LES FOUS DE COUR
plaisait à Frédéric Guillaume, que Grumbkow eut l'idée d'y introduire des hommes, à la fois savants et bouffons, souvent lettrés et érudits, mais déclassés, peu sensibles aux rebuffedes, propres à servir de cible aux moqueries et à jouer le rôle de fous de çonv (Hofnarren) . Plusieurs d'entre eux sont restés célèbres. Tel Paul Gundling, jadis professeur à l'Académie des nobles et historiographe de Frédéric V , qui, étant tombé dans la misère après la mort de son royal protecteur, s'était d'abord installé dans une brasserie où on lui faisait crédit à cause de ses amusantes saillies et de ses discours burlesques aux clients. Recommandé par Grumbkow, Gundling entra à la tabagie. Pour le récompenser de sa verve intarissable, le roi le combla de titres honorifiques, le nommant successivement président de l'Académie des sciences, conseiller secret, historiog-raphe royal, chancelier d'Halberstadt, et baron. Frédéric Guillaume rédigea lui-même plusieurs des diplômes de son fou de cour, avec une foule de pointes sur le diplômé : en février 1718, il le dit « un homme universel, fidèle et omniscient » ; en novembre 1726, il loue ironiquement sa modestie et sa piété exemplaires, sa vie pure et son abord aimable, et ordonne qu'il jouisse de tous les avantages de sa charge de chancelier d'Halberstadt, comme les autres fonctionnaires « du même calibre » ; « ledit gros baron» , ajoute-t-il, pourra percevoir 80 ducats de quiconque le critiquera ou offensera, et 20 pour compenser le chagrin de sa femme. Gundling avait un caractère bizarre, mélange de pédantisme et de vanité bavarde; après avoir servi de plastron aux lazzi du roi et de ses invités, auxquels il était chargé de lire et commenter les gazettes, il cherchait à noyer son ignominie dans le vin et la bière ; il absorbait des quantités énormes de liquide, si bien qu'il en mourut, son estomac ayant éclaté. Le roi le fit ensevelir dans un cercueil en forme de tonneau (1731).
Parmi les autres fous de cour, qui divertirent les hôtes de la tabagie, il faut encore citer le docteur David Fassmann, un Saxon, auteur de Dialogues des morts, et d'une biographie du
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roi ; le docteur Bartholdi, professeur de droit à l'Université de Francfort, que Frédéric Guillaume appelait « le sieur des Pandectes » ; l'astronome ou astrologue Graben zum Stein, surnommé « le sieur Astralicus » et qui, acheté par Seckendorf, servit de son mieux, pendant neuf ans, les intérêts de l'Autriche; enfin le saxon Jacques Salomon Morgenstern, professeur d'histoire à Leipzig et à Halle : le roi le fit arrêter en 1734 comme il traversait ses États, se rendant en Russie, et le retint de force à sa cour, avec 500 thalers de pension. Morgenstern a laissé des notes sur le roi, et son témoignage, souvent sujet à caution, n'est pourtant pas inutile. Il était savant, et fut fait successivement docteur, puis vice-chancelier de l'Université de Francfort-sur-l'Oder ; quand on l'installa dans sa charge, il dut monter en chaire devant le roi, et soutenir une controverse contre les professeurs de l'Université, sur ce texte choisi par Frédéric Guillaume : « Tous les savants sont des saltimbanques et des toqués » . C'était l'esprit du Roi Sergent.
Frédéric Guillaume résidait tantôt dans son château de Berlin, tantôt dans ses châteaux de la Marche, notamment à Charlottenbourg, à Potsdam, à Wustcrhausen, à Gossenblatt, petite terre sur la Sprée, achetée en 1736.
Berlin, sa capitale, était la résidence officielle, où habitaient les ministres étrangers. Il chercha à l'embellir, mais pour le moins d'argent possible, et avec peu de goût. La construction du Schloss, sur la façade sud, fut continuée de 1714 à 1716; les travaux, dirigés par l'architecte de Bodt, que contrôlait il est vrai le roi, donnèrent un résultat médiocre : des fenêtres furent agrandies, sans tenir compte des proportions. Plus tard, en 1728, les chambres dites ^o/onaiise* furent aménagées, du côté de la Sprée, pour recevoir le roi Auguste le Fort, ainsi qu'au nord-ouest la salle Blanche pour les fêtes, et trois petites salles voisines, dont une pour la tabagie. Le roi habitait de préférence les appartements du rez-de-chaussée au nord, sans doute pour mieux suivre les manoeuvres sur le Lustgarten, transformé en place de parade.