‹ Histoire de quatre ans, 1870-1873 (volume 2)Chapitre 2 sur 18 · L'ENTREVUE DE FERRIÈRES · texte numérisé non relu

L'ENTREVUE DE FERRIÈRES

(( qu'elle fût celle de la France, j'engagerais le roi à « se retirer sans toucher à votre territoire, et je con- « nais si bien ses sentiments généreux que je vous gâte rantirais à l'avance son acceptation. Mais vous re- « présentez une minorité imperceptible. Vous êtes né ce d'un mouvement populaire qui pourrait vous em- « porter demain. Nous n'avons donc aucune caution. « Nous n'en aurions pas davantage dans le gouverne- <( ment qui vous succéderait. Le mal est dans le carac- <c tère de votre pays ; le remède dans le gage matériel a que nous sommes obligés de prendre. Vous ne vous « seriez fait aucun scrupule de nous enlever la rive c( droite du Rhin, bien que le Rhin ne soit pas votre <i frontière naturelle, nous reprenons la nôtre et nous a croyons ainsi assurer l'avenir. »

M. Jules Favre, aussitôt arrivé au village de Ferrières, à neuf heures du soir, se rendit au château. Après une conversation générale au cours de laquelle M. de Bismarck répéta que, né d'une sédition, le gouvernement de la Défense nationale ne lui inspirait aucune confiance et lui paraissait susceptible d!étre renversé par la populace de Paris, M. Jules Favre précisa ses demandes : il dit que le gouvernement qu'il représentait n'avait pas qualité pour engager la nation, que par conséquent, il fallait convoquer une assemblée, et que si la Prusse voulait réellement la paix, elle devait consentir à un armistice sans lequelil était impossible de la faire nommer et de la réunir. M. de Bismarck, à la Haute-Maison, avait absolument repoussé l'idée d'un armistice qui , au point de vue

militaire, lui paraissait défavorable, mais comme il était en effet impossible de rien conclure sans une assemblée et sans un armistice pour la convoquer, il finit par admettre cette double éventualité ; mais en co cas, dit-il à M. Jules Favre, nous serions en droit de vous demander des gages. Ce serait l'occupation des forteresses des Vosges et de Strasbourg. Metz serait excepté, les hostilités y continueraient. Puis il s'enquit des mesures que la convocation d'une assem-' bléc rendrait nécessaires, pour les faire connaître au roi. M. Jules Favre lui répondit que Paris devrait être neutralisé^ qu'on donnerait des saufs-conduits aux candidats et aux députés qui seraient nommés. On accorderait à Paris et à Metz le ravitaillement pour un nombre de jours égal à la durée de l'armistice. M. de Bismarck mit fin à l'entretien en déclarant que l'armistice ne lui paraissait pas impossible sur ces bases, mais que cependant il réclamerait un gage contre Paris, et, comme avant de rien décider il avait besoin d'en référer au roi, on reprit rendez-vous pour le lendemain.

Le 20 septembre, à onze heures et demie du matin, les deux ministres se retrouvèrent au château de F*erriôres. M. Jules F^avre, en s'abouchant avec M. de Bismarck, était vivement préoccupé de pénétrer ses dispositions à l'égard de la famille Bonaparte. Dans les entrevues de la veille , cette question avait déjà donné lieu à un échange d'observations, et M. de Bismarck, aux craintes que son interlocuteur avait manifestées qu'il ne voulût ramener l'empire pour traiter de

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préférence avec lui, avait déclaré qu'il n'en était rien, que la Prusse n'avait aucun parti pris au sujet du gouvernement de la France, qu'elle s'accommoderait, selon les circonstances, avec celui des partis ou des gouvernements qui lui ofiFrirait les plus grands avantages. M. de Bismarck se montrait prêt en effet à négocier avec tous ceux qui se présentaient. Au moment même où M. Jules Favre se trouvait àFerrières une personne, se proposant comme intermédiaire de l'empire, y arrivait de son côté et était immédiatement reçue. Au début de ce second entretien à Ferrières, M. de Bismarck montra à M. Jules Favre une photographie de la plage d'Hastings, au bas de laquelle le Prince impérial avait écrit quelques mots à l'adresse de son père (1). C'était le passe-port que lui avait remis, pour parvenir auprès de lui, un sieur Régnier venant d'Hastings. M. de Bismarck déclarait avoir éconduit Régnier comme manquant de sérieux, mais, après le départ de M. Jules Favre, il ne devait pas moins remployer dans une négociation avec le M** Bazaine et l'armée de Metz. M. de Bismarck, ayant ainsi in^ formé M4 Jules Favre que s'il était prêt à traiter avec lui, à son défaut il avait sous la main une personne agissant en faveur de l'empire , reprit l'énumération commencée la veille des conditions d'un armistice : a Le roi, dit-il, accepte l'armistice avec l'objet « déterminé entre nous. Comme je vous l'ai dit, nous ce demandons l'occupation de toutes les forteresses as-

(I) Régnier. Quel est votre nom N, ou A/., p. 16.

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'^i/entrevue de ferrières. s

« leurs que vous consulterez. Mais si vous me le pei « mettez, je vais aller soumettre au roi cette nouvel] « idée qui ne lui est pas connue ; en même temps j c( lui parlerai de votre répugnance à rendre prison « nière la garnison de Strasbourg. »

M. Jules Fa vre resté seul était en proie à une agit^

tion violente. La dureté des demandes du vainquei

et ces exigences réitérées de conditions humiliantei

l'avaient mis hors de lui. M. de Bismarck renti

un papier à la main et lui en lit le texte. Le n

acceptait la réunion de l'assemblée à Tours, ce qi

laissait Paris en l'état, mais il insistait absolumei

pour que la garnison de Strasbourg fût prisonnièi

de guerre. M. Jules Favre ne peut se contenir pli

longtemps, il est obligé de se détourner contre u

chambranle et d'y appuyer la tête pour dévorer s(

larmes; il se remet bientôt et dit à M. de Bismarck €

prenant congé de lui : « Pardon, monsieur le Comt

<c de cet instant de faiblesse, je suis honteux de voi

« l'avoir laissé deviner, mais les souffrances quej'ei

« dure sont telles que je suis excusable d'y avoir é

« entraîné ; je vous demande la permission de me n

« tirer. Je me suis trompé en venant ici, mais je i

« m'en repens pas. Je. rapporterai fidèlement à me

« gouvernement les détails de nos entretiens ; s'il e

« time qu'il y ait quelque chose à faire dans l'intér

(• de la paix, avec les conditions que vous m'avez pi

« sées, je dominerai mes répulsions et je serai i

« demain. Dans le cas contraire, j'aurai l'honneur c

« vous écrire. » Revenu à Paris, M. Jules Favre :

part, le soir même, au gouvernement de tout ce qui s'était passé entre lui et M. de Bismarck. Son récit suscita une profonde irritation, et ses collègues furent unanimes à déclarer qu'on ne pouvait négocier sur de pareilles bases. M. Jules Favre écrivit de suite à M. de Bismarck que le gouvernement de la Défense nationale n'admettait point ses propositions; les négociations se trouvèrent ainsi rompues.

Les conditions de l'ennemi furent portées à la connaissance du public, et en même temps, M. Jules Favre, sous forme de rapport à son gouvernement, lit un compte rendu détaillé des incidents qui avaient marqué ses divers entretiens avec M. de Bismarck. L'effet de cette publication fut extraordinaire. Les impressions que M. Jules Favre avait éprouvées aux demandes de M. de Bismarck étaient si bien au diapason du sentiment national tout entier, qu'il y eut unanimité absolue pour approuver les termes du rapport et en ratifier les conclusions (1). Tout ce qui tenait à cœur à la nation, se trouvait en jeu. L'idée que les Français se font de l'unité et de l'indivisibilité de leur patrie, la croyance ayant pris racine chez eux au droit qu'ont les hommes à la souveraineté sur euxmêmes, les empêchaient d'admettre même comme discutables, le démembrement de leur territoire et l'abandên de concitoyens. Tous les yeux étaient depuis

(1) Voyez, entre aatres, Louis Veuillot, Varis pendant les deux sièges, tomel, p. 200. Michel Cornudet. Journal du siège de Paris^ p. 59. Vitet, Première lettre sur le siège de Paris, Revue des Deux- Afondet, IS octobre 1870.

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un mois tournés avec douleur et avec admiration vers l'Alsace. M. Keller avait déjà, avant la chute de Tempire, fait entendre des plaintes éloquentes sur le sort de Strasbourg bombardé. Le Corps législatif avait déclaré, sur sa proposition et au milieu d'acclamations enthousiastes, que Strasbourg avait bien mérité de la patrie. Depuis lors, le bombardement avait continué, les ruines dans la ville s'étaient accrues. La statue de Strasbourg sur la place de la Concorde servait de but à un pieux pèlerinage (1), elle était couverte de fleurs, les bataillons de la garde nationale, après l'avoir ornée de drapeaux, défilaient devant, et faisaient les serments les plus patriotiques. Et maintenant l'ennemi exigeait qu'on lui livrât la ville ! De tout temps les Allemands avaient vu dans l'Alsace une terre allemande, les Alsaciens cependant se sont tellement attachés à la France et identifiés avec elle, qu'ils repoussent l'appel de l'Allemagne et luttent à outrance pour rester Français, et on demandait aux Français, pour se préserver eux-mêmes des coups de l'ennemi, de leur arracher les armes des mains et de les renier I C'était le déshonneur. Le soulèvement à la seule mention d'une pareille demande, est tellement profond qu'il n'y a nulle hésitation , nulle division. Au contraire, comme il s'agit de sacrifices, et que ce sont les sentiments d'honneur et de dignité personnels à chacun qui poussent à les faire, les hommes qui, par leur position sociale, leur fortune,

(I) Théophile Gautier, Tableaux de siège ^ p. K

leurs idées modelées, pouiTaieut être les plus hostiles aux résolutious hasardeuses, donnent l'exemple et, dausdes déclaratious publiques, se prononcent le plus feruionient pour la poursuite de la lutte. Personne ne se préoccupe des risques à courir et ne s'inquiète de ce qu'amènera la résistance. Personne ne se demande même si la résistance sera possible. Pendant que M. Jules Favre était à Femères, on avait subi la déroute de Chàtillon, le jour où il revenait, le& fuyards étaient dans les rues, laissant voir la démoralisation de l'armée, Tennemi s'établissait sur les hauteurs d*où il lui serait facile de bombarder la ville. Mais ce îipectacle de lïmmensité du péril, dans l'état d'âme où Ton se trouvait, n'était qu'une excitation de plus à rester debout. Après la première impulsion qui, au lendemain de Sedan, avait porté .à s'organiser pour continuer la lutte, la réflexion était venue et avec elle chez beaucoup le désir de traiter; maintenant que Ton connaît les conditions de l'ennemi, il n'y a plus un seul homme pour demander la paix, et Paris qui avait devancé dans sa résolution les départements hésitants, est rejoint et suivi par eux. L'impression produite par les exigences de la Prusse s'étendit au dehors ; à partir de ce jour la position respective que la France et la Prusse avaient eue aux yeux du monde commença à se modifier. Les sympathies qui avaient été pour la Prusse provoquée et menacée, se reportèrent sur la France envahie et vaincue (1).

(\) Voyez entre autres E. S. Beesley, 4 word for France,

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