LES POETES DE COUU
mettre Ganitz bien loin des deux autres principaux poètes, Jean de l^esser (1654-1729), et Benjamin Neukirch (1665- 1729). Le premier, né en Gourlande, fut le maître des cérémonies de Frédéric, et écrivit en prose une Histoire du couronnement; il chanta sans se lasser les louanges de l'électeur-roi et de sa famille, dans ses poèmes » héroïques » , ses élégies et ses liv7-ets d'opéras (surtout Le Triomphe de la beauté sur les héros, 1706, et Les JSoces d'Alexandi-e et de Roxane, 1708). Malg^ré la platitude de ses flatteries et l'épaisseur de ses calembours, il trouva parfois le mot juste : tel le vers sur Sophie Charlotte, la première reine de Prusse, « non seulement par rang d'ordre, mais aussi pour la perfection " ,
Niclit nur (1er Ordnung nach, aiicli in VoUkommenheit.
Neukirch était saxon d'orix-jinc et habitait Leipzig^, lorsque son ode sur le couronnement de 1701 le fit connaître en Brandebourg; il vint ensuite s'installer à Berlin, où il ne cessa de produire des odes, profanes ou spirituelles, des satires, des pièces de circonstance, des poèmes héroïques et des pastorales; quelques-uns de ses vers ont une naïveté qui n'est pas sans charme; d'autres jettent un jour curieux sur les mœurs du temps. A ces trois poètes, déjà faibles, il est inutile d ajouter la nombreuse cohorte des rimailleurs de quatrième orcire, Wiecker, Grosser, Christian Reuter; le dernier a du moins écrit un roman, classique dans son genre, Le voyage de Schelm uffsky .
S'il y a eu des poètes, tous plus ou moins, il est vrai, poètes de cour, et si quelques-uns ont composé des libretti pour des pièces en musique, on ne rencontre pas un seul auteur dramatique, à proprement parler. Le théâtre, en dehors de l'ojiéra italien, et du répertoire français, cher à Sophie Charlotte, était à peu près inexistant. Les troupes allemandes qui jouèrent à Berlin, après 1701, en général dans une petite salle au-dessus des écuries royales de la Kreitensfrasse, représentèrent surtout des adaptations de Shakespeare, de Calderon et des auteurs français.
260 THILOSOPHES ET THEOLOGIENS
La philosophie et la théolofjie, deux disciplines alors étroitement unies, furent mieux cultivées, tant à Berlin qu'à Halle. Leibniz est naturellement le nom le plus g^lorieux : s'il n'appartient pas à la Prusse où il ne fit jamais que passer, on doit rappeler son intimité avec Sophie Charlotte, qui le poussa à écrire la Théodicée. Leibniz fut le principal tenant des discussions de Lûtzenbourg, auxquelles prirent part, avec Beausobre et Lenfant, le P. Vota, propagandiste discret, et Toland, le libre penseur anglais, dont l'électrice Sophie blâmait ironiquement l'imprudence, en disant : « Quand on parle contre le revenu des ecclésiastiques, cela ne se pardonne ni en ce monde, ni dans l'autre " . En dehors du cercle de la reine, on peut nommer à Berlin le luthérien Spener et le réformé Daniel Ernest Jablonski, à Halle Breithaupt, Francke, Thomasius qui se distingua aussi comme juriste et philologue, Christian Wolff enfin qui cherchait sa voie et, de l'étude des mathématiques évoluait vers celle des problèmes philosophiques . Wolff, tant admiré plus tard du Grand Frédéric (en dépit de quelques épigrammes) , commençait à opposer la méthode rationaliste aux principes du mysticisme piétiste; avec lui, la philosophie sortait de Fornière théologique.
Les juristes, les historiens et les géographes étaient particulièrement nombreux. Un réfugié, Charles Ancillon, à Berlin, Samuel Stryck, Bœhmer et Christian Thomasius, à Halle, perfectionnèrent la science et l'enseignement du droit. L'histoire, après la mort en 1694 de l'illustre Pufendorf, qui avait été anobli et pensionné, continua à jouir d'une grande faveur. Des réfugiés, Beausobre, Lenfant, Des Vignoles, Larrey, donnèrent l'exemple, les trois premiers dans le domaine de l histoire ecclésiastique, le quatrième dans une foule de travaux portant sur des temps et des pays très différents ; un cinquième, La Croze, ancien bénédictin devenu bibliothécaire de l'électeur en 1693, s'intéressa à l'étude des peuples orientaux ; c'était » l'homme le plus savant de Berlin» , a dit le Grand Frédéric. On peut citer encore Arnold, auteur d'une histoire de l'Église, Antoine Teissier qui traduisit en
JDIUSTES ET HISTORIENS 261
français les Vies des électeurs de Cernitius, Gaspard Abel dont ToLivrage sur le Brandebourg et la Prusse, publié en 1710, n'est pas dénué de valeur, Jacques Paul Gundlinir et Jean Pierre Ludevig^, plutôt publicistes qu'historiens, bien qu'ils aient été l'un et l'autre historiog^raphes du royaume. Le dernier, né en Wurtemberg^ en 1668, mais établi à Halle depuis 1692, y enseigna durant cinquante ans, jusqu'à sa mort (1743), à la fois à la Faculté de droit et à celle de philosophie ; doué d'une activité infatigable comme professeur et comme auteur, il a laissé quantité de livres et de dissertations, donl on a de nos jours surfait l'importance. Ennemi des livres superficiels, il est tombé dans l'excès contraire; son érudition pesante le rend souvent illisible. Plus utile à consulter est un géographe du temps, qui est aussi à demi historien, car la géographie restait l'humble servante de l'histoire : je veux dire P. J. Marperger, auteur d'une Description géogi-aphiquc, historique et économique de tous les pays, soumis au sceptre prussien et brandcbourgeois (1710). En somme, ces écrivains étaient presque tous de rudes travailleurs, peu habiles à mettre en œuvre leurs compilations. Frédéric II les a bien jugés : à part l'éloge exagéré de Beausobre et de Lenfant, dont les plumes « auraient fait honneur » , dit-il, « aux siècles d'Auguste et de Louis XIV », il a estimé justement qu'ils ont écrit " en pédants plutôt qu'en hommes de génie " . A côté d'eux, les auteurs de lettres et de mémoires abondent, qui nous renseignent par le menu sur les événements, les hommes et les idées de l'époque. » Être en correspondance, c'est être en trafic de pensées " , a dit Frédéric II. La correspondance de Leibniz, soit avec de spirituelles princesses, comme Sophie de Hanovre et sa fille, soit avec de savants amis, comme les deux Jablonski et Fiisch, celle de Frédéric I" et de Sophie Charlotte, les mémoires de Christophe de Dohna, de Pœllnitz ou de INatzmer, ne sont pas seulement d'utiles documents ; ce sont parfois des œuvres agréables, avec la saveur d'une forme improvisée et l'intérêt d'un témoignage.
262 REVUES ET JOOlliNAUX
Les études de linguistique commençaieni à être très cultivées. Si des pasteurs, comme Daniel Ernest Jablonski, se consacraient plus spécialement à la langue hébraïque, certains savants s'occupaient aussi des autres langues orientales, à Berlin et à Halle. L'allemand, en outre, était l'objet d'une attention particulière : tandis que Leibniz et Thomasius proclamaient la nécessité de le perfectionner, comme le meilleur instrument de la culture germanique, Jean Léonard Frisch composait son dictionnaire français-allemand et allemandfrançais, qui parut en 1712. La philologie prenait ainsi, en quelque sorte, un caractère national.
En même temps, rien n'était négligé pour stimuler la production littéraire et l'éducation du public. J'ai déjà signalé les progrès de la Bibliothèque royale de Berlin ; l'achat de quelques bibliothèques privées, comme celle de Spanheim, contribua à l'enrichir. Toland en parlait avec éloge en 1702, tout en disant qu'elle était loin d'égaler celle de Wolfenbiittel. Des revues furent rédigées à Berlin. D'abord une revue critique, Le Nouveau journal des Savatiis, publié depuis 1696 par un réfugié français, le professeur de philosophie Chauvin. Puis des revues d'un autre genre : telle celle que fît paraître en 1708 le capitaine OElven. C'était le début des Magazine, publications littéraires et morales, imitées des publications anglaises, et qui allaient, durant cinquante ans, jouir d'une grande vogue. Enfin des journaux furent fondés, non plus de simples feuilles d'avis (Avisen), comme il en paraissait depuis un siècle, mais de vraies gazettes, comme celles de Hollande ou de Hambourg. L'imprimeur Jean Lorentz et le libraire Jean Michel Riidiger, aidé par Beger et protégé par Wartenberg, se disputèrent en 1704 le privilège de créer un journal, pour donner les nouvelles de tout l'Empire Romain. Cette feuille porta différents noms, notamment en 1712 celui de Berlinische ordinaire Zeiiung ; elle devait devenir la célèbre Gazette de Voss, qui subsiste encore aujourd'hui. Ce journalisme était encore bien primitif. La censure, que dirigèrent successivement Friedeborn, Fischer et Cuneau, limitait