‹ Histoire de PrusseChapitre 220 sur 410 · GROSSIÈRETÉ NATURELLE · texte numérisé non relu

GROSSIÈRETÉ NATURELLE

nais des coups de bâton à un de mes ministres, le manderiezvous en France? » , à quoi Roltembourg de répliquer : « J'espère que Votre Majesté ne mettra pas ma discrétion à pareille épreuve » . C'était habitude plutôt que brutalité voulue, comme l'a dit Morgenstern : un de ses derniers gestes, le jour de sa mort, ne devait-il pas être de faire bâtonncr un de ses palefreniers qui présentait un cheval mal sellé à son gré!

Parfois son entourage a cru qu'il devenait fou, et maint incident justifiait la présomption, comme par exemple de battre un médecin qui n'avait pas guéri une maladie dans un délai déterminé, ou de se promener le soir en criant dans les rues avec sa suite, à la lueur des flambeaux. Tantôt il sortait seul à cheval et galopait à bride abattue, au risque de se rompre le cou ; tantôt il se jetait, la nuit, à bas de son lit, pris de terreurs subites ; dans certains accès, l'écume lui venait à la bouche. Sans doute, il était en partie responsable de tout cela, et l'abus de l'alcool n'y était pas étranger. Toutefois il était né anxieux, et se trouvait sans cesse affligé de préventions, de soucis, ou de remords qui, autant que ses rhumatimes, le mettaient au supplice et provoquaient ses fureurs.

Il avait, depuis l'enfance, le mépris de la femme. Son premier précepteur. Cramer, parlait devant lui avec dédain de sa mère Sophie Charlotte, et lui-même, à vingt ans, n'était pas loin de considérer toutes les personnes du sexe comme de misérables débauchées (Hia-enJ. Plus tard, à la tabagie, il aimait à lancer ou à entendre de grosses plaisanteries sur la légèreté du sexe faible. Ce préjugé l'avait, à peine marié, rendu bêtement jaloux à l'égard de sa jeune compagne, et pourtant, comme l'écrivait l'électrice de Hanovre, « aucune tenue ne peut être meilleure que celle de la princesse » . Il avait pour principe, d'après la margrave de Baireuth, qu'il faut " tenir les femmes sous la férule, sans quoi elles dansent sur la tête à leurs maris » . Il lui arriva, dans plus d'une occasion, de traiter durement la pauvre Sophie Dorothée, comparant un jour devant elle la perte d'une femme à celle d'une dent creuse, « qui ne fait de la douleur que lorsqu'on l'ar-

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rache, mais dont on est ravi d'être délivré le moment d'après » . « Si tu meurs » , lui disait-il une autre fois, «je me remarierai, mais dans la famille, avec la fille de ton frère! » Impossible d'être moins galant! A ce point de vue, les leçons de sa mère et de sa grand' mère n'avaient porté aucun fruit, ni les voyages à Bruxelles où Sophie de Hanovre s'était flattée qu'en allant au bal avec Nfarlborough et le prince Eugène il prendrait « meilleure opinion des dames » .

Ses goûts étaient d'ailleurs peu relevés. Il ne mettait de recherche ni dans sa toilette, ni dans sa nourriture, ni dans rien de ce qui le touchait personnellement. Un Gascon réfugié, l'ayant rencontré à Potsdam, refusa de le reconnaître, à cause de sa mise trop négligée. Mauvillon le montre ravi, dans une de ses tournées d'inspection, d'avoir mangé chez un maître de poste « un brochet qu'il avait trouvé à son goût et une soupe de légumes » . Pœllnitz raconte qu'en 173 4, lors d'une visite aux troupes prussiennes sur le Rhin, le roi fit brûler les portières d'un carrosse commandé exprès pour lui par son aide de camp, déclarant que c'était une voiture de femme et non de soldat. Il évitait tout raffinement par économie raisonnée, mais aussi par un penchant naturel qui confinait à l'avarice : une de ses principales préoccupations d'enfant avait été de tenir note exactement de ses petites économies; on en a conservé la trace dans ses comptes fRechtiung iiher meine DucaienJ qa on possède pour les années 1698 à 1702; plus tard, les exemples abondent des bons dîners qu'il se faisait donner par les ambassadeurs étrangers ou par ses ministres, et même des frais de représentation payés par ses fonctionnaires qui ne pouvaient en obtenir le remboursement. La duchesse d'Orléans écrivait en février 1719: « On peut dire de la cour de Prusse avec la fable de La P'ontaine : la fromy n'est pas prêteuse. »

De cette parcimonie découlait une grande aversion pour tout ce qu'il jugeait inutile ou superflu. Dès son enfance, il avait affirmé ces instincts positifs, condamnant à neuf ans la danse et le clavecin, comme « inutiles pour régner » , ou

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