Gaucelm ne m'est apparent»
Qae le regard pour meilleur il prisftt ,
Si tant comme dit d'amqor il seyait.
Gaucelm Faidit.
Seigneur , vous qui le regard bl&mcK Des yeux et lenr plaisante façon ,
122 HISTOia£
No sabetz qae messagier so
Del cor qae los a enviatz ,
Q'aelh descobron als amadors
So que reten en cor paors ;
Donc y totz ios plazers d'amor fan l
£ mantas vetz rizen , gofiban ,
Caassîgaa '1 pe a manta gen
Domna ^ ses antr' entendemen :
En Ugo mante fallimen ,
Qa'el tener de inan non es res ,
Ni non crej qu'anc d' amor mogaes.
Ugo de la Bacalaru.
Gancelms encontr*amor parlatz Vos e '1 senher de Malleo ,
Vous ne sayex qae messagers ils sont.
Du coeur qui les a enyoyës »
Va que les yeux dëcoovrent aux amani^
Ce que retient ei| cœur la peor ;
Donc, tous les plaisirs d'amoar ils font :
Et maintes fois riant , se moqaant ,
Presse le pied k mainte gent
Dame, sans antre intention :
Le seigiiear Hugues maintient erreur :
Vu que le tenir de main n'est rien ,
Et je ne crois pas qae jamais d'amoor il y lut
Hugues de la Bachêlbrie.
Gaucclm , contre l'amour fous parlez Vous êtes le seigneur de Maulëon
E pareis ben a la tenso ; Qq' els hudhs que vos aretz triatz, E que razonatzper mcilhors, An trahitz manhs entendedors ^ £ de la domn' ab cor trnan , Si m caossîgnava '1 pe un an , Non aurîa mon cor jauzen ; E de la man es ses conten Que r estrenhers val per un cen , Qaar ja , si al cor no plaguès , V amors no V agra'l man trames .
Savabics de Maxxeo.
Gancelmy vencutzctz el conten Vos et Eif Ugo certamen ,
Çt il paratt bien à la tenson ;
Va qae les yeax que Toas arez choisis >
Et qae yoas dëfendez pour meilleurs p
Ont trahi maints amants ;
Et de la dame avec cœur aride ,
Si elle me pressait le pied nn an ,
Je n'en aurais mon cœur joyeux ;
Et de la main il est sans contestation
Que le serrement vaut cent fois plus ,
Car jamais , si au cœur ne plaisait ,
L'amour ne lui aurait le commandement transmis.
Satari de Mauléon.
Gaucelm , taincu tous é les à la discussion Vous et le seigneur Hugues certainement ,.
E vuelh qa'en fassa'l jutjamen Mo5 Garda Cors que m' a conques ^ £ NA Maria on bos pretz es.
Gaugelm Faidit.
Senher , Tencatz no soi nien ^.
Et al jotjar er ben parven -,
Per qn' iea yuelh que j sia eyssamei);
Na Gnillema de Benagaes
Ab SOS digz amoros cortes .
Ugo de la Bagalaria.
Gaacelms , tan ai razo ralen Qa' amdos yos fors'^ e mi defen ^ fl sai n' ana ab cor plazen
Et je Teiix qu'en fasse le jugemeqt.
Mon Gvde-Cœar qai m'a conquif , Et daifie Marie où bon prix esL
Gaugblm Faidit.
Seigneur , vainca je ne sais nullement ,
Et an juger sera bien paraissant ;
C'est pourquoi je reux que y soit également
Dame Goillemette de Benagaes
Avec ses dits amoureux courtois.
Hugues de la Baghêlcrie.
Gaucelm , tant j'ai raison puissante
Que tous deux je vous force , et je me défends i^
Et j'en sais une arec cœur plaisanè
En qu'el jutjamen fora mes , Mas pro yej qa'en i a de ires.
En qui le jugement sera mis ,
Mais assez je Tois qa'il y en a de troi^.
On se ferait une fausse idée des troubadours , si on se les représentait dans une extase perpétuelle en présence des daines. Nous avons vu quelquefois leur muse respirer Thaleine enflammée des batailles ; ils savaient , quand des bruits de combats venaient à leurs oreilles , interrompre leurs mélodies amoureuses , pour faire luire dans leurs vers les lances des chevaliers. Le martyre ou les Joies de Pamour n'amollissaient pas toujours leurs chants, et peintres fidèles de leur époque, ils ont su la traduire devant Tinexorablc tribunal de la satire. Elle était peu décente , peu humaine leur époque ; ils nous Tont appris , ils nous Tont raconté en termes brulans et significatifs. Les passions humaines qu'un immense attirail de procureurs du roi et de gendarmes , qu^une police mystérieuse surveillent et compriment à peine, n'avaient presque d'autres freins , dans ces temps singuliers , qu'une religion souvent impuissante , et la crainte des vengeances privées. Aussi , dévergondées , secouant facilement ce frein léger qui tombait bientôt brisé d'un cou gonflé par tant dVdeurs dévorantes , elles s'ébaudissaient j li-
bres , échcYelées dans un cercle de joyeuses folies , d'attentats impunis , qu elles agrandissaient
sans mesure .
Dans l'antiquité romaine ou grecque , Tacti-
vité politique , à défaut d'une religion sévère , Pesclavage qui soumettait aux passions désordonnées , des victimes muettes subissant sans murmure les coups de la cruauté ou les meurtrissures de la volupté , ouvraient aux passions une carrière en apparence légale ; elles avaient un certain air de grandeur qui impose encore à nous lecteurs de Thucydide et de Tile-Live ; d'ailleurs la licence des mœurs avait d'augustes exemples pour justifier d'incroyables écarts. Quand la conscience dort tranquille sur le lin qu'une nuit (le débauche a froissé , on peut , sans honte , dessiner sur les murs d'obscènes images , et sus' pendre d'impures amulettes au cou des jeunes romaines. Le voile qui couvre la beauté n'est j[)Ius tissu que d'air , et Pompeia est excusable d'étaler dans &it& ruines la pierre où une dame patricienne a inscrit au nombre des appartemcns qu'elle veut affermer , un venerîum en toutes lettres; Il faut alors que là débauche long-tems célébrée par les poètes , avouée à haute et intelligible voix dans leurs œuvres erotiques , attachant partout ses impurs symboles , devienne tellement épouvantable , tellement grandiose , tellement luxuriante , pour qu'à la fin un écrivain
DE PaOYËNGE. 127
indigné se lère^ arme de son vers justement révolté , contre une société pourrie qui , brisant tonte pudeur, étale aux yeux des nations yaineues , à la clarté du soleil , à la clarté de mille flambeaux, à Gapraie , à Baies, dans les jardins de Néron , au cirque y une immense prostitution , un gigantesque tableau de luxure. La société se mourait se tordant d^i?resse devant ses courtisannes nues , ses bymens abominables accomplis en plein jour , ses scènes de démence erotique que Juvenal nous a révélées. Le christianisme la sauva ; cependant une institution quelque belle , quelque forte qu'elle soit n'éteint pas entièremeet au cœur de rhomme le souffle de ses passions ; elle les comprime, mais celles-ci jamais vaincues , conti* nueut sourdement leurs attaques , créent Théré-sie qui ébranle la foi , la philosophie moderne qui la détruit tout-à-fait y et finissent par flotter victorieuses sur Tabîme où leurs mains ont fait crouler tant de systèmes religieux , politiques , créés pour les combattre et les réprimer. Alors naît encore la force brutale , ou bien cette fiction si moquée qu'on appelle la loi ; alors de misérables et froids articles d'un code élaboré par des manufacturiers , se chargent de régenter celte société d'où les dieux se sont retirés.
L'histoire est là pour le prouver : la société du moyen-âge serait morte dans d'horribles convulsions sans la religion chrétienne. Le colosse
tl8 filSTOIll£
tombe de Fempire romain avait entraîne dans »à chute cette force administrative qu'on a tant préconisée. L'influence de la conquête germanique n'avait su que mettre en relief la force de l'individu; elle avait rendu permanentes les guerres d'homme h homme. La sociëtë se serait donc trouvëe tout-à-fait dësarmëe contre Paviditë personnelle , si le christianisme n'eût fait souvent entendre avec succès sa voix au milieu de tant de déchiremens intérieurs. Mais cette voix ëtait quelquefois roëconnue. Un homme qui avait un château bâti comme un nid d'aigle sur le sommet d'une montagne , un abbé qui ceignait de hautes tours les arcades de son cloître , quand la passion ^' enflammait de luxure ou d'aviditë leur sang, pou-
vaient si aisëment satisfaire la violence de leurs convoitises , qu'il leur arrivait , à la vue d'un riche passant , d'une gente demoiselle , de berner les enseignemens de l'ëglise , pour détrousser l'un et emporter l'autre se débattant comme une colombe sous les griffes du vautour.
Les droits de la morale outragée ne se près* crivent jamais. La poésie se charge de les proclamer ; elle s'élève alors à toute la hauteur de sa mission. Nos troubadours attachèrent à leur harpe une corde nouvelle, celle de la satire, qui résonna bien plus utilement que les autres. Ils poursuivirent tous les abus , tous les crimes , l'image terrible du pouvoir avec son appareil de forces
HISTOIRE Il3
imposantes, l'autorité redoutable de Tëglise ne les intimidèrent pas. Leur Toix troubla le crime heureux et consola la victime. Us étalèrent au grand jour les excès impunis que couvraient de leurs ombres les voûtes des manoirs féodaux et des riches monastères. Précurseurs de ces conteurs joyeux d'Italie, de Boccace et de bien d'autres qui ont naïvement révélé les scandales cloîtrés des moines , ils allumèrent mille flambeaux poétiques dans les mystérieuses cellules , et firent ainsi resplendir ces mystères de discrète débauche voilés avec tant d'art.
Le Sirvcnte était le nom de ces pièces de vers rigoureuses où la, verve du troubadour déployait son indignation poétique. Souvent satire personnelle , le Sirvente devenait dans les mains du poète , une arme carrée qu'il employait rudement pour calmer l'irritabilité des blessures de son amour-propre versant sur elles le baume de la vengeance; il harcelait l'ennemi de 5a causticité brûlante , de sa moquerie amère , et l'écrasait sous le poids d'une insolente attaque. Ensuite le champ de cette satire du moyen-âge, en s'étendant , embrassait les mœurs générales dont elle étalait la corruption , la société politique qu'elle montrait foulée par Tavidité des grands ; devenue" alors œuvre de morale et de haute censure , dégagée de toute maligne et étroite influence personnelle , dans ce cercle si grand , elle
T. III. ^ c)
Il4 HISTOIRE
infligeait a des actes politiques , le châtiment d^une publicité courageuse ; rien ne Tinliinidait: la tiare elle-même abaissait sa majesté sainte devant elle ; la plainte populaire excitée par la tyrannie des seigneurs , par les exactions des rois , les abus de la cour de Rome n'aurait peut-être jamais éclaté, si le Sirvenie en la recueillant toute frémissante de colère , n'en eût prolongé l'écho jusqu'à nous. Le Sirçenie aimait aussi les allures guerrières ; hardi et courageux de sa nature , il s'impreignait volontiers des passions politiques de IVpoque ; épousait les haines de peuple à peuple, de seigneur à seigneur , donnait le signal des combats , et tantôt hérault des batailles , tantôt chantre d'une guerre accomplie , il parcourait le champ de meurtre , pour célébrer les mêlées sanglantes que sa voix avait provoquées .
Parmi tous ces troubadours dont nous essayons de ressusciter la gloire éteinte , il y en eut un qui domina son siècle. Malgré l'éclat de sa naissance etTardeur guerrière de son caractère, il n'aurait accompli que la rude tâche d'un chevalier courageux, sans laisser après lui une haute renommée, s'il n'eut pas été poète. Consumant sa valeur dans des combats insignifians , dans des duels à outrance , dans des tournois resplendissans , chevauchant avec l'ardeur inconsidérée de ses esprits, la lance au poing dans des pays saccagés , Bertrand de Born , seigneur d'Hautefort , aurait
DE PROVENCE. Il5
sans doute rempli tous les devoirs de la chevalerie , iDais son nom faiblement relève par des actions dVclat , si communes alors , ne serait point entré , sans le sceau divin de la poésie , dans les vers du Dante ; ne rappellerait peint le personnage qui a reroué le douzième siècle. Les sirçentes de Bertrand de Born excitèrent les guerres san-^ glantes de Philippe-Auguste et de Richard Gœur^ de-Lion ; l'animosité du roi anglais irritée par les vers ontrageans du poète , s'allumait plus vive , plus terrible encore à la lecture de ses sirventes ; et Bertrand ne démentant pas son caractère de guerrier et de poète , se battait , brûlait des châteaux , rançonnait les ennemis , excitait la guerre dans les cours de France, d'An* gleterre et d'Espagne , et se servait de ses vers pour lancer d'insolens défis , pour animer au carnage ses soldats et allumer au souffle de sa poésie , un vaste incendie qui le colore de teintes infernales. Car Bertrand de Born désola son siècle : ses sirçenies et Thistoire Talteste , qui imprimèrent un caractère de cruauté aux démêlés de Philippe-Auguste et de Richard , troublèrent tout-à-fait la royale maison d'Angleterre ; le jeune duc de Guienne obéissant à la voix de cet Achitophel d'un nouvel Absalon , se laissa engager dans plusieurs révoltes contre son père , par ce troubadour qui l'égara à Vaide d'une brûlante poésie. Ce poète qui a déshonoré sa vie par
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des passions tuilïuleiites et des actes Coupables , dont Tamitië ëtait si dangereuse ; mauvais parent , sujet rebelle , spoliateur de Thëritage paternel Se son frère Constantin , ne se plaisait que dans des scènes dé carnage , ne s'inspirait que des souvenirs de combat. Le sirt^enfe qu'on va lire dut être compose par lui à la lueur des feux à demi consumes d'un camp où une arm^e abrita ses tronçons mutilés par le (er.
Be m play lo donz temps de pascor Que fai faelhas e flors venir ^ E plaj mi qaant aag la baador Dels aazels qae fan retentir Lor chan per lo boscatge ; E plai me qaan vey sas els pratc Tendas e pavallot fermats ; E plai m'en mon coratge , Qaan vey per campanhas rengats Cavalliers ab cavals armatx.
Bien me pUit le doux fempf de priatempi
Qui fait feuilles et flears Tenir;
Et plaît à moi quand j'entendila rdjouîaaance
Des oiieaux qui fout retentir
Leur chant par le bocage ;
Et plaît à moi quand je Tois aor les prés
Tentes et pavillons plantés -,
Et plaît à moi en mon cœur ,
Quand je yola par les campagnes rangés
Cavalien «Tee eheyanz arméa.
DE PROYEKCX.
£ play mi qaan li corredor
Fan las gens e' Is avers fagir ;
E plai me qoan vey aprop lor
Gran ren d'armazt en sems brngir;
Et ai gran alegratge
Qoan yey fortz castelhs assetjatz
E mars fondre e derocatz^
E vey Post pel ribatge
Qa' es tôt entom clans de fossatz
Ab lissas de fortz pals serratz.
Et il me plaît quand les oonreara
FoDt lei gens et les troapeaaz fuir ;
Et il me plaît quand je rois après eux
Beaucoup de soldats ensemble gronder ;
Et j'ai grande al^gresse ,
Quand je yois forts châteaux assitSgës ,
Et murs croules et déracines ,
Et que je rois l'armée sur le rirage
Qui est tout alentour clos de fossés
Arec des palissadei de forts pîeoz fftnMfp
Atressi m play de bon senbor Quant es primiers a l'envazir ^ Ab caval armât , ses temor ; C'aissi fai los siens enardir
Également me plaît de bon seigneur Quand il est le premier à l'attaque, Ayec cbeyal armé , sans crainte ; Va qu'ainsi il fait les siens enhardir
ÏI
Ab valcn vassallatgc -, E quant cl es el camp intratz , QaascQs de a csser assermatz ,
E scgr'el d'agradatge , Qaar nalhs hom non es ren prezatz Tro qu'a m^nhs colps près e donalz.
A?ec Yai liante proueue ;
Et quand il est au camp entré ,
Chacon doit être emprestë
Et «uÎTre lui de grrf ,
Car nul homme n'est rien prisé
Jusqu'à ce qu'il a maints con^s reçus et clonnés.
Lansas c brans , elms de color Escatz traocar e desgaarnir
Veyrem a l'intrar de l'estor ,
E manhs vassalhs ensems ferir , Bon anaran a ratge
Cavalhs deJs mortz e dels nafralz ;
E ja pu l'estom er mesclalz , Negas bom d'aut paratge.
Lances et épées, heaumes de couleur, Ëcus percer et dégarnir Nous Terrons à rentrée du comhat Et maints yassaux ensemble frapper,
D'où iront à l'aTenlure Che?aux des morts et des blessés ; Et lorsque le combat sera mêlé ,
Qu'aucun homme de haut parage^^
DE PAOVENCS. IJ
Non pens mas d'asclar caps e bratz, Qoe mais val mortz qae vias sobratz.
Ne peiue qa*à fendre tétea et bras ,
Va que mieux Tant mort que tif Ttincu.
le us die que tan non m'a sabor Manjars ni beare , ni dormir , Gam a quant ang cridar : A lor !
D'ambas las parts ; et aug agnir Gavais yoitz per l'ombra tge , Et ang cridar : Aidatz ! aidatz !
'E vei cazer per los fossatz
Paucs e grans per Ferbatge , £ vei los mortz que peis costatz An los tronsons outre passatz.
Je vous dis que tant ne m'a saveur
Maoger, ni boire, ni dormir,
Comme à quand j'entends crier t A eux !
Des deux parts , et que j'entends hennir
Chevaux démontes par la forêt ,
Et que j'entends crier : Aidez l aidez !
Et que je vois tomber dans les fosses
Petits et grands sur Tfaerbe ,
Et que je vois les moits qui par les flancs
Ont les tronçons outre«passés.
Baros y metetz en gatge
Gastels e vilas e ciutalz ,
Enans q'nsquecs no us guerreiatz.
Barons mettex en gage Châteaux , et villages et cites , Avant que chacam ne vouf gnerroyem^
Papiqi', d'ag^radatgc
Ad Oc e No • t'en vai viatz ,
Die li qii>e trop estan en patz.
Papiul , de bonne grâce
Yen Oui et Non t'en Ta provoptemeut ,
Dii-lui qae trop ils sont en paix.
Les troubadours distinguaient deux espèces de sirventes; le sirvenle propreraent dit, et celui qu'ils désignaient par la de'oominalion de Joglarecs ^ joglaresque ^ parce qu'il était sans doute livré aux jongleurs, qui le chantaient ou le déclamaient devant les personnes dont ils étaient accueillis.
L'éloge et la satire foripaient le caractère principal du sirvente joglaresque..
Dans la longue nomenclature des pièces de rers que les troubadours composaient, nous trou- TOUS encore la sixiine , le descort , la paslorelle , le bref'doubU^ les pièces à refrain , sous lesquelles, se rangent les aubades et sérénades , les retroensas^ tes ballades , danse^ et rondes , et les pièces açec