‹ Histoire de ProvenceChapitre 8 sur 20 · T. III · texte numérisé non relu

T. III

l46 HISTOIEE

Taulat deRuglmon ; il parcourt la salle qui retenu tit du bruit de ses pas , et enfonce une mort ' soudaine , à l'aide de sa lance , dans la poitrine d^un chevalier. La stupéfaction est générale. Taulat se dressant de toute la hauteur de son armure , k côté du cadavre annonce une parmlle injure , chaque année , à un pareil jour.

Artus gémit , Jaufre incline un genou et dit au roi : « Armez-moi chevalier , et je punirai le « félon ; nuit et jour attaché à sa poursuite , je i< ^atteindrai , l'attaquerai et le vaincrai. » Ce noble courage émeut Artus ; il attache Tépée au côté gauche de Jaufre , Téperon à son pied droit , et le baise sur la bouche. Le jeune preux prend son écuy se prosterne devant le roi , salue la cour, et sVlançant sur son palefroi , il part rapide.

Ici s'ouvre la scène des fictions du moyenâge ; elle s'enfonce , toute luisante , dans une route semce d'enchantemens. Cette route où bon* dit le palefroi de Jaufre , se hérisse de nains , de géans , de nécromans , de châteaux d*oii s'enlèvent des voix dolentes de femmes , de clairières où se dressent, sur leurs chevaux, des guerriers félons. Jaufre pourfend tout ; haletant , courant a son noble but , il brave Tenfer et la terre , qui déchaînent contre lui leurs maléfices et leurs brigands. Le fantastique de IVpoque est là dans toute sa beauté. Palais limpides , et dont les nuages du soir emportent en fuyant les aériennes

magiques colonnades ; géans debout et mornes carrefours des forêts ; nains graves et hideux ; belles princesses au pouvoir des tyrans : toutes ces créations si poétiques assombrissent ou illuminent la narration vive , pittoresque , du roman. Lia belle Brunesens attendrit , par ses charmes , le cœur de Jaufre ; mais celui-ci n'obtiendra sa main , que quand Taulat de Rugimon , si vainement poursuivi , aura été vaincu.

Le duel a lieu enfin ; Taulat râle sa mort sous le dernier coup de lance de l'heureux Jaufre. A la scène du combat succède la scène de féerie. Le château de Montbrun ouvre ses resplendissantes salles ; la belle Brunesens y tient sa cour brillante ; et le roman qui a commencé dans le deuil et le trouble d'une fête interrompue, s'éteint dans les joies d'un magnifique hyménée. Ârtus unit Jaufre à Brunesens. La prose provençale ne compte qu'un seul roman , c'estcelui de Philomena , qui appartient au douzième siècle. Cet ouvrage contient le récit des exploits de Charlemagne dans le midi de la France , contre les Sarrasins , et semble avoir été fait principalement pour célébrer la fondation du monastère de Notre-Dame de-la*Grasse par ce prince.

Un bon jongleur devait connaître tous les romans de chevalerie ; les troubadours le leur prescrivent dans leurs instructions. On sait que le jongleur était le nom du rhapsode errant qui dé-

i48 âisToias

clamait les œuvres des troubadours , ou les cha tait en s^acc'OfnpagQant d'un instrument.

De tous les romans écrits par les troubadours , les trois que f ai rappelés sont les seuls qui sont parvenus jusqu'à nous, avec de graves altérations. La liste des autres est fort longue :une foule de sujets traités plus tard par des littératures étraa* gères , avaient allumé la verve des romanciers de notre Provence. Tristan et la blonde Yseuli^ la belle Maguelone de Proçence , Lancelot du Lac , hgurenti dans celte nomenclature d'œuvrcs que le tems a dévorées.

Moins épiques que les romans , moins en dehors de la vie ordinaire , plus calmes , plus repo-« sées 9 les nacelles retraçaient des aventures galantes avec une harmonie de paroles , une grâce conteuse ^ une fraîcheur d'allégories , un charme naïf, dont le secret semble perdu depuis longtems. Le moyen-âge a excellé dans les nacelles ; et la Provence, si méconnue» a formé dans ce genre aimable et gracieux Marguerite de Navarr e et Boccace.

Les troubadours ont de plus laissé un grand nombre d'épîtres qu'on peut ranger en trois classes:

1*^ Les Donaires ou Salais , pièces de vers inspirées par l'amour, l'amitié ou la reconnaissance. L'épître se nommait Donaire , quand elle commençait et se terminait par le mot Dona ; et Sa-

DE PROYENCfi. l49

JW , quand le dëbut ^tait une salutation à la dame louëe par le poète.

a* Les Ensenhamen , ëpîtres didactiques qui endoctrinaient les seigneurs , les damoisels , les troubadours et les jongleurs.

3® Enfin Te'pître morale , ëlan d*uu cœur longtems séduit par la beauté, vers Dieu; aspiration aux douces extases du cloître.

Voilà les monumens littéraires de ces poètes qui ont légué leur nom de troubadours à Padmira* tien de la postérité. Le drame leur fut inconnu » parce que le drame , dernière et permanente expression d^une littérature déjà avancée , exige des combinaisons ignorées de ces imaginations éprises , au réveil de Pintelligence , des merveilles dé la nature et des hommes : une époque , quand elle entre dans la large voie que des essais de législation , des hasards de conquêtes , des influences de civilisations expirantes , ouvrent à des peuples nouveaux , est tout épique , toute lyrique. Elle veut des chants , des odes ; les sentiiQens surabondent alors, mais Tanalyse dort encore dans le3 replis de Tentendement ; l'analyse qui , calme au milieu des tempêtes des passions et des mouvemens spontanés de Timagination, écoute ces tempêtes , épie ces mouvemens , et les resserrant dans un cadre sérieusement élaboré , leur fait produire des scènes de longue main préparées I des effets médités» des catastrophes

z5o HISTOIRE

étudiées. L*ode, le poème épique , et pour dous modernes le roman, avant qiie Part en eût fait disparaître sous son rabot les aspérités rugueuses , n'ont pas ces plans concertés , ces marches calculées. Ils se démènent tout-a-coup en présence de Pobjet qui les enflamme , et exhalent leurs impressions soudaines en cris désordonnés , en phrases pressées , en accens sonores et brulans . Le poète , alors , puise ses images , ses comparaisons, ses élans, dans ce monde extérieur et magnifique que la nature et l'homme façonnent à l'enyi. Ce monde extérieur passe par tant d'aspects divers ! la foret Tassombrit , le marais le noie , quand la civilisation tâtonne encore ; du sein de ces forets , des bords spongieux de ces marais , s'élèvent , comme Thymne universel de Tunivers naissant , de la société naissante , les chants de Moïse et d'Orphée , et l'homme se met à Tœuvre. Ces roches noires de mousse ; ces chênes , candélabres gigantesques aux mille bras efiarés ; ces cascades rugissant comme des lions et secouant comme des lions encore leurs humides crinières ; ces roulemens de tonnerre bondissant en ineffables échos de nuage en nuage , aux ardentes campagnes du ciel ; toutes ces merveilles calmes ou furieuses , muettes ou assourdissantes, entrent, en ineffaçables traits « dansTesprit de Thomme, qui les traduit en masses granitiques , en pyramides cyclopéennes , en

DE PROVENCE. l5l

palais dWe architecture si ëtrange , que l'imagination qui les contemple reste confondue devant ces colonnes portant des colonnes , ces dômes s' évasant dans les airs , ces salles engrenées dans des salles, comme les anneaux d^un immense serpent qui , après avoir formé , des plis de sa queue , un piédestal large et écaillé, s'aventure en mille spirales , retombe , tournoie , se redresse et déroule à Pinfini les caprices et les orbes de son corps.

La Bible nous raconte tout cela , elle qui a bâti Babylone , Sodome et la tour de Babel ; elle qui a employé des mains juives 'à édifier les pyramides de Chéops. Le monde passe ensuite sous le puissant souffle romain ; la Grèce et l'Egypte le cèdent au peuple-roi , qui s'en empare , le pétrit V le hérisse d'aquéducs , d'arcs de triomphe , de cirques ; l'enchante de poèmes troyens , d'élégies voluptueuses , et le scelle d'un anneau qui semblait éternel. La société fit une longue fialte dans l'ornière romaine ; elle dut croire ses destinées accomplies , car que lui manquait-il ? n'avait-elle pas ses arts bien dirigés , ses formes bien étudiées et polies , une administration parfaite , des impôts solidement perçus , des lois de police ,. des lois générales , des lois privées , des privilèges , des métiers , une entente d'excellent goût aussi bien dans l'oeuvre du génie que dans la coupe d'un pallium et d'une toge ; rien de brus-

l52 HISTOIHE

que , rien de dur , mais toutes choses arec de» contours arrêtes , des consonnances harmonieuses. Que lui manquait-il à cette société ? Ce qu^îl lui manquait? les barbares vont tous rapprendre. Sous cette surface polie et brillante grinçaient les chaînes de Tesclaye ; l'avilissement de la femme , IVnervation de Phomme, étaient complets : la croix du Calvaire et la framée d'un Frank , vont faire crouler cet édifice dont les belles et imposantes murailles de marbre conservent encore, dans leurs majestueuses ruines , le carcan de Pesclave et le phaUus du lupanar. Une mesquine et courte lit—, térature accompagnait de vers pénibles et sourds le bruit que fesait la grande chute de Fempire ro* main; de cet amas de poussière qu^elle élevait sur la face du ciel, sortirent desaccens plus purs, dans une langue nouvelle, les accens du christianisme. Le désordre social se prolonge ; la théologie seule atteste long-tems la marche toujours progressive de Tintelligence de Thomme ; un esprit chevaleresque se fait partout reconnaître ; le génie des arènes et des combats est en tout lieu : ici, sous la cuirasse d'un chevalier; là , sousThabit long et brun d'un clerc. Au préau , au champ de bataille, on argumente avec des coups de lance; à la Sorbonne , on argumente avec des textes ; on se défie avec des axiomes ; on se blesse , on s«e renverse , on se foule aux pieds avec des ma^ Jaurès, Alors toute poésie de langage sembla

DE PROVENCE. l53

morte. Quelques poèmes latins , misérables cal* ques de Virgile , boursoufflent de fades descriptions ; mais la langue nationale n'a pas encore rencontre le souffle heureux qui doit faire ëclore les fleurs de sa poe'sie. Ce souffle part enfin de notre midi. Le Dante , Pétrarque , ainsi que leurs œuvres l'attestent, surent le recueillir et lui durent de belles inspirations. Le moyen-âge doit faire hommage de sa littérature à nos troubadours:

ces paroles , peut-être trop ambitieuses , ne doi- Tent-elles pas nous pënëtrer , si elles sont vraies , d'une sincère admiration pour ces hommes qui furent les harmonieux et nationaux interprètes de leur siècle , le dotèrent d'une langue , et renonçant à des inspirations d'une antre époque , rinspirèrent des mœurs , des usages , des arts , des mouvemens de leur société féodale.

Ces hommes comprirent l'amour mieux que Virgile , respirèrent le feu du combat avec des narines aussi élargies que celles d'Homère , acérèrent fa satire comme Aristophane , teignirent, ainsi que Théocrite , leurs vers des couleurs de leur ciel ; et pourtant la science connaît seule leurs noms et lit seule leurs œuvres oubliées ! Eux , qui, comme les coryphées des anciens , menaient leur siècle en marchant en tête , ont tous enseveli leurs noms dans celui de troubadour , et leurs œuvres dans un oubli total. C*est que l'instrument dont ils se servirent a et^

l54 HISTOIKE

toutes ses cordes brisëes : la langue provençale përi , elle qui à la majestueuse sonorité de 1' pagnol joignait la souplesse de Pitalien. Les fem-^ mes ont dû au christianisme , non seulement leur liberté , mais une influence décisive sur le& mœurs et la civilisation des peuples modernes - Reléguées par les anciens dans les gjmécées , liées à un époux par la chaîne du mariage , que les Grecs et les Romains rendirent si légère, si facile à briser , elles obtenaient seulement sur les sens un empire qui les dégradait. La fièvre de la pas* sion éteinte , nulle auréole n'entourait plus ce beau corps profané , et Tame de Thomme , tout entière aux devoirs sacrés de la patrie , ne savait rien demander à cette ame de femme dédaignée. Arts , passions , lettres , tout était extérieur chez les anciens. Leur climat , leur religion , leur gouvernement, le voulurent ainsi. C'était dans Tordre. La méditation ne vient qu'après le spectacle , et certes le spectacle était ravissant pour ces peuples mythologues qui recevaient les flammes de leur ciel , les brises de leurs mers d'azur , avec tant d'ivresse ; s'attendrissaient au souvenir du Tempe et du Sperchius ; doraient de tant de lumière des temples aériens ; vivaient en plein air ; ou , s'ils s'entouraient de portiques , de colonnades , conviaient toujours sous les voûtes de marbre cet éclatant soleil , comme l'hôte le plus beau des palais et des temples. Aussi ne connurent-ils

DE PROVENCE. l55

qo*un aspect dans les arts, dans les passions, dans les lettres ; et la femme, créature alors incomplète et mëconnae , ne leur présentait de même qu^une partie de sa double image , Firnage extérieure. Us se saisirent d'elle , jaloux , mais non respectueux ; ils la tinrent enfermée dans des lieux secrets ; passionnés , ils la firent courtisane , et voulurent que, méprisant toute pudeur, elle étalât, dans les fêtes de Bacchus, le spectacle de son abjecte dégradation.

Le christianisme a corrigé tout cela. Par un instinct particulier aux peuples du nord, par Peffet peut-être de ces climats glacés qui , en modérant l'activité des sens , redoublent celle de l'ame , les femmes , chez les Germains , avaient déjà vu une espèce de culte , mais bien grossier encore , bien imparfait , relever leur sexe et les entourer d'une consécration politique et religieuse. La tâche n'était encore qu'à demi remplie. La vénération des Germains pour la femme éXait vague et irréfléchie : des traditions superstitieuses l'entretenaient; le christianisme vint compléter ce culte enivrant. Une femme accomplit dans l'Evangile une admirable mission d'amour et de dévouement maternel ; une autre femme y répand ses parfums et ses larmes sur des pieds adorés. D'antiques récits la revêtent de cette auréole de beauté devant laquelle les sens émus se taisent , devant laquelle l'ame se livre aux longues et ra-

vissantes extases. Marie , mère du Christ , Magde" leine , font rayonner sur ElVangile le doux et tendre éclat de leur beauté. Que le paganisme^ s^avoue vaincu ! Sa Vénus , si belle à Paphos et à Cythère , n'allume , dans ses apparitions pleines d^encens , de colombes et de roses , que cette flamme des sens dont la vertu s'indigne ; Marie et Magdeleine , qu'on pardonne à la vérité un aussi étrange parallèle ^ éveillent les plus douces émotions de l'ame. Le culte pour la femme se composa donc de respect , d'extase , d'enivrement. On crut voir en elle une apparition céleste. L'amour moderne naquit : bien différent de cette passion décrite par Virgile ou Théocrite y qui songent involontairement aux bacchantes quand ils nous initient aux mystères de& nuits ardentes, ce fut un sentiment dont Famé s'empara de prime-abord ; elle l'introduisit dans son sanctuaire , où , allumant pour lui une solitaire flamme comme celle de Vesta , elle se fondit en inépuisables tendresses « en indicibles rêveries , devant la grande pensée qui , seule , peuplait son temple mystérieux. La femme n'eut plus rien de terrestre, et tout se prétait à l'illusion , ou pour mieux dire , à la vérité. Le corps lui-même obéit aux respectables et saintes folies de l'ame » le corps de la femme ; la terre y effaça son em-' preinte , le ciel y mil la sienne. Les ondulations dç ce corps eurent quelque chose d'aérien ; uc\

DE PROVENCE. l5^

souffle vena d'en haut gonflait d'amour le sein palpitant sous la gaze ; les plis de la robe semblaient voiler un charmant fantôme d'air et de rayons , et une transparence lumineuse flottait , comme la lumière aux cimes des vagues , sur les contours d^un visage divin.

Tel fut l'aspect nouveau sous lequel le christianisme dévoila la femme. Ainsi relevée de son ancien état d'abjection ^ ainsi spiritualisme , elle apparut ^ au milieu des peuples du moyen-âge , dans tout l'éclat de sa régénération ; elle sortit de son cercle uniforme d'habitudes domestiques^ de travaux intérieurs et voilés » pour devenir le plus gracieux ornement des fêtes chevaleresques. Jadis ces lignes : Senatus Populusque romanus , rappelées aux fronts des drapeaux romains par quatre énergiques initiales , le souvenir du Forum , des phrases obscures des livres sybillins « suffirent pour enflammer le courage des vainqueurs du monde , et reculer devant eux les limites toujours agrandies d'une immense con-^ quête. Chez les Grecs , l'impression toujours subsistante d'un temple dont le guerrier avait vu dès son enfance le portique aérien se dessiner autour de t Agora , les murs sacrés et vénérables qui protégeaient une cité appelée Athènes , occasionnèrent ces miracles d'héroïsme de Salamine et de Platée. Chez les modernes , les guerres prirent un caractère plus digne » eurent un plus jqo'*

ble but, furent récompensées par de plus iouciblantes flatteries. Jjimais les couleurs d'une dame grecque et romaine parèrent-elles Técu armorie d'un Thémistocle ou d'un Scipion ? Le soldat de Fabius , en montant à l'assaut , invoquait-il , comme le sire de Fleuranges , le nom d'une matrone latine ? Le souvenir des femmes tombait-i^ au milieu des batailles antiques , comme une moisson de roses sous le fer sanglant des lances ? Il n'appartenait qu'aux tems modernes d'ofirir ce tendre et ravissant courage » ennobli , purifié par la beauté et le ciel. L'antiquité avilit son Hercule , quand il nous le montre , dans son ridicule costume , aux pieds de son Ompbale. Les tems modernes peuvent avec orgueil nous rappeler ces chevaliers fesant flotter des souvenirs de femmes aimées autour de leurs casques , sur leurs étincelantes cuirasses , au front de leurs boucliers , à la garde de leurs nobles épées , en rubans amoureux , en devises mystérieuses , en écharpes brodées , tant la femme fut relevée par le christianisme ! tant elle put alors diriger les plus nobles sentimens du cœur humain ! Elle devint la fée touchante de la pait et de la guerre dans ce moyen-âge si complet ! La poésie , dans son instinct merveilleux, comprit toute la nouvelle beauté de la femme. Aussi , dans ses pages , lui donnet-elle un rôle admirable d'amour , d'héroïsme et de dévoûment. Cette Hélène qui fait haleter dix

DE PROVENCE. l5g

ans la Grèce aaCour de Troie , n'ëtait quune vile adultère frustrant %m ëpoux niais des brutales jouissances de ses nuits. La materùitë seule, dont le caractère n'a pas besoin d'une révolution spirituelle d'idëes pour se montrer dans toute sa sublimitë , inspira bien la muse ancienne ; mais la femme proprement dite ne se mentre à nous clans les vieux livres grecs ou latins qu'avec la quenouille du foyer , ou le costume lascif de la danseuse esclave. Jamais une noble armure ne couvre son corps , une pensëe divine n'ëclaire son front : un parfum de courtisane ou d'orgie de Paphos trahit toujours sa présence. Mais que nos romanciers , que nos poètes à nous , l'ëvoqaent , à leur tour , ce fantôme dé grâces !

Après l'avoir appelé Glorinde , Herminie , Armide ou la Dame du Lac , ils feront éclore sous Bes pas des prodiges d'héroïsme , d'amour religieux , de tendres rêveries , de folle et gracieuse magie , de scènes remplies d'une vague harmonie. A côté du pouvoir de l'homme , qui se révéla par le triple diadème de la royauté , de la magistrature et du sacerdoce , s'éleva dans le moyen-âge un pouvoir rival, noblement échu aux mains des femmes. Elles aussi eurent une royauté dont le sceptre reluisait d'un éclat sans pareil , un sacerdoce qui eut ses pompes et ses rites sous les solennelles voûtes des abbayes , une magistrature qui eut ses arrêts , ses juges et ses cours d a-

l6o HISTOIRE

mour. Les cours d'amour , iastitutioa mal com-» prise et par consëquent mal connue , exercèrent une influence singulière sur le moyen-âge y et ajoutèrent pn fleuron de plus à cette couronne d'or, de soie et de fleurs, que ce moyen-âge posa sur le front de la femme.

Plusieurs historiens du moyen-âge ont parle des cours d'amour ; mais , faute d'un renseignement précieux , Touvrage de maître André , chapelain de la cour de France, ils n'ont donné de ces tribunaux qu'une idée incomplète.

Le Liçre de tArt daimer et de la réprobation de F Amour , adressé par ce maître André à son ami Gautier , prouve bien évidemment l'existence des cours d'amour durant le douzième siècle, c'est-à-dire , de l'an ii4o à Tan 1200. On pourrait même , par des conjectures d'une grande probabilité , assigner aux cours d'amour une date plus ancienne; car, puisque nous les voyons, avant l'an 1201, exister à la fois au midi et au nord de la France , sans qu'aucune décision souveraine les eût établies , ne pourrait - on pas décider que, créées par l'esprit chevaleresque du siècle , elles étaient déjà nées bien avant l'époque de la date certaine que l'histoire leur donne.

Fabricius , dans sa bibliothèque latine du moyen-âge , pense que maître André , si heureusement mis en lumière par M. Renouard , vivait vers l'an 1170.

DE ^ROVÈSCE. l6l

M. Renouardy avant de citer les indications partirolières et précises qui ne laissent plus aucun doute sur l'existence des cours d^amour , s^attache à trouver une preuve de cette existence et de leur ancienneté dans les plus vieilles poésies des troubadours. Le plus ancien de ces écrivains dont les ouvrages sont parvenus jusqu'à nous , est Guillaume IX , comte de Poitiers et d'Aquitaine , qui vivait Tan 1070. Mais , avant lui, d'autres troubadours dont les noms et les œuvres ont përi, avaient existé, ainsi que le prouvent un passage de Rambaud d^Orange fesant allusion à des poésies d'un siècle antérieur au sien , le douzième, et la perfection étudiée des vers de ce même comte de Poitiers. D'un autre côté , un témoignage unanime d'écrivains et de chroniqueurs nous prouve que le marisige de Constance, fille de Guillaume P' , comte de Provence , avec le roi Robert , en Tan 1000 , amena à la cour de France une révolution heureuse dans les mœurs et les usages , due surtout aux troubadours que cette princesse conduisit avec elle. Alors ' » la science gaye fut connue des peuples du nord de la Loire , et le midi fit sentir au septentrion de la France la douce influence de sa littérature. On a déjà vu que les troubadours composaient des

1 . Voyca Rodolfe Gluber , lir. 3 ; Ganfridi , Histoire de Pro* vente ^ p. 64» Histoire du Languedoc , t. a, p. i3a, 602.

l62 HISTOIRE

pièces de vers daas lesquelles oa soutenait et on défendait des qpiestîons controversées, ordinairement relatives à Tamour. La tenson était le non& de cette sorte de polémique littéraire, qui s'appelait aussi jeu^parii , mi^parti. Il est permis de croire que les questions débattues, pour qu'elles ne res* tassent pas indécises , étaient déférées à quelque tribunal. Or, puisque nous voyons plus tard les cours d'amour investies du droit de les résoudre, pourquoi ne croirait*on pas qu'à l'aurore même de la littérature du Midi , avant Tépo^iue certaine que l'histoire donne à ces cours , celles-ci existaient déjà , d'après la nature de ces poésies querelleuses , au milieu desquelles devait nécessairement intervenir un arrêt ?

André le Chapelain cite les cours d'amour des Dames de Gascogne ; d'Émengarde , vicomtesse de Narbonne ; de la reine Éléonore ; de la comtesse de Champagne , et de la comtesse de Flandres.

Les troubadours et Nostradamus , leur historien, parlent des cours établies en Provence. Elles se tenaient à Pierrefeu , à Signe , à Romanin , à Avignon. Nous n'avons à nous occuper que des cours d'amour de Provence.

« Les tensons , dit Jean de Nostradamus , es-*- « -toyent disputes d*amours qui se faisoyent ence tre les chevaliers et dames poètes entreparlans

DE PROVENCE. l63

«c ensemble de quelque belle et subtile question « d'amour ; et où ilz ne s*en pouvoyent accorde der , ilz les enTO]^oyent pour en avoir la diffi- « nition aux dames illustres présidentes » qui «c tenoyent cour d'amour ouverte et pl^nière à Sici gne et à Pierrefeu , ou à Romanin , ou à au- <« très 9 et là-dessus en faisoyent arrêts , qu'on «c nommait bons arrêts d'amours \ »

Le même auteur , après avoir rapporte à l'article de Geoffroi Rudel que le moine des îles d^Or, dans son catalogue de poètes provençaux , fait mention d'une tenson entre Giraud et Peyronet, ajoute :

« Finalement , voyant que ceste question es- « tait baulte et difficile , ils l'envoyèrent aux dac mes illustres tenans cour d'amour à Pierrefeu « et à Signe , qui estait cour plënière et ouverte , « pleine d'immortelles louanges , aornëe de no- « blés dames et de chevalier» do pays , pour avoir « déterminaison d'icelle question '. »

1 . Jean de Nostradamoa , Fieê de» plus céUthn» et anàens po't^ Us provenfouXf p. i5i

a* « Lea damea qui prëaîdaîent à la cour d'amour de ce temps , « étaient cellea-ei > .

« Stéptianette , dame de Baniz , fille da oomie de Prorence ;

« Adalarie , TÎeomtesae d'Afignon ;

« Alalite , dame d'Ongle ;

« Hennyasende , dame de Porqaières i

« Bertrone, dame d'Urgon;

l64 ' HISTOIRE

Dans cette tenson entre Giraud et Peyronet , il est fait mention des cours de Pierrefeu et de Signe. Giraud dit :

Vencerai yos , sol la cort liai sia . . .

A Pergafait tramet mon partiment^ O la bella fai cort ifensegnamtnt, • • ^

Et Peyronet répond :

E iea Toirai per mial jagiament L'onrat castel de Sinha. . . . ■

Les preuves de Texistence de ceç cours d'amour et des lieux où elles se tenaient , abondent dans Nosiradamus. Dans la Vie de Raymond de Miraçal^ il mentionne une autre tenson entre ce troubadour et Bertrand d'Allamanon , qui se soumirent à la décision de la cour d'amour de Pierrefeu et de Sign^. Au sujet de Perceval Donie , le même écrivain parle d'une question controversée entre ce Perceval et Lanfrence de Cîgal-

« MabtUe , dame d'Hyères ; « La comteAse de Dye ; « RoBtangue , dame de Pierrefeu ; « Bertrone, dame de Signe; « Jaasserande de Claustra]. »

Page 1