LA SUCCESSION D'ORANGE
comtés de Lingen près de l'Ems et de Moers près du Rhin; sur leurs ordres, une g^arnison hollandaise qui défendait la citadelle de Moers s'y fortifia et interdit aux magistrats de prêter hommag^e à Frédéric. Bien plus, le 3 mars 1703, ils invitèrent le plaignant à se pourvoir devant la cour de justice de Hollande, seule compétente pour trancher le différend, le menaçant, s'il s'y refusait, de se voir condamner " au perpétuel silence » , comme aussi à payer les frais du litige. Procédé inouï, (1 acte scandaleux " , qui faillit brouiller irrémédiablement les alliés !
Le roi de Prusse ne se laissa pas faire. Lésé par les dispositions de Guillaume III qui, disait Sophie de Hanovre, ne l'avait pas traité » en parent » , il se montra résolu à obtenir une bonne partie d'un héritage, évalué à cinquante millions. Dabord le titre de prince d'Orange, qu'il s'empressa de prendre. C'était un titre purement honorifique : Louis XIV annexait alors la principauté, déjà séquestrée comme terre ennemie, et Frédéric ne gagna que quelques sujets, des habitants protestants qui émigrèrent en Brandebourg, notamment les membres du Parlement d Orange, auxquels il permit de porter dans les cérémonies la robe rouge et le mortier. Le titre d'Orange était revendiqué par son rival, mais il comptait bien le lui arracher un jour, parce qu'il n'y avait pas (i deux soleils " . Ensuite des immeubles et des territoires. Un accord provisoire avec Amélie, mère de Jean Guillaume de Nassau, lui accorda la jouissance de Lingen et de Moers, des châteaux de Ryswyk et Honslaersdyk en Hollande, et d'un vieux palais à La Haye ; c'est avec une joie presque enfantine qu'il alla en prendre possession, en juillet 1702. Dans les années suivantes, il multiplia les démarches, soit pour consolider ses acquisitions, soit pour les accroître. Son ministre à La Haye, Schmettau, remettait presque chaque semaine un mémoire. Inutile besogne. Gomme l'a dit son petit-fils, les Hollandais ne reconnurent la légitimité de ses prétentions que lorsqu'il parla de rappeler ses troupes, ce qu'il fit à plusieurs reprises; ils ne consentirent pourtant ni à exonérer de taxes
VISEES SUR BAIREDTH 181
ses nouveaux biens, ni à lui céder Loo et Dieren en Gueldre. Même la mort du prince de Nassau en 1711 ne lui profita pas, les droits du prince ayant passé à un fils posthume, et il dut en 1712 se débarrasser par un coup de main de leurs çarnisaires à Moers. L'Empereur érigea bien en 1707 son comté de Moers en principauté, et confirma solennellement ses droits sur Ling^en, MoerS;, les seigneuries d'Héristal près Liège et de Turnhout près Anvers; mais Frédéric ne devait pas voir la fin de cet interminable procès, qui dura jusqu'en 1732.
L'affaire d'Orange explique à la fois le désir du roi de Prusse de ménager ses alliés, et sa rancune d'avoir été dupe. Quand on en considère l'issue, on comprend mieux le dernier sentiment que le premier, Frédéric servait puissamment la coalition et en était mal récompensé. Tandis que les Hollandais lui disputaient des parcelles de l'héritage oranien, l'Empereur et des princes soi-disant amis, comme l'archevéque-électeur de Mayence, Lothaire François de Schœnborn, traversaient ses projets d'agrandissement en Franconie. La ligne aînée de Baireuth étant menacée d'extinction, Frédéric traita en 1703 avec un cadet de la famille, Christian Henri, qui moyennant l'abolition de quelques créances, lui céda ses droits éventuels sur Baireuth. L'Empereur et Schœnborn poussèrent le fils de Christian Henri à protester secrètement contre cet acte, ainsi que le margrave d'Ansbach. Malgré le danger d une invasion française, les cercles de Franconie et de Souabe virent presque à regret la venue de Léopold d'Anhalt avec 6 000 hommes et n'acceptèrent qu'à contre-cœur, en 1704, l'augmentation de ce corps d'armée. De même, l'entrée d'une garnison prussienne dans la Plassenburg, en février 1705, affecta désagréablement tous les princes de la région. L'avènement de Joseph I", qui succéda en mai 1705 à son père Léopold, ne fit pas cesser ces défiances; au contraire.
Mal vu et mal traité par ses alliés, Frédéric passa pardessus tout. La guerre de succession d'Espagne, jusque-là malheureuse, paraissait devoir prendre meilleure tournure, la Savoie