LA COUR DE LUTZENBOURG
Thcatrum Eiiropœum donne une g^ravure en 1704, n'ont rien tl'exceptionnel, mais le parc, exécuté d'après les dessins de Le Nôtre, est vraiment beau : il étend jusqu'à la Sprce ses pelouses vertes, entourées d'arbres et sillonnées de serpentines; de l'extrémité, par une trouée entre deux massifs élevés, le reg^ard peut admirer la façade du château, se reflétant dans une grande pièce d'eau, harmonieusement découpée. C'est dans ce cadre pittoresque, en se promenant par les allées ombreuses, que Sopliie Charlotte badinait avec quelques amies, et causait philosophie avec Leibniz ou religion avecToland, Beausobre et Vota.
A Lûtzenbourg, elle jouissait d'une liberté entière. Elle y avait sa petite cour, triée sur le volet, où brillait Mlle de Pœllnitz, amie dévouée, compagne un peu folâtre, qui comprenait peut-être mieux Pétrone que la Bible (l), mais qu'il serait injuste de regarder, avec la margrave de Baireuth, comme aimant » le jeu, les hommes et le vin » . A côté, le raugrave Charles Maurice, fils bâtard de l'électeur palatin Charles Louis, qui « parlait d'abord et pensait ensuite » ; Sophie Charlotte était indulgente pour ce cousin irrégulier, officier dans l'armée électorale; ses propos étaient amusants et elle ne lui reprochait que de boire, sans jamais réussir à se désaltérer. Il y avait bien dans l'entourage de la reine des personnes peu désirables, comme la grande maîtresse de sa maison, Mme de Bûlow, que La Rosière dit méchante et laide, et dont " le gros bon sens » était toléré plutôt qu'apprécié. C'était l'exception, et le reste formait un ensemble agréable. On peut citer la duchesse douairière de Courlande, Elisabeth Sophie, sœur du roi, et sa fille, bonne personne, qui avait, il est vrai, peu de conversation, car elle ne savait dire que : » Ah! oui » (ach ja!J; deux princesses de HohenzoUern ; Caroline d'Ansbach, que le P. jésuite Orban tenta vainement de convertir au catholicisme pour en faire la femme de l'archiduc Charles ; le margrave Albert Frédéric,
(1) Mot du roi dans une lettre du 27 février 1702.
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qui avant d'épouser Marie Dorothée de Courlande, faisait la cour à sa belle-sœur, lui servant de cocher ou organisant ses fêtes; un certain nombre d'émigrés français, comme ce François de Jaucourt qui avait gardé le costume de la cour de Louis XIV, et des femmes de réfugiés, mises fort simplement, en toilette noire; puis un groupe de théologiens et de savants, Lenfant, de Beausobre, Larrey, lecteur et bibliothécaire, Tabbé Moro; enfin un essaim d'artistes, surtout des musiciens, qui jouaient des opéras ou des ballets. Des hôtes de passage donnaient du mouvement et de l'entrain : la duchesse Sophie, sémillante septuagénaire, mère indulgente et belle- mère aimable, esprit endiablé et mauvaise langue; la princesse de Hesse-Cassel, fille du premier lit du roi; des gens du monde diplomatique pas trop formalistes, comme le français Des Alleurs et sa femme; de beaux esprits comme Leibniz et Toland.
Dans ce cénacle n'entrait pas qui voulait. L'insolente parvenue qu'était la comtesse de Wartenberg avait eu de la peine à s'y introduire, et n'y venait que rarement. Mlle de Pœllnitz avait la direction des plaisirs; jamais on ne chôma grâce à elle. Il arriva plus d'une fois que des gens de qualité représentèrent des pièces de Racine et de Molière, comme By'itannicus ou Les Femmes savantes, et même que des dames de la cour prirent part à des ballets. L'électrice tenait le clavecin à l'occasion. Sophie de Hanovre, étourdie de ce tourbillon de fêtes, changeait le nom de Liitzenbourg en celui de Lustenburg, c'est-à-dire le château des plaisirs; Leibniz et Elisabeth Charlotte d'Orléans ne tarissaient pas sur la vie folle (Toiles ou liederliçhes LebenJ qu'on y menait. En tout bien tout honneur, du reste, car Liitzenbourg, vrai paradis, était « un paradis sans pommes » , selon le mot de la duchesse Sophie.
Si la gaieté avait sa part dans la vie de Sophie Charlotte, les choses sérieuses n'étaient pas négligées. Elle aimait toutes les sciences et la philosophie en particulier. Après Bayle, dont elle avait de bonne heure lu les œuvres et auquel elle rendit visite à La Haye, en 1700, elle entretint avec Leibniz des rela-