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LES INTRIGUES A LA COUR

cura des géants pour son régiment de grenadiers, le gorgea de mets et de vins exquis, se grisa avec lui, le charma par ses causeries sur la guerre et sur la religion, deux sujets qu'affectionnait le souverain. Protestant fervent, quoique au service du chef très catholique du Saint-Empire, Seckendorf ou Ge?-manicus, suivant un sobriquet usité à la cour, était déjà par cela seul persona gratissima ; appuyé sur l'esprit retors de Grumbkow qu'il avait acheté, il fut près de dix ans le grand maître de la cour comme de la politique en Prusse.

Pour être peu animée, la cour de Berlin n'en était pas moins le théâtre de querelles et d'intrigues perpétuelles. J'ai déjà parlé des différends tragi-comiques survenus entre le prince d'Auhaltet Grumbkow; ce dernier, qui était assez mauvais coucheur, eut d'autres démêlés retentissants, notamment avec le comte de Goertz, ministre de Holstein : Goertz crut terrasser son adversaire en l'accusant de corruption, et ne réussit qu'à se faire expulser lui-même en juillet 1714, pour avoir amené un brouil/amùii entre les ministres prussiens. D'autre part, Grumbkow fut un des premiers acteurs dans Y imbroglio des mariages anglais, qu'il aida Seckendorf à empêcher, à la grande colère de la reine; il intervint ensuite adroitement dans le conflit entre le roi et son fils, cherchant à conserver son ascendant sur le premier tout en se ménageant la reconnaissance du second, double jeu où il ne fut pas toujours heureux, car Frédéric Guillaume était méfiant, et le kronprinz déconcertant par ses voile- face.

Une affaire extraordinaire, difficile à expliquer, presque inextricable, donnera une idée des intrigues qui ne cessaient de se tramer à cette époque autour de Frédéric Guillaume; c est l'affaire Klementqui, en 1718 et 1719, jeta le trouble dans tout Berlin et mit aux champs le roi ainsi que son entourage.

Jean Michel de Klement, né en 1689 en Hongrie, homme instruit et d'aspect plutôt sympathique, avait joué un rôle au congrès d Utrecht sous un pseudonyme, comme agent du prince de Transylvanie, Rackoczy. Une fois entré dans la diplomatie secrète, à un moment où elle était particulière-

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ment en honneur, il eut l'idée d'utiliser ses relations et son expérience pour acquérir crédit et fortune. Les scrupules ne l'arrêtaient pas, et il était prêt à servir n'importe quelle puissance par les moyens les plus louches, voire à servir plusieurs puissances à la fois. Après des séjours à Vienne et à Dresde, où il avait capté la confiance de divers grands personnages, par exemple du prince Eugène et du comte Flemming, il vint à Berlin en 1718, avec de l'argent et des recommandations, dans l'intention d'y servir l'électeur de Saxe, roi de Pologne. Mais une fois sur place, il changea son fusil d'épaule. Il avait vu à Dresde certains documents qui pouvaient faire supposer des projets du prince Eugène dangereux pour la Prusse; il eut l'idée de les livrer à la cour de Berlin, en les amplifiant, et de s'assurer à ce prix la faveur de Frédéric Guillaume. Par l'intermédiaire du prédicateur Jablonski, avec lequel il était en rapports depuis longtemps, il obtint une entrevue du roi, sous prétexte de lui faire d'importantes révélations, et à deux reprises, les 13 et 14 septembre 1718, put l'entretenir dans un jardin des faubourgs de Berlin. Il lui dévoila alors un prétendu projet du prince Eugène et du comte Flemming pour l'enlever à Wusterhausen, occuper sa capitale, et placer le kronprinz sous la tutelle de l'Empereur, tout cela avec la complicité de généraux et ministres prussiens, comme le prince d'Anhalt et Grumbkow.

Le projet était si extravagant, et les documents (desimpies copies) si peu probants, qu'on s'étonne de l'attitude de Frédéric Guillaume qui admit la possibilité de l'entreprise, fut atterré des complicités révélées, et, au lieu de faire arrêter l'imposteur, lui donna 6 000 thalers, avec l'Ordre delà Générosité. Pourtant le roi se ressaisit bientôt et demanda des preuves : le soir même de sa seconde entrevue avec Klement, il écrivait au prince d'Anhalt qu'il lui raconterait de vive voix des secrets, impossibles à confier à la plume, et des menées dignes d'être qualifiées d'italiennes {ùalieuùchj ; sa confiance dans le prince n'était pas ébranlée, et trois semaines plus tard il lui confiait tout à Magdebourg. Pendant ce temps, Klement

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s'était rendu en Hollande sous prétexte de chercher des documents; arrêté par les échevins d'Amsterdam, il eut l'audace de revenir à Berlin et l'adresse d'en imposer encore au roi, qui le laissa repartir pour La Haye. Mais tout a une fin, même la crédulité d'un monarque. Le major du Moulin, qui accompagnait et surveillait Klement, le ramena à Clèves, au bout de quatre semaines, et de là à Berlin. L'aventurier fut arrêté et l'affaire soumise à une enquête, que dirigfea le ministre Katsch. Finalement, Klement fit l'aveu de son imposture (4 janvier 1719), et Frédéric Guillaume se tranquillisa. Mais l'instruction du procès dura plus d'un an, et, comme un grand nombre de personnes se trouvèrent plus ou moins compromises, l'affaire Klement continua à agiter profondément le monde de la cour.

Les complices avérés du pseudo-diplomate, un certain Lehmann, agent de la cour de Weimar, un certain Bube, secrétaire de Wartensleben, et le baron de Heidekampf, autrefois conseiller de finances, furent arrêtés tour à tour, et punis de diverses peines : Lehmann fut même condamné à mort, en même temps que Klement, et décapité quand celui-ci fut pendu (avril 1720), après que tous deux eurent été tenaillés. D'autres personnes, rendues suspectes par leurs relations ou leur correspondance, furent poursuivies : tel le gentilhomme de la chambre, von Troschke, emprisonné longtemps à Spandau ; tel le président de la Chambre aulique des finances, de Kameke, qui fut relégué dans ses terres en Poméranie; telle Mme de Blaspeil, grande-maitresse de la reine, une ennemie du prince d'Anhalt et de Grumbkow, qui saisirent cette occasion de la perdre et la firent exiler dans le pays de Clèves. Certains détails de son procès, relatés par des contemporains, sont de la pure fantaisie, par exemple les soufflets que lui aurait donnés le roi, ou la grossièreté d'Anhalt qui lui aurait montré le derrière. D'autres prévenus eurent plus de chance : Nicolas Barthélémy de Danckelman conserva ses charges à Magdebourg ; le pasteur Jabonski en fut quitte pour une disgrâce passagère.

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