Ï8 ENTENTE AVEC LE HANOVRE
Ernest Auguste était le grand instigateur des deux mesures, d'ailleurs étroitement liées. Frappé de l'inconvénient des partages, qui dans la première moitié du siècle avaient effrité le beau domaine lunebourgeols, et oubliant qu'il en avait profité, ce cadet de famille rêvait de fonder une puissante dynastie. S'il lui manquait plus d'une des vertus que lui prête trop généreusement Leibniz, il était du moins très bien doué: secondé par une maîtresse femme, et serv^i par d'excellents ministres, comme Otto Grote, il avait su habilement mener sa barque. L'évêché d'Osnabriick et le duché de Hanovre ne lui suffisaient pas; il escomptait l'héritage de son frère, Georges Guillaume, peut-être aussi celui de ses cousins de WoUenbûttel, et prétendait unir indissolublement toutes ces possessions en s'élevant au rang illustre d'électeur du Saint-Empire. Il préparait les voies, en négociant l'introduction du droit de succession, par primogéniture, que devait suivre l'érection d'un neuvième électorat. Ses cousins de Wolfenbiittel et ses fils s'opposaient au changement du droit successoral, l'Empire et l'Empereur à l'augmentation du nombre des électeurs; le Brandebourg, presque seul, s'y montrait favorable, non sans quelque appréhension. Ernest Auguste, en effet, ne reculait devant rien pour réaliser son dessein; il fut même sur le point, en 1691, de se jeter dans les bras de la France. Frédéric III, tout en le ménageant, crut nécessaire de s'entendre avec Rodolphe Auguste et Antoine Ulric de Wolfenbiittel, dont les troupes étaient relativement nombreuses; d'où l'alliance défensive de Cœlln (21 avril 1692), dont un article secret était dirigé contre le Hanovre. Mai^ à ce moment, Ernest Auguste triomphait des défiances de la cour de Vienne (1) et se liait à la coalition contre la France par deux traités (en mars et juin) . Frédéric s'empressa de féliciter son beau-père et lui proposa de resserrer leur alliance ; il conseillait seulement, pour ne pas surexciter certaines jalousies, d'ajourner l'investiture du
(1) Un protocole de la conférence impériale du 17 janvier 1692 énumérait encore tous les motifs qui militaient contre le neuvième électoral.
NOUVELLES DIFFIGDLTÉS AVEC L'ADTRTGHE 79
neuvième électeur. L'avis fut pris en mauvaise part à Hanovre, et l'Empereur passa outre dès le mois de décembre 1692. Pour parer à tout malentendu et regag^ner les bonnes grâces d'Ernest Aug^iste, le Brandebourg dut promettre de le soutenir envers et contre tous, et le traité du 23 décembre 1692, qui contenait cet engagement pour trois ans, fut complété au mois de janvier suivant par une alliance perpétuelle avec les deux ducs de Hanovre et de Celle.
Dans Y imbroglio hanovrien, Frédéric avait donné des preuves éclatantes à la fois de son esprit de conciliation, et de son loyalisme à l'égard de l'Empereur. 11 y ajouta, en mars 1693, le don à l'Autriche d'un corps auxiliaire de 6 000 hommes contre les Turcs ou contre la France, et cela, non plus seulement pour une campagne comme précédemment, mais pour la durée de la guerre à l'est et à l'ouest. Concession d'autant plus méritoire que le premier corps d'armée envoyé en Hongrie y avait beaucoup souffert et n'avait pas obtenu les quartiers d'hiver sur lesquels on comptait. Tout fut inutile; les rapports du Brandebourg et de la cour de Vienne n'en devinrent pas plus sûrs, et la question de Schwiebus souleva d'orageuses discussions. Constatant l'invincible ténacité de l'Empereur sur ce point, Frédéric et ses ministres tentèrent d'enfler la liste des compensations : ils réclamèrent, par exemple, outre l'expectative, déjà demandée, de l'Ost-Frise, la reconnaissance du titre de duc de Prusse, que l'Autriche n'avait jamais consenti à accorder oificiellement. Les pourparlers allaient leur train quand un incident faillit tout compromettre. L'électeur, venu à Crossen sur la frontière silésienne avec son corps auxiliaire, n'y trouva pas de commissaire impérial pour le recevoir (mai 1693) ; il crut à un affront prémédité et parla de faire revenir en arrière le général Brandt. Les excuses de l'Empereur et de son commissaire, le comte de Schafgotsch, apaisèrent cette colère, et l'intervention du comte Norbert de Kolowrat, nouvel agent impérial, qui vint saluer Frédéric durant une cure à Carlsbad, fit faire un grand pas à la négociation (juin-juillet 1693) .
80 RETROCESSION DE SCHWIEBUS
On était pourtant loin de s'entendre, et dix-huit mois encore furent nécessaires pour y parvenir. La disparition successive du chancelier aulique Stratman, de l'ambassadeur impérial à Berlin, Fridag, et du vice-chancelier d'Empire, Kœnigsegg (octobre 1693-février 1694), trois hommes d'État relativement bien disposés pour le Brandebourg, ne fut pas étrangère peut-être à ces retards. Enfin, tandis que Nicolas Barthélémy Danckelman bataillait à Vienne, l'accord se conclut à Berlin entre le successeur de Fridag, Kolowrat, et les ministres électoraux : le 20 décembre 1694, une convention stipula la rétrocession de Schwiebus, moyennant la reconnaissance par l'Empereur du titre de duc eti Prusse, « sans pourtant faire tort aux droits de l'Ordre Teutonique » . En même temps des décrets impériaux concédaient l'entrée d'un réformé dans le Conseil aulique, et l'ouverture en faveur du Brandebourg d'une expectative impériale sur la principauté d Ost-Frise, et diverses seigneuries en Souabe et en Franconie (notamment Limbourg et Speckfeld) . Le 10 janvier suivant, le cercle de Schwiebus fut remis aux commissaires impériaux, non sans que Fuchs, chef de la délégation électorale, écharfgeât avec Kolowrat des paroles assez vives, exigeant qu'on rayât du recès de rétradition certains passages trop précis sur le (i Revers » de 1686. Ainsi fut définitivement tranché, après plus de six ans de controverses passionnées, un différend qui avait mis le Brandebourg et l'Autriche à deux doigts d'une rupture; la médiocrité de l'enjeu semble, lorsqu'on y réfléchit aujourd'hui, hors de proportion avec la chaleur de la dispute; il faut faire intervenir les facteurs moraux pour comprendre l'acharnement des deux parties, et discerner quelle satisfaction d'amour-propre pour l'une, quelle humiliation pour l'autre, contenait l'acte de 1694.
La résignation de Frédéric resterait inexplicable si l'on ne savait que des considérations spéciales pesaient alors dans la balance, et que lespoir d'acquérir la couronne royale faisait supporter bien des choses. J'y reviendrai ailleurs en détail, mais il importe désormais de ne plus oublier une