L'AMITIÉ DE PIERRE LE GRAND
tées de la rencontre; elles ont raconté avec humour leurs impressions sur le « grand tsar » , dont elles ont reconnu les défauts (mines honteuses et effarouchées, grimaces incoercibles, manières peu distinguées), mais qui leur a plu par « un air naturel et sans contrainte » et par une grande « vivacité d'esprit " . Sophie écrit qu'il serait parfait s'il était bien élevé. Sophie Charlotte a dansé avec lui et ils ont échangé leurs tabatières. Pierre le Grand, de son côté, a paru ravi de sa soirée et ne s'est plaint que d'un détail : il a pris les corsets des dames pour leurs os, et s'est écrié « que les dames allemandes avaient les os diablement durs » !
Cette traversée de l'Allemagne par le tsar a été une révélation pour l'électeur et les siens; ils ont compris que Pierre est un être « tout à fait extraordinaire » , original et génial à la fois, qu'on peut se concilier par des égards. Lorsque l'ambassade moscovite repasse en 1698 à travers les pays électoraux, on l'accueille avec de grands honneurs, puis Frédéric expédie à Moscou un gentilhomme de sa chambre, Louis Marquard de Printzen, pour féliciter le tsar de son heureux retour dans ses États ; Printzen n'a d'ailleurs rien de particulier à négocier (1) , sauf au point de vue cérémonial : il doit réclamer pour son maître le prédicat de « frère » (Bruder). L'ambassade s'accomplit à merveille; Printzen est fort bien reçu à Moscou en février 1699, et, avant de repartir, il installe à la « slobode allemande » , le quartier des étrangers, un résident électoral, Ciesielski. Dès lors les relations sont fréquentes et cordiales : Pierre donne à l'électeur dans ses lettres le titre de « frère » , et le presse de se déclarer contre la Suède qu'il va attaquer (2) ; sans vouloir s'engager, Frédéric répond par des protestations de dévouement; à Ciesielski, mortau commencement de 1700, il cherche un remplaçant, et, en attendant, il charge Printzen d'une nouvelle mission à Moscou.
S'il se met en frais pour le tsar, Frédéric tient peut-être
(i) Cf. A. B., Russland, R. XI, n il" ss. (1698-1700).
(2) Il lui envoie notamment, au milieu de l'année 1700, un capitaine de sa garde, Troubetzkoï, que Frédéric reçoit seulement en cachette.