SECRET DES POURPARLERS
lîion des ministres avait au fond peu d'importance, car la question était pour Frédéric résolue d'avance; il exposa néanmoins ses raisons par écrit, à son tour, réfutant point par point les objections de Fuchs, et fournissant ainsi une sorte de justification de son dessein. Après quoi il conclut que ses fidèles conseillers et serviteurs devaient travailler en conséquence.
Le sort en était jeté. Résolu à aller jusqu'au bout, l'électeur choisit ceux qui devaient seuls être au courant avec lui : Wartenberg, llgen, et aussi, plusieurs mois après, Alexandre de Dohna (l). Les autres ministres furent tenus à l'écart, et il est curieux de constater que quelques-uns firent une sourde opposition. Bartholdi et Dohna s'en sont plaints, accusant même de trahison Fuchs, Schmettau et Barfuss; le mot semble trop fort, mais le mécontentement de ceux qui n'étaient pas dans le secret se marqua par d'assez louches manœuvres. Cette attitude força à aug^menter le mystère : au dire de l'archiviste Cuhn, les agents de la négociation furent introduits secrètement dans la chambre à coucher de l'électeur; Ilgen écrivit de sa main tout ce qui concernait la royauté; Bartholdi ne correspondit qu'avec l'électeur et Wartenberg.
EiNTEiSTE AVEC L EMPEREUR
C'est dans ces conditions que l'affaire fut reprise à la fin de 1699. L'envoyé électoral eut ordre d'insinuer à Kaunitz que l'Empereur aurait avantage à reconnaître Frédéric après le couronnement, plutôt qu'à le créer roi; en revanche, l'électeur soutiendrait Léopold à l'occasion de la succession d'Espagne et pour la réadmission de la Bohême. Trouvant Kaunitz assez froid, Bartholdi offrit de faire lui-même la première ouverture à l'Empereur; c'est la fameuse dépêche chiffrée du
(1) Wartenberg, inquiet des suites possibles tle l'entreprise, se fit délivrer un rescrit le dégageant de toute responsabilité (S5 octobre 1699).
INTERVENTIOiS DU PERE WOLF 107
3 février 1700, que Frédéric déchiffra en personne, et qui, mal comprise, n'en servait que mieux la négociation. Ayant lu 160 (Père Wolf) au lieu de 161 (Bartholdi) , l'électeur n'hésita pas à écrire au jésuite, en le priant d'intervenir.
Frédéric, baron de Liidingshausen, nommé ensuite le P. Wolf, appartenait à une vieille famille westphalienne. Après avoir étudié au collègue des jésuites de Breslau, il était venu s'établir à la cour impériale; il jouissait d'un grand crédit auprès de l'Empereur, sans être son confesseur, avait libre accès près de lui, et l'accompagnait dans ses voyages. Il était connu d'ailleurs à Berlin, y ayant porté autrefois au prince électoral les 10 000 ducats promis en échange du « Revers » de 1686, et y ayant fait plus tard, en 1698, un petit séjour où, au dire de Sophie Charlotte, il avait étourdi tout le monde de son « caquet » . Le P. Wolf « se mêlait de plus que de lire son bréviaire » , suivant le mot de Dohna. Flatté de la lettre que l'électeur avait signée « Votre bien affectionné " , il accepta d'être, auprès de Léopold, l'avocat du projet de royauté. Bartholdi ne tarda pas à retirer bénéfice de ce concours imprévu : il demanda audience au souverain et ne fut pas trop mal reçu (mars 1700); il négocia ensuite avec les comtes de Kaunitz et de Harrach, à qui il fit espérer de belles récompenses, et, dans une première conférence du 10 mai, leur déclara que c'était le moment ou jamais d'aboutir. Les ministres impériaux parurent goûter les raisonnements de Bartholdi, mais les décisions se prenaientlentement à Vienne, et une seconde conférence, le 16 juin, ne sembla pas d'abord avancer beaucoup les choses. Néanmoins les événements se précipitaient et rendaient une solution nécessaire. On sommait l'Empereur d'adhérer au second traité de partage de la succession d'Espagne, signé le 25 mars entre la France et les puissances maritimes, et Léopold était décidé à refuser son adhésion. Une assemblée de six ministres vota à l'unanimité, le 27 juillet 1700, le consentement en principe au plan de royauté, et le 6 août on remit à Bartholdi les conditions de l'approbation impériale, en même temps qu'on repoussait
lOS ENTENTE AVEC L'EMPEllEU»
l'idée de partager la succession de Charles ÎI, de son vivant. Ceci avait entraîné cela.
Il ne restait plus qu'à fixer le prix de la couronne. Le marchandage fut plus long qu'on ne pensait, parce que les Impériaux, pour obtenir une chose, réclamaient toujours le double. Les conditions exigées de l'électeur étaient au nombre de treize, dont voici les principales : un secours de 10 000 hommes, entretenus à ses frais, pour appuyer l'Autriche en cas d'une guerre de succession espagnole ; une action commune dans l'Empire ; rabaufion des subsides arriérés; l'appui pour l'introduction du neuvième électeur et pour la réadmission de la Bohême dans le collège électoral ; la promesse de se soumettre à la décision de l'Empereur dans certaines affaires de l'Empire; enfin des privilèges pour les catholiques de ses Etats, et l'obligation pour lui et ses descendants d'accorder toujours son suffrage à un prince autrichien dans les élections impériales. Après une longue discussion à Berlin, le 13 août, les propositions de la cour de Vienne, retouchées et amendées, furent renvoyées à Bartholdi. Les Impériaux s'indignèrent des modifications demandées, et Léopold intervint personnellement pour réclamer le droit de créer le nouveau souverain, ou tout au moins de le déclarer roi; il ne voulait pas que Frédéric se couronnât avant cette déclaration. L'exigence faillit tout arrêter, et l'électeur parla un moment de renoncer entièrement à son projet, n'étant pas disposé, « pour un titre vide»- , à sacrifier le moindre intérêt de sa Maison {'22 septembre) ; il insistait d'ailleurs pour recevoir des subsides, même en temps de paix.
Malgré cette opiniâtreté de part et d'autre, la négociation fit tout d'un coup un grand pas. Les nouvelles de la santé de Charles II étaient alarmantes, ainsi que celles des progrès de l'influence française en Espagne. L'Empereur jugea bon de se procurer des alliés à tout prix. Dans une longue conférence avec Bartholdi, le 29 octobre, Kaunitz et Harrach apportèrent d'importantes concessions. De son côté, l'électeur brûlait