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PROGRÈS DE BERLIN

La reine et ses enfants étaient sur la cour intérieure. Autour du château, la ville de Berlin, avec ses cinq quartiers et ses trois vieux faubourgs, apparaissait au voyageur, suivantPœlInitz, comme « une des plus grandes, des mieux bâties et des mieux policées de l'Allemagne » . Bien que dans les faubourgs les maisons fussent presque toutes de bois, elles semblaient de pierre, grâce à leur enduit de plâtre, et l'avenue des Tilleuls était déjà une agréable promenade. Frédéric Guillaume construisit plusieurs églises, notamment la nouvelle église française de la Friedrichstadt ; il fit refaire le grand hôpital Frédéric en 1727, et placer sur le Molcken-Markt en 1728 une statue en bronze de Frédéric l"; toutefois, il travailla peu pour l'esthétique, et remplaça par une manufacture royale de laines (LagerhausJ l'Académie de jeunes nobles de la Klosterstrasse. Il était avant tout préoccupé d'encourager la construction de maisons par les particuliers; il recourut même pour cela à des procédés tyranniques, ordonnant en 1732 à tout fonctionnaire de bâtir, et faisant exécuter son ordre par le général Der.-îchau qui fixait à chacun un emplacement, de gré ou de force, surtout dansla Friedrichstadt. Fassmann estime qu'en 1735 la ville comptait 9 000 maisons, l'agglomération entière (le 25 à 30 000. La population avait passé de 50 000 âmes environ en 1713, à 90 000 en 1740. Les descriptions élogieuses de Pœllnitz ne doivent pas faire illusion : Berlin ressemblait à une grande caserne avec de longues bâtisses, assez vilaines, échelonnées le long de ses rues à angle droit; il était peu ou point éclairé, et l'entreprise de fiacres, assumée par Pœllnitz en 1736, n'aboutit qu'à la fabrication d'une quinzaine de ces véhicules.

Le roi d'ailleurs n'habitait guère Berlin qu'en hiver; le reste du temps, il lui préférait Potsdam et Wusterhausen.

Le nom de Potsdam est intimement lié à celui du Roi Sergent : c'est celui-ci qui, d'un a chétif hameau de pécheurs » , en a fait, malgré marais et fondrières, une ville de 20 000 habitants. Là était cantonné son fameux régiment de grenadiers et s'éleva un orphelinat, destiné à 3 000 enfants de

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soldats; là, près du vieux château, entre deux bras de la Havel, se trouve la place d'armes sablonneuse où Frédéric Guillaume a assisté chaque matin à la parade et suivi les évolutions de la troupe, qui exécutait parfois des feux de peloton sous les fenêtres de la famille royale à des heures inducs, au risque de réveiller tout le monde. Là il a habité les chambres à l'ouest du château ; là, perclus de goutte et poussant des cris de douleur, il s'est promené dans son chariot, qu'une descente en plan incliné permettait de traîner dans le jardin, ou de remonter dans les appartements du premier étagfe ; là, il repose, à côlé de son illustre fils, dans l'église de la garnison, construite par ses soins, et dont le carillon aux sons mélancoliques évoque son souvenir, tandis que les petits anges de pierre des sculptures, coiffés du bonnet de grenadier, semblent veiller sur son cercueil de bois massif. C'était surtout au printemps, jusqu'à la Pentecôte, que Frédéric Guillaume vivait à Potsdam, quitte à se rendreà Berlin chaque samedi, pour y tenir le conseil du dimanche. Wusterhausen était le séjour de prédilection en automne, dans la meilleure saison pour la chasse. Le iietit château, ancienne habitation wende entourée de fossés, est situé à vingt-huit kilomètres au sud de Berlin, au milieu de plaines presque sans ondulations, où les cultures alternent avec les forêts de pins, coupées parfois de rivières et de canaux. Exhaussé d'un étage en 1718, c'est un bâtiment carré, très simple, dominé par des toits recouverts de tuiles, auxquels deux pignons triangulaires et une tour ronde donnent un certain cachet. A l'intérieur, sept ou huit pièces en tout, dont deux grandes chambres, ornées de trophées de chasse, surtout la salle à manger à hautes boiseries de chêne et la tabagie; bien que Frédéric Guillaume eût ajouté deux corps de bâtiment parallèles, à l'entrée du parc, pour sa suite, la famille royale y était très à l'étroit, comme le dit Wilhelmine. Le parc, planté de chêne? et de platanes, s'étend en bordure de la Notte; les forêts de chênes fDuhberow en polonais, Eichwald en allemand) ne sont pas loin, et abritaient cerfs et n. 24

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sangliers. Aujourd'hui entourée de bâtisses, au milieu d'une petite ville, l'habitation devait être plus agréable autrefois, quand elle se trouVait en pleine campagne, avec de lointains horizons de forêts et de marais.

La margrave de Baireuth, qui y a passé des jours terribles, a certainement exagéré la note pessimiste, lorsqu'elle la décrit, à propos dun séjour en 1731 : « Le roi avait fait élever, à force de bras et de dépenses, une colline de sable aride, qui bornait si bien la vue qu'on ne voyait le château enchanté qu'à sa descente. Ce soi-disant palais ne consistait que dans un corps de logis fort petit, dont la beauté était relevée par une tour antique, qui contenait un escalier de bois en escargot. Ce corps de logis était entouré d'une terrasse, autour de laquelle on avait creusé un fossé dont l'eau noire et croupissante ressemblait à celle du Slyx et répandait une odeur affreuse, capable de suffoquer. Trois ponts, placés à chaque face de la maison, faisaient la communication de la cour, du jardin et d'un moulin qui était vis-à-vis. Cette cour était fermée des deux côtés par des ailes où logeaient les messieurs de la suite du roi ; elle était bornée par une palissade, à l'entrée de laquelle on avait attaché deux aigles blancs, deux aigles noirs, et deux ours, en guise de garde; très méchants animaux, pour le dire en passant, qui attaquaient tout le monde... Ma sœur et moi, avec toute notre suite, nous n'avions pour tout logement que deux chambres, ou pour mieux m'espliquer, deux galetas. Quelque temps qu'il fit, nous dînions sous une tente, tendue sous un gros tilleul, et lorsqu'il pleuvait fort, nous avions de l'eau à mi-jambe... La table était toujours de vingt-quatre personnes, dont les trois quarts faisaient diète, parce que l'ordinaire n'était que de six plats, servis avec beaucoup d'économie. Depuis les neuf heures du matin jusqu'à trois ou quatre heures après minuit, nous étions enfermées avec la reine... Elle jouait tout le jour au tocadille avec ses trois dames, pendant que le roi était dehors... Le roi était toujours levé de table à une heure aprèsmidi. Il se couchait alors sur un fauteuil placé sur la terrasse,

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et dormait jusqu'à deux heures et demie, exposé à la plus forte ardeur du soleil. Nous partagions avec lui cette chaleur brûlante, étant tous couchés à terre à ses pieds. Tel était l'agréable genre de vie que nous menions à ce charmant endroit. M

Sans doute, Wilhelmine a cédé à son goût de la satire en brossant ce tableau, mais il est certain que le séjour de Wusterhausen, cher au roi, était une épreuve pour sa famille. Tandis qu'il passait ses journées à chasser, en costume vert, avec un coutelas au côté, et ses soirées à boire, la reine et ses enfants s'ennuyaient à périr. Wusterhausen était pour Frédéric Guillaume une retraite paisible, où il n'admettait aucun étranger (sauf Seckendorf) et se reposait des affaires, en se livrant à ses plaisirs favoris; c'était un paradis, où il songea sérieusement, d'après Morgenstern, à se retirer après avoir abdiqué; pour les autres, c'était un « enfer -» ou un « purgatoire " .

Un document de premier ordre, qui confirme en partie les récits de la margrave, nous renseigne à cet égard : c'est le journal rédigé par le pasteur et professeur de Halle, Freylinghausen, collaborateur et gendre du piétiste Francke, après sept jours passés à Wusterhausen, en septembre 1727. Outre la famille royale et Gundling, on comptait parmi les hôtes Seckendorf, Grumbkow, et le général de Gersdorf. Le kronprinz n'avait pas sa chambre et couchait avec le colonel Kalckstein. Il y avait vingt et une personnes à table pour les repas qu'on prenait sous une tente turque, dans le jardin, souvent les pieds dans l'eau. Au début du diner, le prince Auguste Guillaume, âgé de cinq ans, disait une prière; le kronprinz Frédéric (quinze ans) servait toute la table, après javoir découpé, sans dire un mot; le roi jouait avec son plus teune fils, son Benjamin, servait certains mets à l'occasion, et causait, surtout chasse et religion. Une scène qui se passa le 8 septembre peint la simplicité de cette vie de famille : un déserteur ayant été repris, la veille, et rapporté avec les deux pieds rivés à une barre de fer, la reine a ordonné au peti

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