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LE ROI ET L'ALLIANCE FRANÇAISE

échangées à La Haye, le 12 mai 1739, dans le plus profond mystère. S'il renonçait à Diisseldorf et aux baillages méridionaux, le roi de Prusse recevait la plus grande et la meilleure partie du duché de Berg, et il avait l'espoir d'y arriver sans coup férir, outre qu'il considérait cette acquisition tronquée comme un premier pas vers l'acquisition complète. Aussi répondit-il à Fleury qui se réjouissait de " l'heureux moment » de leur accord, qu'il en était également content, et que sa reconnaissance envers Sa Majesté Très Chrétienne serait «éternelle » (4 mai). L'expression est un peu forte, et le premier mouvement de satisfaction passé, Frédéric Guillaume reconnut qu'il ne tenait pas encore les territoires promis. La France les lui garantissait; mais n'avait-elle pas fait de même avec la maison palatine par le traité de Mari y (en février 1729) ! Sans remonter si haut, n'avait-elle pas pris avec l'Autriche en janvier 1739 (on venait précisément de l'apprendre) des engagements contraires à ceux du 5 avril! La dernière promesse annulait-elle les précédentes, et avait-elle plus de valeur? Après la mort de Grumbkow (en mars), le parti antifrançais relevait la tête; certains ministres, comme Borck, n'avaient pas eu connaissance du traité de La Haye; le roi luimême n'acceptait qu'à contre-cœur le <' système d'union» avec la France, inauguré en avril; il accueillait sans enthousiasme les offres de plus étroite alliance que formulait en Hollande le marquis de Fénelon, en attendant l'arrivée à Berlin d'un nouvel ambassadeur, pour remplacer La Ghétardie.

Cependant la prépondérance de la France s'affirmait chaque jour davantage. Tandis que Frédéric Guillaume accomplissait en Prusse son dernier voyage d'inspection, en compagnie du kronprinz, qui regrettait de «jouer aux barres» avec Voltaire, appelé alors par ses affaires aux Pays-Bas, les événements se précipitaient, et faisaient vraiment du cardinal Fleury, en dépit des brocards de l'auteur du Siècle de Louis XIV, l'arbitre de l'Europe. La dernière campagne de la guerre austro-turque avait pris pour l'Empereur une tournure désas-

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treuse i après une sanglante défaite sur le Danube, à Kratzka, ses troupes reculaient en désordre jusqu à Belgrade, et le co-mte Neipperg, affalé, consentait à signer, sous la médiation de rambassadeur français, de Villeneuve, la. paix de Belgrade (1" septembre). L'Antriclie, humiliée, évacuait Valacliie et Serbie, entraînant avec elle ses alliés ru&ses, qui se résignèrent à subir, le 18 septembre, des conditions presque aussi défavorables. Jamais le prestige de la France n'avait été plus grand en Orient, comme allait te prouver, l'année suivante, le renouvellement des anciennes Capitulations à Constaiitinople. En même temps, la guerre éclatait entre l'Angleterre et l'Espagne (3.0 octobre), et donnait à Louis XV, resté en dehors de « cette vilaine pyrrhique " , une situation exceptionnelle en Occident; ne lui appartenait-il pas, écrivait Borck, de dire aux belligérants, « comme le bon Dieu : vous irez jusque-là et pas plus loin! » Enfin, dans le nord,, une fliotte avaiiit été montrer sur les côtes de la Baltique les fleurs de lis, et l'influence française dominait à Stockholm et à Varsovie, comme à Saint-Pétersbourg.

Le roi de Prusse, rassuré pour le présent par le traité de La Haye, n'avait guère envie de s'engager plus avant;, il désirait garder les mains libres et demeurer " spectateur tranquille " , com;me le conseillait PodeAvils. Il fut cependant forcé de faire bonae: fiig.ure à La Chétardie, traversant Berhn pour rejoindre soa poste en Russie, puis à son successeur, le marquis de Valory (fin septembre) . Ce dernier, issu d'une vieille famille, avait fait sa carrière dans l'armée royale et venait de passer brigadier; avec sa haute taille, son teint coloré, et ses manières un peui brusques, il donnait avant tout l'impression di'ua hcave soldat, chose qui devait lui assurer les bo-nnes grâces de Frédéric Guillaume. S'il plut moins d'abord au kronp-cinz,. qui lui reprochait de n'avoir pas le ton de la société poiliie, il ne tard^a pas à dissiper ces préventions, grâce à son es p«it naturel et à sa conversation plaisante. Il était digne, écnvait Voltaire,^ « d'avoir l'honneur de diner avec le père et de SQupeir avec le fils ». Il reçut, en arrivant, un accueil

TEMPORISATION DU HOI *4ï

réservé,, ce qu'il attribua en g^jaicwie partie à la peur des Moscovites. La cour de France (l) pensait qu'on pourrait amener la Prusse à entrer dans une alliance défensive, en ne lui présentant « qu'un objet de neutralité » ; elle invita Valory à exciter un peu un prince qui^ avecses 80 000 liomuûies^ se montrait bien timide; puis le 31 décembre 1739 elle expédia uaai projet d'ailliance. Frédéric Giaàllaume chargfea Podewils e;fc Schwerin. de s'aboucher avec Valory, et la négOieiatioin cQ>ra~ BEiença par un ècliang'e de projets et contre- projets.

Elle ne tarda pas à traîner en longueur, surtout à cause au mauvais état de santé du roi. Depuis des mois, le mal qui devait l'emporter ne cessait de faire des progrès. Déjà, en jainvier i'ïâS, il avouait qu'il était fatig'ué de lai vie, ne se sentant plus bon à rien, à charg-e à ses domestiques, incurable? ces pensées mélancoliques l'avaient assiégé durant toute l'année 1739; elles revinrent avec plus de forceau début de 1740.. <i Tout languit. Sire, lorsque Votre Majesté n'est pas en état de donner de l'activité aux affaires » , lui écrivait Valory le 4 lévrier. Frédéric Guillaume en avait conscience, et le confiait au prince d'Anbalt : « Je pense à la mort, et j'ai dit à mon fiils aîné tout ce que je sais »; . Tacitement, on se trouva d'ac- CQtrd de part et d'autre, pour prolonger la discussion, edi attendre. Fleury jugeait que, si Le roi mouraiit, mieux vaudrait peut-être que rien ne fût conclu. Frédéric Guillaumie, de son côté, ordonnait à Podewils de « chipoter » , et de gagiter du temps, afin de laisser éventuellenient à son fils la liberté de prendre le parti qui conviendrait le mieu'X à sa gloire et à ses intérêts. Tout resta en suspens jusqu'à sa mort (31 mai 1740).

Le revirement, qui depuis 1738 avait mis fin à l'alliance impériale, n'avait pas abouti à l'établissement d'une nouvelle politique. Était-ce la faute du roi, « incapable de suivre un plan » , comme le disait l'anglais Robinson au baron de Seekendorf, en septembre 1738? N'était-ce pas plutôt, lia faute

(i) Ce qui; sait, en partie d'après A. E. , Corr. de Prusse, t. CIX et €X.

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