GOÛTS SIMPLES
de la salade, les jours de liesse à la tabag^le; ses séjours en Hollande lui avaient permis d'admirer la propreté des intérieurs néerlandais, et il recherchait les portiers orig^inaires des Pavs-Bas; d'autre part, il changeait chaque jour d'uniforme, pour faire nettoyer celui qu'il venait de quitter. Sa grande simplicité, hostile à toute pompe et à toute cérémonie, s'était révélée dès la prime jeunesse, un peu sans doute par esprit de contradiction : à dix ans et demi, en janvier 1699, il déclarait qu'à sa mort il voulait être enterré, non pas magnifiquement, mais « comme les menues gens » ; à douze ans, il s'enfuyait de Gharlottenbourg, afin de ne pas jouer un rôle dans une mascarade ; à seize, sa grand-mère Sophie le disait « d'autant trop familier que le roi son père est trop glorieux » , et, l'an d'après, Frédéric I", constatant son aversion pour la parure, exprimait l'espoir que, ressemblant en cela à sa mère, il aurait également ses vertus. Si en 1710 il se délectait de sa « belle piquette» de Wusterhausen, ce n'était pas seulement enthousiasme de jeune homme; il devait garder jusqu'au bout des goûts rustiques. Au cours de ses accès de découragement, il rêva plus d'une fois de quitter le trône pour jouir dans la retraite d'un repos complet, menant l'existence d'un gentilhomme campagnard, avec sa femme et ses filles qui s'occuperaient du ménage; la marg^rave de Baireuth a raconté le projet avec des détails savoureux, et il est certain qu'il a hanté l'esprit du souverain désabusé. Lorsqu'il se rendit à Hambourg incoffnùo, en 1730, il refusa les honneurs que voulait lui rendre la municipalité.
Son penchant à la simplicité se fortifia par raison d'État : il condamna le luxe du vêtement et delà table, en partie pour ménager les deniers publics, et on le vit, non seulement s'astreindre à ne porter que l'uniforme, mais encore régler le nombre des plats de ses repas, et surveiller les comptes de sa cuisine ou les recettes provenant de la vente de son gibier. Il fit habiller un jour à la dernière mode de France les prévôts de ses régiments, pour se moquer des « petits maîtres » de Berlin; il allait même jusqu'à se refuser des soins trop coù-
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teux, par exemple ceux d'un dentiste français, en 1739. Était-ce avarice ou économie? Probablement les deux à la fois.
Il avait le goût de la franchise, considérée avecla bravoure comme indispensable à un roi-soldat, l'horreur de la ruse et de la délation. Mor^enstern le dit " aussi honnèie faufrichiig ) que sa monnaie » , et son fils, le grand Frédéric, estime qu'il « mettait dans les affaires la bonne foi de ses mœurs » . Il répugnait aux pratiques louches de sa diplomatie et de son administration, même lorsqu'il en profitait : on cite tel de ses ministres ou des employés de son fisc, dont il reconnaissait et méprisait à la fois les talents. Il ne répugnait pas moins à la flatterie. A douze ans, entendant le pasteur Ursinus employer dans ses prières, à la table électorale, des expressions trop louangeuses pour l'électeur, il disait que, lorsqu'il serait le maître, il enverrait à la forteresse de Spandau de pareils adulateurs. Plus tard, dans son testament de 1722, il conseilla à son successeur de se méfier des flatteurs, comme de vrais ennemis.
Il se montrait parfois naïf; c'était un mélange de crédulité et de scepticisme défiant. Il donnait malaisément son amitié, mais il était capable de dévouement pour un véritable ami, comme le prince Léopold d'Anhalt auquel il prêta même de l'argent, preuve incroyable de confiance et d'affection. Il n'était pas foncièrement méchant et pardonnait aussi vite qu'il condamnait. Son fils a bien défini ce trait de caractère dans une lettre à Grumbkow : « Il sait le moyen de se gagner les cœurs, mais certes il le sait aussi de se les aliéner » (2 février 1732).
Avait-il bon cœur, comme le prétend Morgenstern? Il est difficile de lui accorder autant, et le terme semble jurer quand on veut l'appliquer au despote impitoyable, auquel ni prière, ni raisonnement, ni raison, ne purent si souvent arracher la grâce d'un condamné! Il pleurait et faisait pendre. Cette sensibilité sans effet ne saurait être qualifiée de bonté d'âme.