NAISSANCE DE FRÉDÉRIC GUILLAUME
protég^er les Provinces-Unies contre une agression éventuelle, il lui fallait des secours importants. Fiichs était venu pour en offrir, et seule la question d'argent l'empêcha de conclure sans réserves; si son maître, en effet, comptait bien ne rien gagner à l'affaire, il ne pouvait supporter les frais de la levée ni de l'entretien des 6 000 hommes désirés par Guillaume III. Bentinck, « qui était gracieux et honnête à l'abord » , approuva le raisonnement, ne se montra pas intransigeant sur le taux des subsides, et, pour achever de séduire Frédéric, insinua que le prince d'Orange, avant de s'embarquer, rédigerait un testament en sa faveur. L'accord provisoire, daté de Celle, 5 août lt>88, ne tarda pas à être ratifié, et l'électeur confirma à son cousin ses bonnes dispositions dans une entrevue secrète avec lui à Minden, les 7 et 8 septembre (1).
Tandis qu'il prenait ces mesures, un événement heureux pour l'avenir de sa Maison s'était produit : le 14 août 1688, l'électrice Sophie Charlotte avait mis au monde un fils qui, sous le nom de Frédéric Guillaume, devait faire revivre une partie des talents de son grand-père. Fidèle à la tactique adoptée durant les premiers mois de son règne, l'électeur lui choisit pour parrains à la fois l'Empereur, le roi de France Louis XIV, Christine de Suède, divers princes allemands et les États Généraux des Provinces-Unies. Bien qu'engagé déjà avec certaines puissances, il se donnait l'air d'être bien avec toutes. Dans un temps où il allait de province en province pour recevoir de ses sujets le serment de foi et d'hommage, il ne se souciait guère de compromettre la paix par une attitude trop nettement définie.
Les divisions de ses ministres contribuaient à entretenir ce flottement, au moins apparent, d'autant plus qu'il était naturellement destiné à subir l'influence de son entourage. A côté des anciens serviteurs de son père, les Meinders, les Fuchs, les Grumbkow ou les Knyphauscn, qu'il avait maintenus
(1) Cf. A. B,, Entjland, R. XI, n. 73-75, conv. 10 : relation de Fuchs du 6 août, et autres pièces d'août à novembre 1688.
te LES CONSEILLERS DU NOUVEL ÉLECTEUR
dans leurs charges, Frédéric avait, dès son avènement, favorisé plus particulièrement certains conseillers : tel, le général Hans Adam de Schœning, un compagnon d'armes du Grand Électeur, qui s'était attaché en IG87 au prince héritier, et fut nommé, le second jour du nouveau règne, lieutenantfeld-maréchal, immédiatement au-dessous du généralissime Schomberg. Schrening, que diverses gravures représentent avec une physionomie maussade, le visage coupé par un puissant nez aquilin et encadré d'une ample perruque, avait un caractère difficile : très susceptible et orgueilleux, très jaloux, très avide, il passait pour un des pensionnaires de la France et avait ouvertement témoigné son hostilité à l'Autriche lors d'une campagne contre les Turcs en Hongrie, où il commandait un corps auxiliaire. Quand l'ambassadeur impérial Fridag lui offrit une épée d'or, enrichie de diamants, il l'accepta, mais cela ne l'empêcha pas de rester partisan déterminé de l'alliance française.
L'influence de Scliœning fut contre-balancée par celle de quelques hommes nouveaux, que le changement de règne avait introduits au conseil secret, et parmi lesquels il faut mettre au premier rang Eberhard Danckelman. Né à Lingen en 1643, dans un territoire westphalien appartenant à la Maison d'Orange-Nassau, Danckelman était le quatrième fils d'un juge qui, malgré sa nombreuse famille, avait veillé à l'instruction de ses enfants et l'avait complétée par des voyages. Bien qu'il ne fût pas « de qualité » , il avait été appelé à vingt ans auprès du petit margrave Frédéric de Brandebourg, pour diriger ses études sous les ordres de Schwerin; il était resté ensuite attaché à sa personne, tout en recevant le titre de conseiller de régence, successivement à Halberstadt et à Glèves; plus d'une fois il avait soigné Frédéric malade et contribué à sa guérison. L'électeur n'oublia pas les services rendus au prince électoral : il les récompensa en nommant son ancien professeur conseiller secret réel d État et de guerre (20 mai 1688) .
Danckelman était un homme énergique, plein de profon-
EBERHARD DANGKELMAN lï
deiir dans ses vues. Il avait fait son éducation politique avec le vieux Schwerin et avait été honoré de la confiance de l'électeur Frédéric Guillaume. Bien qu'on ne l'eût pas initié aux grandes affaires, il était capable de les comprendre; il allait être pour Frédéric III, durant quelques années, une manière de premier ministre, de " g^rand vizir » , selon l'expression de La Rosière, qui d'ailleurs le jug^eait « honnête homme et fidèle à son maître » . Au point de vue extérieur, il avait g^ardé de ses origines un faible pour l'alliance hollandaise et se montra « grand oranglste » . Au dedans, il s'occupa surtout avec intelligence des finances, des questions économiques et intellectuelles. Benjamin Neukirch, dans des vers gravés sous un de ses portraits, le représente partagé entre la cour, les muses et le peuple qui se le disputent : Apollon décide que sa personne et son génie appartiendront à l'électeur, ses écrits aux Muses, son portrait au peuple. Danckelman avait des défauts, une certaine avidité, un grand orgueil, une humeur incommode, avec des manières raides et un extérieur sévère; ainsi du moins le dépeignent les contemporains, et Pœllnitz prétend qu'on ne l'avait jamais vu rire. La gravure de Pierre 8chenck, qui nous a transmis ses traits, lui donne une bonne grosse figure de Hollandais, dont le visage glabre au double menton, sous une énorme perruque, respire plutôt la bonhomie; mais il est flatté sans doute. Tout le monde s'accorde, en effet, à regretter son arrogance qui ne ménageait personne, en même temps que les faveurs dont il fit combler ses frères et son fils. « On appelait les sept frères, les sept planètes » , a dit Pœllnitz, (i comparant l'influence qu'ils avaient sur le Brandebourg à celle qu'on dit que les planètes ont sur la terre » . Ce qu'on doit alléguer à sa décharge, c'est que ses frères, surtout Daniel Ludolf et Nicolas Barthélémy, remplirent avec talent leurs tâches dans l'administration ou la diplomatie, et que lui-même, élevé si rapidement et à de si hautes fonctions, n'en fut pas indigne.
Par ses premiers actes et par le choix de ses conseillers, II. 2
i8 LE REGNE DES FAVORIS
Frédéric III faisait connaître ce qu'il éfait ou ce qu'il voulait être. Il avait en somme certaines idées et certains principes bien à lui. Il était profondément pénétré de ses droits et de ses devoirs de souverain ; de là une appréciation de son rôle de justicier qui le portait à un gouvernement très patriarcal et très absolu à la fois, d'autant plus que sa piété faisait dériver de Dieu son autorité. Il se proposait, d'autre part, de concilier l'arbitraire et la bonté. En admirant l'œuvre de son père, il n'y trouvait pas tout à louer : il croyait possible d'être aussi respecté sans se faire craindre autant,- d'obtenir d'aussi beaux revenus sans grever aussi lourdement ses peuples, d'être aussi puissant sans traiter aussi rudement les États provinciaux; il aspirait à l'amour de ses sujets. Il n'était pas non plus insensible à l'opinion de l'étranger : il désirait éviter le reproche de versatilité et d'inconstance dans ses alliances, prêt à se rapprocher du Hanovre, à s'entendre intimement avec l'Empereur comme avec les puissances maritimes. Ces vues d'administrateur et d'homme d'État ne manquaient ni d'originalité ni de grandeur. Par malheur, elles ne furent pas toujours suivies, ou elles le furent maladroitement. Les circonstances, les hommes et les choses vinrent à la traverse, et le prince n'était pas de taille à les maîtriser; tout indiquait, au contraire, qu'il serait dominé. Sa faiblesse le mit presque sans cesse dans la dépendance de quelque ministre, et s'il fit au début un choix heureux, il tomba ensuite entre les mains d'intrigants incapables et avides; s il écouta parfois de sages conseils, il lui arriva aussi d'être trop accessible à la flatterie; s'il sut dans certains cas imposer sa volonté et poursuivre des desseins utiles, il se laissa trop souvent séduire par des chimères; s'il travailla beaucoup, occupé dès l'aube à son métier de prince, et retirant peu de son temps aux affaires, il fut, en fin de compte, la proie des favoris. Ce fut la plaie du règne.