LE VERDICT ET LE ROI
le kronprinz, et le remirent à la très paternelle grâce de Sa Majesté; ils condamnèrent Keith à l'exécution en effigie, Katte à la prison perpétuelle dans une forteresse, quelques autres complices à la prison à temps (27 octobre 1730). Le roi, furieux, revisa ce procès trop doux : déjà il avait poursuivi tous ceux qui avaient aimé ou approché son fils, notamment l'ancien précepteur Duhan qu'il fit emprisonner à Memel, et cette malheureuse Elisabeth Ritter, fille du « Cantor 1) (organiste) de Potsdam, qu'il ordonna de fouetter dans les rues de la ville, avant de l'enfermer à Spandau « pour l'éternité » ; il déclara que les juges avaient « adoré le soleil levant » , et fait preuve d'une indulgence néfaste, surtout à l'égard du lieutenant Katte ; il fallait que celui-ci payât son crime de sa tète, afin que la justice ne s'en allât pas du monde, selon l'aphorisme latin qu'il répétait souvent : Fiat justitia, pereat miindus! On sait comment Katte fut décapité à Gustrin, le (3 novembre, devant la fenêtre du prince, son ami, et comment celui-ci, après lui avoir demandé « mille pardons ') , s'évanouit au moment du coup fatal. Quelle leçon pour le prisonnier qui, le 1" novembre, trouvait encore moyen de plaisanter le conseil de guerre par lequel on allait
(1 l'hérétiser » , et se consolait par le proverbe italien : Chi ha tempo, ha in ta !
Pendant les jours qui suivirent le drame, Frédéric se crut menacé lui-même : le pasteur MûUer, chargé par le roi de le raisonner et de lui inspirer un vrai repentir, avec « un cœur brisé » , ne lui laissa pas tout de suite espérer le pardon ; c'est le 16 novembre seulement que Grumbkow, envoyé exprès à Gustrin, avec cinq autres généraux, fit entendre le dernier mot de Frédéric Guillaume : le 17 novembre, le prince jura
« d'obéir strictement aux ordres du roi et de faire en toutes choses ce qui convient à un fidèle serviteur, sujet et fils " ; il avait juré également de ne chercher ni à se venger de personne pour son emprisonnemont, ni à se marier contre le gré du roi. A ces conditions, il put quitter le donjon et avoir pour prison la ville entière de Gustrin (19 novembre 1730). Deux
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fonctionnaires prussiens, de Miinchow et de Hille, président et directeur de Ja Chambre de guerre et des domaines de l'endroit, étaient chargés de Faire son instruction administrative ; ils devaient l'instruire de tout « en détail et à fond » , lui expliquer notamment ce qu'il faut de peine et d'efforts pour gaj^ner un thaler. Un maréchal de cour, de Wolden, et deux jeunes nobles attachés à la Chambre, de Natzmer et de Rohwedell, devaient lui tenir compaxjnie à la maison. Ainsi coivimença ce que M. Lavisse a appelé " la seconde éducation" du prince royal.
Près de huit mois s'écoulèrent au milieu de cet apprentissage que le père voulait très austère, et qui le fut, malgré les adoucissements procurés par l'entourage. La méfiance de Frédéric Guillaume à l'égard de son héritier, ses lettres furibondes à propos de tout, des idées philosophiques ou religieuses de FritZ; aussi bien que de ses lectures, de ses goûts, voire de ses mémoires sur des questions économiques, pour lesquels il soupçonnait à bon droit qu'on l'avait aidé, ne cessèrent d'empoisonner Texistence du prince et celle de ses mentors. Le roi voulait voir son fils « chasser hors de sa tète la manière française et anglaise, ne penser qu'en Prussien » , renoncer à ses allures de " petit maître » , faire uniquement la volonté de Dieu et la sienne. P^nfîn, le 15 août 1731, Frédéric Guillaume vint en personne à Gustrin, et, après une longue entrevue, pleine d'effusions larmoyantes, mais aussi de reproches amers, car les vieux ressentiments subsistaient, il adoucit le régime du prisonnier : pour compléter son apprentissage, Frédéric put faire des courses aux environs, visiter des domaines voisins, inviter même des hôtes (deux au plus à la fois) et dîner en ville. C'était une étape vers la liberté, et le prince était bien décidé à profiter des meilleures dispositions de son père, pour l'amadouer tout à fait. Il ignorait que c'était impossible. Il s'y efforça de son mieux, et Grumbkow, le courtisan adroit qui, tout en conservant la faveur du roi présent, songeait déjà à capter celle du roi futur, lui traça tout un programme de conduite : avant tout.