SUDATION DE LA SUEDE
quadruples que l'abbé Dubois forma contre l'Espagne de 1717 à 1719 : sans doute l'envoyé français Rottembourg^ s'entremit activement durant les premiers mois de 1717 pour amener l'accession de la Prusse à la triple alliance de La Haye ; Frédéric Guillaume y paraissait disposé et parla un moment de se rendre en personne à Paris. Mais ce dernier dessein, qui eût été, comme disait en 1714 la duchesse d'Orléans, « un tour de jeunesse, pour ne pas dire une sottise « , fut vite écarté, et l'opposition des Hollandais empêcha l'accession projetée. Il en fut de même deux ans après pour la quadruple alliance de 1718 : la Prusse ne pouvait d'ailleurs entrer dans une ligue avec l'Angleterre et l'Autriche, à une époque où ces deux puissances lui témoignaient partout leur hostilité, et s'alliaient à la Pologne contre la Russie, son alliée. Ses rapports avec les puissances occidentales furent toujours, jusqu'en 1721, conditionnés par ses intérêts dans le nord; ils ne devinrent cordiaux que lorsque Paris et Londres consentirent à lui donner à ce sujet des garanties.
La Suède traversait des heures critiques, au moment de l'avènement de Frédéric Guillaume. Charles XII, depuis sa défaite à Poltava en 1709, s'était réfugié chez le sultan, se refusant obstinément à quitter son territoire ; interné à Demotica, après l'échauffourée de Bender (février 1713), ce souverain têtu, cette « tête de fer » comme disaient les Turcs, s'était mis au lit pour un an, laissant ses sujets se débattre contre mille difficultés : le gouvernement désorganisé avait fait de son mieux pour résister à la fois aux Russes, aux Polonais, aux Saxons et aux Danois, mais l'épuisement du pays était à son comble, et les possessions suédoises d'Allemagne et de la Baltique (Brème, Verden, Wismar, Poméranie antérieure, Livonie, Esthonie, Ingrie, Carélie, Finlande) étaient fortement compromises, en même temps que les domaines du jeune duc Charles Frédéric de Holstein-Gottorp, un neveu de Charles XII. De ce côté, les Danois investissaient la place forte de Tœnningen, où commandait le général suédois Steenbock; celui-ci obtint par une capitulation la faculté de
RECÉS DU 6 OCTOBRE 1713 389
se retirer librement (avril 1713), mais les Danois ne tardèrent pas à bloquer de nouveau la place où ils avaient pourtant autorisé une g^arnison holsteinoise à remplacer les Suédois. Un congrès de ministres allemands que l'Empereur avait réuni à Brunswick, pour la pacification du nord, s'ajournait vers cette époque. C'est alors que Frédéric Guillaume se décida à intervenir, avec une réserve timide tout d'abord, étant, disait-il, » un jeune commenceur » , qui doit " aller piano pour ne se pas brouiller " . Une première convention fut signée le 22 juin avec Christian Auguste, administrateur de Lubeck, qui gouvernait le Holstein pour son neveu mineur, convention surtout importante par l'adhésion du comte Wellingk, gouverneur de la Poméranie suédoise : la Prusse s'engageait à défendre avec les puissances maritimes les droits du duc de Holstein-Gottorp ; ce dernier, en revanche, faisait espérer la cession par la Suède de la Poméranie jusqu'à la Peene, avec le port de Stettin (articles secrets) .
L'opposition du général von Meyerfeldt, qui commandait à Steltin, et refusa d'évacuer la ville sans un ordre formel de son maître, ne fit que retarder les choses. Les ennemis de la Suède accrurent en effet leur pression. Tandis que le Saxon Flemming menaçait Stralsund, le général russe Menchikow, traversant des territoires prussiens, vint mettre le siège devant Stettin, et Meyerfeldt capitula le 29 septembre, à condition que les troupes d'occupation seraient composées pour moitié de Holsteinois. Frédéric Guillaume se rendit luimême sur les lieux pour soutenir ses intérêts, et grâce à son ascendant, peut-être aussi grâce à ses arguments sonnants, obtint de Menchikow et de Flemming l'accord connu sous le nom de Recès de Schwedt (6 octobre 1713). En vertu de cet acte, le roi de Prusse devait, tout en gardant la neutralité, recevoir en séquestre, de compte à demi avec le duc de Holstein (1), toutes les places de la Poméranie suédoise, et les garder jusqu'à la paix; un article séparé stipulait le paiement
(1) En vertu du deuxième article sépare qui rappelait l'accord du 22 juia.
39e VISEES SUR LA POMERAINIE SUEDOISE
aux Russes et aux Saxons de 400 000 thalers pour les frais d'exécution, somme payable par la Prusse et le Holstein conjointement; les coalisés s'engageaient à ne pas traiter avec Charles XII sans l'obliger, ou bien à rembourser Frédéric Guillaume, ou bien à lui céder Stettin et la Poméranie jusqu'à la Peene.
Le traité de Schwedt est un des plus avantageux que la Prusse ait conclus à cette époque; c'est, suivant le mot de Droysen, le « fondement » de tous les événements subséquents dans le nord, d'autant plus que l'administrateur de Holstein manquant d'argent, Frédéric Guillaume prit seul à sa charge le versement des 400 000 thalers promis aux Russes et aux Saxons. Eut-il alors la pensée que Charles XII accepterait l'accord de Schwedt, ou ne songea-t-il qu'à empêcher les Russes de s'établir en Poméranie, il est impossible de le dire avec certitude; ce qui est indubitable, c'est qu'il acquérait, moyennant un léger sacrifice pécuniaire, un gage de premier ordre pour l'avenir, et que tout le monde s'en rendait compte : Ilgen n'allait-il pas rechercher dans un mémoire du 8 décembre 1713 les moyens de « faire du séquestre actuel un droit de propriété » ! D'autre part, on ne devait pas tarder à s'apercevoir des périls qu'entraînait cette acquisition, tant à cause du ressentiment du roi de Suède qu'à cause de la jalousie de l'Empereur et de la plupart des coalisés du nord. Charles XII ne vit à bon droit dans le recès du 6 octobre 1713 qu'un moyen ingénieux de le déposséder sans en avoir l'air: il dissimula d'abord sa pensée, mais interdit l'évacuation de Stralsund et de Wismar, L'Empereur, pendant ce temps, chicanait les droits de la Prusse sur Limbourg et Werden, et parlait de rouvrir les conférences de Brunswick, avec l'arrière-pensée de remettre le séquestre de la Poméranie à tout l'Empire. Les Danois continuaient à bloquer Tœnningen, dont ils tenaient à s'emparer, et qui dut en effet capituler le 7 février 1714. Le roi de Prusse para de son mieux à toutes les difficultés. Le grand maréchal Schlippenbach fut envoyé auprès du tsar pour resserrer les liens
TRAITÉ DE SAINT-PÉTERSBOURG (l714) Sîl
d'amitié réciproque ; Dohna se rendit à Vienne et y rétablit, au moins en apparence, la bonne intellig^ence; des préparatifs militaires furent faits, en vue d'augmenter un corps de 20 000 hommes, déjà massé à Lenzen. Frédéric Guillaume consulta ensuite ses ministres : il se défiait des ouvertures, assez équivoques, que lui faisaient Rottembourg et Sparre au nom de la France et de la Suède; il redoutait les menées du Hanovre et delà Saxe; il estimait enfin que les Suédois « devaient disparaître du sol de l'Allemagne » . Sur le conseil de Dohna, de Printzen et d'ilgen, il résolut de s'entendre avec la Russie.
Ce fut le traité de Saint-Pétersbourg (12 juin 1714). On l'a appelé parfois le " traité de garantie » , parce qu'en échange de la promesse du tsar de faire obtenir à la Prusse Steltin «t la Poméranie jusqu'à la Peene (article 2), Frédéric Guillaume garantit à la Russie ses conquêtes sur le golfe de Finlande et la Baltique (article 3). L'attitude de Charles XII qui demandait à l'Empereur et à la France de protéger ses possessions d'Allemagne et cherchait à s'assurer un nouvel allié en mariant sa sœur Ulrique Eléonore au prince héritier de Hesse-Gassel (1), poussait de plus en plus le roi de Prusse à l'idée, non pas de séquestrer simplement, mais de prendre et de garder les bouches de l'Oder. A vrai dire, les événements l'entraînaient peu à peu dans la lutte : une rupture avec la Suède parut imminente lorsqu'il eut fait désarmer par le général Borck la garnison holsteinoise de Stettin (septembre 1714).
A ce moment, un coup de théâtre se produisit : le retour du roi de Suède, qui, fuyant soudain la Turquie, avec un seul compagnon, avait traversé à cheval une partie de l'Europe et, après une course folle de seizejours, parvint à Stralsund le 22 novembre 1714. Sans doute Charles XII commença par adresser une lettre cordiale à Frédéric Guillaume, « comme à son cher frère et ami » , et il lui fut répondu sur
(1) Le mariage n'eut lieu qu'en mars 1715.