VALEUR DU TITRE ROYAL
pour le défendre à Vienne, on avait employé le même argument : c'est qu'il s'agissait uniquement d'un « titre » , d'un nom. Or, les noms ont par eux-mêmes une réalité, comme Leibniz a pris la peine de le démontrer dans un opuscule spécial. Il y a des noms vides de contenu, des titres purement honorifiques, qui ont pourtant leur prix. Il y a d'autre part des choses qui n'acquièrent toute leur valeur qu'avec le nom qui les complète (1). L'électeur de Brandebourg, duc de Prusse, avait tout d'un roi (territoires étendus, armée puissante, cour fastueuse) ; il n'en eut l'autorité et le prestige que lorsqu'il en porta le nom.
La plupart des avantages que Frédéric a retirés de l'acle de 1701 découlent de la valeur intrinsèque du titre de roi. Royauté oblige!
L'État accrut par là sa force et son unité. Sans doute, les Brandebourgeois ne se montrèrent pas tout de suite disposés à s'appeler Prussiens, et la dynastie continua à s'intituler Il Maison de Brandebourg » . Néanmoins, après le couronnement de 1701, les divers territoires furent compris sous la même dénomination et on vit mieux qu'ils formaient un seul corps sous une seule tète, comme lavait désiré le Grand Électeur. Il ne pouvait plus être question de les séparer; 1 indivisibilité territoriale était définitivement assurée. Il en résulta une indépendance plus grande dans l'Empire. Bartholdi remarquait dès 1703 qu'on ne proscrirait pas un roi de Prusse comme un simple électeur, qu'on serait même forcé de le laisser libre, en temps de guerre, de s'allier aux ennemis de l'Empire, tout en fournissant son contingent à l'armée des Cercles. Bientôt il allait soustraire tous ses États à la juridiction des tribunaux d'Empire.
Du côté de la Pologne, l'acquisition de la couronne eut des conséquences analogues. Ce fut une sorte d'émancipation. Le duché souverain de Prusse avait conservé certains liens avec la République; le royaume de Prusse les déchira. Frédéric
(Ij Le nom, dit Leibniz, leur donne leur C07nple7nentu)n essentiœ.
POLOGNE ET AUTRICHE MENACEES i37
Guillaiime I" devait par son attitude empêcher la venue de commissaires polonais à la cérémonie de Thommag^e en Prusse. En outre, la royauté d'un prince allemand dans une partie de la Prusse était une menace pour la partie restée polonaise; elle entraînait vis-à-vis de la Pologne une politique de conquête et de démembrement.
La conséquence capitale de l'événemeut a été d'é<jaler presque à 1 Empereur un de ses subordonnés, d'accentuer l'opposition de la Maison de Brandebourg à la Maison d'Autriche. La différence de religion y aida. En face des Habsbourg catholiques, le roi de Prusse devenait le chef naturel des hérétiques allemands, comme disait l'ambassadeur vénitien Dolfin en 1708; il accaparait définitivement le rôle de champion du protestantisme que l'électeur de Saxe, converti au catholicisme, ne pouvait plus lui disputer. Il a pu, d'autre part, se poser en représentant du germanisme vis-à-vis d'une Autriche qui s'écartait chaque jour davantage de l'Allemagne, et se dcgcrmmiisaù, pour ainsi dire. C'est avec Léopold, rn effet, qu'a commencé celte ruée vers les pays danubiens et balkaniques qui a fait vraiment de l'Autriche le royaume de l'Est (ŒsierwkhJ. Pendant ce temps, l'électeur de Brandebourg a eu la chance de fonder sa royauté sur une terre arrachée autrefois aux Sla\ es par les chevaliers teutoniques, sur une marche allemande. Les électeurs de Saxe et de Hanovre, qui ont acquis en même temps des couronnes royales, ont dû s'éloigner de l'Allemagne, émigrer à Varsovie ou à Londres; Frédéric, en devenant roi, est resté allemand; sa royauté s'est développée dans l'Allemagne du Nord, comme un arbre vigoureux qui profite de tous les sucs d'une terre, peu riche sans doute, mais à laquelle il s'est admirablement adapté.
L'érection du duché de Prusse en royaume a été un fait, non seulement d'intérêt allemand, mais encore d'intérêt européen. S'il a passé presque inaperçu à cause de la tourmente qui sévissait alors, il n'en a pas moins été un facteur puissant qu'il ne faut pas oublier de faire intervenir pour expliquer beaucoup d'événements contemporains et postérieurs. Par lui