LE PERE ET LE FILS
rare présence d'esprit, l'avait pris vraiment en aversion. C'est alors, eu 1727, que le précepteur suspect, Duhau, fut congfédié et remplacé par le major Senning, en vue de l'éducation militaire du prince; en même temps, ce dernier devait être espionné par plusieurs officiers, responsables sur leur tête de ses moindres dérèglements. L'année suivante cependant, Fritz obtint d'être emmené à Dresde, à la cour voluptueuse d'Aug[usle le Fort, « l'ile de Gythère " , a dit Wilhelmine : il y entendit force musique, discuta philosophie avec le ministre Manteuffel, et tomba amoureux de la belle Orselska, fille naturelle et maîtresse du roi de Pologne, qui ne lui fut pas cruelle. Frédéric Guillaume ne sut pas tout, mais eut peur de voir son fils s'émanciper : pendant un voyage qu'il fit en Prusse, il ordonna de le tenir très serré. Il lui permettait, il est vrai, de -■ tirer, chasser, courir une bête ", en compagnie du colonel Kalcksteiu ! Peine perdue ; c'étaient là plaisirs étrangers au jeune homme délicat, qui ne rêvait que musique, littérature et causeries piquantes. Le séjour de Wusterhausen, cette année-là, fut une rude épreuve pour le prince, obligé de s'associer, bon gré mal gré, aux distractions paternelles, la chasse et la tabagie, et de supporter de vertes semonces. -i Le roi continue d'élre de mauvaise humeur >» , écrit-il à son confident, le lieutenant Borcke ; « il gronde tout le monde, n'est content de personne, pas seulement de lui-même » , ou bien r-» Nous avons tous les jours des maudites scènes ici » . il osa écrire à son père pour le prier de le traiter mieux, et s'attira un rude avertissement pour sa tête « volontaire et méchante » . Il essaya de se griser pour plaire au roi, au dîner de la Saint-Hubert : le ministre de Saxe, Suhm, a raconté, comme la margrave, la scène, qui serait drôle si elle n'était lamentable. Frédéric Guillaume, touché des baisers du jeune ivrogne, en augurait bien pour Tavenir; il vovait dans cette première saoûlerie un effort pour prendre « des inclinations viriles ) . De méchants courtisans, surtout Grumbkow sans doute, lui persuadèrent que c'était une comédie, et les mauvais traitements de continuer. Après le
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départ des anciens g^ouverneurs, deux nouveaux officiers, colonel dj Rochow et lieutenant de Keyserlingk, furent attachés au prince, et Rochow reçut des instructions pour l'empêcher de devenir» un damoiseau w , « une tête à gifles " , et faire de lui un brave et honnête officier.
A ce moment, l'affaire du double mariage anglais, qui avait été pour Wilhelmine l'occasion de si pénibles incidents, vint mettre le comble à l'irritation du roi : tandis que la fille était qualifiée de « canaille anglaise " , le fils se vit traité sans cesse de <i coquin de Fritz » . Tout n'est pas à l'avantage des jeunes gens dans l'imbroglio, et la correspondance secrète de Frédéric avec la cour d'Angleterre était coupable; ces torts indéniables ne sauraient justifier, ni même excuser la brutalité de Frédéric Guillaume. En faisant la part des exagérations de la margrave, il est certain qu'elle et son frère furent battus, et le spectacle du roi, goutteux, traîné partout le château de Potsdam sur sa " chaise à rouleaux " , et poursuivant ses enfants la canne haute, n'est pas une pure fiction. Ces mauvais traitements, particulièrement humiliants à dixhuit ans, poussèrent à bout Frédéric : depuis longtemps déjà il songeait à s'enfuir ; sa sœur l'en avait détourné ; à partir de la fin de 1729, le projet fut arrêté dans son esprit.
Deux jeunes officiers furent ses principaux alliés : le lieutenant Keith reçut les premières confidences, mais suspect au roi fut envoyé dans un régiment du pays de Clèves, ce qui lui sauva probablement la vie; le lieutenant Katte, fils d'un général, homme « sensible " et ambitieux, que l'affection la plus dévouée unissait au prince persécuté, comme à sa sœur, fut le plus actif artisan du plan d'évasion. Dès mai 1730, Frédéric annonçait au ministre d'Angleterre qu'il s'échapperait pendant un voyage avec son père dans l'Allemagne occidentale, passerait quelques semaines à Paris, puis se rendrait à Londres; Guy Dickens ne put le faire changer d'avis. Au mois d'août, la tentative eut enfin lieu et échoua, dans les environs de Mannheim. Frédéric, arrêté, traité en prisonnier de g^uerre, car il était colonel d'un régiment et son père le regar-