AFFAIRES DE L'EMPIRE ET DU NORD
père de Hanovre, mais il était en même temps en conflit avec lui sur un autre point. La direction du Corps évangéiique appartenait depuis le seizième siècle à l'électeur de Saxe; or, Auguste II s'étant fait catholique et son fils ayant suivi cet exemple en 1717, il semblait difficile de laisser aux Saxons la défense des intérêts protestants dans l'Empire. Il en fut ainsi néanmoins parce que les évangéliques ne purent s'entendre. Georges I" d'Angleterre, en tant qu'électeur de Hanovre, et Frédéric Guillaume, en tant qu'électeur de Brandebourg, se disputèrent le « Directoire » , et une convention tardive stipulant que celui-ci reviendrait alternativement à l'un des deux (Ratisbonne, 17 janvier 1720) ne put jamais être exécutée. La chose fut très sensible au roi de Prusse, d'autant plus que son intervention en faveur des réformés du Palatiuat lui avait valu de blessantes admonestations de la cour de Vienne, dont le résident, Voss, avait demandé à avoir à Berlin une chapelle catholique.
C'est au milieu de ces complications de tout genre que se réo^lèrent enfin les affaires du nord. Obligé de louvoyer sans cesse entre la Russie et l'Angleterre que guidaient des vues opposées, Frédéric Guillaume fit de son mieux pour rester en bons termes avec les deux puissances ; il en désespéra un moment, lorsqu'au mois de juillet 1719 il eut à se débattre à Berlin entre lord Whitworth et le russe Tolstoï : le premier le pressait de conclure une alliance, et le second déclarait que ce serait rompre avec son maître. L'agent prussien à Londres, Bonnet, conseillait de ne pas traiter avec l'Angleterre, et déplorait l'animosité des deux cours • britannique et russienne » (1); toutes deux, disait-il, se présentent «en dictateurs » , et voudraient forcer le roi à épouser leurs passions, « mais je ne vois pas que Votre Majesté risque beaucoup en préférant la paix w (18 août) . Au moment où Bonnet
(1) On trouve aux Archive» de Berlin, Eussland, R. XI, conv. 69, une série de projets établis à Berlin de mai à décembre 1719, pour une alliance russoprussienne plus étroite; un article stipule le maintien de la constitution anarchique en Pologne.
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rédigeait cette dépêche, Frédéric Guillaume s'était décidé à conclure le 15 août avec Whitworth et Heusch deux traités antidatés du 4 août, par lesquels l'Angleterre et le Hanovre lui garantissaient Stettin et la Poméranie jusqu'à la Peene ; c'était avant tout le renouvellement de l'alliance de 1715. Tolstoï quitta Berlin en colère, mais Frédéric Guillaume parvint facilement à apaiser Pierre le Grand, en l'assurant qu'il n'avait pris aucun engagement contraire à ses traités avec lui. Il obtenait en même temps de la France un acte de garantie pour la possession de Stettin et de son district (23 septembre). Avant la fin de l'année, il avait mis tous les atouts dans son jeu.
Cependant la guerre tirait à sa fin. Comme l'hostilité de l'Angleterre et de la Russie empêchait des négociations générales, la paix se fit en plusieurs temps. L'Angleterre donna l'exemple en s'entendant séparément avec la Suède le 20 novembre 1719, et la Prusse l'imita le 1" février 1720 ; ce fut le traité de Stockholm, signé par Knyphausen. Moyennant deux millions de thalers, et la promesse de ne pas soutenir les Russes contre elle, la Suède reconnaissait à Frédéric Guillaume la possession de Stettin, de la Poméranie jusqu'à la Peene, et des petites villes de Damm et de Gollnow sur la rive droite de l'Oder. Une convention du 31 mai 1720 compléta l'acte du 1" février, en cédant à la Prusse les droits de douane connus sous le nom de Licences de Sicttin. Ces traités conclus sous la médiation de la France (1) et de l'Angleterre, offusquèrent le tsar, qui ne cacha pas son mécontentement à l'ambassadeur Schlippenbach; tout se borna d'ailleurs à quelques reproches; une entente avait été signée entre les deux souverains en février-mars, et Frédéric Guillaume ayant promis par une déclaration du 26 juillet 1720 de ne pas intervenir contre les Russes, si la guerre se prolongeait, l'ancienne amitié fut maintenue.
(1) Le Piègent tenait d'ailleurs à ménager toujours la Suède : le 16 août 1720, il faisait écrire à Rottembourg qu'il ne consentirait jamais à l'acquisition par la Prusse de Riigen et de Stralsund, dont on avait parlé à Berlin. (Cf. A. E., Corr. de Prusse, t. LXVL)
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Polonais et Danois s'étant entendus avec la Suède, les Russes restaient seuls à continuer la guerre ; après avoir ravagé les côtes suédoises en 1719 et en mai 1720, ils se préparaient à lutter dans la Baltique contre la flotte anglaise. Georges I", en effet, s'était déclaré ouvertement contre le tsar, et cherchait à entraîner dans son camp la Prusse : c'est alors que lord Cadogan, traversant Berlin en se rendant à Vienne, offrait à Frédéric Guillaume « des lauriers " et même de l'argent, et voyait ses ouvertures repoussées (avril 1720). La médiation armée de l'Angleterre échoua, et comme l'Autriche ne secondait pas plus que la Prusse le zèle belliqueux de Georges P% le gouvernement suédois se vit forcé de faire les concessions nécessaires. Bref, sous la médiation de la France, représentée par M. de Campredon, le traité de Nystad termina enfin la lutte entre Suède et Russie (10 septembre 1721).
La paix de Nystad fut pour la Prusse une véritable délivrance; jusqu'au bout, le roi avait passé par mille anxiétés, se demandant si du jour au lendemain il n'aurait pas la guerre, soit avec le tsar, soit avec l'Angleterre. Sans doute il avait repoussé également les avances de Georges I" en vue d'une quadruple alliance contre le tsar, celles de Pierre le Grand contre l'Angleterre, celles d'Auguste II qui remettait sur le tapis Fidée d'un partage de la Pologne ; il avait, d'autre part, refusé de diminuer ses troupes, malgré les remontrances de la cour de Vienne au sujet de a ses armements excessifs et suspects » (Seine iihergrosse, hesorgnisscrregende J?'mfl/ur^,- il avait en juin 1721 mobilisé près de Kœnigsberg une petite armée, pour affirmer qu'il était prêt à toutes les éventualités. La tension était telle qu'en septembre 1721, il y eut rupture des relations diplomatiques entre lui et l'Empereur. Malgré tout, il continuait à être plus brave en paroles qu'en actes, et ne poursuivait qu'un but : tirer adroitement son épingle du jeu. H parut y avoir réussi au lendemain de la paix de Nystad. La liquidation du passé ne s'étaitelle pas heureusement opérée à l'est comme à l'ouest, et ses huit premières années de règne ne lui procuraient-elles pas,
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sans sacrifice appréciable, des acquisitions fructueuses! Le rêve du Grand Électeur était en partie réalisé, et Stettin, le port de l'Oder, valait bien les deux millions de thalers payés à la Suède.
Les apparences toutefois étaient plus belles que la réalité. Du côté de l'ouest, la France et l'Angleterre dominaient, avec les Provinces-Unies qui traitaient froidement l'envoyé Meinerlshagen ; au centre, l'Empereur restait hostile, une forte réaction catholique était déchaînée en Allemagne, le prince électoral de Saxe venait d'épouser une archiduchesse, celui de Bavière allait faire de même, et l'électeur de Brandebourg se trouvait isolé dans l'Empire; au nord, les Suédois conservaient un pied en Poméranie ; à l'est, tandis qu'Auguste le Fort gardait une attitude équivoque, la Russie devenait toute-puissante, et le tsar célébrait sa victoire en prenant le titre significatif d'empereur. » Mon intérêt » , disait Frédéric Guillaume en juin 1721 ^ « est d'avoinde piiissanU amis, mais non^as^jde puissauLa.imsijis » . Or, de tous côtés, il était entouré de grandes puissances, avec lesquelles il ne pouvait se flatter d aller de pair.
La situation était donc loin d'être brillante, d'autant plus que rien n'orientait la Prusse vers une alliance déterminée, saufvers l'alliance russe qui pouvait ressembler à un vasselage. Le testament politique de Frédéric Guillaume, rédigé à cette époque (janvier-février 1722) est le reflet de cette incertitude, aggravée par un fâcheux manque de clairvoyance : le roi connaît les droits de sa Maison, notamment dans les duchés de Berget de Juliers, moitié d'un héritage partagé avec Neubourg au dix-septième siècle, en Ost-Frise, en Franconie, en Mecklembourg, en Poméranie; il ne discerne pas le moyen de les faire valoir. Il conseille à la fois à son successeur l'alliance russe et l'alliance hanovrîènne, sans paraître comprendre qu'elles sont incompatibles, vu la dépendance de la politique hanovrienne à l'égard de la politique anglaise, alors hostile à la Russie. Tout cela explique en partie les hésitations et les volte-face, dont la période suivante sera pleine.