GÉNÉRAUX ET MINISTRES
mot de Pœllnitz, « à vivre plus en particulier qu'en souverain I) ; à l'homme, rigide en apparence, qui se pliait aux règles de la tabagie et y tenait toujours une pipe à la main, bien qu'il ne fumât pas. Il avait de l'antipathie pour le prince grossier qui faisait profession de mépriser l'instruction. Peutêtre aussi lui en voulait-il plus que son père de son union avec la fille d'un pharmacien, Anna Louise, brave femme plus qualifiée pour surveiller le potager et la cuisine que pour tenir un salon. Frédéric Guillaume passa par-dessus les défauts de Léopold, en faveur de ses talents, si utiles, et de ses goûts si semblables aux siens ; il fit de lui son confident le plus intime, à côté de son ennemi Grumbkow, dont la rivalité ne lui déplaisait pas : cette émulation entre deux favoris n'était-elle pas une sorte d'assurance pour la monarchie !
Parmi les autres généraux que le roi choyait et embrassait à l'occasion, avec lesquels même il dansait entre hommes, après de bons soupers ou de belles revues, il faut citer surtout le vieux feld-maréchal de Natzmer, un émule du prince d'Anhalt, soldat fier et rude qui se signala par son attitude favorable au kronprinz, au conseil de guerre de 17âO, et que le roi estimait " sans l'aimer» ; puis Bodenbroich, Derschau, Borck ; les deux premiers étaient, suivant Pœllnitz, les seuls admis dans la chambre du roi, quand il avait la goutte.
Dans la Prusse du Roi Sergent, où « personne» , a dit son fils, " n'avait plus de trois aunes de drap dans son habit, ni moins de deux aunes d'épée à son côté » , les généraux passaient avant les ministres. Grumbkow, qui était l'un et l'autre, faisait la transition ; je ne reviens pas sur le personnage, spirituel (1) , mais cyniquement faux et corrompu, dont l'avidité est difficilement excusable, en dépit de ses dix-sept enfants. A part quelques exceptions, comme Dohna, Dœnhof et Printzen, qui étaient des hommes du monde (les deux premiers d'ailleurs disparurent vite), les ministres n'étaient d'ordinaire que de bons commis, même Ilgen et Greutz.
(i) Wnhelmine dit qu'il avait « inFiniment d'eiprit » et elle le détestait.
356 PŒLLNITZ ET SEGKENDORF
Un homme mérite une mention spéciale parmi les courtisans, c'est le célèbre aventurier et auteur de Mémoires^ le baron Charles Louis de Pœllnitz : au cours de ses voyages qui le menèrent dans la plupart des pays de l'Europe centrale et occidentale, et où il fit un peu tous les métiers, en changeant deux fois de religion, Pœllnitz séjourna à différentes reprises en Brandebourg; il fut même un des fidèles de la cour prussienne, durant les dernières années du règne, nommé chambellan en 1735, chargé de missions, admis à la tabagie et dans l'intimité du roi qu'il amusait par ses saiUies. Son témoignage est particulièrement important pour connaître Frédéric Guillaume. Bien qu'il ait pillé Mauvillon, La Martinière et la margrave de Baireuth, sans se priver d'inventer certaines anecdotes, il est plus complet et plus véridique que Fassmann et Morgenstern. Toutefois Frédéric II, qui admirait son esprit, se défiait à bon droit de sa médisance ; il l'a apj^elé dans une lettre " notre infirme satyre d , et a écrit en 1775 qu'il était mort » en friponnant encore la veille de son décès » . Le personnel diplomatique accrédité auprès du roi était certainement l'élément le plus décoratif de la cour. Les ambassadeurs français, notamment le comte de Rottembourg et le marquis de La Chétardie, représentèrent tour à tour dans ce milieu très simple le luxe et l'élégance raffinée. Le principal rôle appartint pourtant à l'ambassadeur impérial, surtout à celui qui résida à Berlin pendant la plus belle période de l'alliance autrichienne, je veux dire au général comte Frédéric Henri de Seckendorf. Frédéric II, qui ne l'aimait pas et pour cause, l'a fort maltraité dans ses Mémoires : après avoir déclaré qu'il était « d'un intérêt sordide « et avait « des manières grossières » , il ajoute : «le mensonge lui était si habituel qu'il en avait perdu l'usage de la vérité » . Frédéric Guillaume avait fait sa connaissance aux Pays-Bas en 1709, et s'était pris pour lui d'une amitié que le rusé diplomate sut entretenir par un habile manège. Après avoir étudié et pénétré la mentalité du roi, Seckendorf le gagna, en flattant délibérément ses goûts, ses manie.s, ses préjugés : il lui pro-