ACADÉMIE DES ARTS ET MUSEE
Des individualités éminentes fissurèrent dans le personnel : tels les peintres Augustin Terwesten et Michel Probener, le sculpteur Schlûter, parmi les directeurs ; Terwesten et Schliiter encore, Philippe Naudé et Jean Philippe Broebes parmi les professeurs, les deux derniers pour la géométrie, la fortification et l'architecture civile. L'Académie vit son enseignement se développer en 1706 par l'institution de cours publics fcollegia publicaj, et son champ d'action s'étendre par une sorte de surveillance des industries d'art; d'où le titre officiel qui fut alors adopté : « Académie des Beaux-Arts et des Sciences mécaniques » . Frédéric en était fier à bon droit. C'était la première académie de ce genre en Allemagne. Logée dans les beaux bâtiments des nouvelles écuries de la Dorotheenstadt, auprès de la Société des Sciences, elle joua pour les arts le même rôle que sa voisine pour les sciences et les lettres.
Les collections artistiques rassemblées par le roi I y aidèrent. Non seulement Frédéric acheta, comme son père, des curiosités et raretés (RaritdienJ, mais il rechercha de tous côtés des antiquités, des chefs-d'œuvre originaux et des moulages, pour en remplir le musée (Kunsikammcr , dont Beger nous a laissé une description et un inventaire dans son Thésaurus Electoralis Brandenhurgicus , recueil incomplet malheureusement et venu trop tôt, car il parut en 1696. Le conseiller des monnaies, Ungelter, avait été chargé, dès 1688, d'inventorier les pièces rares acquises par le Grand Électeur; il classa plus tard celles que Frédéric fit venir, surtout de Hollande, l'entrepôt des Indes et de lExtréme-Orient en Europe. A ces <i raretés » , s'ajoutèrent des » antiquités d trouvées çà et là, notamment à Xanten, dans le duché de Clèves, et chez l'antiquaire Bellori, des moulages d'antiques achetés par Schliiter en Italie, en 1696, des monnaies et médailles provenant soit de l'héritage de l'électeur palatin Charles Louis (1), soit de la collection Spanheim; les charmantes médailles frappées
(i) Elisabeth Charlotte d'Orléans écrivait en 1712 qu elle regrettait beaucoup les belles médailles de son père, que ■• Monsieur » avait laissées au roi de Prusse contre une vieille tapisserie.
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par Falz, sur Tordre du roi, complétèrent heureusement ce trésor d'art. D'ailleurs les châteaux et maisons de plaisance de Berlin, de Potsdam et des environs, regorgeaient d'objets précieux, tableaux, statues, bijoux, bibelots de cristal, émail, or et argent, ex-lihris en métal ou en ambre (\), dont des gravures du temps, insérées dans de grands recueils, comme le Theatrum Europœum, nous donnent une idée, et qui sont encore en partie conservés sur place ou dans les musées. Frédéric avait fait faire un service en or qui, jusqu'en 1806, fut employé dans les fêtes de la cour.
Le Grand Electeur avait attiré dans ses États beaucoup d'artistes. Son fils les retint de son mieux, les confirmant dans leurs titres ou fonctions et les comblant de largesses ; il ne cessa en même temps d'en appeler d'autres, qui contribuèrent à la construction et à la décoration des villes de résidence, des palais et châteaux. On en a compté plus de cent cinquante vivant alors à Berlin.
Les architectes furent particulièrement nombreux. Smids ("1* 1692j et Nering continuèrent leur carrière : le second, nommé en 1691 directeur suprême des bâtiments électoraux, exerça cette charge jusqu'à sa mort en 1695. Avec lui, l'influence hollandaise dominait; elle se maintint avec son successeur, Martin Griinberg, qui jeta les bases de l'hôtel de ville de Cœlln, bâtit l'hôpital Frédéric et plusieurs églises. L'inspiration française fut représentée par Jean de Bodt, un élève de Blondel, qui acheva lArsenal, commencé par Nering^ et Schliiter. Frédéric II admirait surtout parmi les œuvres de Jean de Bodt un portique de Potsdam, « trop peu connu des amateurs » , et que Toland a traité de chef-d'œuvre. Après de Bodt, on doit citer Behr, dont le nom est resté à une des grandes rues de la Friedrichsstadt, et le Berlinois Christian Eltester, qui construisit Friedrichsthal et mourut à vingtneuf ans, en 1700. On peut laisser de côté la foule des ingénieurs, constructeurs de grottes, décorateurs ou « stucateurs »
(1) L'héritage oranien, en 1702, accrut sensiblement le nombre de ces objets.
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(les Cayard, les Nuglitsch, les Dœbeler, les Ddinuiiz, les Baratta, les Simonetti), qui élevèrent à Berlin et aux alentours force constructions de tout genre. Mais il faut faire une place à part à deux architectes, qui de 1699 à 1713 eurent la haute main sur les bâtiments royaux, Schlûter et Eosander.
André Schlûter, né à Hambourg en 1664, d'une famille originaire des Pays-Bas, s'était formé à Danzig et à Varsovie, au temps de Sobieski, dans un milieu très favorable à Téclosion de ses talents. Appelé à Berlin en 1694, pour enseigner la sculpture à la future Académie, il compléta son éducation artistique en Italie, durant une mission de quelques mois. Quand il revint, il fut chargé de continuer la construction de l'Arsenal, et, à partir de 1699, de pousser les travaux du Schloss, qu'il dirigea jusqu'en 1706; j'ai déjà dit quelle fut là son œuvre et comment s'écroula la tour dite « des monnaies n , qui devait abriter un carillon rapporté de Hollande. En dépit de cet accident que Frédéric rappelait encore avec colère deux ans après, en pestant contre le « coquin » (Schelm) qui avait si mal bâti la tour, Schlûter a mérité, comme architecte, une partie de la réputation que lui ont value ses sculptures; il a contribué à donner, tant à l'Arsenal qu'au Schloss, cette majestueuse harmonie des ligues qui est leur principale beauté (1).
La disgrâce de Schlûter mit à sa place son rival, Eosander, surnommé de Goethe, un sujet suédois, né à Riga, qui avait déjà travaillé pour le roi au château de Gharlottenbourg (2). Moins génial que Schlûter, Eosander lui était supérieur comme technicien ; cest lui qui éleva l'aile nord-ouest du Schloss, dont les plans et dessins ont été reproduits par Broebes dans son utile publication : Prospect der Palldsie und Lust-Schlôsser S. K. M. in Preussen (Augsbourg, 1733 . L'œuvre est plus chargée et plus lourde que celle de Schlûter; elle n'en a pas moins sa valeur.
(1) Après sa disgrâce, Schliiter resta encore quelques années à Berlin, puis il se rendit à Saint-Pétersbourg, où i! mourut en ITl-î-.
(2) Ancien soldat, Eosander reprit plus tard du service dans l'aruiée suédoise.
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L'Aisenal et le Schloss de Berlin furent les deux plus importantes constructions de Frédéric P'. Il ne faut pourtant pas passer sous silence les innombrables châteaux restaurés, refaits ou créés de toutes pièces, ni les églises dont sa piété, aussi grande que sa vanité, peupla les Etats prussiens. Mais il n'y eut là trop souvent que des manifestations d'un style prétentieux, visant à de grandioses proportions, a\'ec un excès de pilastres au dehors, de figures et ornements en stuc au dedans, sans véritable élégance, le style baroque, dont Léonard Sturm, professeur de mathématiques à Francfort-surrOder, exposait la théorie.
Les exigences du style baroque entraînèrent le développement de la sculpture. Dans ce domaine il n'y a vraiment qu'un grand artiste à citer. Le Hollandais Eggers, le Bavarois Permoser, le Français Hulot, l'Anglais King, sont à peine dignes d'être mentionnés à côté d'André Schliiter. J'ai dit ses talents d'architecte, mais c'est surtout comme sculpteur qu'il s'est acquis l'immortalité; et peut-être, toutes proportions gardées, n'est-il pas excessif de l'appeler le Michel-Ange de l'Allemagne !
Une de ses premières œuvres à Berlin fut la statue de Frédéric (1697), d'abord mise à l'Arsenal, et plusieurs fois déplacée, avant d'être érigée à Kœnigsberg, où on peut la voir encore. C'est un véritable document historique, un de ceux qui permettent le mieux de se représenter l'électeur-roi. Toland jugeait la ressemblance frappante. Frédéric est debout, tète nue, appuyé sur sa canne, le regard doux, non sans hauteur, l'apparence grêle, non sans élégance. La statue toutefois est inférieure à celle du Grand Électeur. Dans cette dernière, la tête massive aux traits énergiques et le corps robuste ont été reproduits d'une manière saisissante : à cheval, entre des captifs qui implorent sa pitié, le prince domine le groupe d'un regard altier; malgré le costume romain et les attributs de convention, l'ensemble est vivant, naturel, marqué au coin d'un réalisme puissant. C'est le chef-d'œuvre de Schliiter. Coulé dans le bronze en 1700,