DISTRACTIONS DE LA COUR
Les plaisirs du dedans ne le cédaient pas à ceux du dehors. Le roi, bien qu'il goûtât peu la musique, avait un orchestre nombreux (il parle dans une lettre de 1706 de ses quarante violons) et excellent, capable de jouer des opéras et des ballets. Il avait également des trompettes et timbaliers, qui annonçaient les repas de la cour, ou accompagnaient de leurs fanfares la danse aux flambeaux (FackeltanzJ dans les mariages. Il entretenait des artistes distingués, comme les Italiens Buononcini et Ariosti, ou l'Allemand Rieck. Il faisait représenter dans ses châteaux des pièces de théâtre ou des WirthschafteJi, sortes de mascarades, déjà en honneur au temps du Grand Électeur. Tout était prétexte à fêtes ou à cérémonies pompeuses, prestations d'hommage, baptêmes, mariages, anniversaires, réceptions de princes ou d'ambassadeurs, enterrements même. Sauf les dernières années, le règne ne fut qu'une longue suite de festivités où s'étalèrent les goûts fastueux du monarque.
Déjà, avant le couronnement de 1701, des fêtes brillantes avaient eu lieu, soit pour la venue de l'électeur de Saxe en 1692, soit pour les anniversaires de f>édéric (le H juillet), soit pour l'inauguration du château de Lûtzenbourg en 1699, soit à l'occasion de quelque mariage. Les plus remarquables furent celles des noces de la princesse électorale de Brandebourg et du prince de Hesse-Gassel, qui durèrent près de trois mois (1700). Une description officielle fut imprimée à Gœlln (42 pages in-folio) : l'introduction constatait que Frédéric avait déjà déployé sa magnificence dans trois enterrements, deux mariages, etc., mais qu'il s'était surpassé cette fois. Rien n'y manqua, en effet. Le mariage, au château de Berlin, fut suivi le 31 mai d'un festin somptueux, pour lequel on vit descendre du plafond de la salle d'Orange, par un mécanisme ingénieux, quatre tables toutes servies; puis il y eut un bal. Le lendemain, on joua un ballet d'Ariosti, La Festa del hymeneo; peu de jours après, un opéra de Rieck, Le Triomphe de V Amour, dont Besser avait écrit les paroles.
Après l'acquisition du titre roval, les réjouissances se mul-
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tiplièreiit. J'ai dit avec quel éclat avait été célébré le couronnement de Kœnig^sberg^. Au retour, le roi fit une entrée quasi triomphale à Berlin, et son anniversaire fut fêté avec un luxe exceptionnel. On y représenta, le 1 1 juillet 1701, l'opéra de Neukirch et de Rieck, La Lutte de l'ancien et du nouveau siècle: la victoire du nouveau siècle était assurée puisqu'il avait, dès sa première année, vu le couronnement, et l'ancien siècle se défendit en montrant qu'il avait préparé ce g^rand événement. Peut-être, malg^ré l'exagération rebutante des éloges décernés à Frédéric, cet opéra est-il un des meilleurs qu'ait composés Neukirch : il y a parfois des pensées poétiques et d'assez jolis vers. Les années suivantes virent des cérémonies non moins splendides, à Lûtzenbourg ou à Berlin. Après les funérailles solennelles de Sophie Charlotte, pour lesquelles l'église cathédrale de Berlin fut transformée en chapelle ardente fcast7'um dolorisj, avec un superbe portail d'ordre ionique à l'entrée (1705), deux circonstances surtout les provoquèrent : le mariage du kronprinz, en 1706, où l'on joua un opéra de Besser et Volumier, La Victoire de la beauté sur les héros, et, en 1708, le troisième mariage du roi. Il y eut à cette occasion quatre semaines de fêtes, et Besser composa, avec le musicien Stricker, une nouvelle pièce, Les Noces d' Alexandre et de Roxane. Ces créations du poète de cour sont par malheur médiocres, et l'appel fait sans cesse aux dieux de l'Olympe ne compense ni la banalité, ni la platitude des vers.
Après son dernier mariage, qui fut plutôtmalheureux, le roi se sentit moins disposé aux divertissements. Sans doute, en juillet 1709, pour la réception des rois de Pologne et de Danemark, et le baptême de sa petite-fille Wilhelmine, il donna une fois de plus carrière à ses fantaisies magnifiques : c'est alors qu'à Potsdam, dans un festin, on put admirer, en guise de surtout de table, un vivier poissonneux, agrémenté d'un jet d'eau au milieu. Un gentilhomme hessois, de Meisebuch, ayant dans une poésie de circonstance comparé Wilhelmine à l'enfant Jésus et les trois rois près de son berceau aux rois Mages, Frédéric le récompensa de cette adroite
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flatterie par un cadeau de 1 000 ducats. Les fêtes de Potsdam furent les dernières. Le vieux roi était assombri par des querelles conjugales, par des accrocs de santé, par les épidémies qui ravageaient son royaume, par le renvoi de son cher favori Wartenberg, Le 24 octobre 1712, il écrivait mélancoliquement qu'il n'avait plus de théâtre à Berlin, mais que le monde lui sufKsait en fait de comédie. Il oubliait dans ces heures de tristesse la joyeuse fantasmagorie de tout un règne.
Le bref aperçu des plaisirs de la cour montre que le roi ne négligeait aucun des raffinements du luxe. Tout ce qui le touchait ou l'approchait devait être splendide : les costumes de cour étaient chamarrés d'or et d'argent, les livrées des laquais fort riches et renouvelées fréquemment, la table royale servie avec une profusion étonnante, et la cave remplie des meilleurs vins. Détail curieux, il avait un ex-libris en ambre. Berlin, la capitale, dont les nouveaux quartiers (la Friedrichsstadt) se développaient rapidement, profita de ces prodigalités et de Taffluence qui en était la suite : de 20 000 âmes en 1688, elle passa â plus de 50 000 en 1713; Toland, en 1702, s'extasiait sur la largeur et la beauté de ses rues bien entretenues ; alors furent percées notamment les rues Frédéric, Charlotte, Guillaume, des Margraves, qui aujourd'hui encore, au cœurdelimmensecité, rappellent le premier roi etsa famille. Si la Sprée ne pouvait être le « clair cristal » que chantaient des poètes complaisants, la ville du moins se para de quelques monuments grandioses, l'arsenal, par exemple, et le château.
L'arsenal, commencé par INchring en 1694, continué par Schliiter et achevé par de Bodt en 1706, est encore de nos jours un des plus beaux édifices de Berlin, et sa masse carrée, qu'allègent des sculptures de Schltiter, se profile majestueusement le long des Linden et du bras gauche de la Sprée. Le château, que le Grand Électeur avait déjà fait remanier, fut alors vraiment transformé. Le roi conserva, avec le corps de logis entre les deux cours, l'antique bâtisse, d'aspect hollandais, ornée de tourelles et de pignons Renaissance, à l'est, sur le bras droit de la Sprée ; là se trouvaient les appartements