LA SOCIÉTÉ DES SCIENCES DE BERLIN
été appelé de Guben. Leibniz vint aussi à Berlin, où les statuts de la Société furent ratifiés solennellement par Frédéric le jour de sa fête (11 juillet). L'électeur les avait revus luimême. Il faut noter le fait pour apprécier équitablement son rôle et redresser le jugement de son petit-fils. En réalisant le projet de Leibniz, il n'obéit pas uniquement aux sugfg^estions de la vanité; il avait ses idées sur le caractère de la future Société, et c'est lui qui introduisit dans son programme l'étude de la langue allemande. La charte de fondation établissait quatre classes ou sections, une pour la physique, la chimie et la médecine, une pour les mathématiques et l'astronomie, une pour la langue et l'histoire allemandes, une pour les belles-lettres et les langues orientales. C'était une Académie universelle, mais de caractère nettement allemand (teutsch gesinnt), vouée au développement, partant à la glorification des sciences et des lettres germaniques.
Nommé président de la Société des Sciences, Leibniz lui donna le premier élan, et, malgré le peu de temps qu'il passa à Berlin, dans des séjours de 1701, 1702, 1706, 1707, 1708, 1709 et 1711, il resta jusqu'à sa mort son meilleur guide . On a calculé qu'il écrivit en seize ans cinq à six cents lettres relatives à la Société et en reçut autant. Quand le premier volume de Mélanges (Miscellanea BerolinensiaJ , dû à l'Académie, parut en 1710, sur soixante articles douze se trouvèrent être sortis de sa plume. La preuve de cette activité ressort des mémoires et rapports, rédigés par lui de 1700 à 1715, de sa correspondance avec certains sociétaires, comme Frisch, et du journal (diariutnj tenu de 1700 à 1710 par J. Théodore Jablonski, frère du pasteur, pédagogue estimé, qui fut à la fois secrétaire et trésorier de la Société. C'est Leibniz qui, de concert avec J. Th. Jablonski, recruta les premiers membres : à Berlin, outre les deux Jablonski, l'archiviste Cuneau (ou Chuno) , le bibliothécaire La Croze, l'astronome Kirch, le médecin Krug de Nidda, le chimiste Frisch, le chronologiste des Vignoles, le professeur de philosophie Chauvin; au dehors, le théologien Francke et le médecin
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Hoffmann à Halle, l'orientaliste Acolethus à Brcslau, l'historien Basnage à La Haye, les frères BernouUi, savants mathématiciens, à Bâle et Groningue, l'économiste Chamberlayne à Londres. G est Leibniz qui, voyant l'argent manquer, chercha des ressources, soit en obtenant pour la Société le monopole delà fabrication des soieries, soit par une taxe sur l'eau-de-vie. C'est lui qui eut l'idée d'envoyer un savant dans l'Allemag^ne du Sud étudier les orig^ines de la Maison de Zollern. Malgré ces preuves d'intérêt et de dévouement, il fut assez mal traité : en 1710, sans le prévenir, on revisa les statuts de la Société, qui reçut un nouveau directeur, Marquardde Printzen, et fut logée dans d'autres bâtiments. Il ne fut même pas invité à la fête d'inauguration du 19 janvier 1711. Pareille ingratitude eût pu le dégoûter tout à fait. Il continua néanmoins à s'occuper de la Compagnie de loin en loin, et son portrait où, sous la grande perruque à volutes, erre un sourire bienveillant, mériterait d'être placé en tête de cette étude, comme une image tutélaire, avec celui de Printzen, figure un peu lourde qu'ennoblit la finesse des traits.
Le rôle de l'Académie fut modeste et sa vie précaire durant le règne de Frédéric I". Elle compta près de quatre-vingts membres ou correspondants, mais, à part quelques exceptions, bien des médiocrités. Ses œuvres n'eurent rien de remarquable, ni ses calendriers, mélange bizarre de l'almanach, du guide et du livre d'adresses, ni ses premières publications scientifiques. Il ne faut pas être trop exigeant pour une institution, créée dans un milieu encore peu développé, et qui ne pouvait porter des fruits que lentement. L'importance de son apparition est incontestable. S'il y eut des savants en dehors d'elle, comme le théologien hessois Jean Conrad Dippel, qui installé quelque temps en Brandebourg y inventa le bleu de Prusse, ou comme le cartographe Suchodoletz, c'est grâce à la Société des Sciences que Berlin devint un centre intellectuel comparable à celui de Halle, dont les principaux représentants lui furent d'ailleurs plus ou moins rattachés : tels Hoffmann et Stahl, physiciens et chimistes autant
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que médecins. Avec l'Université de Halle, autre création de Frédéric I", elle exerça une influence capitale sur l'essor scientifique du petit royaume prussien.
Dans tous les domaines, l'esprit de recherche et d'expérimentation fit des progrès : des jardins botaniques furent créés à Berlin et à Kœnigsberg; les médecins de Halle obtinrent pour la dissection les cadavres des condamnés; ordre fut donné en 1704 d exécuter une carte générale de Prusse; Leibniz tenta de prédire le temps d'après des données météorologiques, et se trompa du reste (en janvier 1709). On se flattait encore d'arriver à fabriquer de l'or, et on accueillait favorablement des aventuriers, comme Cajetano, qui prétendaient en avoir trouvé le secret; mais on les surveillait avec soin. Le kronprinz estimait, avec son clair jugement, que le « faiseur d'or » était « un fou ou un fourbe » ; il fut trompé dans une première épreuve, au Schloss, malgré ses précautions ; il continua pourtant à " se défier beaucoup » . Il ne fut donc pas surpris quand Cajetano s'enfuit, ne laissant » que de la fumée et du vent » (décembre 1707).
Les sciences sortaient peu à peu du mystère qui longtemps leur avait fait attribuer une puissance magique. I^a chimie se dégageait de l'alchimie.