‹ Histoire de quatre ans, 1870-1873 (volume 3)Chapitre 6 sur 14 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La déclaration de guerre et la séance

du 15 Juillet.

M. de Bismarck, lorsque Taffake Hohenzolleni avait surgi, était en villégiature à Wartzin. Le gouvernement français s'étant directement adressé au roi de Prusse et celui-ci, dans la négociation, ayant pris la position d'un chef de famille, M. de Bismarck n'avait point eu à intervenir et s'était tenu à Técart. La négociation prenait cependant un tel caractère de gravité, qu'il ne pouvait rester plus longtemps éloigné; il revient à Berlin le 12 juillet.

M. de Bismarck jugeait que tôt ou tard la Prusse de Sadowa et la France impériale étaient condamnées à en venir aux mains. Il voyait bien que le gouvernement français n'accepterait jamais définitivement d'avoir été leurré par lui et que d'ailleurs l'empire bonapartiste, reposant sur le prestige militaire, ne pouvait tolérer sur sa frontière l'existence d'une puissance dont la gloire faisait éclipse à la sienne. M. de Bismarck se proposait enfin de reprendre lui-même un jour ou l'autre son travail d'unification en Allemagne en fondant la confédération du

Sud dans celle du Nord, et il ne pouvait espérer que la France, qui était intervenue à Prague pour limiter des agrandissements qui lui paraissaient déjà excessifs, pût consentir sans tirer Vépée à Taccroissement nouveau qu'il voudrait faire subir à la puissance prussienne. Les causes d'un conflit certain pour l'avenir existant ainsi à ses yeux, M. de Bismarck avait apporté ses soins à être prêt en prévision de toutes les éventualités. Il avait donc perfectionné et étendu le système militaire qui lui avait, contre le Danemark d'abord, puis contre l'Autriche, donné do si grands résultats. Il avait conclu des traités d'alliance avec les Etats de la confédération de TAllemagne du Sud, lesquels, en cas de guerre, devaient en faire pour la Prusse des auxiliaires presque aussi soumis que ceux qu'elle trouvait dans les Etats de la confédération du Nord. Son système militaire porté au plus haut point d'efficacité et ses alliances conclues, il pouvait attendre les événements, soit que la France prît l'initiative d'un ôonflit, soit que lui-même, une occasion favorable se présentant, il se décidât à la saisir. . Certaines conditions devaient se rencontrer pour que M. de Bismarck pût considérer une cause de conflit avec la France comme favorable. Il fallait que la Prusse eût, de son côté, au moins les apparences du bon droit, pour que Topinion du monde lui donnât raison ; il fallait que le sujet de la rupture mît suffisamment en jeu les passions de l'Allemagne, pour qu'elle consentît à faire les sacrifices qu'une guerre exigeait

d'elle avec son système militaire particulier ; enfin il

il4 LA CHUTE DE L'EMPIRE.

fallait être sûr de radhésioii du roi qu'on ne pouvait se flatter d'obtenir dans tous les cas. L'affaire HohenzoUern au début ne se trouvait remplir aucune de ces conditions. Toute TEurope, à la nouvelle qu'un prince prussien cherchait à s'emparer de la couronne d'Espagne, avait vu là une marque injustifiable . d'ambition et avait donné tort à la Prusse; l'Allemagne se montrait hostile à une guerre à entreprendre pour un intérêt dynastique ; enfin le roi refusait d'assumer sur lui, dans de semblables conditions, la responsabilité d'un conflit et il amenait le prince à retirer sa candidature. .M. de Bismarck à Wartzin, jugeant combien cette affaire était mauvaise pour lui, laissait donc le roi à Ems s'employer à la résoudre pacifiquement, mais revenu à Berlin il trouve une situation subitement transformée, si bien que les conditions les plus favorables qu'on puisse imaginer pour un conflit vont au contraire se trouver remplies.

Tant que la candidature était- maintenue, l'opinion de l'Europe donnait tort à la Prusse; mais si, les craintes d'une mainmise de la Prusse sur la couronne d'Espagne ayant disparu, la France continue à poursuivre le roi, l'opinion va se retourner contre elle. Il n'y a en effet personne qui n'ait vu dans l'abandon de la candidature un véritable succès pour la France ; et cependant le gouvernement français ne se déclare pas satisfait I II ne veut même pas laisser le roi se couvrir, pour les apparences, de l'initiative des princes, il exige au contraire que son intervention, dans l'a-

bandon delà candidature, soit éclatante pour triompher de lui ouvertement, et tout le monde trouvera exce^ sive une semblable exigence. De son côté, si TAlIemagne a désapprouvé la candidature, elle considère cependant qu'on a fait une concession très-sufûsante en la retirant. Et même le langage tenu par M. de Gramoiit au Corps législatif, Tinsistance avec laquelle le gouvernement français presse le roi à Ems, les provocations des partisans de la guerre en France qui se résument dans cette phrase de M. Emile de Girardin « que si la Prusse refuse de se battre on doit la con- « traindre, à coups de crosse dans le dos, à vider la rive « gauche du Rhin», ont à leur tour surexcité l'amourpropre national en Allemagne, et on trouve que le roi a déjà subi une bien forte humiUation. S'il apparaît après cela que la France insiste plus que jamais pour exiger du.roi une concession personnelle, l'Allemagne entière va ressentir une pareille demande comme une insulte intolérable, et dans l'état d'exaltation patriotique où elle se trouve depuis Sadov^ra, elle sera prête à tous les sacrifices. Il y a enfin le roi lui-même qui, quelque soin qu'il ait pris de faire, agir les princes, n'en est pas moins indirectement atteint, et, malgré cela, le gouvernement français lé poursuit de nouvelles exigences. Aussi le roi en estil arrivé à ce degré d'irritation oti il ratifiera toutes les résolutions que son ministre voudra prendre pour la guerre. L'occasion pour M. de Bismarck est ainsi devenue on ne peut plus favorable; tous les désavantages sont désormais du côté de la France et cependant

le gouvernement français s'est tellement compromis qu'il ne pourra plus reculer.

M. de Bismarck intervient donc tout à coup pour précipiter le gouvernement français dans la guerre ; il se sert dans ce but des incidents qui se sont passés à Ems; il a peu de choses à faire pour en tirer des conséquences décisives. Le 13, le roi sur la Brunnen promenade a répondu par un refus à la demande que M. Benedetti lui a présentée de s'engager pour l'avenir et a ensuite refusé une audience. M. de Bismarck rend publiques ces circonstances et fait particulièrement mention du refus du roi de recevoir l'ambassadeur de France. Un télégramme contenant ces nouvelles lui est arrivé d'Ems; il le fait insérer dans un supplément extraordinaire du journal du ministère la Nord Deutsche Allgemeine Zeitung qui paraît le 13 à 9 heures du 3oir. L'effet, de cette publication dans Berlin fut soudain et terrible (1). Les demandes de la France sont prises comme une insulte ; aussi le refus que le roi y a opposé soulève- t-il un frémissement de patriotisme. La foule se porte sur la place devant le palais, des homTahs sont poussés en l'honneur du roi, on crie au Rhin. De Berlin la nouvelle en gagnant les provinces produit partout la même surexcitation. M. de Bismarck ayant obtenu l'effet qu'il cherchait à produire en Prusse, se retourne vers les États de la confédération de l'Allemagne du Sud et les puissances étrangères. Sur ses ordres, le 14, dans

(1} Àllgeineine Zeitung ^ 17 juillet. Times , 18 Juillet.

DËGLàR. de guerre et séance du 15 JUILLET. 117

l'après-midi, les agents de la Prusse vont trouver les ministres des affaires étrangères auprès desquels ils sont accrédités; ils leur communiquent de vive voix, d'une façon sommaire, la nouvelle des exigences françaises et là fin de non-recevoir que le roi de Prusse y a opposée. M. de Bismarck donne en outre à M. de Werther l'ordre de prendre immédiatement un congé ; et il attend.

L'Empereur et les ministres, lorsque, le J2au soir, ils s'étaient résolus à demander au roi de s'engager pour l'avenir, ne paraissent pas avoir prévu au juste les suites qu'aurait l'introduction de cette demande. Le 13 les télégrammes de M. Benedetti les laissèrent perplexes. M. Benedetti leur mandait que le roi avait d'abord refusé de consentir à la garantie pour l'avenir, puisqu'il lui avait refusé une audience. Le second télégramme accentuait fort, il est vrai, le refus du roi; mais, d'un autre côté, il apportait une approbation donnée parle roi au retrait de la candidature beaucoup plus explicite qu'on n'en avait encore reçue; c'est dans ce télégramme que M. Benedetti disait : « Le roi «a consenti à donner son approbation entière et sans « réserve audésistement du prince de HohenzoUern. » L'Empereur et les ministres se réunissent en conseil» dans la matinée du 14, et se séparent vers midi sans prendre de détermination, les termes de l'approbation du roi leur laissant encore l'espoir d'une transaction. Ils se réunissent une seconde fois dans l'après-midi et restent en séance jusqu'au soir. En présence de la dif- Acuité sans cesse grandissante de continuer à négocier

isolément avec la Prusse ils s'arrêtent à la pensée de provoquer un congrès des puissances européennes ; ils présenteraient le lendemain au Sénat et au Corps législatif une communication dont la substance serait : « Nous croyons que le principe adopté tacitement par « l'Europe a été d'empêcher, sans une entente préala- « ble, aucun prince appartenant aux familles régnantes (c des grandes puissances de monter sur un trône étran* <( ger, et nous demandons que les grandes puissances « européennes réunies en congrès confirment cette (f jurisprudence internationale (1). » Dans le cours de cette longue séance, ils avaient en outre pris et abandonné une résolution importante; considérant d'abord la guerre comme inévitable, ils s'étaient décidés à faire l'appel des réserves de l'armée et ils avaient donné les ordres nécessaires, puis s'étâînt arrêtés à l'idée d'un congrès, ils en avaient suspendu l'expédition.

Cependant dans cette journée, les rapports se succédaient qui montraient enfin à l'Empereur et à ses ministres la vraie situation dans laquelle les mettait vis à-vis de la Prusse l'introduction persistante de demandes nouvelles. Dans la matinée le chargé d'affaires de France à Berlin leur télégraphie la publication faite dans la Nord Deutsche Allgemeine Zeitung. Un peu après M. de Werther se présente à M. de Gramont; il lui annonce qu'ayant été blâmé par son gouvernement pour ne pas avoir formellement re-

(1) Gramont, La France et la Prusse, p. 212.

poussé la demande d'une lettre au roi lorsqu'on la lui avait soumise, il reçoit Tordre de prendre immédiatement un congé. Dans la soirée M. Benedetti leur rend compte de la démarche restée sans succès qu'il a faite le matin même auprès du ministre ^e l'intérieur de Prusse, M. d'Eulembourg. M. Benedetti leur apprend en même temps que la Gazette de Cologne contient un télégramme daté d'Ems dans lequel il est rendu compte des refus du roi. L'ambassadeur n'a communiqué ces incidents à personne et par conséquent la nouvelle n'a pu partir que du cabinet du roi. Enfin M. Benedetti leur dit qu'on tient dans l'entourage du roi un langage des plus irrités. Tous ces rapports leur sont parvenus, lorsque le soir leur arrive d'abord du chargé d'affaires de France à Berne l'avis que le ministre de Prusse vient de communiquer au président de la confédération Helvétique la nouvelle du double refus du roi de consentir à la demande d'engagement pour l'avenir et de recevoir l'ambassadeur; peu après le même avis leur ai'rive de Munich puis encore d'autres points. Et ils ont ainsi la certitude que le gouvernement prussien s'est appliqué à porter à la connaissance des gouvernements européens, le refus absolu qu'il oppose aux demandes présentées après le retrait de la candidalure (1).

Les résolutions de la Prusse sont désormais manilestes. Non-seulement elle refuse péremptoirement d'accorder rengagement qu'on lui demande, mais elle

(1) Gramont, La France et la Prusse, p. 231, 232.

se soustrait à tous nouveaux pourparlers y ayant trait. . Le gouvernement français, s'il veut conserver la paix, n'a plus de doutes à avoir; il faut qull considère la demande que par trois fois il a chargé son ambassadeur de présentercomme non avenue; il n'y a pas d'échappatoire possible ; la Prusse a coupé court à toute reprise de négociations sur ce terrain et, la position dans laquelle les deux puissances sont vis-à-vis Tune de l'autre ayant été rendue publique par M. de Bismarck, il faudra que la France fasse ce recul au vu et su du monde entier. Le gouvernement français ne peut donc plus maintenir la paix qu'en se retirant profondément humilié de la négociation et, plutôt que de subir l'humiliation et de reculer, il va se précipiter dans la guerre.

Ce n'est pas tout. La position dans laquelle le gouvernement français se trouve vis-à-vis du parti de la guerre à l'intérieur, est tout aussi fausse et embarrassée. C'est le 12 que MM. Clément Duvernois et de Leusse avaient demandé à interpeller le gouvernement sur les garanties à exiger de la Prusse. Ce jour-là M. de Gramont au Corps législatif n'avait fait aucune communication ; le lendemain il prenait la parole : (c L'ambassadeur d'Espagne, disait-il, ^lous a annoncé « officiellement hier la renonciation du prince Léoce pold de HohenzoUern à sa candidature au trône (( d'Espagne. Les négociations que nous poxirsuivons c< avec la Prusse et qui n'ont jamais eu d'autre objet (( ne sont pas encore terminées. Il nous est donc im- (( possible d'en parler et de soumettre aujourd'hui à

« la Chambre et au pays un exposé général de Taf- (( faire. » M. Jérôme David pressait le ministre de sortir de sa réserve et de faire connaître de qui venait la renonciation et dans quelles circonstances elle s'était produite. M. de Gramont gardait malgré tout le silence et n'ajoutait rien à sa déclaration. M. Clément Duvernois se levait après M. Jérôme David et demandait que Ton fixât un jour pour la discussion de l'interpellation qu'il avait déposée la veille. On était le mercredi 13, M. de Gramont proposait le vendredi 15, et d'un commun accord cette date était acceptée. Cependant M. Jérôme David ne se tenant pas pour satisfait du refus de M. de Gramont de répondre à ses questions, déposait une demande d'interpellation, et voici dans quels termes il la formulait : «Considérant que les déclarations fermes, nettes, « patriotiques du ministère à la séance du 6 juillet ont « été accueillies avec faveur par la Chambre et par a le pays ;

« Considérant que ces déclarations du ministère « sont en opposition avec la lenteur dérisoire des né- « gociations avec la Prusse (vives rumeurs sur un « grand nombre de bancs), je retire le mot dérisoire, « si vous voulez.

« Je demande à interpeller le ministère sur les

« causes de sa conduite à l'extérieur qui non-seule-

« ment jette ta perturbation dans les branches de la

« fortune publique, mais aussi risque de porter at-

(( teinte à la dignité nationale. »

Ainsi, comme la veille, les bonapartistes voyant le

gouvernement hésiter le poussaient à la guerre, et M. Jérôme David introduisait en plus de ces paroles blessantes à l'adresse de la Prusse, qui en allant surexciter les passions germaniques, pussent rendre la guerre plus certaine. A M. Jérôme David se joignait M. de Kéralry un des chauvins qui faisaient cause commune avec les bonapartistes; il trouvait que c'était trop reculer la discussion de l'interpellation que de la renvoyer au surlendemain : « Vous avez adressé « un ultimatum à la Prusse, vous lui avez accordé « trois jours de délai. — Un membre : Qui a dit cela? — « Ils sont écoulés. Eh bien! je déclare que si vous (( renvoyez les interpellations à après-demain vous « faites absolument le jeu de la Prusse, le jeu de a M. de Bismarck et, en ma qualité de Français, je (( proteste formellement contre cette conduite. » Malgré Topposition de M. de Kératry Tinterpéllation de M. Jérôme David était renvoyée au 15 pour être discutée en même temps que celle de M. Clément Dnvernois. Le 14 au soir lorsqu*il reçoit l'avis que la Prusse a communiqué aux gouvernements européens le refus du roi de donner audience à l'ambassadeur, le gouvernement impérial se trouve en face des deux interpellations Jérôme David et Clément Duvernois, qu'il doit discuter le lendemain. Au parti de la guerre qui lui demande « quelles garanties avez-vous stipulées engageant la Prusse? » il va être obligé de répondi^e : J'ai de deux manières différentes cherché à engager directement le roi de Prusse, je lui ai par trois fois présenté ma dernière demande, mais le roi sur ce

terrain m'a refusé satisfaction, et M. de Bismarck a fait part de ses refus aux puissances européennes. Le gouvernement impérial ne pouvant se résoudre à donner de pareilles explications à ses amis qui le poussent à la guerre en leur annonçant en même temps qu'il conserve la paix, pour se sortir d'embarras, va apporter une déclaration de guerre.

Il y a encore, il est vrai, une proposition de compromis émanant de l'Angleterre. Lord Granville qui s'était refusé à transmettre à la Prusse la demande de garanties pour l'avenir que M. de Gramont lui avait fait parvenir par Lord Lyons, désirant cependant faire quelque chose pour le maintien do la paix, avait, de son initiative propre, soumis un projet de transaction au gouvernement prussien. Il demandait au roi de Prusse « de communiquer au gouvernement « français son consentement au retrait de la candice dature, si la France de son côté renonçait à sa de- « mande garantissant l'avenir. » Une semblable proposition avait à ce moment peu de chances de succès. En effet, c'est le 14 que Lord Granville remettait son mémorandum au comte de Bernstorff, Tambassadeurà Londres de la confédération de l'Allemagne du Nord ; dès le lendemain celui-ci lui déclarait que M. de Bismarck se refusait à le soumettre au roi de Prusse.

Ne sachant plus comment conserver la paix, le gouvernement impérial avait une raison pour déclarer la guerre sans retard. C'était l'appel qu'il avait besoin de faire des réserves de l'armée. Dans la situation tendue où se trouvaient la France et la Prusse, un difFé-

rend ne pouvait s'élever entre elles sans que la crainte de la guerre ne s'en suivît et sans que les deux gouvernements ne se tinssent sur leurs gardes pour ne pas se laisser devancer l'un par l'autre dans leurs armements. A mesure que l'affaire HohenzoUern prenait plus de gravité, les deux gouvernements s'étaient donc mis respectivement à faire en dessous tout le travail préliminaire à l'appel ostensible des réserves et à la mise ouverte sur le pied de guerre. Les partisans de la guerre reprochaient précisément au gouvernement impérial d'atermoyer pour déclarer la guerre et par là de perdre l'avance sur la Prusse qu'une rupture immédiate lui eût assurée. La plus grande diligence était en effet nécessaire dans la mise sur le pied de guerre d'une nation ayant à combattre la Prusse, car la rapidité avec laquelle celle-ci pouvait mobiliser son armée était bien connue. Après avoir dans la journée du 14 donné l'ordre d'appeler les réserves, puis l'avoir retiré, le gouvernement le donnait le soir définitivement; dans la situation où l'on se trouvait, c'était déclarer la guerre. Le gouvernement se mettait donc le 14 au soir dans la nécessité de faire connaître le lendemain au Sénat et au Corps législatif la déclaration de guerre.

La tâche que cette démarche lui imposait ne devait pas être facile. Les chambres et le pays ne savent rien de la manière dont la négociation a été conduite. Le gouvernement s'est renfermé dans le silence et a refusé toute explication ; seul le retrait de la candidature est connu. Comment faire accepter maintenant

la déclaration de guerre et par quelles raisons l'expliquer et la légitimer? Si on fait connaître, d'une manière précise, la suite des négociations le manque d'habileté et l'imprévoyance du gouvernement français ressortiront dans tout leur jour, et lorsqu'on saura que c'est pour avoir, la candidature retirée, présenté deux nouvelles demandes au roi de Prusse que l'Empereur et ses ministres sont enfin précipités dans la guerre, il n'y aura qu'une voix dans le monde pour leur donner tort. Le gouvernement impérial est dans une situation tellement fausse qu'il doit dissimuler le plus possible les raisons qui le jettent dans la guerre. Il cherchera donc à obtenir l'adhésion du Corps législatif sans que la lumière soit projetée sur ses actes. Au lieu d'un rapport complet des faits avec pièces à l'appui, il se bornera à faire lire une déclaration écourtée, qui ne contiendra que des citations choisies parmi les passages favorables des dépêches. On biaisera et on glissera sur les points désavantageux qui ont été rendus publics parla Prusse et ne peuvent être absolument passés sous silence.

Dans la matinée du 15 juillet, le conseil des ministres se réunit sous la présidence de l'Empereur et arrête définitivement les termes de la déclaration suivante:

« La manière dont le pays a accueilli notre décla- « ration du 6 juillet nous ayant donné la certitude « que vous approuviez notre politique et que nous « pouvions compter sur votre appui, nous avons aus- « sitôt commencé des négociations avec les puissances

« étrangères afin d'obtenir leurs bons offices auprès « de la Prusse pour qu'elle reconnût la légitimité de « nos griefs.

« Dans ces négociations nous n'avons rien demandé « à l'Espagne dont nous ne voulions ni éveiller les u susceptibilités ni froisser l'indépendance ; nous n'a- « vous pas agi auprès du prince de HohenzoUern, a que nous considérions comme couvert par le roi : <( nous avons également réfusé de mêler à notre dis- {( cussion aucune récrimination ou de la faire sortir « de l'objet même dans laquelle nous l'avions rena fermée dès le début.

« La plupart des puissances ont été pleines d'em- « pressemcnt à nous répondre et elles ont, avec plus « ou moins de chaleur, admis la justice de nos récla- « mations.

« Le ministère des affaires étrangères prussien « nous a opposé une fin de non-recevoir en préten- « dant qu'il ignorait l'afiaire et que le cabinet de Ber- « lin y était resté étranger.

« Nous avons dû alors nous adresser au roi lui- <( même, et nous avons donné à notre ambassadeur <( l'ordre de se rendre à Ems auprès de Sa Majesté. « Tout en reconuaissant qu'il avait autorisé le prince « de Hohenzollcra à accepter la candidature qui lui ((•avait été offerte, le roi do Priisse a soutenu qu'il était (( resté étranger aux négociations poursuivies entre (( le gouvernement espagnol et le prince de Hohenzol- (( lern ; qu'il n'y était intervenu que comme chef de (( famille et nullement comme souverain et qu'il n'a-

« vait ni réuni, ni consulté le conseil des ministres. « Sa Majesté a reconnu cependant qu'elle avait in- « formé le comte de Bismarck de ces divers incidents.

« Nous ne pouvions considérer ces réponses comme « satisfaisantes, nous n'avons pu admettre cette dis- « tinction subtile entre le souverain et le clief de faa mille, et nous avons insisté pour que le roi conseilce let et imposât au besoin au prince Léopold une re- « nonciation à sa candidature.

« Pendant que nous discutions avec la Prusse, le dé- « sistement du prince Léopold nous vint du côté d'où « nous ne l'attendions pas, et nous fut remis le 12 juil- « lât par l'ambassadeur d'Espagne.

« Le roi ayant voulu y rester étranger, nous lui de- « mandâmes de s'y associer et de déclarer que si, par un « de ces revirements toujours possibles dans un pays « sortant d'une révolution, la couronne était de nou- « veau offerte par l'Espagne au prince Léopold il ne « l'autoriserait plus à l'accepter, afin que le débat pût « être considéré comme définitivement clos.

« Notre demande était modérée; les termes dans « lesquels nous l'exprimions ne l'étaient pas moins. « Dites bien au roi, écrivions-nous au comte Bene- « detti, le 12 juillet à minuit, dites bien au roi que « nous ne cherchons pas un prétexte de guerre et que « nous ne demandons qu'à résoudre honorablement (f une difficulté que nous n'avons pas créée nous- « mêmes.

« Le roi consentit à approuver la renonciation du « prince Léopold, mais il refusa de déclarer qu'il n'au-

« toriserait pas à l'avenir le renouvellement de cette « candidature.

« J'ai demandé au roi, nous écrivait M. Benodetti « le 13 juillet à minuit, de vouloir me permettre de (< vous annoncer en son nom, que si le prince de (( HohenzoUern revenait à son projet Sa Majesté in- « terposerait son autorité et y mettrait obstacle. Le roi « a absolument refusé de m'autoriser à vous transie mettre une semblable déclaration. J'ai vivement in- « sisté, mais sans réussir à modifier les résolutions de « Sa Majesté. Le roi a terminé notre entretien en me « disant qu'il ne pouvait, ni ne voulait prendre un paoreil engagement et qu'il devait pour cette éventua- « lité, comme pour toute autre, se réserver la faculté « de consulter les circonstances.

a Quoique ce refus nous parût injustifiable, notre « désir de conserver à l'Europe les bienfaits de la paix « était tel que nous ne rompîmes pas les négociations, « et que, malgré votre impatience légitime, craignant « qu'une discussion ne les entravât, nous vous avons « demandé d'ajourner nos explications jusqu'à au- « jourd'hui.

« Aussi notre surprise a-t-elle été profonde, lorsque « hier nous avons appris que le roi de Prusse avait « notifié par un aide de camp à notre ambassadeur « qu'il ne le recevrait plus, et que pour donner à ce « refus un caractère non équivoque, son gouvernement Tavait communiqué officiellement aux cabi- « nets de l'Europe.

(( Nous apprenions en même temps que M. le baron

« de Werther avait reçu Tordre de prendre un congé « et que des armements s'opéraient en Prusse.

« Dans ces circonstances tenter davantage pour la « conciliation eût été un oubli de dignité et une im- « prudence. Nous n'avons rien négligé pour éviter la « guerre. Nous allons nous préparer à soutenir celle « qu'on nous offre, eu laissant à chacun la part de resa ponsabilité qui lui revient.

« Dès hier nous avons appelé nos réserves et avec fl votre concours, nous allons prendre les mesures né- « cessaires pour sauvegarder les intérêts, la sécurité « et l'honneur de la France. »

Cet exposé devait être présenté en même temps au Sénat et au Corps législatif. M. do Gramont fut chargé de le lire au Sénat et M. Emile OUivier au Corps législatif. La séance au Corps législatif s'ouvre à une heure. Aussitôt le procès-verbal adopté, M. Emile Ollivier monte à la tribune : « Messieurs, dit-il, mon honora- « ble ami et collègue M. de Gramont étant retenu au « Sénat, je vais avoir l'honneur de donner connais- « sance à la Chambre de l'exposé qui a été délibéré « par le conseil des ministres. » Il lit alors l'exposé. Il fait suivre sa lecture de la demande d'un crédit de 50 millions pour les éventualités de guerre et d'une demande d'urgence. L'exposé a été accueilli à droite et au centre par des applaudissements et par les cris répétés de : Vive l'Empereur I Vive la France ! et M. Schneider, le président a de suite consulté la Chambre par assis et levé sur l'urgence. La Chambre s'est levée en immense majorité pour l'accorder; les seu^*'

députés de la gauche et avec eux M . Thiers sont restés assis. A cette vue les députés de la droite bonapartiste et une partie de ceux du centre se livrent aux violences qu'ils renouvelleront chaque fois que dans la Chambre on parlera ou on agira pour le maintien de la paix. Aux députés qui sont restés assis, ceux de la droite crient : Levez- vous donc ! levez- vous donc ! et ils leur adressent des injures. A la contre- épreuve presque toute la Chambre reste assise, et le petit groupe de gauche qui seul s*est levé est insulté de nouveau.

Entre Tépreuve et la contre-épreuve M. Thiers a demandé la parole et, aussitôt l'urgence votée, il commence h parler. Il est accueilli par les fureurs de la droite : des cris violents retentissent, on lui montre le poing, on Tinjurie; ou lui dit qu'il souille sa vieillesse, qu'il déshonore ses cheveux -blancs; les interruptions l'arrêtent à chaque instant,et ce n'est qu'avec peine qu'il parvient à prononcer un court discours sous forme de phrases entrecoupées. Ildemandc qu^avantdc consentir à la déclaration de guerre la Chambre prenne le temps de la réflexion ; il rappelle comment le 6 mai 1866 à la veille de Sadowa, on lui a refusé la parole lorsqu'il voulait signaler les dangers que la conduite du gouvernement préparait à la France; et continuant : ({ Eh bieni Messieurs, est-il vrai que sur le «fond, c'cst-à-dif*e sur le retrait de la candidature « Hohenzollern, il a 'été fait droit à vos réclamations? « Est-il vrai que vous rompez sur une question de <c susceptibilité? Prenez-en la responsabilité. Quant à « moi, soucieux de ma mémoire, je ne voudrais pas

DÉCLAR. DE GUERRE ET SÉANCE DU lo JUILLET. 131

« qu'on puisse dire que j'ai pris la responsabilité d'une n guerre fondée sur de tels motifs. Je demande à la « face du pays qu'on nous donne connaissance des dé- (( pêches d'après lesquelles on a pris la résolution qui « vient de nous être communiquée. Laissez-moi vous ({ dire que je regarde cette guerre comme souveraine- « ment imprudente. J'ai été affecté plus douloureuse- « ment que personne des événements de 1866, plus « que personne j'en désire la réparation, mais dans a ma profonde conviction l'occasion est mal choisie. Si « vous ne comprenez pas que je remplis en ce mo- « ment un devoir et lo plus pénible de ma vie, je vous plains. Oui, quant à moi, je suis tranquille pour ma « mémoire, je suis sûr de ce qui lui est réservé pour « l'acte auquel je me livre en ce moment, mais pour « vous, je suis certain qu'il y aura des jours où vous re- « gretterez votre précipitation. » Les clameurs redoublent, on crie à l'orateur : allons donci allons donc ! M. de Pire avec violence : « Vous êtes la trompette f antipatriotique du désastre, allez à Goblentz ! » M. Thiers reprend : « Offensez-moi, insultez-moi, « je suis prêt à tout subir pom» défendre le sang (( de mes concitoyens que vous êtes prêts à verser « si imprudemment. Dans ma conviction, je vous le « répète en deux mots, car si je voulais vous le démon- « trer vous ne m'écouteriez pas, vous choisissez mal « l'occasion de la réparation que vous désirez et que « je désire comme vous. Plein de ce sentiment lors- « que je vois que, cédant à vos passions, vous ne voulez « pas prendre un instant de réflexion, que vous ne

députés de la gauche et avec eux M . Thiers sont restés assis. A cette vue les députés de la droite bonapartiste et une partie de ceux du centre se livrent aux violences qu'ils renouvelleront chaque fois que dans la Chambre on parlera ou on agira pour le maintien de la paix. Aux députés qui sont restés assis, ceux de la droite crient : Lovez- vous donc f levez- vous donc ! et ils leur adressent des injures. A la contre- épreuve presque toute la Chambre reste assise, et le petit groupe de gauche qui seul s*est levé est insulté de nouveau.

Entre Tépreuve et la contre-épreuve M. Thiers a demandé la parole et, aussitôt l'urgence votée, il commence h parler. Il est accueilli par les fureurs de la droite : des cris violents retentissent, on lui montre le poing, on l'injurie; ou lui dit qu'il souille sa vieillesse, qu'il déshonore ses cheveux- blancs; les interruptions Tarrôtent à chaque instant,et ce n'est qu'avec peine qu'il parvient à prononcer un court discours sous forme de phrases entrecoupées. Il demande qu'avant de consentir à la déclaration de guerre la Chambre prenne le temps de la réflexion ; il rappelle comment le 6 mai 1866 à la veille de Sadowa, on lui a refusé la parole lorsqu'il voulait signaler les dangers que la conduite du gouvernement préparait à la France; et continuant : « Eh bieni Messieurs, est-il vrai que sur le «fond, c'cst-à-dif*e sur le retrait de la candidature « Hohenzollern, il a 'été fait droit à vos réclamations? « Est-il vrai que vous rompez sur une question de <c susceptibilité? Prenez-en la resx)onsabilité. Quant à « moi, soucieux de ma mémoire, je ne voudrais pas

DÉCLAR. DE GUERRE ET SÉANCE DU 15 JUILLET. i3i

« qu'on puisse dire que j'ai pris la responsabilité d'une « guerre fondée sur de tels motifs. Je demande à la « face du pays qu'on nous donne connaissance des dé- « pêches d'après lesquelles on a pris la résolution qui « vient de nous être communiquée. Laissez-moi vous « dire que je regarde cette guerre comme souveraine- « ment imprudente. J'ai été affecté plus douloureuse- « ment que personne des événements de 1866, plus « que personne j'en désire la réparation, mais dans <c ma profonde conviction l'occasion est mal choisie. Si « vous ne comprenez pas que je remplis en ce mo- « ment un devoir et le plus pénible de ma vie, je vous plains. Oui, quant à moi, je suis tranquille pour ma « mémoire, je suis sûr de ce qui lui est réservé pour « l'acte auquel je me livre en ce moment, mais pour « vous, je suis certain qu'il y aura des jours où vous re- « gre Itérez votre précipitation. » Les clameurs redoublent, on crie à l'orateur : allons donci allons donc ! M. de Pire avec violence : a Vous êtes la trompette f antipatriotique du désastre , allez à Goblentz ! » M. Thiers reprend : « Offensez-moi, insultez-moi, « je suis prêt à tout subir pom» défendre le sang « de mes cc»ncitoyens que vous êtes prêts à verser « si imprudemment. Dans ma conviction, je vous le « répète en deux mots, car si je voulais vous le démon- « trer vous ne m'écouteriez pas, vous choisissez mal « l'occasion de la réparation que vous désirez et que « je désire comme vous. Plein de ce sentiment lors- « que je vois que, cédant à vos passions, vous ne voulez « ps^ prendre un instant de réflexion, que vous ne

rSl LA CHUTE DE L'EMPIRE.

(( voulez pas demander la connaissance des dépêches « sur lesquelles notre jugement pourrait s'appuyer, je « dis, Messieurs, que vous ne remplissez pas dans « toute leur étendue les devoirs qui vous sont impoa ses. Je suis prêt à voter au gouvernement tous les « moyens nécessaires quand la guerre sera déclarée, « mais je désiré connaître les dépêches sur lesquelles « ou fonde cette déclaration de guerre. La Chambre « fera ce qu'elle voudra, je m'attends à ce qu'elle va o faire, mais je décline, quanta moi, la responsabilité a d'une guerre aussi peu justifiée. »

M. Emile OUivier prend la parole. Après avoir protesté de rattachement pour la paix dont le gouvernement n'avait cessé d'être animé et déclaré qu'il ne s'était résigné à la guerre que sous le coup d'un affront insupportable, il faisait un exposé sommaire de la manière dont la négociation avait été conduite : « Dans la négociation nous avons été au (( début décisifs et rajjides, parce que si nous avions « perdu une minute nous nous fussions trouvés en <( présence d'un fait accompli et qu'étant obligés (c de faire la guerre, nous eussions eu à nos pieds le « boulet qu'on voulait y mettre, l'Espagne prus- « sienne. Ce premier moment passé, nous avons été (( modérés, patients, conciliants, équitables. Si on « nous avait accordé une satisfaction réelle , nous « l'eussions accueillie avec joie , mais elle nous « a été refusée. Le roi de Prusse a constament refusé n d'intervenir pour amener ou faciliter la renonciation « du prince de HohenzoUern. Quand elle a été obte-

« nue, il a affecté de s*y considérer comme étranger, « et quand enfin, voulant obtenir des assurances pour « l'avenir, nous lui avons dit, dans les formes les plus (( respectueuses, déclarez-nous que celle renonciation (( est définitive, il nous a refusé. Malgré les impatience ces du dedans et du dehors et quoiqu'on commençât a à dire que nous étions le ministère de la honte, V nous avons continué à négocier. Au milieu de ces « négociations nous avons appris que dans toute TEu- « rope les représentants prussiens annonçaient et « faisaient annoncer dans les journaux que le roi « de Prusse avait envoyé un aide de camp à notre « ambassadeur pour lui déclarer qu'il refusait de le « recevoir. — M. JulesFavre : Communiquez-nous la « dépêche. — M. d'Andelarre :I1 faut qu'on nous com- « munique la dépêche pour que nous puissions nous « prononcer en connaissance de cause.— M. Emile 01- « livier continuant : L'honorable M. Thiers a appelé ce (( sentiment de la susceptibilité; ce n'est pas de la sus- « ceptibilité qu'il faut dire, c'est de l'honneur, et, en « France, la sauvegarde de l'honneur est le premier « des intérêts. On nous demande des comtmunications .1 de dépêches ; ces communications sont faites. Nous « les avons mises dans notre exposé. Nous n'avons « reçu que des dépêches confidentielles que les usages « diplomatiques ne permettent pas de communiquer, « nous ne communiquerons rien de plus. »

A la demande de communication des dépêches M . Emile Ollivier opposait donc un refus formel. Cepenjdant l'exposé lu par lui au début de la séance contenait

134 hfi CHUTE DE L'EMPIRE.

renonciation d'un fait auquel le gouvernement donnait une extrême importance, c'était la communication du refus de recevoir l'ambassadeur faite par la Prusse aux gouvernements européens. M. Emile Ollivier dans son discours était revenu sur cet incident et l'avait donné comme raison déterminante de la déclaration de guerre. Il avait été à ce moment interrompu par MM. Jules Favre et d'Andelarre qui lui avaient demandé que la dépêche mentionnant l'incident fût spécialement communiquée. M. Gambetta prend la parole, il laisse tomber la demande de communication générale des dépêches qu'a présentée M. Thiers et que M. Emile Ollivier a repoussée, il se saisit delà demande spéciale introduite par MM. Jules Favre et d'Andelarre ; il circonscrit ses exigences à la communication de cette seule dépêche. « Vous dia tes, nous ne communiquerons rien de plus. Or vous « faites reposer toute cette effroyable question sur une « dépêche notifiée à votre insu à tous les cabinets « de l'Europe, par laquelle on aurait mis votre am- « bassadeur hors des portes de la Prusse. Eh bien ! c( je dis que ce n'est pas par extraits, par allusions, « mais par une communication directe, authentique, « que vous devez en saisir la Chambre. C'est une « question d'honneur, dites-vous, et il faut que nous « sachions dans quels termes on a osé parler de la « France. »

Le gouvernement en effet donnait une si grande importance à ce fait particulier et l'exposait en même temps d'une façon si sommaire, qu'il restait obscm\ On

ne savait donc pas bien si l'insulte ressentie venait du refus du roi de recevoir l'ambassadeur, ou uniquement de la commmunication faite par le gouvernement prussien aux cabinets de ce refus. La demande de M. Gambetta était tellement pressante que M. Emile . OUivier reprenait la parole et, suf ce point spécial, se départait de sa résolution de ne rien commu^iiquer. Après avoir expliqué qu'il ne prétendait point que le roi Guillaume eût personnellement insulté M. Benedetti, mais que l'insulte subie do la Prusse venait uniquement de la communication faite par elle aux cabinets du refus du roi de recevoir l'ambassadeur, il donne lecture de la dépêche reçue des agents français mentionnant la communication prussienne, a J'ai « entre les mains les dépêches de deux de nos agents « dont je ne puis citer les noms, car le lendemain ils « seraient obligés de quitter les cours auprès des- « quelles ils sont accrédités. Ces deux dépêches nous « apprennent le langage que M. de Bismarck tient « auprès de tous les cabinets d^urope. Voici la pre- « mière : Ort ma communiqué ce matin un télégramme « du comte de Bismarck annonçant le refus du roi Gwl- « laume de s'engager comme roi de Prusse à ne plus ja- « mais donner son consentement à la candidature du prince <« de Hohenzollem s'il en était de nouveau question, et le re- <( fus également du roi, suite de cette demande, de recevoir « noire ambassadeur. Je lis une autre dépêche : Je crois « devoir vous transmettre la copie à peu près textuelle de <( la dépêche télégraphiée par M. le comte de Bismarck .\ (( Après que la renonciation du prince de HohenzùUern a

« été communiquée officiellemen t au gouvernement français il par le gouve^mement espagnol, Vambassadeur de France « a demandé à S, M, le rot à Ems de l'autoriser à télé- « graphier à Paris que Sa Majesté s* engageait à refuser à tt tout jamais son consentement, si les princes Hohenzollern « revenaient sur leur détermination ; Sa Majesté a refusé « de recevoir de nouveau t ambassadeur et lui a fait dire (t par un aide de camp qu*elle n avait pas de communica- « tion ultérieure à lui faire. Cette nouvelle du refus de «recevoir notre ambassadeur n'a pas été dite à To- « reille des ministres, on Ta répandue dans TAUema- (( gne entière, les journaux officieux l'ont reproduite « dans des suppléments. Les ministres prussiens l'ontr « partout annoncée à leurs collègues. C'est le bruit de « l'Europe. En même temps le baron de Werther re- « cevait un congé, dans la nuit du 13 au 14 les mesua res militaires commençaient en Prusse. Est-ce qu'à « de tels actes nous devons répondre par l'abstention « et le silence? Je ne comprends . pas ainsi le devoir « d'un gouvernement.'*

« Oui de ce jour commence pour les ministres, mes (( collègues et moi; une grande responsabilité, nous « l'acceptons le cœur léger. — M. Esquiros : Vous avez « le cœur léger et le sang des nations va couler! — Oui a d'un cœm» léger, et n'équivoquez pas sur cette pa- « rôle, ne croyez pas que je veuille dire avec joie ; je « vous ai dit moi-même mon chagrin d'être condamné « à la guerre, je veux dire d'un cœur que le remords « n'alourdit pas, d'un cœur confiant, parce que la <c guerre que nous faisons nous la subissons, et enfin

« parce que notre cause est juste et qu'elle est con- « fiée à l'armée française, o

Le M** Lebœuf présentait deux projets de loi pour lesquels il réclamait l'urgence, qui lui était accordée ; Tun appelait la garde nationale mobile à l'activité, l'autre admettait des engagements volontaires dont la durée ne devait pas dépasser celle de la guerre. M. Segris, ministre des finances, réclamait à son tour Turgence, qui lui était également accordée, pour une demande d'ouverture de crédit de seize millions en faveur du ministère de la marine. A 3 heures le président suspendait momentanément la séance.

Pendant la suspension de séance, M.Emile Ollivier a sans doute pensé que les explications qu'il a données sont insuffisantes. La séance reprise à 3 heures et demie, il monte de suite à la tribune pour exposer, d'une manière plus précise qu'il ne l'a encore fait, la circonstance principale de l'insulte reçue, sur laquelle le gou-

vernement se fonde pour déclarer la guerre, a Mes- « sieurs, le gouvernement dans cette affaire a surtout (( le désir d'exposer toute la vérité, et lorsqu'à des de- « mandes de communication de dépêches, il répond fit qu'il n'a rien à communiquer, c'est qu'il n'y a pas « dans le sens vrai du mot de dépêches échangées ; il « n'y a eu que des communications verbales recueillies « dans des rapports qui, d'après les usages diplomati- « ques, ne sont pas communiqués. Est-il nécessaire « que j'explique de nouveau le fait qui a amené la rup- « ture î II l'a été suffisamment dans l'exposé que j'ai « eu l'honneur de vous lire ; je tiens, à le bien préciser

« de façon à ce que vous soyez en mesure d'avoir une « opinion aussi éclairée que la nôtre. 11 peut arriver « qu'un roi refuse de recevoir un ambassadeur; ce qui « est blessant c'est le refus intentionnel divulgué dans « des suppléments de journaux, dans des télégrammes « adressés à toutes les cours de l'Europe. Et ce fait (c nous a paru d'autant plus significatif qu'annoncé à « M. Benedetli,le refus d'audience n'a manqué à au- <( cune des formes de la courtoisie, de telle sorte que « notre ambassadeur n'a pas d'abord soupçonné la si- (( gnification qu'on attacherait à un refus qui, accom- « pli d'une certaine manière, eût pu être désagréable « sans devenir offensant. L'offense résulte d'une <c publication intentionnelle. Ce n'est qu'après avoir <( connu la publication que notre ambassadeur a été <c touché comme nous d'un acte qu'au premier nio- « ment il nous avait signalé purement et simple- <c ment sans le caractériser. Voulez-vous connaître <c ses télégrammes, le premier est de 4 heures 25 ^c le 13, l'autre est de .4 heures trois quarts. Le roi (( a reçu la réponse du prince de Hohenzollern^ elle est <( du prince Antoine et elle annonce à S, M. que le (« ]>rince Léopold son fils s'est désisté de sa candidature 0^ à la couronne d* Espagne, Le roi nC autorise à faire « savoir au gouvernement de l* Empereur quil approuve « cette résolution. Le Roi a chargé un de ses aides de « camp de me faire cette communication^ et fen repro- (x duis exactement les termes. Sa Majesté ne m* ayant rien « fait annoncer au sujet de r assurance que nous réclamons « pour l'avenir^ je sollicite une dernière audience pour lui

a soumet Ire de nouveau et développer les observations que afai présentées ce matin, A la demande d^une nouvelle « audience le roi m*a fait répondre quHl ne saurait rein prendre avec moi la discussion relativement aux assu- <( rances qui devaient y à notre avis, nous être données pour « l'avenir. Sa Majesté m'a fait déclarer qu'il s'en référait « à cet égard aux considérations qu*it m'avait exposées u le matin, et dont je vous ai fait connaître la substance <{ dans mon dernier télégramme. »

La citation terminée, M. Thiers s'écrie : « Que tout le monde juge ! )> M. de Ghoiseul : « On ne peut pas faire la guerre là-dessus, c'est impossible! » M. Arago : « Ceci connu, le monde civilisé vous donnera tort I » Cette lecture contenait en effet toute une révélation et montrait combien l'insistance à demander communication des dépêches était justifiée. L'extrait que venait de lire M. Emile Ollivier était d'une grande importance, cependant dans l'exposé du gouvernement il n'en était fait nulle mention, et il était facile de découvrir que si on l'avait passé sous silence, c'était pour présenter la situation sous un jour plus favorable qu'on n'eût pu le faire autrement. L'exposé contenait en effet des assertions qui étaient conti^edites ou modifiées par celles de la dépêche; il disait sans, explication : le roi ayant voulu rester étranger au retrait de la candidature. La dépêche apprenait non-seulement que le roi avait approuvé la renonciation, mais qu'il avait envoyé son aide de camp transmettre officiellement à M. Benedetti son approbation. L'exposé disait sommairement : le roi a notifié par son aide de

i40 LA CHUTE DE L'EMPIRE.

camp le refus de recevoir Tambassadeur. La dépêche apprenait que ce n'est qu'après avoir repoussé une demande de M. Benedetti que le roi refusait l'audience réclamée pour la poursuivre.

Cependant M. Emile Ollivier à l'impression qu'a produite sur la gauche la lecture de la dépêche, sent qu'il s'est laissé entraîner à des explications qui vont détruire l'effet que le gouvernement s'était promis de son exposé. Aussitôt que les interruptions de la gauche l'ont averti, il fait dévier son discours. Il abandonne le terrain des explications de fait sur lequel il vient de trébucher, et se jette dans de vagues généralités ; proteste que le gouvernement n'a jamais pris d'attitude menaçante vis-à-vis de la Prusse ; reproche à l'opposition d'avoir toujours déploré Sadowa et ses conséquences ; dit que quant à lui il a tout fait pour calmer les susceptibilités qui, éveillées sur ce point, eussent pu trop facilement amener la guerre; en appelle avec insistance à la politique traditionnelle de la France vis-à-vis de l'Espagne pour dire que la France ne pouvait supporter la candidature prussienne ; et il regagne son banc, sans être revenu à traiter le point spécial qu'il avait promis d'élucider en montant à la tribune.

M. Thiers veut répondre, mais à droite on fait les plus grands efforts pour que la parole lui soit refusée. On demande que l'urgence ayant été votée sur les projets de loi présentés par les ministres, on se rende sans plus de discours dans les bureaux. M. Clément Duvernois intervient pour retirer son interpellation

DÉCLAR. DE GUERRE ET SÉAOTE DU J5 JUILLET. 441 î

dont la discussion a été fixée pour ce jour même, mais qui est devenue sans objet, et il conclut en deman-dant que la Chambre se retire immédiatement dans les bureaux. Cependant le président ne pouvant refuser la parole à M. Thiers qui insiste absolument sur son droit de répoudre à un jninistre, la lui accorde. N'ayant pu lui fermer la bouche, les députés de la droite vont se livrer contre lui auxmêmes fureurs que précédemment. M. Thiers s'est éclairé du fragment nouveau produit par M. Emile Ollivier ; il sait maintenant qu'on a la guerre pour avoir introduit des demandes nouvelles après le retrait de la candidature :

Messieurs, « M. le garde des sceaux vient d'essayer de justifier (c ses actes ; et moi qui n'ai aucun sentiinent de malce veillance contre les ministres, je suis obligé dédire « que nous avons la guerre par une faute du cabinet. « M. le garde des sceaux a fait dévier la discussion, « à une question il en a substitué une autre. Il « nous a dit tout à l'heure que nous ne pouvions « pas souffrir, ce que la Prusse avait entrepris en « Espagne. Il a cent fois raison. Si la question était « là je ne laisserais à personne le soin de venir dé- «fendre la: politique séculaire de France. La Prusse « a fait une faute grave en voulant avoir un candidat « au trône d'Espagne. Avant ce dernier événement « elle voulait la paix, et c'était habileté de sa part « parce qu'elle sent très-bien que le danger sé- « rieux pour elle commencera le jour où elle fera de

<( nouvelles entreprises. Ce jour-là elle soulèverait « contre elle de nombreuses hostilités et nous qiii «avons déploré Sadowa, qui avons toujours désiré << qu'il fût réparé,, nous avons toujours dit qu'il y au- , «. rait un jour souverainement difficile pour la Prusse, « et que ce serait celui où elle voudrait mettre la main « sur les Etats de l'Allemagne restés indépendants. <c C'est ce jouMà, avons-nous dit sans cesse, qu'il <( faut savoir attendre. Ce jour-là elle aura contre elle «une grande partie de l'Allemagne, l'Autriche no- « tamment et presque toute l'Europe.

a Oui, il fallait réparer Sadowa, mais il fallait at- « tendre que des fautes politiques comme celles que « je viens d'indiquer vous fournissent une occasion « légitime. Alors vous auriez été approuvés par toute « l'Europe. C'est qu'on ne fait plus la guerre capri- « cieusement. Il faut avoir l'opinion du monde avec « soi, et il fallait attendre que la Prusse se livrant à « de nouvelles usurpations, nous donnât pour alliés « et les nations menacées et le monde indigné ! Je dis « donc qu'en cette occasion la Prusse a commis une «faute grave en voulant avoir un candidat au tronc « d'Espagne. Messieurs, si nous en étions à obtenir « l'abandon de la candidature du prince de Hohenzol- « lern je serais avec vous de toutes mes forces. Mais « ce qui me désole, c'est que j'ai la certitude que le « fond, était obtenu. Vous aviez non-seulement ob- « tenu le fond, mais encore un effet moral considéra- « ble, et votre faute est de ne pas vous en être conten- « tés. Mais, dit-on, la candidature n'était pas supprimée

DÉGLAR. DE GUERRE ET SÉANCE DU i5 JUILLET. 143

« à tout jamais ? Messieurs, je demande s'il est « croyable que lorsque la Prusse venait d'être obligée it à la face du monde de retirer une candidature qui « évidemment avait été présentée par elle, je demande « s'il peut entrer dans la pensée d'un seul homme de « sens qu'elle voulût reproduire cette candidature ?

Ici M. de Gramont qui est revenu du Sénat interrompt M. Thiers pour lui dire : « Pourquoi n'a-t-elle (( pas répondu à cet égard ? Pourquoi a-t-elle refusé « de promettre ? » Cette question attire la réponse suivante de M. Arago : « Parce que vous avez com- « mencé par la menacer à la tribune. » C'était là une réponse identique à celle que M. do Werther avait déjà faite à M. de Gramont. M. Thiers reprenant son discours répond à peu près la même chose : « Puisque vous m'y « obligez, M. le ministre, je vais vous le dire, parce que (( vous avez mal commencé et mal fini. » Des interruptions et des clameurs partant de la droite arrêtent court l'orateur. M, Thiers : « Je sais bien pourquoi on ne « veut pas me laisser achever, c'est parce que je tou- « che au point sérieux de la question. — M. Jérôme David : « Vos idées, M. Thiers, n'ont pas d'appui ap- (( préciable dans la Chambre, elles ne peuvent pas « avoir de sanction, et vous faites bien du mal à la « France. Il faudrait beaucoup de bataillons prussiens w pour fah'e à votre pays le mal que vous lui faites in- « volontairement. — M. Thiers : Savez- vous quels sont (( ceux qui ont fait du mal à la France? (Le bruit con- « tinue.) J'ai consenti à écouter mon interrupteur, on « devrait bien consentir à, écouter la réponse que je lui

« fais. Savez-vous quels sont ceux qui ont fait du mal à « la France ? Ce sont ceux qui n*ont pas voulu écouter « mes avertissements; ce sont les auteurs du Mexique, <( les auteurs de Sadowa qui, oubliant le mal qu'ils ont « fait, osent nous imputer aujourd'hui de faire du mal « au pays quand nous cherchons à épargner son sang. i( Si vous aviez permis de discuter l'expédition du « Mexique, la plus odieuse, la plus désastreuse expédi- « tion du temps, n'aurait pas été consommée.

(( Vous ne m'empêcherez pas de suivre mon raison- <( nement jusqu'au bout. Il faut que la lumière se fasse <( sur uile grande faute qui est la cause de la guerre « actuelle. Tout le monde disait, il y a trois jours, on « a obtenu le retrait de la candidature du prince de « HohenzoUern, il faut s'en tenir là. Il était évident « eneôet que si après avoir obtenu la concession essen- « tielle, on faisait naître des querelles de mots, des frois- <( sements d'orgueil, la question serait perdue et la « guerre en résulterait. Le simple bon sens devait faire <( comprendre que si, après avoir obtenu une concession <( qui devait coûter à l'orgueil du roi de Prusse. — Voix « diverses : Quelle concession ? Il n'en n'a pas fait. — « M. Thiers : Comment! devant le monde entier le roi « de Prusse retire. — Non ! Non ! — ou laisse retirer. <c — Voix nombreuses : Ah I Ah I c'est bien différent. « — M. Thiers : J'emploierai le mot que vous voudrez, <( le roi de Prusse a fait retirer, a laissé retirer. Pou- « vez-vous supposer que la candidature étant retirée <( il n'y a pas eu une concession de la part du roi de <c Prusse lui-même ? Maintenant je vai3 plus loin,

<( dans la pièce qui nous a été lue tout à Theure le roi <( de Prusse a déclaré non pas de sa personne, mais par <( son gouvernement» — M. Thiers n'ayant pas tenu les dépêches commettait ici une légère erreur, c'était par son aide de camp — « Qu'il connaissait et ap- « prouvait le retrait de la candidature du prince « de HohenzoUern. Que vouliez-vous ? Vous vouliez « un échec à la Prusse, et je le voudrais comme vous. « — Rires et exclamations sur plusieurs Jjancs. — « — Soit, Messieurs, appelez-moi un ami de la Prusse. <( Oui, oui, dites-le. Je désire que le Journal officiel « reproduise vos interruptions ; le pays jugera entre <( vous et moi.

« Je me borne à poser ces faits qui sont incontesta- « blés : la candidature du prince de Hohcnzollern a « été retirée, le roi de Prusse l'a su et a consenti à ce « que son gouvernement le déclarât pour lui, quand <( on le lui a demandé. Mais il était évident que si on (( ne s'en tenait pas là, si on voulait élever une discus- « sion sur le mode de ce retrait, on ferait naître des <( susceptibilités nouvelles, qu'on exciterait l'orgueil « de la Prusse et qu'on arriverait à une rupture. « C'est là votre faute. On me demande la faute « commise, que fallait-il faire ? Il fallait, puisque l'Eu- <( rope était de si bonne volonté, lui donner le temps « d'intervenir, ce qui n'empêchait pas que vos arme- <( ments ne continuassent, et il ne fallait pas se hâter « de venir ici apporter des faits qui devaient causer « une irritation dangereuse. Ainsi, je le répète, ce n'est « pas pom* l'intérêt essentiel de la France, c'est pour

H6 U CHUTE DE VEMPIRE.

(f une faute du cabinet que nous avons la guerre. » Le duc de Gramont se lève après M. Thiers. « Si « nous avions, dit-il, attendu plas longtemps pour « demander aux puissances étrangères d'intervenir, a nous aurions donné à la Prusse le temps de prépa- « rer ses armements pour nous attaquer avec plus « d'avantage. Au surplus, Messieurs, il suffit de ce « fait que le gouvernement prussien a informé tous « les cabinets de l'Europe qu'il avait refusé de rece- « voir notre ambassadeur et de continuer à discuter (c avec lui. Cela est un affront pour l'Empereur et « pour la France. Et si, par impossible, il se trouvait tt dans mon pays une chambre pour le supporter, je « ne resterais pas cinq minutes ministre des affaires c< étrangères. » M. de Gramont au Sénat n'avait rien ajouté à la lecture qu'il avait faite de l'exposé arrêté en conseil, jusqu'ici il n'était apparu à la tribune du Corps législatif que pour dire que les négociations étant pendantes, il devait garder le silence, les quelques mots qu'il venait de prononcer devaient donc constituer, à eux seuls, la somme d'explications qu'il fournirait sur l'affaire HohenzoUern. C'était bien peu pour un ministre ayant conduit toute la négociation, mais il n'en était pas moins bruyamment applaudi par les députés de la majorité.

M. Jules Favre se présente pour répondre à M. de Gramont. La droite réclame de nouveau que Ton se rende sans plus de discours dans les bureaux. M. Pinard fait dans ce sens une motion formelle. Le président faisant respecter une fois de plus le droit de

répondre à un ministre maintient la parole à M. Jules Favre. M. Jules Favre : « M. le ministre des affaires étrangères nous a déclaré que, s'il se trouvait une « chambre française qui no fût pas de son avis, à Tins- « tant mêmeil donnerait sa démission. Il eût peut-être a été préférable, alors qu'il s'agissait d'engager le pays « et le gouvernement dans la voie où ils sont aujourn d'hui, que M. le ministre des affaires étrangères ap- « portât une semblable susceptibilité vis-à-vis des « opinions bien connues de cette assemblée qui H étaient en faveur du maintien de la paix. — M. Jéa rôme Da\dd : Pas de paix après un affront ! — Or « si ce maintien n'est plus possible, c'est uniquement « la faute de la politique qui a été suivie par le cabi- « net. En effet, le cabinet vous déclarait, il y a quel- <( ques jours, qu'aucun sujet d'inquiétude n'existait « pour lui en Europe, et qu'il ne puisait pas dans la « situation particulière de la Prusse vis-à-vis de la « France un sujet d'alarme ou de récriminations, a Alors une question secondaire est née. Le cabinet « avait le devoir de l'examiner et de la résoudre ; (( mais comment? eii observant les voies ijrudentes « de la diplomatie et en ne venant pas du haut (( de cette tribune jeter à une puissance, qui était <{ encore amie, un défi qui déjà engageait la France (( dans la voie dont nous voyons aujourd'hui le fu- « neste dénoûment. Voilà la première faute du ca- <( binet.

« Je ne reviendrai pas sur ce qu'a dit M. Thiers que « le cabinet a obtenu ce qu'il réclamait ; mais j'en tire

i4S lA CHUTE DE L'EMPIRE.

« cette conséquence qu'au point de vue des intérêts « des deux pays, il n'y a aucun motif avouable de (( guerre. Quel est donc le sujet du débat? Comme on « vous Ta dit, c'est une question de susceptibilité, (c Messieurs, je reconnais comme vous que si la France « ne doit faire la guerre que dans des conditions in- « dispensables, au nombre de celles-ci se place assu- « rément une insulte qui serait faite à son honneur. « Mais c'est là ce qu'il faut examiner avec maturité. « Quand il s'agit de couvrir l'Europe de ruines, vous « ne voulez pas de réflexion, vous ne voulez pas de « maturité! La question est réduite à celle de savoir si l'honneur de la France a été engagé. Quelle est la « preuve qui nous est fournie qu'il le soit? Où est la a dépêche officielle? où est le compte rendu de la con- « férence dans laquelle notre ambassadeur a vu mé- « connaître en lui la dignité nationale? Eh bien! on « n*a rien apporté à cette tribune si ce n*est un télé- « gramme. Je dis que ce n'est pas sur des télégram- « mes qu'on peut décider une question de paix ou de c( guerre. Il faut que la Chambre voie les dépêches, et « je dépose sur le bureau une proposition sur laquelle « je provoque son vote : Nous demandons commum'ca- « ti'on des dépêches et notamment de celles par lesquelles^ « le gouvernement prussien a notifié sa résolution aux t( gouvernements étrangers. »

M. Buffet appuie la demande de M. Jules Favre, il a été frappé comme M. Thiers de la discordance qui existe entre le texte de l'exposé lu à l'ouverture de la séance et celui du fragment de dépêches com-

muniqué au cours de la discussion par M. Emile OUivief. M. Buffet : « Je crois, Messieurs, qu'il n'y « a aujourd'hui aucun motif pour refuser à la Cham- « bre la communication de toutes les pièces. Au mo- « ment où Ton demande à cette Chambre d'engager « sa responsabilité elle doit connaître tout ce que le a gouvernement a connu. Je comprends parfaitement « les réserves, les réticences quand les négociations f sont engagées, mais à l'heure qu'il est, dans la pen- « sée du gouvernement ; il n'y a plus de négociations; « le pays va être engagé dans une guerre dont il sor- « tira, j'ensuis convaincu, victorieux et, dans une coii- « joncture aussi grave, il n'y a plus rien à cacher. C'est (( à mon avis un devoir et un droit absolus pour la « Chambre de demander qu'il lui soit donné ou à la « commission communication de toutes les pièces, et « c'est le devoir impérieux du gouvernement de lui « faire cette communication. J'ajouterai, à l'appui de « cette demande, qu'avant d'avoir entendu les explica- « tions de l'honorable garde des sceaux, je croyais la « communication éminemment utile après ; les avoir «entendues, je la crois indispensable, car dans « l'exposé que l'honorable garde des sceaux nous a lu, « les faits les plus graves prenaient un caractère qui a m'a paru plus ou moins modifié par les dépêches <( dont il a été donné lecture. »

Aucune réponse n'était faite à M. Buffet. On allait aux voix, et par 153 voix contre 84 la Chambre, repoussant la proposition de M. Jules Favre, décidait qu'il ne serait pas donné communication des dépêches. II

était 5 heures 40 minutes ; la séance était de nouveau suspendue pour être reprise le soir.

Les députés se rendent aussitôt dans les bureaux pour nommer la commission chargée d'examiner les projets de loi présentés par les ministres et de faire un rapport. MM. Dréolle, de Lagrange, de Talhouët, Pinard, Sénéca, Chadenet, duc d'Albuféra, Millou, de Kératry sont désignés pour composer la commission. Celle-ci choisit pour président le duc d*Albuféra, pour secrétaire M. de Kératry, pour rapporteur M. de Talhouët. La majorité des commissaires nommés a reçu mission dans les bureaux de se faire remettre les dépêches dont la Chambre a refusé de prendre connaissance on séance publique. Les dépêches vont donc être communiquées. Oui, mais la commission est uniquement formée de députés qui ont été nommés par les partisans de la guerre, et ainsi les garanties de contrôle qui se fussent rencontrées dans la Chambre, où toutes les opinions eussent été représentées, vont faire défaut dans une commission résolue à faire triompher la politique belliqueuse du gouvernement.

La séance publique est reprise le soir à 8 heures 40. M. de Talhouët donne lecture du rapport de la commission. Or ce rapport dépasse encore en inexactitude Texposé du gouvernement; c'est un document où des faits absolument inexacts sont présentés avec le ton do Taffirmation la plus absolue :

« Messieurs, chacun des membres de la commis- « sion nous ayant exposé les difierentes opinions émi- (( ses dans leurs bureaux respectifs et la majorité de

DÉGLàR« de guerre et séance du 15 JUILLET. 151

« nos collègues ayant été invités à demander au goua vernement la communication des pièces diploma- « tiques, votre commission a entendu successivement « M. le garde des sceaux, M. le ministre de la guerre « et M. le ministre des affaires étrangères.

« M. le ministre de la guerre nous a justifié en peu « de mots l'urgence des crédits demandés, et ses explia cations catégoriques, en même temps qu'elles nous « conduisaient à l'approbation des projets de loi, nous « montraient qu'inspirés par une sage prévoyance, les « deux administrations de la guerre et de la marine (( se trouvaient en état de faire face, avec une promp- (( titude remarquable, aux nécessités de la situation.

« Votre commission a ensuite entendu M. le garde « des sceaux et M. le ministre des afiTaires étrangères,

« Des pièces diplomatiques nous ont été communi* « quées, et, sur ces textes, des explications très-com- « plètes et très-nettes nous ont été fournies.

(( Nous savions répondre au vœu de la Chambre en « nous enquérant avec soin de tous les incidents di- (( plomatiques. Nous avons la satisfaction de vous « dire, Messieurs, que le gouvernement dès le début (( de l'incident et depuis la première phase de la né- H gociation jusqu'à le dernière, a poursuivi loyale- « ment le même but.

« Ainsi la première dépêche adressée à notre am- (c bassadeur, arrivé à Ems pour entretenir le roi de u Prusse, se termine par cette phrase, qui indique « que le gouvernement a nettement formulé sa légi- « lime prétention : Pour que cette renonciation^ écrivait

tt M. le duc de Gramoot à M. Benedeiiiy produise son « effet, il faut que le rot de Prusse s'y associe et nous n donne l'assurance qu'il n'autorisera pas de nouveau cette a candidature. Veuillez vous rendre immédiatement au- « près du roi pour lui demander cette déclaration.

« Ainsi ce gui est resté le point litigieux de ce grand débat a été posé dès la première heure, et « vous ne méconnaîtrez pas Timportance de ce fait « capital resté ignoré, il faut bien le dire, de Topi- « nion publique.

« Mais de même que Sa Majesté le roi de Prusse « s'était déjà refusée à donner la satisfaction légitime « réclamée par le gouvernement français, qui avait « tout attendu d'abord de la courtoisie officieuse de a rambassadeur de Prusse parti de Paris pour aplanir « le différend, l'ambassadeur de France, intervenu di- « rectement près du roi Guillaume, n'a recueilli que « la confirmation d'un fait qui ne donnait aucune ga- « rantie pour l'avenir.

« Malgré ces faits déjà trop graves, votre commisce sion a voulu prendre et a reçu communication de « dépêches émanant de plusieurs de nos agents di- (( plomatiques, dont les termes sont uniformes et con- « firment, comme il a été déclaré au Corps législatif et « au Sénat, que M. de Bismarck a-fait connaître offi- (( ciellement aux cabinets d'Europe que S. M. le roi « de Prusse avait refusé de recevoir de nouveau l'am- « bassadeur de France et lui avait fait dire par un « aide de camp, qu'elle n'avait aucune communication « ultérieure à lui adresser.

« En même temps nous avons acquis la preuve que « dès le 14 juillet au matin, pendant que les négociac( tions se poursuivaient, des mouvements de troupe a importants étaient ordonnés de l'autre côté du « Rhin .

(( De plus des pièces chiffrées ont été mises sous nos « yeux, et comme tous vos bureaux l'ont bien com- « pris, le secret de ces communications télégraphi- « ques doit être conservé par votre commission, qui, « en vous rendant compte de ses impressions, acons- (( cience de son devoir vis-à-vis de vous-mêmes « comme vis-à-vis du pays.

« Le sentiment profond produit par Texamen de ces « documents est que la France ne pouvait tolérer Tof- « fense faite à la nation, que notre diplomatie a rempli « son devoir en circonscrivant ses légitimes préten- « tions sur un terrain où la Prusse ne pouvait se dé- « rober, comme elle en avait l'intention et l'espérance.

a En conséquence, Messieurs, votre commission « est unanime pour vous demander de voter les proa jets de loi que vous présente le gouvernement.

« Nous vous le répétons, à nos sentiments persona nels se sont ajoutées de nouvelles convictions fondées « sur les explications que nous avons reçues, et c'est « avec l'accent de la confiance dans la justice de notre « cause, et animés de l'ardeur patriotique que nous (( savons régner dans cette Chambre, que nous vous « demandons. Messieurs, de voter ces lois, parce qu'el- (( les sont prudentes comme instruments de défense, (( et sages comme expression du vœu national. »

Qu est-ce donc que la commission a fait pour déclarer qu'elle s'est assurée qu'on est prêt pour la guerre et que la demande de garantie pour l'avenir a été introduite dès le début de la négociation ? Elle a mandé dans son sein MM. de Gramont, Emile Ollivier et le M*^ Lebœuf. Ce dernier, particulièrement interrogé sur les préparatifs de guerre, a répondu d'une façon très-précise : « Nous sommes prêts, absolument prêts. ))La commission, après avoir reçu cette assurance, a encore posé des questions au maréchal sur ses effectifs, sur l'état de la cavalerie et de l'artillerie (1). Le maréchal a fait des réponses que la commission a trouvées satisfaisantes, après quoi elle a rédigé son rapport. Il y a cependant l'état général de la situation militaire que le Corps législatif et la commission doivent connaître ; depuis longtemps on est sur le pied de paix ; le ministre de la guerre a consenti avec la commission du budget des réductions sur son budget particulier, il a accordé le 9 avril une diminution sur le futur contingent, réduit de 100 à 90 mille hommes. M. de Kératry, un des députés qui a réclamé cette diminution avec le plus d'insistance, fait précisément partie de la commission. Il y a enfin le chiffre peu élevé des hommes sous les drapeaux accusé par le recensement du plébiscite que le Corps législatif a fait lui-même et qui n'a donné que 299 mille hommes. Mais le ministre leur dit, nous sommes prêts, et sans chercher à exercer sur son assertion le contrôle

(1) De Talhouët, Enqitéte parlementaire, 1. 1, p. 121.

sérieux dont les éléments leur sont fournis par les discussions et les actes de la chambre dont ils font partie, les membres de la commission prennent sur eux de déclarer qu'ils se sont assurés qu'on est prêt pour la guerre.

Cette première assertion du rapport était cependant encore dépassée en inexactitude par cette autre, que la demande de garantie pour l'avenir datait du commencement des négociations. La commission avait interrogé le duc de Gramont d'une façon aussi sommaire que le M" Lebœuf ; elle lui avait demandé s'il était bien certain que pendant tout le cours des négociations, il n'eût jamais poursuivi qu'un seul et même but (1). M. de Gramont a répondu qu'il en était réellement ainsi et que, dès le premier moment des négociations et tout le temps ensuite, il avait cherché à associer personnellement le roi au retrait de la candidature. Dans un sens cette déclaration est exacte; mais elle a besoin d'être immédiatement complétée par cette explication que le but unique poursuivi l'a été sous deux formes distinctes, et que la seconde, la garantie pour l'avenir, loin d'être introduite dès le premier jour, ne s'est produite qu'après, lorsque le premier moyen auquel on s'était arrêté pour constater la participation du roi, est devenu inefBcace. Mais comme après cette explication catégorique que tout le temps il a poursuivi un seul et unique but, M. de Gramont a, sur le point des deux manières différentes

(1) De Talhouet, Enquête, t. J, p. 120.

i56 LA CHUTE DE L'EMPIRE.

OÙ à des moments différents il Ta poursuivi, manqué de fournir des éclaircissements suffisants ou donné des explications restées incomprises, voici Ce qui en est résulté : L'assertion du ministre venant à se rencontrer avec ce que les membres de la commission savent qu'on a présenté au roi de Prusse une demande de garantie pour Tavenir, ils arrivent de suite à la conclusion que forcément cette demande a été introduite dès le début.

En faisant sa déclaration, la commission se met en contradiction formelle avec les dépêches des agents français à l'étranger que M. Emile Ollivier a lues en séance, où ceux-ci disent expressément que c'est seulement après le retrait de la candidature que M. Benedetti a demandé au roi de s'engager pour l'avenir. Tous les journaux de Paris du matin contiennent des dépêches transmises directement de Berlin par les agences télégraphiques, qui mentionnent également en termes exprès que ce n'est qu'après le retrait de la candidature que la demande de garantie a été formulée au roi. C'est avec ces documents connus et publiés, faisant mention d'un fait comme s'étant passé d'une certaine manière, que la conmiission prend sur elle de déclarer qu'elle a acquis la certitude qu'il s'est passé d'un autre.

Les dépêches lui ayant été communiquées, la commission a cependant pu facilement s'assurer que la première en date, qui est du 7 juillet, et les suivantes jusqu'au 12, ne contiennent nulle mention de garantie pour l'avenir. C'est que les membres de la com-

mission n'ont pas pris par eux-mêmes communication ■des dépêches. Ils ne les ont ni compulsées de leurs mains, ni lues de leurs yeux. M. de Gramont a été appelé, il a tiré les dépêches de son portefeuille; il les a montrées les tenant dans ses mains aux membres de la commission; il leur en a même passé une ou deux à lire (1 ) , mais il ne se dessaisit point complètement des papiers et en s'expliquant lit les passages qu'il choisit (2). On ne mentionne pas les dépêches par ordre de date, on les désigne seulement par numéros. M. de Gramont ayant fini remet les dépêches dans son portefeuille ; il en laisse pourtant quelques-unes déposées sur la table, on ne sait lesquelles (3). La commission se hâte de conclure. Elle ne dresse point de procès-verbal, le rapport qui doit être lu en séance publique" en tiendra lieu. MM. DréoUe et de Kératry sont adjoints à M. de Talhouët pour la rédaction (4). M. deTalhouët lit le rapport à la tribune. Les passages qui mentionnent qu'on est prêt pour la guerre et que dès le premier jour de la négociation le gouvernement a présenté la demande de garantie pour l'avenir , sont particulièrement accueillis par les bravos et les trèsbien de la majorité. Lorsque M. de Talhouët fait sa lecture, M. de Gramont n'est pas encore de retour à la Chambre (5), mais M. Emile Ollivier et ses collè-

(1) De Talhouët, Enquête, 1. 1, p. 12 >.

(2)- De Talhouët, ut suprà.

(3) De Talhouët, ut suprà.

(4) Dréolle, Enquête, t. 1, p. 230.

(5) Gramont, La France et la Prusse^ p. 275.

158 l^ CHUTE DE L'EMPIRE.

gues sont à leur banc. Ils assistent à un rapport erroné sur des faits qu'ils connaissent, et ils ne disent rien. La gauche demande de nouveau, après la lecture du rapport, que communication publique soit donnée des dépêches. M. Gambetta présente la demande. M. Gambetta, à cette époque, de tous les députés de la gauche avait su le mieux gagner la bienveillance de ses collègues de la majorité. Il prend soin du reste de ne heurter aucune susceptibilité. Il s'étend sur les sympathies qu'il éprouve pour la politique qui proteste contre les conséquences de Sadowa. Il ne réclame même pas la production de toutes les dépêches, comme le matin il se borne à demander cette seule dépêche par laquelle M. de Bismarck a communiqué aux cabinets européens le refus du roi de recevoir l'ambassadeur. « Ce « qu'il nous faut, dit-il, ce n'est pas la dépêche de « M. Benedetti, ce n'est pas la dépêche d'un de vos « agents ni à Berne, ni à Carlsrhue, ni à Stuttgard, « ni à Munich, ce qu'il nous faut c'est le texte même « de la dépêche injurieuse par laquelle M. de Bis- (( marck... — C'est cela, c'est cela à gauche. — Je dis (( que ce que je demande au gouvernement, c'est la « note générale envoyée par le comte de Bismarck à « tous les cabinets de l'Europe. — A droite : nous la « connaissons. — Pourquoi? Parce que, quelqueblessés « que vous vous soyez sentis par des procédés qui sont « aussi graves que vous le voudrez, ce ne sont ce- « pendant que des procédés. Il y a la dépêche elle- « même. Il faut que nous la voyions, il faut que nous « la discutions avec vous. — M. le duc d'Albuféra : La

< commission l'a lue. — M. le ministre des afTaires « étrangères : Je déclare que j'ai communiqué la « pièce à la commission et qu'elle Ta lue. — Au banc « de la commission : Oui! oui! — M. le duc d'Albu- « fera : Nous déclarons Tavoir lue et si vous ne nous « croyez pas, il fallait nommer d'autres commissaires. — M. Gambetta reprend : « L'honorable ministre « des affaires étrangères me répond que la dépêche (( officielle rédigée par M. de Bismarck a été commuft niquée à la commission. — A droite et au centre : (( Eh bien! alors? — M. Gambetta : J'entends tout ce (( qu'on peut dire à ce sujet. Seulement, en terminant, «je veux vous laisser en présence de cette question : « est-il vrai que la dépêche de M. de Bismarck ait (c été expédiée à tous les cabinets d'Europe ou seule- « ment aux cabinets de l'Allemagne du Sud ? »

Ainsi en présence des réponses catégoriques qui lui sont faites, M. Gambetta est contraint de se rendre. Il est obligé d'admettre que la dépêche rédigée et envoyée par M. de Bismarck existe, que le ministre l'a communiquée aux membres de la commission et que ceux-ci l'ont lue. Or, M. de Bismarck n'a ni envoyé de note ni rédigé de dépêche. Il a donné par télégraphe des instructions qui demeurent inconnues, étant pour les tiers insaisissables, et sur cela ses agents ont fait aux ministres auprès desquels ils sont accrédités une communication purement verbale du refus du roi de recevoir l'ambassadeur. Tout ce que M. de Gramont a pu montrer à la commission et que celle-ci a pu lire, ce sont donc ces mêmes rapports des agents français

déjà lus en séance par M. Emile Ollivier, faisant connaître le compte rendu qu'ils sont parvenus à se procurer de la communication verbale des agents prussiens. Il n'y a rien autre.

M. Emile Ollivier prend la parole après M. Gambetta, mais soit qu'il se méprenne sur la nature de la communication faite par les agents prussiens, soit que la comprenant il veuille maintenir la Chambre dans le doute, il laissera absolument les choses en l'état quant à l'assertion qu'un texte rédigé de M. de Bismarck est connu du gouvernement etqull l'a produit. Le ministre avait le plus grand intérêt à laisser croireà l'existence de la dépêche. Déjà il éprouve des difficultés à faire accepter une déclaration de guerre immédiate basée sur l'envoi qu'on croit que M. de Bismarck a fait aux puissances d'une dépêche dont on a le texte. Que serait-ce donc si la Chambre venait à apprendre qu'il n'y a rien de rédigé, que le gouvernement n'a rien saisi d'écrit, qu'il n'a le rapport que de communications verbales?

M. Emile Ollivier: « Messieurs, laissez-moi vous « dire combien je trouve nouveau dans nos an- « nales parlementaires le spectacle auquel nous assisu tons. C'est pour la première fois qu'on rencontre « dans une assemblée française, d'un certain coté, (î tant de difficultés à expliquer ime question d'hon- « neur. Je ne comprends pas qu'on puisse discuter sur (( un fait saisissable, manifeste, déjà expliqué deux « fois, et qu'un esprit aussi lucide que M. Gambetta en « soit encore à répéter : la dépêche, la dépêche prus-

DËCLAR. DE GUERRE ET SÉANCE DU 15 JUILLET. 16i

« sienne, donnez-nous la dépêche prussienne ! — A « gauche : Oui, Oui, — pour prouver que vous avez « été insultés? Qui donc vous a parlé d'une dépêche « prussienne ? Quand donc pour établir qu'un affront « a été fait à la France, avons-nous invoqué des pro- « tocoles de chancellerie, des dépêches plus ou moins « mystérieuses? Notre langage a été tout autre. Nous « avons dit : à l'heure où nous discutons il y a un fait « public que pas un ambassadeur, que pas un journa- « liste, que pas un homme politique, que pas une (( personne au courant des choses de la diplomatie a ne peut ignorer, c'est que, d'après les récits de la « Prusse, notre ambassadeur n'a pas été reçu par le roi <( de Prusse et qu'on lui a refusé par un aide de camp « d'entendre une dernière fois l'exposé courtois, mort déré, conciliant d'une demande courtoise, modérée, « conciliante. Que nous importent les protocoles de a chancellerie, les dépêches sur lesquelles on peut « discuter! Sur notre honneur d'honnêtes gens, sur (c notre honneur de ministres nous affirmons un fait. « Que serions-nous donc, si en face de l'Europe dont « nous invoquons le témoignage, nous avions eu la a sottise et l'impudeur d'alléguer comme prétexte un « fait inexact. — M. Glais-Bizoin : Vous n'êtes pas in- « faillible. — Vous me parlez de dépêches, je vous « parle d'un acte connu de l'Europe entière. Seule- « ment lorsqu'on est au moment de prendre une de « ces décisions qui font trembler la consciencOj on a <( besoin de lumière, de beaucoup de lumière. L'évi-

« dence n'est jamais assez l'évidence. Nous l'avons

« éprouvé. L'acte est incontestable, nous sommes-nous « dit, mais il n'est peut-être pas intentionnel, c'est « peut-être une de ces rumeurs échappées au patriof tismeen éveil, et qu'il serait injuste de faire remon- « ter jusqu'à un gouvernement, voilà les scrupules « que les dépêches ont calmés. Nous n'avons plus douté « de l'intention offensante lorsque de tous les points de «l'Europe nous est venu, quoi? le texte même. — « M. de Jouvencel : Donnez-nous-le. — Je n'en crois « pas même ce que j'entends lorsque je recueille cette « clameur, donnez-nous-le I Mais je vous l'ai déjà donné. « Puis j'ai fait passer sous les yeux de la commission « qui l'a attesté lés pièces authentiques. — M. le duc « d'Albuféra, M . de Talhouë t et M . de Kératry : Parfaite- « ment, parfaitement. — M. Emile OUivier : Et puisque « les ministres de la France sont obligés, sous l'attaque « d'une opposition qui se prétend modérée, de prouver « qu'ils n'inventent pas des pièces, nous avons com- « muniqué à la commission les textes originaux. Vous « avez entendu le duc d'Albuféra, le marquis de Tal- « houët, M.de Kératry.— -Au banc de la commission: « Tous, tous. — Vous les avez tous entendus affirmant « sur l'honneur qu'ils avaient tenu ces pièces enti^e « les mains. — M. de Talhouët : Nous avons eu les « dépêches de quatre ou cinq de nos représentants, a dans les difiérentes cours d'Europe qui toutes re- « produisent ce document presque exactement dans « les mêmes termes. — Voix nombreuses : Très-bien I « très-bien ! aux voix ! aux voix I — M. Emile Olli- « vier : Vous avez raison, Messieurs, après un pareil

« témoignage j'ai le devoir de ne rien ajouter. Et je « termine en vous suppliant de clore cette discussion. « Si elle se prolongeait, elle troublerait le sentiment « national qu'il est temps d'éveiller. Unissons-nous, « nous qui sommes animés par les mêmes sentiments, c( pour dire que le temps des paroles est passé et que « celui des actes commence. Votez I votez I car voter « c'est agir. Ne discutez plus! car discuter c'est perfl dre un temps précieux, n

M. Ernest Picard répondait à M. Emile OUivier; mais, de suite interrompu pard' énergiques demandes de clôture, il devait se borner à quelques phrases : « Bien que nous soyons engagés, mes amis et moi, « dans cette guerre malgré nous, nous voterons les (( subsides. Avant la guerre nous nous opposions et « nous en disions les motifs, après nous demanderons « des comptes; quand la guerre est déclarée, nous ne « voyons devant nous que le drapeau de la patrie. (( Je ne dirai pas au ministre qui descend de cette tri- « bune que je ne crois pas à l'existence des documents « qui ont été communiqués à la commission. Ils exisa tent , soit ! seulement il est possible que s'ils

« étaient produits devant cette assemblée, ils u'au- « raient pas sur l'opinion l'effet qu'on paraît en a attendre, et qu'alors la véritable question, c'est de a savoir si notre diplomatie n'est pas la première « sortie des règles ordinaires. Je dis qu'en supposant « acquis tous les faits mêmes, il faudrait recher- « cher si c'est bien par notre faute que la question « d'honneur est difficile à expliquer, eu si ce ne

i64 LA CHUTE DE L^EMPIRE.

(( serait pas par la faute de la question elle-même. » Du moment où M. Picard déclarait que la gauche voterait les subsides, on ne pouvait plus les refuser. On s'était compté sur la question de paix ou de guerre lors du vote sur la proposition Jules Favre. La majorité en refusant communication publique des dépêches avait par là même voté la guerre. On s'était également compté dans les bureaux,. où tous les membres désignés pour faire partie de la commission d'examen des projets de loi étaient en faveur de la guerre. Maintenant que la guerre était décidée et qu'il ne s'agissait plus que de voter isolément sur les projets de loi donnant les moyens de la poursuivre, il n'y avait plus pour l'opposition qu'à accorder les demandes ou qu'à s'abstenir. Dès que M. Picard a fini de parler, la clôture de la discussion est prononcée, malgré les réclamations de MM. Grévy et Pelletan qui demandent en vain à expliquer leur vote. Le premier projet de loi, ayant pour objet d'accorder un supplément de crédit de 50 millions sur le budget de 1870, est voté par 245 voix contre 10, MM. Arago, Desseaux, Esquiros, Jules Favre, Gagneur, Garnier-Pagès, Glais-Bizoin, Grévy, Ordinaire, Pelletan votant contre. Les trois autres projets de loi, ouverture d'un crédit de 16 millions en faveur du budget de la marine, mobilisation de la garde nationale mobile et enrôlements volontaires, étaient votés le premier par 245 voix, les deux autres par 243, le seul M. Glais-Bizoin votant contre et les membres de la gauche, qui avaient voté contre le premier projet, s'abstenant. Il était

DÉCLAR. DE GUERRE ET SÉANCE DU Vô JUILLET. 165

alors miDuit, et la séance était définitivement levée. Le Corps législatif avait dans cette journée méconnu tous ses devoirs; et cependant la situation étant donnée, sa conduite était toute naturelle, car pour lui le souci de couvrir l'Empereur passait avant tout. L'Empereur occupait une si grande position, que les ministres ne pouvaient le décharger, en la prenant pour eux, d'une part quelconque de responsabilité; il n'y avait texte de loi, déclaratiorij ou conduite pour y faire. Pourquoi en Angleterre les ministres sont-ils parvenus à couvrir le roi en toute occasion ? parce que la puissance royale a été diminuée, et parce qu'on voit prendre place dans les conseils de la couronne, des hommes représentant de grands partis politiques réellement maîtres dans le pays. Mais l'Empereur français vient au contraire de re tremper sa force, et en face de ce colosse que sept millions de suffrages ont redressé, quels sont les ministres qui apparaissent? Un chef de cabinet qui, dans les chambres et dans le pays, ne se rattache plus à aucun parti, un ministre des affaires étrangères que le caprice du prince a pris dans une ambassade. A qui pourrait-on persuader que des ministres aussi faibles qui ont conduit toute la négociation relative à l'affaire Hohenzollern sans donner d'explications au Corps législatif, aient pu prendre en même temps vis-àvis de l'Empereur une attitude indépendante ? Les faits sont d'ailleurs tels qu'on peut le supposer, et les dépêches produites établiraient le rôle effacé des ministres, n'ayant agi dans les négociations

que comme de simples comparses du souverain.

M. de Gramont avait d'abord pensé à s'adresser directement -au prince de Hohenzollern, mais l'Empereur ayant été d'un avis contraire, il change d'opinion, et, de peur que M. Benedetti ne fasse après cela quelque démarche auprès du prince, il lui envoie un télégramme; il parle au nom de l'Empereur : «Il ne (( faut pas voir le prince de Hohenzollern, l'Empereur tt ne veut faire aucune démarche près de lui. » M. de Gramont, dans le second télégramme qu'il envoie le 12 au soir à M. Benedetti, débute ainsi : « L'Empec( reur me charge de vous faire remarquer... » L'ambassadeur accuse réception de ce télégramme, et il constate que ce sont bien les ordres de l'Empereur qu'il va exécuter. c( Je profiterai de cette occasion a pour insister sur ce que j'ai dit ce matin au roi, et « me conformer de nouveau aux ordres de l'Empe- « reur. » L'intervention personnelle de l'Empereur était donc officiellement établie dans cet incident des négociations qui avait immédiatement amené la déclaration de guerre. On conçoit après cela les efforts suprêmes que faisaient les ministres pour que le Corps législatif consentît à la guerre sans être exactenient informé du détail des négociations. Quand M. Thiers venait dire : nous avons la guerre par une faute du cabinet et demandait la production des dépêches pour le prouver, les dépêches produites auraient établi que c'était bien par la faute personnelle de l'Empereur qu'on l'avait. L'Empereur et ses ministres s'étaient mis dans la nécessité de déclarer la guerre sans que le Corps lé-

gislatif portât la lumière sur les causes dernières qui les contraignaient à le faire, et la candidature officielle, l'intervention de l'administration dans les élections, toutes les pratiques électorales de Tempire, avaient pour but de produire un Corps législatif en majorité composé d'hommes qui sacrifiassent leurs droits et ceux du pays au souci de couvrir et de défendre l'Empereur.

M. de Gramont au Sénat avait de son côté donné lecture de l'exposé du gouvernement. Le Sénat s'était de suite livré à des transports. Les passages de l'exposé où on prétendait établir l'insulte reçue de la Prusse soulevaient des murmures répétés et des mouvements d'indignation. « On ne pousse pas plus loin Tinso- « lence I » s'écriait un sénateur à l'adresse du roi de Prusse, et un autre : « C'est trop d'impertinence et « d'audace ! » La lecture terminée, tous les sénateurs se lèvent en criant : Vive l'Empereur I vive la France ! et font retentir l'air de salves réitérées d'applaudissements. Lorsque l'enthousiasme s'est suffisamment

calmé, le président, M. Rouher, demande si quelque membre réclame la parole. Non I non I crie-t-on de toutes parts, vive l'Empereur! — M. le général Daumas : Le temps des paroles est passé. — M . Ferdinand Barrot : La parole est au canon. — M. Hubert Delisle : Plus de paroles, des actes maintenant. — M. Boinvilliers : Rien de plus ! vive l'Empereur ! vive la France. M. Rouher prononçait les paroles suivantes: «Le Sénat par ses bravos enthousiastes a donné son ap- « probation à la conduite du gouvernement. L'émo-

« tion que le Sénat éprouve est le précurseur des no- « blés sentiments du pays. Je propose au Sénat de « lever la séance comme témoignage d'ardente sym- « palhie pour les résolutions prises par l'Empereur. » Les cris de Vive l'Empereur ! éclatent de toutes parts ; la séance est levée. Le lendemain le Sénat nommait une commission pour examiner les projets de loi présentés par le gouvernement et prendre connaissance des dépêches. La commission donnait une approbation sans réserve à la conduite du gouvernement, et, aussitôt la lecture de son rapport terminée, les quatre projets de loi étaient successivement adoptés à Tunanimité des votants.

L'émotion du public qui depuis quelques jours avait sans cesse grandi, dans la journée du 15 juillet était arrivée à son comble. Les abords du Corps légidatif avaient été obstrués toutTaprès-midi, çtle soir les boulevards et les rues avoisinantes étaient encombrés par la foule. On voyait apparaître plus nombreuses que précédemment les bandes organisées par les bonapartistes qui depuis plusieurs soirs parcouraient les boulevards et les principales rues en criant : Vive la guerre! à Berlin I Elles ne recueillaient au passage que d'assez maigres applaudissements, mais une poignée de républicains ayant voulu organiser une contre-manifestation au cri de Vive la paix! trouvait encore moins d'écho. Le public se maintenait dans une sorte d'irrésolution et de réserve. La police laissait faire, et les bandes bonapartistes s'étant portées sur la place Saint-Georges devant la maison de M.Thiers en criant :

DÉCLAR. DE GUERRE ET SÉANCE DU 15 JUILLET. i69

Vive la guerre ! à bas Thiers ! on put craindre un instant que la grille ne fût forcée et la maison envahie.

C'est ainsi quen douze jours, du 3 au 15 juillet, la France est passée de la plus complète quiétude à l'état de guerre. Quelles impressions avait-elle pendant ce temps-là ressenties et quels sentiments avait-elle manifestés? Au moment où la candidature Hohenzollern se produit, toutes les idées du pays étaient à la paix ; les charges amenées par les guerres que l'empire avait faites, l'impopularité de l'expédition du Mexique éloignaient de tout désir de guerre nouvelle. Cependant l'arrivée d'un prince prussien au trône d'Espagne parut une provocation et une menace telles, qu'on en ressentit une réelle irritation. Dans ces dispositions le pays, si la candidature est maintenue, ira jusqu'à vouloir en empêcher la réussite par les armes, quoiqu'il préférât de beaucoup lui voir faire échec par les voies pacifiques.

Mais les sentiments particuliers que la nation éprouve par rapport à Taffaire HohenzoUern prise en elle-même sont embrassés par d'autres plus généraux et plus profonds qui les dominent. C'est d'abord la pensée que Sadowa a réalisé en faveur de la Prusse un accroissement de puissance que la France ne peut à tout jamais accepter. Dès lors, avant de se prononcer pour ou contre la guerre à l'occasion d'un incident particulier comme l'affaire HohenzoUern, on cherche à se faire une opinion sur la situation générale pour s'assurer, puisqu'elle doit être un jour redressée, si le

moment opportun n'est pas venu. On voit par là combien était faible la position de la plupart des défenseurs de la paix. Ils admettaient que Sadowa et les conséquences dernières qu'il comportait étaient inacceptables et que, l'occasion favorable se présentant de les redresser, il fallait, après s'être préparé, ne pas manquer de la saisir. C'était là le langage de M. Thiers. Tout se réduisait alors à savoir si l'incident HohenzoUern était propice ou non. L'occasion est favorable, nous sommes prêts, disaient les bonapartistes ; elle est mal choisie, et vous n'êtes pas prêts, disait M. Thiers; mais entre les deux il y avait cette opinion commune, que, tôt ou tard, la cause générale subsistant, il y aurait lieu à un conflit. Sadowa et l'unité allemande étaient en effet ressentis comme des blessures cuisantes. Pour l'Empereur et les bonapartistes, c'étaient des avantages obtenus sur eux par duplicité ; pour l'armée et les chauvins, un éclat de gloire offusquant la gloire française ; pour les catholiques, le triomphe d'une puissance protestante sur l'Autriche catholique; pour les politiques, le déplacement de l'équilibre européen en faveur de la Prusse. Et comme la faute première remontait à l'Empereur, l'opposition de toute nuance, revenant sans cesse sur cette question, entretenait et envenimait la plaie. Pour amener le pays à repousser la guerre avec énergie à l'occasion d'un incident de la nature de celui qui se produisait, il eût fallu pouvoir dire hautement : quelque jugement que l'on porte sur les événements d'Allemagne, ce sont des faits irrévocables qu'il faut accepter à jamais, sans

esprit de retour. Mais cette opinion était si impopulaire que peu de personnes eussent voulu la soutenir, et ceux qui osent le faire, un noyau de républicains et quelques hommes isolés par ailleurs, non-seulement ne produisent aucune impression, mais leur langage passant pour antipatriotique les fait mal venir.

A la disposition d'esprit dans laquelle le pays se trouvait par rapport à Sadov^a se joignait la croyance qu'il avait en sa supériorité militaire. La guerre apparaissait alors aux Français comme une sorte de course victorieuse hors des frontières ; Tarmée, avec Torga nisation qu'on lui avait donnée, était en partie composée de soldats de profession et pour le reste d'hommes du peuple ; dans ces conditions, le seul sacrifice que la guerre parût entraîner aux yeux des classes dirigeantes était une charge financière. C'est cette croyance à l'invincibilité de la France qui portait les bonapartistes et les chauvins à exiger la guerre quand même, et à côté d'eux le reste de la nation, sans partager leurs ardeurs, n'éprouvait cependant aucune de ces appréhensions qui eussent pu l'amener à repousser une rupture avec la Prusse, énergiquement. La nation a donc assisté à la décision de l'affaire HohenzoUern sous l'influence de sentiments complexes ; elle n'a en définitive manifesté de volonté absolument arrêtée ni dans le sens de la guerre ni dans celui do la paix ; elle a laissé faire. C'est-à-dire que, soit qu'on regarde du côté des ministres, du Corps législatif, ou de la nation, on ne découvre aucune puissance qui possède de volonté propre ou de

moyens de résistance en facedeTEmpereur, redevenu par le plébiscite, maître absolu de toutes choses. Aussi^ pour comprendre comment les événements se sont produits, faut-il se former une notion exacte du caractère de l'Empereur.

Louis-Napoléon Bonaparte est un homme froid, taciturne, presque somnolent; son regard est vague, sans éclairs ; il n'y a dans la conception qu'il se fait des hommes et des systèmes rien de précis, de nettement défini; ses actes, ses livres et ses discours, trahissent toujours une part d'indécision. Par certains côtés Louis-Napoléon, sans arriver à une supériorité absolue, s'élève cependant ; dans sa vie de conspiration, d'exil et de prison, il est resté la pensée fixée sur son objet, si bien qu'il a fini par acquérir un sentiment très-réel des instincts et des passions de nature diverse qui, au sein de la nation, militent en sa faveur ; il joint à cela une sorte de tact politique, d'esprit de mesure qui l'amènent à ne rien heurter de front et à ne pousser volontiers aucune chose à l'extrême. Aux grandes crises, il s'affaisse et tombe dans une stupeur et une inertie dont rien ne le tire. Il ne possède point ce ressort que le sentiment de la conservation met en jeu à l'approche du péril. Non pas qu'il craigne le danger et tressaille à sa vue, il le subit de sang-froid, mais sans réagir, et cela par manque de conception rapide et de puissance pour l'eflbrt instantané. Louis-Napoléon a été absolument impropre aux péripéties de la politique et de la guerre. C'est un esprit méditatif qui rumine des plans sans

pouvoir leur donner de forme arrêtée, aussi, lorsque l'heure arrive de les réaliser, lorsque les hasards de la lutte amènent le besoin de la vue rapide, du coup d*œil sûr, des décisions prises et remplacées sur Theure, tout cela lui fait défaut et, s'il est en combinaison avec un politique doué des facultés qui lui manquent, c'est celuici qui, à son détriment, recueille les fruits de Taction engagée. Louis-Napoléon a précisément rencontré deux de ces hommes : MM. de Cavour et de Bismarck. Entré avec eux dans des voies tortueuses, quoiqu'il fût dans la position d'un arbitre suprême, il lem* laisse prendre une telle supériorité, qu'ils s'agrandissent hors de toutes ses prévisions, et, les événements consommés, il accepte et se résigne, le sentiment qui subsiste chez lui de ne point se heurter à l'impossible finissant par l'emporter.

On ne voit point, quand l'affaire HohenzoUern éclate, que l'Empereur soit possédé des passions belliqueuses qui se manifestent autour de lui (1) ; il lui est cependant malaisé de leur résister ; si l'Impératrice et les bonapartistes réclament la guerre, c'est pour redresser une situation que son imprévoyance a amenée. Ainsi placé dans une fausse position vis-à-vis de sa famille et de son parti, il se laisse d'abord entraîner à un langage énergique. 11 obtient le désistement. Il est vraisemblable qu'abandonné à lui-même, il l'eût accepté tel qu'il se produisait, venant du père du prince. Il eût fait, et dans de moindres proportions,en

(\) Voyez entre autres, Evariste Bavoax, Chislehurst-Tuiieries, p. 67.

dégageant le roi de la demande d'intervention ostensible qui lui avait été présentée, une concession analogue à celle qu'il avait faite lorsqu' ayant promis d'affranchir ritalie jusqu à l'Adriatique, il s'était contenté de la Lombardie. Mais il cède encore une fois à la pression qu'on exerce sur lui et introduit la demande au roi de garantie pour l'avenir. Etait- il dès lors absolument persuadé que la guerre allait devenir inévitable ? On peut croire que non. Les ministres et lui avaient dans la négociation obtenu du roi une partie de leur demande, à une autre devenue sans objet, ils substituaient une proposition nouvelle, pouvant amener de nouveaux pourparlers. C'est-à-dire qu'on voit en action tout le vague, l'indécis dontl'Empereur, dans des négociations décisives, a déjà donné des preuves. Mais cette fois-ci encore il a en face de lui un homme qui a déjà profité de son manque de coup d'œil, M. deBismaixk, aussitôt qu'il a reconnu quelle occasion magniflque on vient de lui créer, s'abat sur sa proie. L'Empereur, pris par l'Impératrice, les bonapartistes et les chauvins qui le poussent, et à la fin saisi par M. de Bismarck qui lui coupe toute retraite, s'est trouvé entraîné à la guerre sans l'avoir personnellement désirée. C'est donc dans le langage de son entourage qu'on voit éclater une confiance sans borne, une satisfaction sans réserve, tandis qu'il ne manifeste aucun contentement personnel et ne dissimule nullement la gravité qu'a pour lui l'entreprise que l'on tente.

Le 16 juillet, le Sénat se rendait à Saint-Cloud. 11 étaitreçupar l'Empereur et l'Impératrice ayant auprès

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d'eux le Prince impérial. Le président du Sénat, M. Rouher, prononçait un discours : « Sire, le Sénat « remercie l'Empereur de lui avoir permis de venir « porter aux pieds du trône l'expression des sentiments « patriotiques avec lesquels il a accueilli les commu- '(( nications qui lui ont été faites à la séance d'hier. Se « refusant à des impatiences hâtives, animé de cette i< calme persévérance qui est la vraie force, TEmpereur « a su attendre, mais, depuis quatre années, il a porté « à sa plus haute perfection l'armement de nos soldats? « élevé à toute sa puissance l'organisation de nos « forces militaires.

« Grâce à vos soins, la France est prête, Sire, et pai' « son enthousiasme elle prouve que, comme vous, elle « était résolue à ne tolérer aucune entreprise témé- « raire. Que l'Empereur reprenne avec un juste orgueil <* et une noble confiance le commandement de ses lé- « gions agrandies de Magenta et de Solférino! Qu'il « conduise sur les champs de bataille l'élite de cette <( grande nation !

« Si l'heure des périls est venue, l'heure de la victoire « est proche. Bientôt la patrie reconnaissante décer- (( nera à ses enfant les honneurs du triomphe; bientôt « TAllemagne affranchie de la domination qui Top- « prime, la paix rendue à l'Europe par la gloire de vos « armes. Votre Majesté se dévouera de nouveau à ce « grand œuvre d'améliorations et de réformes dont la « réalisation — la France le sait et le génie de l'Ema perem* le lui garantit — ne subira d'autre retard que « le temps que vous emploierez à vaincre. » La ré-

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ponse de l'Empereur était fort courte et peu enthousiaste.

Cinq jours après, recevant à son tour le Corps législatif, l'Empereur se déchargeait de la responsabilité d'avoirpersonnellementvoulula guerre. c(Messieurs,disait- « il aux députés, j'éprouve une grande satisfaction de « pouvoir vous remercier du concours patriotique que « vous avez donné à mon gouvernement. Une guerre « est légitime lorsqu'elle se fait avec l'assentiment du « pays et l'approbation de ses représentants. Nous (c avons fait tout ce qui dépendait de nous pour l'évi- (t ter, et je puis dire que c'est la nation tout entière « dans son irrésistible élan qui a dicté nos résolu- « tions. » — Ce que l'Empereur appelait la nation entière, c'était son entourage et un parti àla surface. — « J'emmène mon fils avec moi, il apprendra au mi- « lieu de l'armée à servir son pays. » Ce même jour l'Empereur disait encore dans une proclamation au peuple français : « Nous ne faisons pas la guerre à « l'Allemagne, dont nous respectons Tindépendance. « Nous faisons des vœux pour que les peuples qui « composent la grande nationalité germanique dis- « posent librement de leurs destinées. Quant à nous, « nous réclamons l'établissement d'un état de choses ({ qui garantisse notre sécurité et assure l'avenir» « Nous voulons conquérir une paix durable, basée sur « les vrais intérêts des peuples et faire cesser cet état « précaire où toutes les nations emploient leurs res- « sources à s'armer les unes contre les autres. J'ema mène mon fils avec moi malgré son jeune âge. Il

« sait quels sont les devoirs que sou nom lui impose, « et il est fier de prendre sa part dans les dangers de « ceux qui combattent pour la patrie. » L'Empereur avait soin de produire le Prince impérial, il l'emmenait avec lui, un enfant de quatorze ans. Et l'Empereur n'était pas seul à attirer l'attention sur son fils, comme au plébiscite, les ministres le faisaient en même temps que lui. M. Emile OUivier, dans une circulaire pour prescrire des prières publiques, demandait aux évoques de mettre sous la protection divine « la France, son chef et le noble enfant qui (I va combattre avant l'âge. »

Par décret en date du 23 juillet l'Empereur déclarait closes les sessions du Sénat et du Corps législatif, et désignait l'impératrice Eugénie pour remplir les fonctions de régente en son absence. L'Empereur parti de Saint-Cloud le 28 arrivait le soir même à Metz, où il établissait son quartier général. Il adressait une proclamation à l'armée. « Soldats, je viens me mettre (ta votre tête pour défendre l'honneur et le sol de la « France. Vous allez combattre une des meilleures arec mées de l'Europe; mais d'autres qui valaient autant « qu'elle n'ont pu résister à votre bravoure. Il en sera (( de même aujourd'hui. La guerre qui commence « sera longue et pénible, car elle aura pour théâtre des (( lieux hérissés d'obstacles et de forteresses; mais rien u n'est au-dessus des efforts persévérants des soldats c( d'Afrique, de Grimée, de Chine, d'Italie et du Mexi- « que. Vous prouverez une fois de plus ce que vaut « une armée française animée des sentiments du de-

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« voir, maintenue par la discipline, çnflammée par « Tamour de la patrie. »

Le 15 juillet, le roi Guillaume avait de son côté quitté Ems. Il apprenait la déclaration de guerre le soir, en arrivant à Berlin. M. de Bismarck, le G*^ deMoltke, les ministres le recevaient à la gare. Il se faisait donner lecture, séance tenante, de la dépêche reçue de Paris contenant Texposé communiqué aux chambres par le gouvernement français. La nouvelle de la déclaration de guerre se répandait avec rapidité dans la foule amassée au dehors, et le roi, de la gare au palais, était salué par des hourras et des chants patriotiques. Le soir même, les oi»dres de mobilisation de Tarmée étaient signés et expédiés.

Le 19, le jour où il recevait du gouvernement français notification officielle de la déclaration de guerre, le roi ouvrait le Reichstag de la Confédération de l'Allemagne du Nord. Dans son discours, après avoir déclaré que le gouvernement de l'Empereur des Français venait de faire naître et de maintenir un cas de guerre, avec un mépris du droit des peuples dont les souverains antérieurs de la France avaient déjà donné des exemples, et dit que, si l'Allemagne, autrefois désunie, avait supporté en silence les atteintes portées à son droit et à son honneur, elle avait aujourd'hui, par son union, la puissance de se défendre contre toute violence, il ajoutait : a Nous appuyant « sur la volonté unanime des gouvernements alle- « mands du Sud comme du Nord, nous nous adressons « au patriotisme et au dévouement du peuple aile-

« mand, pour l'appeler à la défense de son honneur et « de son indépendance. » En effet, le roi avait déjà reçu l'adhésion des différents Etats de l'Allemagne du Sud. Dès que la déclaration de guerre leur avait été connue, ces Etats avaient considéré que le cas d'alliance prévu par les traités conclus avec la Prusse se présentait, et il avaient pris l'initiative de mobiliser leurs armées pour les envoyer se fondre avec l'armée prussienne. Les prétentions de M. Rouher d'affï'anchir l'Allemagne du joug prussien, et le soin de l'Empereur de distinguer l'Allemagne de la Prusse étaient donc vains et illusoires; dans l'Allemagne entière la déclaration de guerre suscitait un égal frémissement de p^^triotisme.

Les sympathies de presque tous les neutres étaient en outre acquises à la Prusse. La Russie était depuis longtemps à l'état d'entente cordiale avec elle; quoiqu'elle restât neutre, elle n'en n'était donc pas moins liéeàellepar un traité d'alliance secrète. L'Angleterre, qui s'était nettement prononcée contre la candidature, ne voyait dans la déclaration de guerre, faite après son retrait, qu'une marque de l'ambition du gouvernement français. Depuis un certain temps, il était question de pourparlers entre M. de Bismarck et l'Empereur au sujet de la Belgique, qui serait devenue une compensation offerte à la Franco en dédommagement des agrandissements réalisés par la Prusse ; sous le coup de semblables appréhensions, l'Angle- • terre jetait un regard d'autant plus malveillant sur la France que la guerre qu'elle entreprenait parais-

sait susceptible d'amener un prolongement de sa frontière maritime. La Belgique elle-même, inquiète sur son sort, concentrait son armée sur Anvers pour se ménager, le cas échéant, Tappui de l'Angleterre.

Il n'y avait que deux puissances en Europe, TAutriche et ritalie, qui, les circonstances d'un conflit avec la Prusse ayant été bien choisies par la France, eussent pu devenir pour celle-ci des alliés effectifs. Mais Topinion de TEurope donnant tort à la France, le parti qui, en Autriche et en Italie, eût pu être prépondérant en sa faveur, perdait toute sa force et était nefutralisé par le parti adverse. L'Autriche était d'ailleurs retenue par l'alliance secrète qui liait la Russie à la Prusse (1), elle savait que la Russie devait intervenir en faveur de la Prusse au cas où la France trouverait ellemême des alliés effectifs. L'Italie était aliénée par l'occupation prolongée de Rome et le maintien du pouvoir temporel du pape. Seul le petit Danemark mutilé par la Prusse accueillait la guerre avec joie comme pouvant conduire à une réparation en sa faveur; mais trop faible et trop épuisé pour rien tenter, tout en témoignant de ses ardentes sympathies pour la France, il conservait lui aussi la neutralité.

Le gouvernement français entreprenait la guerre sans alliés. La France et TAUemagne allaient se prendre corps à corps en champ clos. Du reste, l'opinion que la France avait de sa supériorité militaire était partagée au dehors. Les guerres de Crimée et

(1] Klaczko, Deux chanceliers^ p, 368,

DëGLâR. de guerre et séance du i5 JUILLET. i81

d'Italie avaient causé un éblouissement que n'avaient point obtenu à un égal degré les victoires prussiennes. Aussi, la guerre déclarée, les regards du monde se fixèrent-ils sur les lieux d'où Ton s'attendait à voir les Français se précipiter sur l'Allemagne.

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