LA DERNIERE MALADIE
ne permet mieux de comprendre Frédéric Guillaume I", que le récit de ce long martyre , où il s'est montré au naturel, avec son humeur détestable et ses défauts criants, comme avec ses singulières qualités, unies à une force d'àme antique.
Presque toujours alité, on le voit tantôt élaborant des plans de réformes et dictant des « ordres de cabinet " , tantôt cherchant une diversion à ses souffrances en jouant au «solitaire 1' , en se livrant à des travaux de menuiserie, peut-être aussi en s'occupant à peindre, « ou plutôt à barbouiller » , suivant le mot de la Margrave. Parfois il fait appeler un pasteur et discute avec lui ses chances de salut : il a par exemple un étonnant colloque avec le pasteur Roloff, qui lui parle « comme Isaïe à Ézéchias » , le malmène durement, et lui fait avouer qu'il est « un grand pécheur » . Au début de février 1740, il se voit perdu : « Je pense à la mort " , écritil aa vieux Dessau, « et j'ai dit à mon fils aine tout ce que je sais " . Cependant il demeure jaloux de son autorité et en veut à ceux qui adorent le soleil levant. Le 27 avril, il se fait transporter à Potsdam, soit qu'il veuille mourir dans sa résidence favorite qu'il a prié son successeur d'appeler Wilhehnsiadt (la ville de Guillaume) , soit qu'il espère retrouver, avec le printemps, la santé dans ce nid de verdure, oasis au milieu des sables de la Marche. Il peut là, mieux qu'ailleurs, se livrer à ses passe-temps préférés, contempler les manœuvres impeccables de ses grenadiers, visiter ses écuries, inspecter divers travaux, en se faisant traîner dans sa « chaise à rouleaux. » Mais le mal empire, inexorable; l'hydropisie se révèle sous quatre formes que les médecins définissent en termes barbares, un pus noirâtre s'écoule des jambes, et la fièvre sévit quinze à seize heures par jour. L'entourage s'inquiète et s'agite. Wilhelmine renonce à venir de Baireuth dans « cette galère " , que son frère compare à « un enfer où l'on ne fait que soupirer et souffrir, et où tout le monde est maltraité " , F'ritz va et vient, de son cher a Remusberg » à Potsdam, se demandant s'il doit se lamenter ou se réjouir, et
LES DERNIEFÎS JODRS DD ROI 569
écrivant sans conviction à Voltaire qu'il préfère aux grandeurs
Son aimable repos et son obscurité.
Le 27 mai, la reine le fait mander par un courrier; le 28, il arrive à la hâte, et trouve son père sur sa chaise, au jardin, regardant poser la première pierre d'une nouvelle bâtisse. Frédéric Guillaume a fini par reconnaître ce que vaut son héritier : il l'embrasse affectueusement et l'emmène dans sa chambre pour lui donner ses derniers conseils, en examinant avec lui la situation extérieure du royaume. Ensuite, le roi reçoit « la compagnie ordinaire " et déclare qu'il mourra content, sur d'avoir " un si digne fils et successeur d ; il parle de sa mort, « comme s'il eût été question d'une partie de plaisir » , commande un cercueil de chêne où il « dormira tranquillement » , fait lire son testament qui règle minutieusement ses obsèques. Il n'oublie pas de prier Dieu avec deux aumôniers de son régiment, Cochius et OEsfeld, qu'il convoque pour le lendemain, s'il est encore vivant; il a dépouillé son arrogance et confesse qu'il est « un méchant homme « , tout en ajournant une démarche de réconciliation auprès de son beau-frère Georges II, que veut lui imposer le pasteur Roloff. Il n'a pas d'ailleurs abandonné tout espoir, et le 30 mai, en ordonnant une revue pour le 16 juin, il se flatte de n'avoir plus rien à craindre, une fois le mois de juin passé. La nuit suivante est mauvaise, et le 31mai, à cinq heures du matin, en présence du prince d'Anhalt, de divers généraux et ministres, il remet ses pouvoirs à son fils. « Cela est fini » , crie-t-il de loin à Pœllnitz. Encore une dernière joie, celle de se faire amener sous sa fenêtre ses chevaux et de choisir deux des meilleurs pour le prince d'Anhalt et Hacke ; une dernière colère, contre le palefrenier qui met une housse jaune sous une selle de velours bleu, et qu'il fait rosser par Hacke; une dernière prière avec le chapelain Cochius. Ses souffrances atroces lui arrachent des gémissements ; toutefois il se regarde mourir « avec la fermeté d'un philosophe et la rési-