‹ Histoire de PrusseChapitre 201 sur 410 · II · texte numérisé non relu

II

274 DISGRACE DE WARTENBERG

L'arreslatlon de l'un des W entraîna la disgrâce des deux autres. Si Wartensleben conserva ses charges, il n'eut plus d'autorité réelle, et le grand chambellan Wartenbergfut renvoyé au commencement de janvier 1711. Le roi lui g^ardait un fond d'affection et ne se sépara de lui qu'à regret; il le dit un jour à Christophe de Dohna. il ne voulut pas le faire <' examiner» , et lui accorda même une entrevue où il ne cacha pas son attendrissernent. Malgré tout, comme il l'écrivait à Sophie de Hanovre, il reprochait à Wartenberg^ d'avoir contresigné sans les lire les pièces préparées par Wittgenstein : il ne pouvait pardonner cette complicité. Et puis, le bonhomme se laissait trop diriger par sa femme ; n'était-ce pas le monde renversé! Il y eut certainement dans cette révolution de palais une sorte de révolte contre l'ascendant de la comtesse de Wartenberg: peut-être le mari serait-il rentré en grâce, s'il avait consenti à éloig^ner son encombrante compagne. Tous deux se retirèrent d'abord dans leurs domaines de Woltersdorf (1), d'où on les fit partir ensuite pour Francfort-sur-le- Mein ; leur confort était du reste assuré : le comte, auquel était servie une pension de 24 000 thalers (plus de 80 000 livres), avait i. fort bien tiré son épingle du jeu » , avec 150 000 écus de rente, au dire de Sophie de Hanovre.

Le temps ni la distance ne purent le faire oublier à la cour de Prusse; et Frédéric fut touché par l'envoi, en mars 1711, d'un cœur en ambre, gage d'éternelle reconnaissance, dont il avait g^ratifié son favori en novembre 1700, lors de l'annonce du cansentement de l'Empereur au couronnement royal. Avant de mourir, le 4 juillet 1712, l'exilé adressa ses adieux à son ancien maître. J'ai déjà dit que le roi en avait été ému et avait permis le retour du corps à Berlin : Wartenberg fat enseveli dans l'église paroissiale de la Klosterstrasse. La comtesse vécut encore longtemps, voyageant en France ou dans les Pays-Bas, et menant une existence dissolue; jusqu'à sa mort à La Haye, en 173 4, cette vulg^aire parvenue laissa tout

(1) Pœllnitz dit Wo'fersdorf.

LES DEUX KAMEKE 275

le monde étonné du grand crédit dont elle avait joui autrefois.

Le gouvernement des « polissons " (Spiizhuben)^ comme disait Léopoldd'Anhalt(l), était fini. Averti par les dernières expériences, le roi déclarait ne plus vouloir de premier ministre : « C'est un meuble inutile (itnnûtzes MôhelJ qui cause sans cesse des désordres, parce qu'ils agissent presque en corégnants » . Mais Frédéric était-il capable de régner par luimême? Tout son passé prouvait que non. A défaut d'un grand officier ou d'un ministre dirigeant, il en eut plusieurs; la faveur divisée comportait moins d'inconvénients; ce fut le seul bienfait du changement. Tandis qu'Ilgen continuait, presque seul désormais, à conduire la politique extérieure, que Printzen voyait croître son influence dans le domaine religieux et intellectuel (2), que les Dohna et Dœnhof se « renfonçaient " avec entrain dans la vie de cour, le principal pouvoir échut à deux gentilshommes poméraniens, deux cousins, qui jusque-là n'avaient exercé que des fonctions modestes, Paul Antoine et Bogislas Ernest de Kameke.

Le premier, peu doué et relativement insignifiant, s'était insinué depuis quelques années dans les bonnes grâces du roi, dont il était chambellan , et qui l'avait nommé en 1 706 grandmaître de la garde-robe; il cherchait surtout à faire fortune et y réussit, en épousant successivement deux riches héritières, Mlles de Schlieben et de Brûnnow. Son cousin, Bogislas Ernest, qu'il introduisit et patronna à la cour, avait plus de capacité et plus d'ambition. jNé en 1074, il s'était appliqué de bonne heure aux questions économiques, et avait reçu en 1709 les fonctions financières, remplies auparavant par Hamrath.. Son opposition au système des baux héréditaires dans les domaines l'avait mis en vedette; quand le système tomba, il fut appelé à réorganiser cette administration. Il avait d'ailleurs gagné l'amitié de Frédéric I", en se

(1) Au moins en parlant de Wiltgenstein et de Wartenslebça, car il était lié avec Wartenberg et le ménageait.

(2) Printzen devint en 1712 grand maréchal de la cour.

276 i:sterve:ntion du kronpriîsz

faisant battre par lui aux échecs, et en l'amusant par sa verve de conteur. Nommé grand maréchal, conseiller secret réel et président des finances dans toutes les provinces royales (janvier 1711), il devint le véritable successeur du comte de Wartenberg. Son pouvoir parut plus justifié. Il ne faut pourtant pas oublier qu'il était parvenu et se maintint par un manège de favori, nécessaire à tout ministre auprès d'un roi faible et vaniteux.

Un élément nouveau donna aux deux dernières années du règne leur caractère particulier. Le kronprinz Frédéric Guillaume, âgé de vingt-deux ans, commençait à prendre conscience de la situation, et se préoccupait de la changer. Il ne s'intéressait pas seulement à son régiment de grenadiers, à sa terre deWusterhausen, et à la gestion de ses petits revenus personnels; déjà il étendait plus loin ses regards, et prétendait avoir part aux affaires publiques. Dès 1704, il revendiquait un rôle, et Elisabeth Charlotte d'Orléans, bien renseignée sur son compte, disait que, suivant le proverbe français, on ne pouvait lui vendre » martre pour renard » . Les campagnes dans les Pays-Bas l'avaient absorbé jusque-là, età peine si au dedans il s'était fait remarquer, lors de l'affaire Gajetano, par sa défiance avisée contre le » faiseur d'or » . En 1711, il acquit plus d'autorité, remplaça son père durant un voyage de celui-ci en Hollande, ébaucha quelques réformes avec ses confidents, Anhalt et Grumbkow. Il représenta bientôt un parti puissant. En juin, il obtint la libération du conseiller Hamrath, emprisonné à Peitz depuis quatre ans. L'année suivante, son activité fut si grande que le roi, qui se félicitait quelques mois plus tôt d'avoir un fils capable de le suppléer, conçut contre lui d'injustes soupçons.

Ce fut un moment de crise (1712). La cour se trouva divisée entre deux factions composées, l'une des deuxKameke et de Blaspeil, que l'envoyé saxon à Berlin appelait « les blondines » , l'autre du kronprinz et de ses amis, « lesbrunettes » . Le jeune Frédéric Guillaume, moins porté à la plaisanterie, baptisait lui-même ses adversaires du nom do „ tories >> , les

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