SOPHIE LOUISE ET LE ROI
elle g^arda même quelque temps l'attitude d'une femme désireuse de complaire en tout à son seigneur et maître : Leygebe l'a représentée sur une de ses toiles, présidant en g^rande toilette décolletée, la tête surmontée d'une haute coiffure, « le collège de tabac » , et offrant au roi le Fidibus pour allumer une longue pipe en terre. Ces allures d'intimité bourgeoise ne doivent pas faire illusion. Le ménage était fort peu uni, et les principes de luthéranisme presque fanatique (Elisabeth Charlotte dit « quiétisme ") que professait Sojdiie Louise, provoquèrent des querelles fréquentes : tout eii rendant hommage aux belles vertus et à la bonne humeur de sa compagne, Frédéric s'indignait à bon droit d'être regardé, en sa qualité de réformé, comme une sorte d'hérétique, incapable d'aller en paradis. Il eut beau éloigner de Berlin, en 1710, une dame mecklembourgeoise, Mlle de Gra^venifz, et le pasteur Francke, qui encourageaient l'intolérance de sa femme, Sophie Louise se plongea de plus en plus dans la dévotion, et, tenue dès lors à l'écart, tomba dans la neurasthénie ; son « mal de rate » dégénéra presque en folie; il fallut finalement la renvoyer en Mecklembourg, où elle survécut vingt-deux ans au roi.
Pour n'être pas entré dans « la grande confrérie » des maris trompés, Frédéric n'en avait guère été plus heureux. Sa santé, déjà délicate, s'était altérée depuis quelques années ; il toussait et avait fréquemment la fièvre. Il eut beau se soumettre aux exigences bizarres de la médecine du temps, et, notamment, fumer par ordonnance, cela ne lui rendit pas ses forces. A la fin de 1712, il déclinait visiblement, et sa faiblesse devint bientôt inquiétante. Un incident dramatique serait venu, suivant Pœllnitz, aggraver son cas : la reine, à demi folle, se serait échappée un jour en déshabillé, tout en blanc, dans le château, et aurait fait subitement irruption chez le roi; celui-ci reposait sur un fauteuil et, réveillé en sursaut, aurait été très affecté ; il ne s'en serait même pas relevé, répétant à son entourage qu'il avait vu « la dame blanche » , apparition qui passait pour être un présage de mort dans la famille de Hohenzollern. Le fait n'est peut-être
152 LES EiSFANTS DU 1\01
pas authentique, mais il est possible (1). Ce qui est certain, c'est que, son catarrhe ayant augmenté, Frédéric mourut le 25 février 1713. « Le bon roi » , comme l'appelle la duchesse d'Orléans, eut une fin très édifiante : il témoigna une fermeté (i héroïque » , « si persuadé de son salut " , a écrit plus tard un témoin, le général Grumbkow, » qu'on voyait une satisfaction intérieure un moment avant que de fermer les yeux " .
Frédéric avait eu deux enfants : une fille de sa première femme, un fils du second lit. Louise Dorothée Sophie, née en 1680, et mariée à vingt ans au prince héréditaire, Frédéric de Hesse-Cassel le futur roi de Suède), était une bonne personne, peu jolie, à laquelle son père témoigna toujours une assez vive affection : il correspondait régulièrement avec elle en français, de même que Sophie Charlotte qui avait pour elle beaucoup de sympathie. Lorsqu'elle venait à Berlin, pour des séjours qu'elle trouvait trop courts, elle y jouissait des distractions et du luxe ; grand changement, après la vie « de religieuse » qu'elle menait à Cassel, lisant et cousant dans la société de ses beaux-parents, tandis que son mari faisait campagne contre la France dans les armées de la coalition. Elle mourut prématurément à vingt-cinq ans, le 23 décembre 1705.
Le kronprinz Frédéric Guillaume joua naturellement un rôle plus important à la cour qu'il était appelé à diriger un jour. Né en août 1 688 et confié dès l'âge de sept ans aux soins d'un gouverneur, Alexandre de Dohna, il avait reçu une éducation que sa mère qualifiait un jour, non sans exagération, de « pitoyable » . Sans doute on avait été faible pour ses colères, et lui-même plus tard, devenu roi, regrettait que sa mère ne l'eût pas puni lorsqu'il roulait par terre, en lui tirant les cheveux, son jeune cousin de Gourlande ; les réprimandes
(1) Le 30 décembre 1705, l'électrice Sophie avait demandé, lors de la mort de la fille du roi, si la « dame blanche n s'était montrée, ou si ce n'était qu'une fable. Le roi n'avait pas répondu à cette question indiscrète. Peut-être crovait-il à la « dame blanche " .
LE KROMPHINZ FltÉDÉRIC GUILLAUME 153
qu'on lui infligeait, parfois deux ou trois heures de suite, étaient peut-être Insuffisantes. Sans doute aussi Alexandre de Dohna ne semble pas avoir cherché à prendre sur lui une réelle autorité, et les précepteurs (ephori oyi informatores) qui furent successivement chargés de l'instruire, l'Allemand Cramer d'abord, puis en 1697 le Suisse Rebeur, fils d'un réfugié français, étaient de médiocres caractères. Néanmoins Dohna, avec lequel Sophie Charlotte se tenait sans cesse en rapport, avait minutieusement suivi les instructions reçues de l'électeur en janvier 1695, et ensuite Jean Philippe Rebeur, qui valait mieux que Cramer (1), avait cherché à inculquer au jeune prince la piété, la douceur, l'horreur de la flatterie, en même temps qu'à lui donner des connaissances relativement étendues. Les notes de Rebeur, récemment publiées, sont le document capital sur ce point. Des examens avaient lieu chaque année, en présence du père, afin de constater les progrès, et ceux-ci furent assez rapides à partir de 1697. L'enfant était d'ailleurs difficile, turbulent, volontaire, emporté : je n'insiste pas sur la boucle de soulier avalée, sur la belle robe de chambre jetée au feu, sur les accès de fureur où il donnait de la tète contre les murailles ou accablait de coups de poing son précepteur; encore à douze ans, en juillet 1700, il donnait à Rebeur vingt coups de poing dans la poitrine et au visage, parce qu'il était tombé en voulant s'appuyer sur lui. Ces violences restèrent un des traits de son caractère, avec de la timidité et de la gaucherie : il souffrait également de l'étiquette de la cour paternelle et des libertés du cénacle maternel, détestant la représentation et gêné au milieu des dames élégantes qu'il considérait comme des femmes perdues.
Il avait du moins de sérieuses qualités, le culte de la simplicité, de la droiture et des vertus privées. C'était en même temps une sorte de chérubin aux boucles blondes, dont les peintres etgraveurs nous ont transmis la charmante silhouette :
(1) Cramer parait avoir été imposé par Danckelman, et fut renvoyé lors de la disgrâce du Haut Président.