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LES ANCIENS CON'SEILLERS

Danckelmann, rappelé de Gottbus à Berlin, et que le roi plaça à sa droite dans une cérémonie, le 20 mars; « c'était M. ^e Sully devant Louis XIII » , a écrit Pœllnitz, mais la comparaison est spécieuse: il ne s'axjissait que de réparer l'injustice de P'rédéric I" et d honorer publiquement un vieux serviteur. Pœllnitz s'est trompé en disant qu'on lui offrit ses anciens emplois et qu'il les refusa. Un autre personnage plus important, le feld-maréchal Léopold d Anhalt-Dessau, pouvait être et fut considéré comme le futur premier ministre; peut-éUre luimême se crut-il près de le devenir. Sans doute, la part de la « vieille barbe " au gfouvernement devait être considérable; j'aurai l'occasion d'y revenir. Pour le moment, Léopold parut mis à l'écart : assuré de l'amitié du roi, « s'il lui obéissait " , il reçut le conseil d'aller à Dessau, où d'ailleurs F'rédéric Guillaume lui fit deux visites en 1713; il eut ensuite la déception de voir son traitement réduit, comme celui de tout le monde, et dut se tenir modestement à sa place; ce fut pourtant plus tard une sorte de ministre sans portefeuille.

En dehors de ces deux personnalités, dont l'une disparut et l'autre n'eut pas alors de part officielle au gouvernement, le pouvoir fut exercé d'abord par les membres du conseil secret de Frédéric 1", dits conseillers secrets réels. Quelquesuns, il est vrai, furent immédiatement privés d'influence, par exemple le feld-maréchal de Wartensleben, Nicolas Barthélémy de Danckelman, et le grand-maitre de la garde-robe, Paul Antoine de Kameke, qui reçut un régiment. D'autres ne tardèrent pas, comme Christian Frédéric de Bartholdi (j août 171 4) , à suivre le premier roi de Prusse dans la tombe, ou comme Jean Maurice de Blaspeil, Otto Magnus deDœnhof, et Ernest Bogislas de Kameke, à perdre une partie de leur crédit (1). L'autorité principale appartint, durant les premières années du nouveau règne, à trois hommes, qui avaient

(1) Blaspeil devait être peu à peu relégué dans ses fonctions de président de la Régence de Glèves-Mark. DœnhoF est mort en 1717. Quant à Kameke, nommé président du Directoire des Finances en mars 1713, il devait être remplacé en février 1719 par Gœrnc, cl rester sans autorité jusqu'à sa iiiort en 17ÎG.

324 DOHNA, PRINTZEN ET ILGEN

déjà joué un grand rôle sous Frédéric I" : Christophe de Dohna, Marquard Louis de Printzen, et Henri Riidiger d'Ilgen. Le premier, l'auteur des Mémoires, fin courtisan, était en même temps un homme d'État cultivé et perspicace (1); le second, après s'être signalé dans diverses missions diplomatiques, avait reçu avec la charge de grand maréchal de la cour la direction des affaires intellectuelles et religieuses; le troisième, commis intelligent et capable, anobli par Frédéric 1" pour la part prise à l'acquisition de la couronne royale, était et devait devenir de plus en plus la cheville ouvrière pour toutes les questions de politique extérieure; il fut seul, dès le début, à contresigner les ordonnances. A tous trois, le 26 février 1713, Frédéric Guillaume remit le soin des affaires d'État, leur ordonnant de prendre en son absence les résolutions pressantes, et déclarant «qu'il s'en rapportait à eux absolument » ; cette confiance leur fut confirmée encore expressément lorsque le roi, s'absentant de sa capitale, recommanda qu'il n'y eût " àme qui vive " à connaître certains secrets, en dehors de ^t ces trois Messieurs » , chargés de surveiller a toute la machine » (27 juin 1714). Toutefois le comte de Dohna, qui fut nommé général d'infanterie en mars 1713 et que l'envoyé saxon Manteulfel disait en avril être en effet premier ministre, « quoiqu'il ne porte pas le nom » , ne devait pas se maintenir aussi longtemps que les deux autres (2).

C'est que des influences plus puissantes se faisaient déjà sentir et que l'entourage du Hoi Sergent ne pouvait rester le même que celui du roi gentilhomme. Le labeur acliarné et les connaissances techniques étant le vrai moyen de parvenir, une pléiade de fonctionnaires, plus distingués peut-être par leur capacité de travail que par leur génie, accaparèrent peu à peu les premiers postes de l'administration : à côté de Fré-

(1) 11 écrivait son nom Dhona, pour se distinguer de son frère Alexandre.

(2) Ambassadeur à Vienne en 1714, et préposé en 1715 à tous les bureaux qui s'occupaient des réfugiés français, il se retira dans ses propriétés en Prusse dès 1716. Pœllnitz dit 1717 11 mourut en 1733.

LE MINISTRE GRUMBKOW 325

déric de Hamrath, rentré en grâce et mis à la tête de la province d'Halberstadt dès 1713, les Jean André Kraut, les Katscli, les Gœrne, allaient devenir conseillers secrets réels en 1718-1719, tandis que deux ministres s'élevaient, non sans intrigues, au-dessus de tous leurs rivaux : Frédéric Guillaume de Grumbkow et Ehrenreich Bogislas de Greutz. Le premier, né en 1678 dans une famille originaire de la Poméranie, officier et administrateur à la fois, était déjà sous le règne précédent parvenu à une haute situation : capitaine à dix-neuf ans, et général à trente et un, il était depuis 1712 associé à Blaspeil pour diriger le commissariat général de guerre. Habile à se débrouiller au milieu des compétitions de la cour qu'il connaissait à merveille, intéressé et avide, cyniquement débauché, mais sachant faire oublier ou excuser sa mauvaise conduite à force de travail et de belle humeur, possédant d'ailleurs des appuis solides dans Printzen etllgen, il avait gagné de bonne heure la confiance de Frédéric Guillaume et devait plus tard s'insinuer dans celle de son fils. Il se définissait lui-même avec une certaine satisfaction un mélangée de brutalité et d'esprit. L'envoyé saxon à Berlin, Manteuffel, a fait de lui en 1712 un portrait un peu dur, mais qui est utile à citer : » Tout son mérite consiste à être bon harlequin, et, selon l'humeur de certaines gens, agréable débauché. Mais ôtez-lui ces deux qualités-là, vous le voyez tout farci de malice, de calomnie, de lâcheté, de mensonge et d'impertinence. Il suffit d'être honnête homme pour l'avoir sur les bras, et d'avoir fait une bonne action pour être exposé à sa critique et à sa haine. Incapable de bien faire lui-même, il tâche à noircir tout ce que d'autres font. Une de ses belles passions c'est de brouiller tous ceux qu'il voit bien ensemble, et tous les bons projets qui ne viennent pas de ses cochons d'amis. Que les affaires du maître en souffrent, ce n'est pas de quoi il s'embarrasse, pourvu qu'il puisse pêcher en eau troublée. Enfin, c'est à mon avis un vrai pot-pourri de tout ce qu on saurait imaginer de vices, et je lui fais assurément trop d honneur de tirer son portrait comme je viens de faire » .

326 GRUMBKOW ET CREUTZ

Chapitré assez sévèrement par Frédéric I" mourant, Grumbkow se trouva le lendemain au comble de la faveur. Son esprit « enjoué et satirique » , son tempérament étonnamment vigoureux, plaisaient au nouveau roi, auquel il en imposait par ses grâces de roué, sa rudesse affectée de Cassubien, et aussi ses allures de bretteur, sinon par sou extérieur plutôt médiocre, car il n'était pas grand et son visage glabre était peu expressif. Dès le 11 mars 1713, Manteuffel écrivait, faisant allusion à sa rivalité avec Blaspeil : « Grumbkow est au pinacle et Blaspil est flambé » . Dohna, son ennemi, croyait que cette fortune serait éphémère; il le disait à l'envoyé impérial qui s'inquiétait de voir se mêler de tout un ministre, en apparence mal disposé pour l'Empereur; mais quand Dohna s'attaqua à Grumbkow, l'accusant de recevoir de l'argent étranger, il constata qu il se fourvoyait : menacé d'un duel et effrayé de la froideur du roi, il déclara (i qu'il ne se souvenait pas d'avoir jamais paru douter de l'honnêteté de M. Grumbkow » ; sur quoi, il y eut réconciliation et embrassades (novembre 1714). Plus tard, en 1725- 1726, les démêlés de Grumbkow et du vieux Dessau devaient donner lieu à des scènes tragi-comiques et à des défis suivis de réconciliations. Frédéric Guillaume tenait également aux services de ces deux hommes, sans être fâché de leur rivalité; il refusa toujours de sacrifier l'un à l'autre, et malgré son amitié pour Léopold d'Anhalt garda sa bienveillance à Grumbkow. Lorsqu'en 1722 il fit la critique de toutes les hautes administrations, Grumbkow seul reçut des éloges : «' Vous êtes le seul qui ait bien rempli sa charge; votre collège me sert bien » . Jusqu'à sa mort en 1739, le Cassubien que les courtisans avaient également surnommé Biberins, à cause de ses capacités de buveur, demeura le ministre favori, très influent à la fois en matière de finances et de guerre, et pour la politique extérieure.

Greutz eut une fortune analogue, bien que moins éclatante; il resta, lui aussi, investi delà confiance royale jusqu'à sa mort (1733). Fils d'un bailli de la Marche électorale, il

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