CHAPITRE VII
La France et r Allemagne en 1870.
La France et rAUemagne engageaient une lutte pour laquelle elles allaient tendre toutes leurs forces, par conséquent c'était l'état même de vigueur ou de faiblesse dans lequel les deux nations se trouvaient qui devait entre elles décider de la victoire. Quelle était donc à ce moment leur situation politique respective, •et quelle puissance d'action l'état moral de chacune d'elles permettait-il de déployer?
L'Allemagne a fait, la dernière, l'évolution qui, du fractionnement sous des gouvernements séparés, a conduit les grandes nations européennes à Tunité sous un gouvernement central prépondérant. Pondant que les nations voisines, la France en particulier accomplissaient sur elles-mêmes un travail de concentration d'où elles tiraient leur action en Europe, l'Allemagne était restée un grand corps sans tête dont les parties étaient divisées contre ellesmêmes. En 1815, le territoire germanique avait, il est vrai, formé une vaste confédération, mais le lien
fédéral reliant les divers états se trouvait insuffisant, parce qu'il était très-faible et surtout parce gue la confédération comprenait dans son sein deux grandes puissances rivales se faisant échec Tune Tautre, la Prusse et TAutriche. Cependant l'aspiration après une concentration politique grandissant sans cesse avait fini par devenir en Allemagne une passion dominante ; c'était l'objet des méditations des penseurs, des efforts des patriotes, des tentatives des hommes et des partis politiques. Rien n'avait encore été obtenu, lorsqu'on vit un petit Etat militaire, le Piémont, réaliser l'unité de l'Italie qui pendant longtemps avait paru un rêve chimérique, en absorbant tous les Etats italiens jusque-là indépendants. La pensée vint alors à prédominer, que la Prusse était appelée à jouer en Allemagne le rôle du Piémont en Italie. La représentation que la Prusse donnait, comme Etat protestant, do l'esprit de l'Allemagne en face de l'Autriche catholique et en grande partie puissance non allemande, la désignait au parti patriote et progressiste, au détriment de cette dernière, pour être le noyau autour duquel viendraient se grouper les membres épars de l'Allemagne. M. de Bismarck se fait le promoteur de cette politique, et en 1866 jette la Prusse sur l'Autriche. Après Sadowa la Prusse, mettant fin au duaUsme, chasse l'Autriche de l'Allémagne et fait un faisceau unitaire des Etats allemands. Aussitôt que la Prusse eut réussi dans cette œuvre, l'Allemagne, prise d'enivrement, fut à ses pieds. De quelque côté que se fût produite après cela une
attaque contre son unité, 1* Allemagne eût été prête aux plus grands efforts pour la repousser, mais il se trouve que l'agression de la France, en outre des colères auxquelles par elle-même, venant de n'importe quelle puissance, elle eût donné lieu, en suscitera de spéciales particulièrement violentes, tirées des sentiments d'inimitié qui existent à ce moment en Allemagne à rencontre de la France. Pendant des siècles l'Allemagne était restée un grand corps sans force, exposé à toutes les entreprises de ses voisins et en particulier de la France. L'immixtion répétée de la France dans les affaires allemandes avait, d'ancienne date, déposé au fond de l'esprit national des germes d'inimitié et de ressentiment, que la conduite de Napoléon I®' avait depuis démesurément accrus. Napoléon I®" avait fait subir à l'Allemagne tous les outrages de la force victorieuse ; il avait démembré la Prusse et lui avait imposé une limitation de ses forces militaires ; il avait fait passer en vasselage, par la Confédération du Bhin, une série d'États allemands ; il avait dressé en Westphalie un trône pour un de ses frères ; il avait réduit en départements français des territoires s'étendant jusqu'à Hambourg. Ces souvenirs étaient plus que jamais redevenus vivants à la suite de Sadowa. La France était intervenue à Prague pour empêcher la Prusse de recueillir tout le fruit possible de sa victoire ; la France restait même mécontente du traité de Prague, et il était aisé de voir qu'elle nourrissait l'arrière-pensée d'intervenir une fois de plus dans les affaires allemandes, pour
empêcher de se consommer un état de choses qu'elle considérait pour elle comme nuisible. Au moment où l'Allemagne a enfin réalisé son grand rêve d'unité nationale, elle voit donc de nouveau en face d'elle son vieil ennemi, l'empire militaire des Napoléon, qui tient la menace suspendue sur sa tête. Dans ces circonstances, chaque incident, chaque petit heurt survenu entre la Prusse et la France depuis Sadowa, a été comme une piqûre nouvelle faite sur une ancienne plaie qui, en la rouvrant, a renouvelé de veilles douleurs et envenimé de vieilles haines. Le peuple allemand, dans ses profondeurs, est donc prêt à se soulever, et il faut voir quel est le gouvernement qui va l'entraîner contre la France.
La monarchie prussienne a depuis Sadowa pris en main la direction des affaires allemandes. La monarchie prussienne date des origines et a grandi en même temps que le pays qu'elle régit, et en effet la notion que le roi de Prusse a de son droit, la liaison dans laquelle il est avec la noblesse le rattachent étroitement aux forces qui subsistent du passé. Le roi de Prusse a su prendre cependant l'initiative d'une politique qui le constitue le représentant des aspirations nationales de TAllemagne moderne. S'il a pu agir ainsi, -c'est que, tout en se reliant au passé, il n'en représente point les idées sous une forme non susceptible de compromis, comme l'ont fait en Angleterre les Stuarts ei en France les Bourbons ; l'idée absolue du droit monarchique a eu de vieille date pour représentants en Allemagne TAutriche et les partis s'appuyant sur
elle, que la Prusse a précisément vaincus et éliminés. La monarchie prussienne, lorsqu'elle entre en lutte avec l'empire français, est dans un état particulier d'équilibre. Elle n'a encore rien poussé à l'extrême. Elle a réalisé l'unité allemande sans porter la main jusqu'au Sud sur tous les Etats autonomes. Le roi de Prusse n'est point encore élevé au rang d'em^ pereur, roi des rois ; et la facilité que son gouvernement trouve à se faire obéir vientde ce qu'il poursuit la politique qui donne le mieux satisfaction aux passions du pays, et surtout de ce fait que le roi, tout en apparaissant comme la volonté dominante, en réalité est lui-même dirigé par MM. de Bismarck et de Moltke, qui donnent, pour la politique et pour la guerre, la représentation la plus élevée de l'intelligence nationale. Quelle est, par comparaison à cette situation de l'Allemagne, celle dans laquelle se trouve la France ?
En France, les conditions de l'état politique découlent de l'existence prolongée du gouvernement qui a pris naissance en décembre 1851. La France, ayant détruit la monarchie des origines et s'étant séparée de ses anciens rois, a, par deux fois^ établi la république, et, par deux fois, on a vu surgir pour la détruire un nouveau pouvoir de nature monarchique, l'empire des Bonaparte. L'empire a sa raison pri/nordiale dans l'étatde culture et le développement intellectuel des classes rurales restés rudimentaires ou imparfaits. C'est-à-dire que l'évolution faite en se détachant de la vieille monarchie pour passer à une forme
de gouyerncment abstraite n'ayant pas dans un être vivant une représentation tangible, a été un pas trop grand pour que les classes rurales aient pu d'abord s'y rallier, ce qui les amène instinctivement à personnifier à nouveau le pouvoir dans un être en chair et en os. Et la mise en pied du nouveau souverain, de TEmpereur, est due immédiatement à une réapparition des primitifs instincts païens, s'appliquant à transfigurer le Napoléon et à en faire une idole. Il s'est ainsi trouvé que rimagination, par le travail qu'elle a fait subir à une figure particulière, en a fait un type sur lequel viennent naturellement s'arrêter la désignation des masses du dessous chez lesquelles la double conception abstraite de la patrie et de la république est obscure ou manque complètement. Les classes moyennes elles-mêmes ont accepté l'Empereur, parce qu'elles ont subi en partie la fascination du nom do Napoléon, et parce qu'après la révolution de 1848, la peur des idées socialistes les a entraînées à voir un sauveur dans le maître qui comprime toute manifestation de vie publique.
Il faut ainsi considérer l'apparition d'un gouvernement de la nature de l'empire bonapartiste comme correspondant à une irruption que font à nouveau, au sein d'un peuple, les instincts inférieurs et les sentiments primitifs ; et aussi bien, en suivant à travers l'histoire les traits qu'ont partout accusés les gouvernements de cet ordre, reconnaît-on qu'il en est bien réellement ainsi. En observant par exemple l'empire romain, qui à la distance de deux mille ans est un
i88 LA CHUTE DE L'EMPIRE.
type de gouvernement analogue à celui de Tempire bonapartiste, on voit qu'il n'apparaît que lorsque la partie politiquement développée s'est trouvée impuissante à se maintenir et à maintenir avec elle l'Etat libre. Il existe cependant entre Rome et la France une différence essentielle tirée de la somme de civilisation que le monde moderne possède en plus que l'antiquité ; aussi tandis qu'à Rome le césarisme, une fois survenu, étouffe à tout jamais les éléments qui lui sont hostiles, en France il ne fait que les recouvrir, et ceux-ci subsistent en dessous, susceptibles de réapparaître un jour ; d'ailleurs, en France comme à Rome, tout ce qui dans le champ de l'intelligence et parmi les forces sociales a donné naissance au césarisme, représente autant de parties basses ou d'éléments corrompus. Le maître, le César, ne subsiste que parce que les sentiments inférieurs ont recouvert les aspirations plus élevées sur lesquelles s'appuie le gouvernement libre. Mais un peuple n'a pu subir la décapitation dans ces hautes parties qui lui assuraient la possession de lui-même, sans que par contre-coup un affaiblissement ne se manifeste chez lui dans tous les grands côtés des passions humaines.
En même temps qu'il enlève la liberté, un gouvernement de la nature de l'empire bonapartiste amène la diminution de l'idée de patrieet l'affaiblissement des mobiles d'action puissants dans le cœur de l'homme qui s'appuient sur cette idée. Avec l'apparition d'un gouvernement où le prince est absolu et tire son élévation dans le temps présent d un fait d'anthropo-
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que les succès des armes sont surtout prisés parce qu'ils étendent la puissance et la juridiction du peuple romain; chez le Français patriote de la république, il y a dans Tenivrement de la victoire la satisfaction du sol délivré, de la révolution propagée, du nouvel état social garanti et maintenu. Et c'est parce que Tancien Grec, l'ancien Romain, le Français de 1792 étaient possédés par les sentiments les plus puissants et les passions les plus profondes qui puissent agiter le cœur de l'homme, qu'ils ont trouvé en eux une somme énorme de génie, de dévouement et d'héroïsme. Mais dans le cœur des chauvins il n'existe point de sentiments capables d'effectuer rien do pareil. Bien loin de là l'homme de l'empire ayant renoncé à faire l'effort de se gouverner lui-même, finit par se refuser à l'effort personnel nécessaire pour la poursuite de cette gloire militaire qui par-dessus tout cependant lui tient à cœur; de même qu'il s'est donné un empereur pour le gouverner, il envoie autant qu'il le peut des mercenaires se battre à sa place. L'amour de « la gloire » n'est par lui-même qu'un sentiment de dilettanti pour lequel on n'éprouve aucun empressement à donner sa vie. Aussi bien, peu marchent d'entraînement à l'ennemi et, malgré toutes les facilités données, il n'y aura en France au début de la guerre que 28,000 volontaires (1).
On conçoit après cela par quelles mains l'empire a pu être établi et maintenu. Sous l'empire le gouver-
(1) M'^ Lebœuf, Enquête parlementaire^ t. I, p 43.
nement demeure à des hommes qui ignorent les grands sentiments nobles : le respect des lois, Tamour de la vérité, la fidélité à des principes. L'Empereur et son entourage se meuvent dans une atmosphère épaisse où la soif de Tor, l'amour des jouissances et des plaisirs grossiers ont absolument pris le dessus. Ce sont là les vices qu'engendre partout la domination d'un maître, mais sous le second empire les vices se sont développés sans les atténuations que d'autres temps ont pu connaître. L'homme des aristocraties conserve dans la servitude un certain orgueil de sang, un vernis au moins de politesse et d'élégance; aux époques de foi religieuse l'adoration que Ton a pour le souverain, comme il en était sous Louis XIV, peut encore tirer sa source de mobiles désintéressés ; ailleurs le pouvoir absolu a été contrebalancé dans ses effets par la pauvreté du peuple ou la rudesse des habitudes. Mais sous le second empire on est en pleine démocratie, et les amis du maître qui jouissent des biens que donne le partage du pouvoir sont de petites gens, des parvenus, des bourgeois qui, ayant perdu les sentiments de dignité que la liberté et la possession de soi donnent aux hommes des démocraties, ne possèdent pas, pour atténuer les vices de la servitude, les avantages des hommes de grande naissance ; on est à une époque de scepticisme, et aucune notion de droit ne se rattache à la soumission que l'on a pour le maître dont le pouvoir nouveau est issu d'un coup de force ; on est à un moment qui a vu un énorme développement de richesse et où tous les appétits peuvent se satisfaire.
que les succès des armes sont surtout prisés parce qu'ils étendent la puissance et la juridiction du peuple romain ; chez le Français patriote de la république, il y a dans Tenivrement de la victoire la satisfaction du sol délivré, de la révolution propagée, du nouvel état social garanti et maintenu. Et c'est parce que Tancien Grec, l'ancien Romain, le Français de 1792 étaient possédés par les sentiments les plus puissants et les passions les plus profondes qui puissent agiter le cœur de l'homme , qu'ils ont trouvé en eux une somme énorme de génie, de dévouement et d'héroïsme. Mais dans le cœur des chauvins il n'existe point de sentiments capables d'effectuer rien do pareil. Bien loin de là l'homme de l'empire ayant renoncé à faire l'effort de se gouverner lui-même, finit par se refuser à l'effort personnel nécessaire pour la poursuite de cette gloire militaire qui par-dessus tout cependant lui tient à cœur ; de même qu'il s'est donné un empereur pour le gouverner, il envoie autant qu'il le peut des mercenaires se battre à sa place. L'amour de « la gloire » n'est par lui-même qu'un sentiment de dilettanti pour lequel on n'éprouve aucun empressement à donner sa vie. Aussi bien, peu marchent d'entraînement à l'ennemi et, malgré toutes les facilités données, il n'y aura en France au début de la guerre que 28,000 volontaires (1).
On conçoit après cela par quelles mains l'empire a pu être établi et maintenu. Sous l'empire le gouver-
(1) M'' Lebœuf, Enquête parlementaire^ t. I, p 43.
nement demeure à des hommes qui ignorent les grands sentiments nobles : le respect des lois, Tamour de la vérité, la fidélité à des principes. L'Empereur et son entourage se meuvent dans une atmosphère épaisse où la soif de l'or, l'amour des jouissances et des plaisirs grossiers ont absolument pris le dessus. Ce sont là les vices qu'engendre partout la domination d'un maître, mais sous le second empire les vices se sont développés sans les atténuations que d'autres temps ont pu connaître. L'homme des aristocraties conserve dans la servitude un certain orgueil de sang, un vernis au moins de politesse et d'élégance; aux époques de foi religieuse l'adoration que l'on a pour le souverain, comme il en était sous Louis XIV, peut encore tirer sa source de mobiles désintéressés ; ailleurs le pouvoir absolu a été contrebalancé dans ses effets par la pauvreté du peuple ou la rudesse des habitudes. Mais sous le second empire on est en pleine démocratie, et les amis du maître qui jouissent des. biens que donne le partage du pouvoir sont de petites gens, des parvenus, des bourgeois qui, ayant perdu les sentiments de dignité que la liberté et la possession de soi donnent aux hommes des démocraties, ne possèdent pas, pour atténuer les vices de la servitude, les avantages des hommes de grande naissance ; on est à une époque de scepticisme, et aucune notion dedroit ne se rattache à la soumission que l'on a pour le maître dont le pouvoir nouveau est issu d'un coup de force ; on est à un moment qui a vu un énorme développement de richesse et où tous les appétits peuvent se satisfaire.
i92, LA CnUTE DE L'EMPIRE.
A la dégradation morale se joint rabaissement intellectuel, mais avec cette particularité que celui-ci apparaît d'abord moins complet. L'empire se sert au début d'hommes qu'il a empruntés aux gouvernements précédents ou d'hommes nouveaux qui se sont forméssous les régimes antérieurs, et ceux-ci ont une certaine supériorité d'esprit ; mais, à mesure qu'il dure et queses fondateurs meurent ou que les hommes qui survivent s'éloignent du point de départ, un abaissement continu de l'intelligence se produit dans toutes les sphères du gouvernement. C'est là le résultat de la répulsion que le régime impérial inspire aux caractères élevés du pays. Les hommes d'une nature réellement noble se tiennent éloignés du pouvoir à l'état d'opposants ou d'ennemis, et celui-ci reste aux mains d'hommes plus malléables qui, à mesure qu'ils respirent l'atmosphère délétère de l'empire, vont se dégradant.
Il est par-dessus tout iine cause qui porte invinciblement les gouvernements de la nature de l'empire à recruter leur personnel parmi les hommes médiocres, c'est le besoin de laisser dominante la personnalité du chef de l'Etat. Pour que l'Empereur, le César ait pu s'élever, il faut que le peuple ait entrevu en lui un être d'un ordre supérieur. Est-ce qu'un pareil chef pourrait jamais se prêter à une telle diminution de son rôle qu'il déléguât l'exercice du pouvoir à des hommes d'une intelligence plus grande que la sienne. Non, il n'y a que le roi de la vieille monarchie nationale qui puisse ainsi se dépouiller, et en effet alors que Tempe-
reur Napoléon ne peut le faire, à côté de lui son rival, le roi Guillaume, s'y est prêté impunément. Et pourquoi cette dilTérence ? Parce que l'élévation au-dessus de la commune nature, qui est leur raison d*être, n'est pas de même ordre pour le roi et pour l'empereur. Le roi de la monarchie des origines tire son auréole d'une tradition qui se perd dans le passé, son prestige est de nature mystique ; il y a un idéal dès longtemps respecté qui commande la soumission et qui s'applique au roi, quelle que soit son action personnelle. Le roi, contrairement encore à l'empereur, étant en outre dans son royaume le seul homme qui puisse jamais être revêtu du prestige particulier qui fait son exaltation, il a pu se dessaisir, sans cesser d'être dominant, de la part d'autorité qu'a perdue le roi de la monarchie parlementaire, et il peut encore laisser prendre place à côté de lui dans l'Etat à des intelligences supérieures à la sienne, sans que celles-ci l'éclipsent aux yeux de son peuple. Au contraire, le César dont le prestige est de date récente et dont le droit découle d'une délégation personnelle, comment pourrait-il subir la diminution qui, du rôle d'être d'une sagesse supérieure conduisant lui-même toutes choses, le ferait passer à celui d'homme médiocre appliquant seulement ses facultés à découvrir les grandes intelligences pour les appeler à gouverner le pays? Est-ce que quand il aurait pris cette nouvelle position, il n'aurait pas subi une diminution qui lui enlèverait toute la raison d'être sur laquelle se fonde sa domination? Le César ne peut donc pas plus laisser prendre place à côté de lui
à des personnalités dominant la sienne, qu'il n'a pu se plier au rôle effacé d'un roi parlementaire. Il faut, sous peine de cesser d'être, qu'il reste dans l'Etat ce qu'il a d'abord été, la souveraine intelligence donnant l'impulsion à toutes choses. Et c'est pourquoi le gouvernement que la France a dans l'empire bonapartiste constitue, . par comparaison avec toute autre forme politique connue, le mécanisme le plus imparfait et le plus rudimentairo. Sous l'empire, la somme dlntelligence qui présidera à la direction de la chose publique est en raison exacte delà-valeur intellectuelle et des aptitudes mentales de l'empereur; et l'empereur Napoléon III étant précisément un esprit sans force et sans netteté, la politique nationale entre ses mains n'a offert, depuis des années, qu'une succession de • fautes et d'erreurs. Au moment où la guerre éclate avec la Prusse, l'empire dure depuis vingt ans, et les conséquences qu'il comporte ayant eu le temps de se produire tout entières , on voit le Sénat , le Corps législatif, les grands postes de l'administration, du corps diplomatique et de l'armée uniformément occupés par des gens médiocres, tout au plus capables d'agir et de commander en sous-ordre; et l'Empereur personnellement, ayant eu depuis qu'il règne la possibilité de trier des hommes de son choix, en est arrivé à prendre des ministres d'une profonde incapacité, des Gramont et des Lebœuf pour les opposer aux Bismarck et aux Moltke.
On vient de voir dans quelle situation d'esprit la France et l'AUcmagae se trouvaient respectivement
au moment d'entrer en lutte et aussi quelle était la nature de leur gouvernement, il reste à rechercher le degré d'efficacité et de préparation que chaque nation avait su donner à son armée.
Le système du service militaire obligatoire que seuls alors appliquaient les Allemands, recrutait indistinctement l'armée dans toutes les classes de la nation. Il se trouvait ainsi qu'en dessous des sentiments particuliers qui dans l'homme créent le soldat, l'armée allemande avait son esprit formé par les passions patriotiques de la nation elle-même et par les éléments d'intelligence et de force morale que les classes cultivées peuvent donner. Le système militaire allemand assurait sur le pied de guerre un nombre d'hommes beaucoup plus considérable que tout autre. Los masses de larmée allemande étaient pliées au métier des armes par une discipline sévère et une sorte do brisement mécanique traditionnel on Prusse. A la répartition des troupes en corps d'armée qui avait suffi à Napoléon, les Prussiens ayant d'énormes masses à mouvoir avaient ajouté un engrenage de plus par la formation d'armées distinctes ayant chacune un chef propre, mais agissant en combinaison sous les ordres d'un généralissime ; ils avaient Honné une organisation particulière à l'étatmajor pour en faire l'organe même de l'intelligence et de la science appliquées à la conduite des opérations, et le chef do l'état-major général, le G** de Moltkc, se trouvait être un homme d'une grande culture, capable, après avoir conçu do vastes combinai-
sons de les faire exécuter et de les mener à bonne fin. Les Prussiens avaient apporté des perfectionnements à toutes les parties de la tactique et de l'armement ; ils avaient accru le calibre de l'artillerie de campagne, augmenté le nombre des pièces employées, modifié le système d'emploi pour le combat ; ils avaient rendu leur cavalerie absolument efficace pour les reconnaissances et le service de l'éclairage ; les premiers ils avaient adopté le fusil à tir rapide.
Lorsque la guerre éclate avec la France, l'armée prussienne sortait de deux guerres qui lui avaient servi de sujet d'étude, et à la suite desquelles elle avait reçu les dernières améliorations qu'elle comportait. Et d'un autre côté elle n'avait pas acquis une assez grande confiance en elle pour que la présomption la portât à rien négliger. Au contraire, envisageant une guerre avec la France comme inévitable dans l'avenir et considérant avec tout le monde alors une pareille lutte comme des plus chanceuses, elle s'y tenait préparée dans un état de tension constante. Les plans pour une marche en avant sur le territoire français ont été étudiés et mûris, les lieux, les forteresses ont été reconnus par des officiers sans cesse en voyage ou en mission, des renseignements de toute nature, acquis de toute manière, lui donnent de la situation de l'armée française la connaissance la plus précise. Tournons les regards du côté de la France.
Lorsqu'une nation a particulièrement excellé dans un art, elle est portée à ne pouvoir se détacher de l'ensemble des principes et des règles qui lui ont alors
servi. Or un même système trop longtemps pratiqué finira par vieillir et par perdre ses avantages. C'est là ce qui frappe tout d'abord quand on compare à For-' ganisation militaire allemande affranchie des idées du passé, celle de la France restée plus ou moins soumise aux errements du premier empire. Les victoires de Napoléon I" avaient calisé en France un tel éblouissement, que les institutions qui les avaient assurées devaient servir d'idéal à toute organisation militaire subséquente. Napoléon ayant gagné ses plus grandes batailles avec des armées de cent à cent cinquante mille hommes, on méprisait les grandes masses de Tarmée allemande comme difficiles à mouvoir et de qualité inférieure (1), et on s'en tenait à des armées moins nombreuses, mais formées de soldats restés plus longtemps sous les drapeaux. A l'esprit que l'homme intelligent et que les classes cultivées apportent au service, la légende napoléonienne faisait préférer les vieux grognards et des corps triés de soldats d'élite, aussi au service obligatoire préféraiton le mode de recrutement de Napoléon, la conscription avec rachat à prix d'argent.
Toutefois les éléments de faiblesse que l'attachement au passé introduisait dans l'armée française restaient en germe et suffisamment contenus, lorsque deux causes nouvelles, la guerre d'Afrique et l'empire, vinrent les développer outre mesure et vicier encore par ailleurs les institutions militaires françaises. La
(0 G'i Changarnier, Un mot sttv le projet de réorganisation mi" Htùire.
guerre d'Afrique a diminué les aptitudes de rarmée française pour la grande guerre, en l'adaptant aux conditions prolongées d'un emploi spécial. Ce n'est pas que les inventeurs premiers de la tactique applicable en Afrique n'eussent été des hommes de guerre supérieurs, mais ceux-ci ayant eu des sucesseurs qui, à mesure que la guerre se prolongeait, étaient à leur tour remplacés, ce qui pour les premiers n'était qu'un des modes possibles de l'emploi d'une armée, pour les derniers, par habitude, tradition et routine, est devenu la façon même de concevoir et de pratiquer partout la guerre. Aussi a-t-on vu l'armée française sortie d'Afrique négliger ces parties de la grande guerre qui, étant inutiles en Afrique, avaient été délaissées et avec le temps avaient fini par s'évanouir de l'esprit des chefs ; le soin de pénétrer les plans de l'ennemi en lui dérobant les siens ; la préoccupation d'être toujoiu^s éclairé et d'assurer avant toutes choses ses flancs et ses lignes de communication ; l'habitude d'embrasser les diverses combinaisons possibles sur un vaste échiquier, avec l'art de porter rapidement ses masses à de grandes distances pour les concentrer sur un point donné.
L'empire, exploitant la légende impériale, vint pour sa part porter à ses dernières limites l'emploi des vieux soldats et des corps d'élite, et enfin l'élément démoralisateur et fatal à la discipline du vrai mercenaire apparut définitivement au sein de l'armée, lorsque le remplacement à prix d'argent, au lieu de rester une concession individuelle, s'efiTectua de plein droit par
l'intermédiaire d'une caisse du gouvernement. L'Empereur étant le chef suprême de l'armée dut en rester la plus haute intelligence pour mieux en incarner la gloire. La faveur de l'Empereur avec des actes de courage personnel sur les champs de bataille suffisant seuls dorénavant à élever aux premiers rangs, les études et la science furent négligés, et les officiers d'une intelligence supérieure et instruits, au lieu d'être recherchés, restèrent confondus dans la masse. Cette partie théorique de l'art, issue de la réflexion de grands esprits et des méditations de cabinet, aussi nécessaire à l'art de la guerre qu'à tout autre, vint ainsi de plus en plus sous l'empire à être méprisée et enfin par manquer absolument ; et il va se produire une succession de généraux en chef qui, d'abord incapables de concevoir dans le cabinet un plan de campagne, sur le terrain manquent ensuite du grand coup d'œil, ignorent les parties élevées de l'art et forment ainsi la contre-partie des pléiades de grands hommes de guerre que la nation avait eues à d'autres périodes de son histoire.
Aux vices fondamentaux s'ajoutent le manque de préparation et les défectuosités de la mise sur le pied de guerre. Lorsque l'incident HohenzoUern éclate, l'armée était sur le pied de paix. Le Corps législatif avait réclamé et le gouvernement avait concédé une diminution du prochain contingent. Une partie des soldats de l'armée active étaient en congé, les soldats de réserve dans leurs foyers ; les effectifs de régiment qui pour l'entrée en campagne
eussent dû être de deux mille cinq cents à trois mille hommes, étaient de douze à quinze cents. Il n'y avait d'organisée, autorisée par le budget, qu'une partie de Tartillerie qu'il eût fallu avoir en première ligne et à plus forte raison en réserve (1). Les arsenaux, à la suite de l'expédition du Mexique, étaient restés vides ou mal pourvus. La réserve dernière, la garde nationale mobile, instrument de guerre en tout état de cause déjà imparfait, n'était même pas organisée et instruite.
S'étant dans ces conditions précipité dans la guerre, l'entrée en campagne se prépare à la hâte, au milieu d'un immense désordre. Au lieu de cette organisation méthodique et sur place des Allemands qui permet d'incorporer du premier coup toute la force militaire de la nation dans des corps d'armée qui, soit qu'on les emploie d'une seule fois, soit qu'on les pousse en ligne successivement, constitueront comme autant de pions d'une égale valeur, on voit avec le système français des hommes qui partent isolément de tous les points du territoire pour rejoindre au loin leurs dépôts, et qui de là sont renvoyés par détachements à leurs régiments ; les régiments eux-mêmes qui, sans attendre leurs réserves, se mettent en mouvement pour aller former sur la frontière des corps d'armée improvisés ; les armes spéciales, le matériel, les vivres qui rejoignent dans la même confusion et avec le même chassé-croisé. On ne parvient, avec ce. mécanisme
(i) G** Suzanne, V artillerie avant et depuis la guerre.
compliqué, à mettre en ligne en temps utile qu'un nombre restreint de corps d'armée, qui contiennent les troupes choisies, tous les cadres ; par derrière on forme des corps qui sont composés d'éléments déjà moins bons, et enfin, quand les revers seront venus, on formera des corps de troupes de rassemblement avec les hommes de réserve restés à la traîne. L'armée rendue à la frontière, on n'a pas de plan. On est parti plein de présomption, persuadé que Ton devait vaincre, et cela suffit à tout.
Voici donc dans quel état se trouvaient l'Allemagne et la France, au moment d'entrer en lutte. L'Allemagne venait de réaliser cette unité politique après laquelle elle soupirait depuis un siècle, elle se levait pleine de fureur pour la défendre, elle avait un gouvernement ralliant à lui toutes les forces vives de la nation, servi par de grajides intelligences, son armée portée au plus haut point de préparation était adaptée à toutes conditions de la grande guerre moderne ; la France, par-dessous des apparences trompeuses, était dans un état d'extrême faiblesse et d'impuissance, les grands mobiles d'action sont ensevelis dormants, ce sont les passions et les instincts d'ordre inférieur qui depuis vingt ans ont pris le dessus et amené la formation d'un gouvernement désassocié d'avec la conscience et l'intelligence nationales, l'armée dont elle se sert, a perdu ses aptitudes j>our la grande guerre et n'est pas prête.
La France pour l'entrée en campagne forme, sons le commandement de l'empereur Napoléon ayant pouF major-général le M'^ Lebœuf, une armée unique qui prend le titre d'armée du Rhin et comprend sept corps et la garde impériale. La garde sous le commandement du G** Bourbaki se réunit à Metz, où est le quartier général de l'Empereur; le 1®^ corps M*^ de Mac-Mahon, en avant de Strasbourg, entre le Rhin et les Vosges ; le 5™® corps, G*^ de Failly, à Bitche et à Sarreguemines ; le 2"*® corps. G'* Frossard à Forbach et Spickeren; le 3"*® corps. M"* Bazaine, à Saint-Avold; le 4"° corps. G"* de Ladmirault, entre Sierk et Boulay . Ces corps qui sont les plus tôt prêts sont placés en première ligne. En arrière, en formation moins avancée, sont le 6"% M»* Canrobert, au camp de Châlons, et le 7"% G"^ Félix Douay entre Belfortet Strasbourg. On avait d'abord pensé aune diversion par le débarquement d'une armée dans la Baltique, mais ni les corps d'armée ni la flotte ne sont prêts à temps et ce projet n'a pas de suite. Dans les premiers jours d'août
les divers corps de Tarmée française composent une masse d'à peu près 270 mille hommes de toute arme, avec de 800 à 900 pièces de canon (i).
L'Allemagne, sous le commandement suprême du roi Guillaume, avec le G*^ de Moltke pour chef d'état-major, forme trois armées distinctes ayant chacune son .général en chef et son organisation propre. La P® armée. G"* de Steinmetz, comprend deux corps prussiens, le VII® et le VHP ; elle se rassemble en avant de Trêves ; la IP armée, prince Frédéric- Charles, se rassemble en avant de Mayence; elle comprend la garde prussienne, Tarmée saxonne formant le XIP corps, et les IIP, IV% IX% X« corps prussiens. La III® armée, prince royal Frédéric-Guillaume, ayant le G** de Blumenthal pour chef d'étatmajor, destinée à opérer d'abord entre le Rhin et les Vosges, se forme dans le Palatinat; elle comprend, outre deux corps prussiens, les V® et XI®, les armées de l'Allemagne du Sud, les P' et IP corps bavarois, la division wurtembergeoise et la division badoise. Soit du côté des Allemands un total de 380 mille hommes, infanterie et cavalerie, et 1,200 canons, pour le premier moment de l'entrée en campagne.
Le mois d'août est arrivé, et Torganisation des corps de l'armée française est encore incomplète. On cherche à « se débrouiller », à mettre fin au désordre dans lequel toutes choses se passent, à remédier aux oublis et aux manquements qui se découvrent
(1) Voir la note A. .
20îr LA CHUTE DE L'EMPIRE.
dans rintendance et le matériel; on n'est donc pas prêt pour commencer des opérations actives et prendre l'offensive comme on l'avait désiré. Les divers corps restent échelonnés le long de la frontière ; les divisions et même les brigades sont disséminées sur de vastes espaces, mal placées pour se concentrer rapidement. Le pays ennemi qu'on a devant soi est boisé et accidenté, on est dans Tignorance la plus complète sur ce qui s'y passe, la seule opération offensive qu'on ait entreprise en vue de le reconnaître le 2 août en avant de Forbach où un petit combat a été livré qui a rendu maître de Sarrebruck, au point de vue des éclaircissements à obtenir sur les projets de l'ennemi, n'a eu aucun résultat. Du côté des Allemands tout s'est réalisé selon les plans mûris d'avance, les corps d'armée complètement organisés sont arrivés pour former les armées sur les points fixés dans les délais voulus. La mobilisation a commencé le 16 juillet, et dès les premiers jours d'août les trois armées allemandes, prêtes pour l'offensive, s'approchent, par grandes masses, de la ligne mince et dispersée que forme l'armée française.
La IIP armée touche la première la frontière de France. Le 3 août, le prince de Prusse a en tête, pour frapper un premier coup à quelques kilomètres de Wissembourg (1) à Bergzabern, la division de Bothmer du 11° corps bavarois, et un peu en arrière les V® et XP corps prussiens. A Wissembourg, isolée à
{\) La guei^re franco-allemande, p, US.
l'extrême frontière se trouve la 2^"® division du i''' corps G*^ Abel Bouay, cette division qui a fait des détachements ne compte que 5,000 hommes. Dès la pointe du jour, le 4, le G*^ Douay a fait pousser de l'autre côté de la Lauter une reconnaissance qui est rentrée à 7 heures du matin, sans avoir rencontré d'ennemis (1). A 8 heures, la division bavaroise de Bothmer arrive sur Wissembourg. Le G*^ Bouay qui a Tordre du M** de Mac- Mahon de ne se replier que aevant des forces supérieures et qui ne voit d'abord s'engager qu'un nombre assez faible d'ennemis (2) accepte le combat. Jusqu'à 10 heures toutes les tentatives des Bavarois sur la ville et sur les hauteurs en arrière sont repoussées, mais à partir de ce moment arrivent successivement les V® et XI® corps prussiens ayant marché au canon ; la disproportion des forces devient énorme. Le G*^ Douay a été tué ; en vain ses troupes continuent d'opposer une résistance des plus énergiques, assaillies de front pendant qu'on les déborde du côté du château de Geissberg sur lequel elles s'appuient à droite, elles sont contraintes débattre en retraite et se retirent, par le col du Pigeonnier, sur Lembach où elles rallieront la division Bucrot. Les Français laissaient aux mains de l'ennemi le corps de leur général, un canon, un bataillon entier pris dans la ville de Wissembourg, deux cents prisonniers faits par ailleurs, tous leurs blessés; la division n'étant munie d'aucune
(1) G** Ducrot, Wissembourg, p. 23.
(2) G*^Ducrot, Wissefnbourçy ^» 17.
voiture d'ambulance (1). Les Allemands avaient 1,550 hommes hors de combat.
La III® armée maîtresse de Wissembourg s'avance en Alsace. Le grand quartier général français a enfin reconnu l'extrême dispersion des corps d'armée. Pour faciliter la concentration et mettre plus d'unité dans le commandement, il répartit les divers corps entre deux maréchaux, le M"^ Bazaine aura sous ses ordres, en avant de Metzf les 2% 3® et 4° corps, et le M*^ de Mac-Mahon, en Alsace, les i", 5® et 7®. Le 5 août au matin le M** de Mac-Mahon reçoit du grand quartier général l'avis que les 5® et 7® corps sont mis sous ses ordres. Le M*^ de Mac-Mahon, des deux partis à prendre, soit de refuser une bataille en se repliant dans les défilés des Vosges, soit d'attendre l'ennemi, s'arrête à ce dernier et prend position en arrière de Wœrth, à Frœschwiller. Il ne paraît pas s'être rendu compte de la force de l'armée qui marche sur lui, car eût-il concentré les trois corps de son commandement, leur effectif réuni serait encore de beaucoup inférieur à celui de l'ennemi, et cependant des deux divisions que comprend en ce moment le 7° corps, il n'en n'appelle à lui qu'une seule et laisse l'autre dans le Haut- Rhin. Il ne s'est pas non plus rendu compte de l'imminence de l'attaque à laquelle il est exposé (2), car, d'après les dépêches échangées avec le G** de Failly (3), celle des divisions du 5*» corps qui peut le
(1) G'* Ducrot, Wissembourg, p. 30.
(2) M"' Lebœuf, Enquête parlementaire, t. I, p. 5i.
(3) G'^ de Failly, Opérations et marches du 5' corps, p. 1 1 et 12.
rejoindre le plus vite dans la position où il s'est décidé à accepter le combat ne peut arriver que le 6 dans raprès-midi, et dès le 6 au matin il sera attaqué.
Réduit à son seul corps et à la division Conseil-Dumesnil du 7®, le M*^ de Mac-Mahon a seulement un peu plus de 40,000 hommes. L'armée française occupe à Frœschwiller une forte position, à gauche elle s'appuie sur les derniers contreforts dgs Vosges ; devant elle, elle a la Sauer dont Tennemi devra traverser les prairies, mais la ligne des positions qu'il conviendrait réellement de couvrir est trop étendue pour que la petite armée française puisse l'occuper tout entière, et elle se verra ainsi exposée aux attaques de flanc de l'ennemi surtout sur la droite du côté de Morsbronn. Dans la soirée du 5 août le V® corps prussien était arrivé à Wœrth en face des Français, et dès le 6 au matin, la bataille avait commencé par les engagements d'avantpostes. Le IP corps bavarois en marche par Lembach sur la position française s'était de son côté engagé par une de ses divisions à Langensulzbach. Les Français étaient rangés : la 1" division du \" corps, G"' Ducrot, à gauche, faisant face à Langensulzbach; la 3® division. G'* Raoul, avec la 2® réduite par le combat de Wissembourg et la brigade de grosse cavalerie Bonnemain, au centre de la position à Frœschwiller et à Elsasshausen ; la 4® division, G*^ de.Lartigue, et la division Conseil-Dumesnil, du 7* corps, avec la brigade de grosse cavalerie Michel, tenaient la droite faisant face à Gunstctt et à Morsbronn.
La bataille engagée le matin par le V® corps et par
les Bavarois restait complètement à Tayantage des Français, et jusqu'à midi et demi toutes les attaques des Allemands étaient repoussées. Le prince de Prusse arrive à Wœrth à 1 heure, venant de Soultz où la veille il a établi son quartier général. Dans le plan que lui et son état-major avaient formé, on ne devait livrer bataille que le lendemain ; cependant, trouvant le combat engagé, il se décide à le poursuivre. La position occupée la veille au soir par les divers corps de son armée leur permet de se concentrer rapidement pour se soutenir les uns les autres. Déjà en effet ils marchent au canon et ils vont successivement arriver sur le champ de bataille. Le V° corps, qui depuis le matin avait dirigé de Wœrth des attaques sur la position française, s'engage maintenant à fond et tout entier. Sur la droite française se porte le XI° corps, qui arrive sur le champ de bataille, et auquel va se joindre un peu après la division wurtembergeoise. Sur la gauche, du côté de Langensulzbach où les Bavarois du II® corps ont été repoussés en désordre dans les attaques du matin, se porte comme renfort le I*' corps bavarois. Le XP corps prussien s'empare d'abord du village de Morsbroun et de l'Albrechthauserhof sur lesquels s'appuie la droite française. Pour arrêter les Prussiens qui s'avancent de Morsbronn et dégager son infanterie, le G** de Lartigue vers 1 heure a recours aux charges de sa grosse cavalerie. Les deux régiments de cuirassiers de la brigade Michel et une 'fraction du 6® lanciers se précipitent sur Morsbronn. Le terrain est absolument défavorable à la cavalerie,
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le G*^ Colson et un de ses aides de camp le capitaine de Vogué tués non loin de lui. Sous Teflfort de cette grande attaque des Allemands qui en même temps qu elle se produit de front arrive sur la droite pour couper Tunique ligne de retraite, la ligne de bataille française cède tout entière en déroute. Les Français avaient environ 6,000 hommes hors de combat ; ils laissaient 9,000 prisonniers, 28 canons, 5 mitrailleuses, 1 drapeau aux mains de Tennemi. Les Prussiens avaient 8,800 hommes hors de combat, et les Bavarois et Wurtenbergeois 1,800.
Les Français se précipitent en arrière du champ de bataillesur Reichshofifen cherchant à gagner les Vosges. Généraux, officiers, soldats de toute arme, voitures et canons vont pêle-mêle et confondus (1). La cavalerie allemande est à la poursuite, elle enlève Reichshoffen et se jette sur Niederbronn. A ce moment arrive à Niederbronn, venant de Bitche d'où elle est partie le matin, la division Guyot de Lespart du 5" corps; elle arrête la cavalerie ennemie, et le torrent des fuyards peut s'échapper et gagner les Vosges. Plusieurs milliers de soldats de toute arme, qui ont été coupés de Reichshoffen et des Vosges, se sont enfuis vers Strasbourg où ils arrivent dans un affreux désordre (2), suivis de paysans terrifiés qui courent chercher refuge dans la forteresse.
Le G»* de Failly est resté toute la journée à Bitche
(1) Colonel Fay, Journal dun officier de l'armée du Min, p. 338.
(2) A. Schnéegans, La guerre en Alsace^ Strasbourg^ p. 45. Emile Delmas, De Frœschwiiier à Paris t p. 28.
sans recevoir d'ordres ou de nouvelles du M** de Mac- Mahon, ne sachant à quoi se résoudre, entendant le canon à la fois du côté de Frœschw^iller et de Spickeren. Il n'a avec lui que trois brigades, une division du 5® corps étant en marche sur Reichshoffen et une brigade stationnant à Sarreguemines. A 5 heures du soir il reçoit une dépêche qui lui apprend la défaite du 1®' corps et sa retraite sur Saverne. Le conseil de guerre se réunit et, décision prise de se retirer soimême sur Saverne par la Petite-Pierre, le 5® corps se met en marche, laissant ses bagages dans le fort de Bitche et abandonnant dans la ville même une partie des convois de Tartillerie (1). La division Liébcrt du 7""® corps, partie dcBelfort pour Mulhouse, apprend, en arrivant dans cette ville, la défaite de Frœschw^iller. En même temps le bruit court que les Allemands ont passé le Rhin à Huningae et menacent la ligne de retraite delà division. Le 7 août au matin, avant d'avoir rien fait qui ait permis de reconnaître l'inexactitude des bruits d'alarme et sans prendre le temps de laisser manger les hommes, on repart pour Belfort, où on arrive le lendemain soir dans le plus complet désordre, ayant couvert la route de traînards (2).
Dans la journée du 7 les troupes qui reviennent de Frœschw^iller ont atteint Saverne. Les hommes qui sont restés en ordre ou se. sont reformés autour du drapeau, marchent au milieu d'un flot de soldats débandés de toute arme ayant perdu sacs, fusils, gi-
(1) G'i de Failly, Opérations et marches du 5* cotys, p. 17.
(2) Histoire de V armée de CMlonspar un volot^taireyp. 32.
2i2 LA CHUTE DE L'EMPIRE. ^ .
bernes et formant une masse sans cesse on proie à des alertes et à des paniques nouvelles (1). Quoique une des brigades du 5® corps couvre la retraite, à peine la tête de la cavalerie ennemie est-elle apparue à Steinbourg que, d'une traite, on franchit les Vosges. On n'essaie même pas de détruire les grands tunnels par lesquels le chemin de fer traverse les Vosges et qui restés intacts vont permettre à l'ennemi de tenir ses communications ouvertes avec l'Allemagne. Tout le pays est en proie à la terreur et au désespoir. A la vue de l'armée débandée les populations éclatent en sanglots et en gémissements. Les habitants de villes entières comme Saverne (2) se munissant à la hâte de quelques vivres, ceux des villages poussant devant eux leurs bestiaux pour fuir l'ennemi, ai)andonnent leurs maisons et vont camper dans les bois ou sur les montagnes. A Neufchâteau, les troupes du 1" corps prennent le chemin de fer pour aller se reformer au camp de Ghâlons où elles seront rejointes par celles des 5° et 7®. Ainsi les trois corps d'armée, placés sous le commandement du M** de Mac-Mahon, ont cessé de tenir la campagne, ils ont perdu l'Alsace, perdu les Vosges et laissent découverte la droite des corps d'armée placés en avant de Metz.
La V et la IP armée allemande s'étaient de leur côté avancées vers la frontière de France, ayant la
(1) Edmond About, le Soir, 17, 18 et 19 août 1870. Colonel Fay, Journal, p. 56. De Frœschwiller à Sedan, Journal d'un officier du V coi^Sf p. 37.
(2) Edmond Texjer, le Siècle^ U août 1870.
Sarre pour objectif. Sarrebruck est le point où, passant la Sarre, la P® en aval, la IP en amont, elles se toucheront par leurs ailes. Le 5 août au soir les avant-gardes des deux armées ne sont plus qu'à une faible distance de Sarrebruck. Le 2** corps français occupe Spickeren, près de Forbach, ayant devant lui Sarrebruck ; dans cette position il se trouve en pointe isolé en avant des autres corps français. Le O*^ de Kamecke, commandant laXIV division formant l'avant-garde de la I'® armée, est arrivé le 6 à 11 heures et demie du matin à Sarrebruck (l). Il trouve les ponts sur la Sarre, ceux de la ville et celui du chemin de fer intacts, les Français n'ayant rien fait pour les détruire (2) ; il passe de suite la Sarre, marche sur Spickeren, se lance à l'attaque de la position française. Les Français tiennent à Spickeren des hauteurs dominantes, où ils ont eu le temps de se couvrir par des tranchées-abris, deux des divisions du 2*^ corps sont sur le front et la troisième en réserve à portée. La XTV° division allemande montant du bas à l'attaque des positions de Spickeren reste pendant plus de trois heures isolée sans que le G*^ Frossard fasse aucune combinaison d'ensemble qui lui permette de profiter des avantages qu'il possède de la position et du nombre. Il demeure de sa personne en arrière du champ de bataille, pensant ainsi être mieux à même de surveiller les diverses parties du long périmètre où le com-
n) Guei*re franco-allemande, p. 295.
(2) Guerre franco-allemande, p. 293.
tournant complètement la position française, Tavantgarde d'une division entière, la XI II® qui a passé la SarreàWehrden à 12 kilomètres au-dessous de Sarrebruck. Le G** Frossard ainsi tourné et forcé sur sa gauche battait en retraite au milieu de la nuit sans être poursuivi. Les Français avaient 4,058 hommes hors de combat, les Allemands 4,871.
Au moment où se livrait la bataille de Spickeren, les troupes du 4® corps étaient trop loin sur la gauche du côté de Boulay et la garde impériale trop en arrière pour pouvoir soutenir le G** Frossard ; mais le 3* corps avait ses quatre divisions placées en éventail à Saint-Avold, Marienthal, Puttelange et Sarreguemines dans un rayon de 12 à 20 kilomètres de Spickeren, toutes assez près pour arriver prendre part au combat ; cependant aucun secours ne vint. Le M** Bazaine placé de sa personne à Saint-Avold, communiquant par chemin de fer avec Forbach, ni ne se rend, ni n'envoie la division qu'il a avec lui sur le lorrain. Il a reçu le matin diverses dépêches de soïjl divisionnaire à Sarreguemines, du quartier général de l'Empereur, même du G*' Frossard lui annonçant des attaques possibles sur plusieurs points (1), mais lorsque la journée s'est avancée sans qu'aucune de ces attaques se soit prononcée, bien que depuis 10 heures et demie du matin il reçoive des dépêches du G'* Frossard annonç^ant un engagement et devenant sans cesse plus inquiétantes, il persévère à rester
(1) M*i Bazaine, U Armée du Rhïn, p. 33 et suivantes.
à Saint- Avold et abandonne à lui-même le G** Frossard qui depuis la veille est cependant placé sous ses ordres. Il donne tard ou sans précision des instructions à ses divisionnaires. Au G** Montaudon qui à Sarreguemines n'est qu'à douze kilomètres de Spickeren, qui en outre de sa division aavec luilabrigade Ijapasset du 5* corps et dont Tarrivée pourrait tout changer, il n'envoie d'ordres qu'à trois heures du soir (1). Le G** Montaudon part ainsi trop tard pour arrriver à temps (2). Aucun des divisionnaires n'a pris sur lui de marcher au canon ou n'a seulement eu la pensée, pour avoir des renseignements, d'envoyer un officier sur le lieu du combat (3). Le G** Castagny part de Puttelange à 1 heure de l'après midi sur l'ordre du M** Bazainede se rapprocher de Spickeren, mais en route, parvenu dans un vallon boisé où on n'entend plus le canon, il s'arrête et revient sur ses pas (4). Le bruit du canon se faisant entendre de nouveau, il repart pour Spickeren où il arrive la nuit. Le G** Metman ayant quitté Marienthal stationne en route à Benning et n'arrive également à Spickeren qu'entre neuf et dix heures du soir la bataille terminée (5). Le G** Frossard abandonnant Spickeren a fait retraite latéralement sur Sarreguemines, mais il apprend, en
(1) Procès Bazaine, Rapperêd»^ général de Rivière, p. 12.
(2) Jules Claretie, La France envahie, p. 220.
(3) G** Frossard, Rapport sur les opérations du 2* corps y p. 56 et 58.
(4) G'* Frossard, Rapport, etc., p. 56.
(5) Procès BsiZdiinef Rapport du général de Rivière, p. 1?. G'' Fros- , sard, Rapport f etc., p. 58. De Meissas, Journal d*un aumônier de
f armée du Rhin, p. 62.
route la défaite de Frœschwiller et se rejette sur Puttelange. En même temps les divisions Metman, Gastagny, Montaudon qui n'ont plus trouvé le 6** Fix>S8ard à Spickeren et qui ont erré toute la nuit sans ordres et sans, chef de corps pour coordonner leurs mouvements, se replient successivement sur Puttelange où, manquant de vivres (1), elles s'accumulent avec les troupes du 2** corps.
Les nouvelles des défaites de Frœschwiller et de Spickeren arrivant en même temps le 6 août au soir au quartier général de l'Empereur à Metz y portèrent la consternation (2). Toutes les illusions qu'on avait nourries de sa supériorité sur Tennemi s'évanouirent. On se sentit de suite impuissant à tenir tête en restant en Lorraine. Dès la matinée du 7 on a formé au grand quartier général la résolution de replier Tarmée sur Ghâlons, où, grossis par les renforts que Ton pourra faire venir de l'intérieur, on prendra position pour barrer à l'ennemi le chemin de Paris. Mais l'Impératrice régente et le conseil des ministres qui out été avisés de cette résolution, préviennent l'Empereur que l'abandon de Metz et de la Lorraine produirait sur Tesprit public une telle impression qu'ils Tadjurent d'y renoncer (3). En même temps en effet que son prestige militaire s'écroulait, Tempire perdait l'assise sur laquelle il reposait. Le parti bonapartiste n'est donc plus seulement guidé pour la conduite de la guerre par des
(1) M'* Bazaine, V Armée du Rhin (dépêche Metman), p. 32.
(2) Colonel Fûy, Journal, p. 55.
(3) Papiers secrets et corr€f<pondance du second empire, p. 33.
LES DÉFAITES ET L'INVASION. 21 i)
considérations stratégiques, il doit encore se préoccuper de l'impression que le public ressentira des résolutions prises et des opérations effectuées. Dès le 8 l'Empereur et son état-major ont abandonné le projet de retraite sur Châlons et s'arrêtent à la pensée de rallier l'armée sur une position favorable pour accepter une bataille en avant de Metz. Les divers corps dans leur mouvement de retraite vers Metz ont donc pris à côté les uns des autres des positions qui leur permettraient de livrer bataille, d'abord le 8 août sur la Nied allemande, puis le 9 août, plus en arrière, sur la Nied française. Cependant on finit par se trouver encore mal placé sur la Nied, et le il l'armée qui a fait un nouveau mouvement rétrograde se trouve définitivement concentrée en avant du camp retranché de Metz, sur la rive droite de la Moselle, dans des positions à se protéger facilement du canon des forts.
L'irrésolution persistante du grand quartier général pour le plan de campagne se répercutait en arrière et s'étendait au mouvement des troupes. On avait eu un instant la pensée d'amener le 5" corps à Metz, puis on avait remis à prendre une décision définitive et on lui avait donné une série d'ordres contradictoires ; en dernier lieu on lui faisait prendre le chemin de Châlons. Une des divisions du 6* corps en formation à Châlons se trouvait déjà arrivée par chemin de fer à Nancy, lorsque le 7 on avait arrêté le plan d'une retraite générale de l'armée sur Châlons. On avait alors fait revenir cette division de Nancy à Châlons. Puis ayant abandonné le plan de retraite et s'étant arrêté à l'idée
èèO LA CHUTE DE L'EMPIRE.
de tenir devant Metz, on avait donné des ordres pour faire venir à Metz tout le 6® corps. Le 12, ce corps avait rallié l'armée, mais sa formation n'étant pas encore complète au moment de son départ de Châlons, il arrivait à Metz manquant d'une partie de l'artillerie, du matériel et même de l'eflectif en hommes qu'il eût dû avoir (i).
Cependant Tinsufflsance de l'Empereur et de son major général s'était révélée avec une telle évidence que de toute part l'opinion s'élevait pour demander leur reimplacement. Le gouvernement de l'Impératrice régente et l'Impératrice elle-même intervenaient donc auprès de l'Empereur, d'abord pour exiger le sacrifice de son major général, puis enfin sa propre retraite. Le 12 dans l'après-midi l'Empereur se démettant du commandement en chef le transférait au M** Bazaine avec le G'* Jarras pour chef d'état-major.
Au moment où le M'^ Bazaine prend le commandement en chef, on était revenu au grand quartier général à la résolution qu'on avait d'aboixi formée de battre en retraite sur Châlons. Les nouvelles qu'on a reçues sur la marche de l'ennemi dont les trois armées, eu s'avançant sur la Moselle, vont posséder une supériorité numérique écrasante, la position dans laquelle on se trouve à Metz, ayant sur sa droite la ligne de la Moselle ouverte à l'ennemi qui par là peut venir tourner l'armée et la couper de la France, ont fait repreudi'e cette résolution. En recevant le commandement
(1) Procès Bazaine, Rapport du général de Rhière, p. 27. M*» Canrobept, Enquête parfem., tom. IV, p. 273.
en chef le M** Bazaine a en même temps reçu de TEmpereurdes ordres formels dans ce sens (l).Mais le 13 lorsqu'il s'est agi de traverser la Moselle, on n'a pu se servir des ponts sur lesquels on comptait. A l'entrée en campagne on avait envoyé un grand équipage de pont à Forbachpar chemin de fer sans envoyer d'attelages et, à la suite du combat de Spickeren, cet équipage, ne pouvant être emmené, était tombé aux mains deTennemi (2). Pour remédier à cette perte et en prévision du passage à effectuer de la rive droite sur la rive gauche, dès le 8 le G'* Goffinières, commandant du génie, avait commencé la construction de trois ponts de chevalets sur la Moselle. Ces ponts établis dans de mauvaises conditions, trop bas sur Teau, avaient été recouverts par une crue survenue le 12 (3) ; le 13 ils étaient hors de service, et le M'^ Bazaine ne croyant pas devoir se contenter pour le passage des trois ponts fixes de la ville de Metz et dit chemin de fer, remit au lendemain, moment auquel le G*^ Goffinières déclara que les ponts seraient rétablis, à effectuer la retraite et le passage
Le 14, les divers corps se mirent enmouvement, certains d'entre eux assez tard dans la matinée, aussi l'après-midi était-il arrivé sans que le passage de la Moselle fût terminé; l'armée était répartie entre les deux rives, lorsque tout à coup elle est attaquée. A la suite de la bataille de Spickeren les Allemands ne
<1) Ml"^ Bazaine. L'Armée du Rhin, p. 47.
(2) Ibid.
(3) Procès Bazaine, Rapport du général de Rivière, p. 22.
s'étaient pas trouvés prêts à suivre les Frauçais. Il leur avait fallu quelque temps pour amener sur la Sarre le gros de leurs forces et leurs masses d'infanterie restées en arrière dès troupes d'avant-garde qui avaient combattu à Spickeren. Pendant sa retraite sur Metz l'armée française n'avait donc pas été inquiétée et ne s'était trouvée en contact qu'avec de la cavalerie, mais l'arrêt qu'elle a fait sur la Nied et les trois jours pendant lesquels elle a séjourné eu avant de Metz ont donné le temps aux armées allemandes d'arriver. Lorsque le grand quartier général prussien a eu reconnu que l'armée française est restée pelotonnée sous Metz sur la rive droite de la Moselle, son plan a été de faire un double emploi de ses forces : d'abord opposer aux Français devant Metz des forces suffisantes pour les contenir, au cas où ils voudraient prendre l'offensive sur la rive droite ; puis diriger directement sur la Moselle, au sud de Metz, des masses capables de tourner le flanc droit découvert des Français pour couper l'armée du Rhin de sa ligne de retraite sur Verdun et Châlons. C'est la I" armée, continuant depuis l'entrée en France à tenir la droite prussienne, qui est chargée de stationner sur la rive droite de la Moselle, pendant que la II® armée, allant traverser la Moselle au sud de Metz, cherchera à prévenir les Français sur la rive gauche.
Tout le monde avait maintenant conscience dans l'armée allemande qu'il était avantageux que les Français restassent le plus longtemps j)ossible sur la rive droite de la Moselle. Plein de ce sentiment, le
G*^ de Goltz, commandant une des brigades dû VIP corps de la I'® armée, placé le 14 en avant-garde le plus près des cantonnements français, aussitôt qu'il a bien reconnu que les Français lèvent leiir camp et passent la rivière pour mettre autant que possible obstacle à ce mouvement, prend sur lui d'engager unebataille(l). Il lance sans attendre sa brigade sur les Français, en demandant aux chefs des corps placés le plus près de lui de le soutenir. Lorsque les Français sont attaqués à trois heures et demie de l'après-midi, ils n'avaient plus sur la rive droite que le 3** corps, la division Grenier du 4® et la garde. L'attaque des Prussiens se produit d'abord sur Colombey occupé par la division Gastagny, puis, à mesure que les troupes des I" et VII® corps prussiens entrent en action, elle s'étend en avant de Borny depuis le fort de Queuleu jusqu'à celui de St-Julien. A ce combat prennent part les quatre divisions du 3' corps, la division Grenier du 4% puis les deux autres divisions de Cissey et de Lorencez du même corps qui passaient en ce moment la Moselle et que le G'* de Ladmirault ramène en arrière au soutien des troupes engagées. Les Français, qui au moment de l'attaque étaient en retraite, ont d'abord cédé du terrain et pris leurs positions de combat en arrière des positions qu'ils occupaient au campement, ce qui a permis aux Prussiens de chercher à s'attribuer la victoire, mais sur tous les points où ils ont en dernier lieu fait ferme ils ont repoussé les
(1) Guerre franco-allemande ^ p. 450.
224 Là chute de L'EMPIRE.
attaques de l'enaeini. Lorsque la nuit met fin au combat, tous les efforts des Prussiens pour entamer la ligne française avaient échoué; l'avantage principal qu'ils s'étaient promis de leur attaque n*en n'était pas moins obtenu, ils avaient retardé le passage des Français de la rive droite sur la rive gauche et gagné du temps pour le mouvement tournant de la IP armée. Les Prussiens avaient 4,906 hommes hors de combat, les Français 3,608, dans le nombre le G** Decaeu qui avait succédé dans le commandement du 3' corps au M*^ Bazaine et qui sera lui-même remplacé par le M*^ Lebœuf.
Le passage de la Moselle interrompu par la bataille de Borny a été repris dans la nuit du 14 au 15 et opéré défmitivement par les dernières troupes dans la matinée du 15. Lorsque l'armée ayant passé la rivière veut sortir du vallon de la Moselle et s'élever sur les plateaux que franchissent les routes qui vont vers Verdun et Ghâlons, un effroyable encombrement se produit. L'armée pour gagner Verdun eût pu se partager de suite entre quatre routes distinctes (1), mais rétat-major général n'a fait des lieux aucune reconnaissance détaillée (2), et les ordres de marche du M** Bazaine portent pour tous les corps de prendre les deux seules routes de Verdun, par Etain et par Mars-la-Tour. Or ces deux routes ayant, au sortir de Metz, pendant plusieurs kilomètres, un tronc
(\) Procès Bazaine, Rapport du général de Rivière^ p. 24. (2) Metz, campagnes et négociations par un officier supérieur^ p. 137.
commun bordé par une suite ininterrompue de maisons (1), l'armée entière vient s'engouffrer dans cette sorte de défilé et y perd de longues heures immobilisée. Aux masses d'hommes se sont ajoutés, pour obstruer la route et ses abords, les convois régimentaires et auxiliaires composés d'un nombre énorme de charrettes dont le défilé est interminable (2).
Dans la nuit du 15 au 16 les 2® et 6® corps ont enfin campé sur les plateaux de la rive gauche qui couronnent la vallée de la Moselle à Rezonville et Vionville. Les ordres du M*i Bazaine portaient que la marche sur Verdun serait reprise dès la pointe du jour le 16, mais les 3® et 4* Oorps retardés par la bataille de Borny et l'encombrement de la route sont restés en arrière et, sur la demande des chefs de corps, le» M*^ Bazaine, pour leur donner le temps de rejoindre, fait différer la mise en marche jusqu'à l'après-midi (3) . A ce moment on savait au quartier général français des partis de cavalerie devant soi sur la rive gauche de la Moselle, et les rapports d'espions signalaient des forces ennemies sur la gauche dans la direction de Gorze. D'ailleurs on n'a aucune connaissance précise de la position et de la marche des armées allemandes. Celles-ci s'avancent couvertes par un immense rideau de cavalerie lancé en avant à de grandes distances, qui en môme temps qu'il les éclaire sur les mouvements des Français, par contre masque et dé-
(1) G'^ Frossard, Rapport sur les opérations du 2« corps, p. 80. C2) Colonel Fay, Journal, p. 71.
(3) G»' Frossard, Rapport, p. 89.
robe complètement les leurs (1). L'Empereur devançant l'armée a quitté Gravelotte le 16 à 6 heures du matin, escorté dans sa marche sur Verdun par une brigade de cavalerie. Des hauteurs de la route de Coqflans qu'il suit il a vu reluire au loin les casques de la cavalerie prussienne. Celle-ci, peu d'instants après son passage, engageait une bataille.
La division de grosse cavalerie Forton tenant la tête de Tarmée française a campé entre Rezonville et Mars-la-Tour dans la nuit du 15 au 16. Tout ^ coup, vers 9 heures du matin, la cavalerie prussienne surgit avec du canon du côté de Mars-la-Tour. Les obus prussiens tombent à Timprôviste sur le campement au moment où les homme? de la cavalerie française prenaient leur repas ou menaient leurs chevaux à Tabreuvoir. Une panique s'empare des conducteurs de voitures et de transports et se communique d'abord aux dragons de la brigade Murât, puis au reste de la division (2) qui se rejettcen désordre, de toute la vitesse des chevaux, sur llnfanterie des corps placés en arrière d'elle.
Les retards continus qu'a subis le mouvement de retraite des Français sur Verdun a fini par donner le temps à l'avant-garde de la II® armée d'arriver couper la route. Quelques heures de moins per-
(1) Colonel Fay, Journal, p. b9. Des causes qui ont amené fa capitulation de Sedan par un officier attaché à l* état-major yéiie'raf^ p. 11.
(2) Colonel Bonie, Ln cavalerie française. G** Frossard, Rapport, p. Si.
LES DÉFAITES ET L'INVASION. 25l7
dues parles Français, on peut supposer que les Allemands n'eussent point réussi dans leur tentative. En effet quelque diligence que ceux-ci aient apportée dans leur mouvement tournant, bien que pour passer la Moselle ils se soient servi des ponts existants qu'ils trouvent intacts, le 16 au matin ils n*ont encore que très-peu de troupes sur la rive gauche à portée, pour une attaque immédiate, des positions qu'occupent les Français, et le plus grand nombre des corps de la I'® et de la II* armée est encore trop loin pour pouvoir arriver même dans la journée. Il est vrai que la cavalerie et Tartilierie d'avant-garde n'ont point hésité à entamer l'action. Après avoir surpris et refoulé la division Forton, l'artillerie prussienne s'est portée en avant et, quoique n'étant encore soutenue que par de la cavalerie, elle commence à canonner l'infanterie française. En même temps que les Français étaient attaqués sur leur front, sur la route de Verdun, ils l'étaient à leur gauche sur le plateau de Rezonville ; c'est le IIP corps prussien, G*^ de Avensleben II, avec la VI« division de cavalerie qui ayant traversé la Moselle sur le pont suspendu de Nouvéant, s'est avancé par le défilé de Gorze et qui monte de là par les pentes et les terrains boisés qui aboutissent à Rezonville. Lorsque commence cette attaque du IIP corps, le M'^ Bazaine a avec lui sur les plateauxles 2® et 6* corps, la garde impériale, la réserve générale d'artillerie de Tarmée, les deux divisions do grosse cavalerie qui sont venues se reformer derrière Tinfanterie, il possède donc une' grande supo-
^8 LA GBUTE DE L^EMPIKE.
rioriié numérique sur rennemi; il ne parait point l'avoir reconnu, ni soupçonné, avec le peu de renseignements qu'il possède, que c'est un corps isolée loin de tout soutien qui l'attaque. Il vient d'avoir sa cavalerie surprise qui en reculant a causé un certain trouble et livré du terrain, le 2^ corps a campé la nuit sur des positions perpendiculaires à la route de Verdun, qui sont défavorables pour se déployer du côté où vient l'ennemi (1) : loin donc de prendre Toffensive et d'assaillir vigoureusement le IIP corps qui débouche ayant un défilé et une rivière à dos, le M*' Bazaine conserve une attitude purement défensive. Le maréchal est dans la pensée que les Prussiens viennent pour le couper de ses communications avec Metz, tandis que leur but est au contraire de l'y rejeter ; il établit donc la garde impériale, en arrière, à Gravelotte, pour assurer ses communications avec Metz, pendant que les 2® et 6® corps tiendront tête à l'ennemi. Le combat ainsi commencé se poursuit dans les mêmes conditions pendant plusieurs heures, les Prussiens compensant leur infériorité numérique par leur audace et la supériorité de leur artillerie (2). A partir de midi et demi les deux partis sont successivement amenés à se servir de leur cavalerie. Le M'* Bazaine qui s'est porté en avant pour maintenir sa ligne de bataille à un moment où une partie du 2'' corps pliait, enveloppé par la cavale-
(1) G** Frossard, Rapport^ p. U8.
(2) G** Frossard, Rapport, p. 80 et 87. Du Pin Chambly, LMrmée de Metz, p. 17.
rie ennemie, n'a été délivré que par ses ofELciers et les cavaliers de son escorte mettant le sabre à la main. Vers trois heures les 3® et 4® corps restés en arrière arrivent sur le champ de bataille et prennent position sur la droite des troupes déjà engagées, ils prolongent la ligne de bataille française dans la direction de Rezonville à Mars-Ia-Tour. Mais en face de ces deux corps, les Allemands se renforcent pour leur part de leur X® corps qui a passé la Moselle la veille à Pont-à-Mousson et qui, dirigé pour couper la route de Metz à Verdun sur St-Hilaire entre Mars-la- Tour et Verdun, au bruit du canon, s'est rabattu sm* Mars-la-Tour. Ce qui s'était passé à Rezonville se répète ducôtédeMars-la-Tour, bien qu inférieurs en nombre, ce sont les Allemands qui attaquent et les Français qui gardent la défensive. La préoccupation constante du M*^ Bazaine est pour sa gauche où il continue à appréhender un mouvement tournant de l'ennemi ; il y stationne donc de sa personne et y masse le plus de forces possible ; sur sa droite, à ses 3" et 4® corps qui avaient d'abord dessiné une offensive vigoureuse, il donne seulement pour instruction de se maintenir. A quatre hem*es et demie le prince Frédéric-Charles arrive sur le champ de bataille et prend le commandement. Peu après, pour renforcer les IIP et X* corps arrivent successivement des fractions des IX* et VHP corps venus de la rive droite de la Moselle par Nouveau t et Gorze. Ces renforts finissent par diminuer l'infériorité numérique des Allemands sans toutefois la faire disparaître complètement, la totalité des forces enga-
gées de leur coté dans cette journée ne devant pas dépasser 80,000 hommes (1). Le prince Frédéric-Charles fait poursuivre la bataille jusqu^à neuf heures du soir, sans que les attaques renouvelées qu'il dirige contre les divers points de la ligne française réussissent à modifier sensiblement les positions occupées par les deux armées depuis l'après-midi. Cette bataille n'amenait aucun résultat décisif; les pertes se balançaient environ 16,000 hommes de chaque coté; les Pjussiens, dans les attaques qu'ils avaient tentées contre les positions françaises, avaient échoué, mais ils restaient maîtres de Mars-la-Tour et de Vionville qu'ils avaient occupés le matin, et, dans cette position, ils interceptaient la route directe de Metz à Verdunsur laquelle les Français s'étaient engagés pour opérer leur retraite. Cependant le lendemain matin, les Prussiens découvrirent combien les résultats qu'ils avaient pu se promettre de la marche tournante de leur IP armée étaient oblenus, les Français renonçant à opérer leurretraite sur Verdun et Châlons avaient abandonné le champ de bataille et rétrogradaient vers Metz.
On a voulu voir, dans ce retour à Metz, Tindice d'une résolution antérieurement arrêtée dans l'esprit du M** Bazaine de ne pas quitter la ville (2) . Ce qui est certain, c'est que dansles positions respectives que les deux armées occupaient le 16 aoûtausoir,la marche sur Verdun était devenue extrêmement difficile. Les Prussiens
(1) Guerre fronco-aUemande, supplément, p. 205. (V) Voir la note B.
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étaient maîtres de la route directe de Metz à Verdun et, par conséquent, pouvaient prévenir sur Verdun et la Meuse les Français obligés maintenant de se rejeter sur les routes faisant circuit de Briey et de Conflans. Le terrain sur lequel il eût fallu se mouvoir et manœuvrer pour gagner Verdun était une sorte de boyau formé par la frontière belge ; dès le jour même, après s'être remis en marche, on eût été rejoint et forcé de nouveau de livrer bataille ; les corps ennemis qui avaient marché sans pouvoir s'engager le 16 étaient cependant arrivés assez près pour prendre part à une bataille le 17. Obligé de faire face à des troupes sans cesse renouvelées qui auraient flni par comprendre la totalité des forces très-supérieures de la I'.® et de la IP armée,' il est probable que, s'il eût persévéré après la bataille de Rezonville à marcher sur Verdun, le M'* Bazaine eût eu son armée détruite ou jetée en Belgique.
Quoi qu'il en soit, l'armée du Rhin a commencé sou mouvement do retour sur Metz le 17 au matin. L'immense convoi dont elle est suivie est ramené au milieu de la plus grande confusion (1) ; malgré le nombre des voitures oh ne peut évacuer assez vite une partie des approvisionnements qu'on doit livrer aux flamnaes pour les empêcher de tomber aux mains de l'ennemi (2). On est également dans la nécessité d'abandonner un grand nombre de blessés. Les Prussiens
(1) Colonel Fay, Journal^ p. 99.
(2) Metz, Campagnes et négociations par tm officier supérieur,
demeurèrent d'abord dans Tincertitude sur la résolution dernière que pourraient prendre les Français* Ils restèrent donc rangés faisant face au nord pour pouvoir attaquer de nouveau Tarmée du Rhin si elle venait à reprendre la marche sur Verdun; dans l'aprèsmidi du 17, avec les nouveaux corps ayant rallié, les Prussiens se trouvent dans cette position, ayant sept corps d'armée sur le terrain, les VIIP et VIP de la I" armée, les IIP, IX% X% le XIP et la garde de la IP armée. Les Français purent ainsi se replier vers Metz sans être inquiétés.
Les Allemands ont maintenant toutes leurs forces sur la Moselle. La III** armée ayant franchi les Vosges est arrivée sur la Moselle qu'elle a traversée à Nancy et en amont. Les trois armées allemandes occupent un échiquier restreint, elles se soutiennent les unes les autres et peuvent effectuer, dans n'importe quelle direction, des concentrations écrasantes. Chaque armée depuis le 5 août a été renforcée d'un corps entier : la I" armée du I" corps ; la IP du II** corps ; la IIP du VP corps. Ces renforts ont plus que compensé les per tes subies sur les champs de bataille. Le grand quartier général prussien ne. se croit donc pas obligé d'appeler à lui toutes ses forces pour une nouvelle bataille, il laisse la III® armée poursuivre sa n^rche au delà de la Moselle dans la direction de Toul et de Châlons; il se contente des forces qu'il peut réunir pour une bataille immédiate, soit les sept corps déjà concentrés le 17 au soir, plus le IP corps en marche de Pont-à-Mousson. Le P' corps, resté sur la rive droite
de la Moselle, continuera à y stationner pour s'opposer aux entreprises que les Français pourraient tenter en faisant irruption de Metz de ce côté. Le 18 août, huit corps d'armée sous le commandement du roi avec le G'* de Moltke et les deux généraux en chef de la I" et de la IP armée, formant une masse de 1 80,000 hommes d'infanterie, 25,000 cavaliers et 700 pièces de canon se mettent en mouvement pour assaillir les Français dans une suprême bataille rangée.
Les Français ont pris position sur une ligne de hauteurs allant du sud au nord, passant parRozérieuUes, Amanvillers et St- Privât; ils tournent le dos à la Moselle et ont leur front vers la France, tandis que les Allemands font face à la frontière d'où ils sont venus. Les Français ont leur gauche appuyée sur le camp retranché de Metz qui de ce côté empêche tout mouvement de flanc de l'ennemi ; ils ont protégé leur front par des tranchées-abris et des travaux de défense faits aux fermes et aux villages. Cependant sur la droite à St-Privat et Roncourt la position française est moins forte, ne s'appuyant à aucun grand obstacle artiûciel ou naturel, et prêtant ainsi à une double attaque de front et de flanc. Si les Français avaient l'avantage de la position, les Allemands avaient celle du nombre en hommes et en canons,les Français ayant seulement 120,000 hommes et moins de 500 canons* Les Français sont rangés : le 2® corps le plus près de Metz appuyant sa gauche sur le fort St-Quentin, à droite du 2* corps le 3% puis le 4® à Amanvillers et tout à fait à la droite de la ligne, à St-Privat et Roncourt
le 6'. Le 6® corps qui est venu de Châlons sans sa réserve d'artillerie n'a pas non plus de parc de génie et il ne peut se protéger par des travaux de campagne du genre de ceux qu'ont faits les autres corps. En outre le M** Bazaine continuant à appréhender une attaque qui le couperait de Metz, comme il Ta déjà fait à Rezonville, se tient toute la journée sur sa gauche et y place ses réserves; de telle sorte que leur droite, partie décisive pour les Français, puisque c'est en ce moment le seul côté par lequel ils conservent leurs communications ouvertes avec la France et qui est en même temps leur point faible, est cependant restée la position la moins bien préparée et la moins garnie pour la défense.
La bataille commencée seulement vers midi par l'attaque du IX® corps sur le centre français, à partir de ce moment, s'étend à tout le front des deux armées d'un développement de près de 1 3 kilomètres. Les Allemands partout repoussés finissent par concentrer leurs efforts sur la droite française. A 5 heures du soir ils attaquent St-Privat avec le corps de la garde. Mais lorsque la garde prussienne s'est avancée à découvert, les Français postés dans une position dominante font pleuvoir sur elle un feu de mousqueterie d'une intensité terrible; la garde subit des pertes énormes, des compagnies entières disparaissent, des bataillons, des régiments perdent tous leurs officiers, et enfin elle doit être ramenée en arrière. A peine les Allemands ont-ils reculé qu'ils préparent une nouvelle attaque plus décisive. La principale préoccupation du G** de Moltke
a été de prendre à revers la droite française, et il a réglé dans ce but la marche de son XII® corps. Ce corps a eu un grand circuit à faire et lorsque la garde s'est engagée, quoique approchant du champ de bataille, il n'était pas encore prêt à entrer en ligne. Pour rendre décisive la reprise d'une attaque de Tinfanterie sur St-Privat, Tennemi fait converger sur ce point le feu d'une masse énorme d'artillerie. Le 6® cwps a épuisé ses munitions, et son artillerie est impuissante à répondre à celle de l'ennemi. Puis à 7 heures, lorsque les Allemands ont jugé que l'effet produit par l'artillerie doit être atteint, la garde ramenée droit sur St-Privat et le XIP corps arrivé en ligne, attaquant sur l'angle extrême des positions françaises à Roncourt, donnent Tassant à toutes les positions du 6® corps. Devant cette irruption de masses ' très-supérieures en partie formées de troupes fraîcheSj^ le 6® corps, quoique manquant de munitions, vigoureusement commandé par le M** Caurobert, oppose une dernière et énergique résistance. Les Allemands doivent emporter les maisons de St-Privat dans une mêlée corps à corps, mais la lutte ne peut se prolonge]* indéfiniment, et les Français, rejetés en désordre en arrière du champ de bataille, abandonuent à l'ennemi Roncourt et St-Privat. La retraite du 6® corps a découvert la droite du 4® qui, pris en écharpe par l'ennemi, est obligé de se reporter en arrière d'Amanvillers et du terrain sur lequel il s'était maintenu toute la journée. Lorsque les aides de camp des 4* et 6® corps vinrent apporter à Plappeville au M"*
Bazaine et à sou état- major la nouvelle du succès remporté à cette dernière heure de la journée par Tennemi, ils y causèrent une pénible surprise, car on y était en pleine sécurité et on se croyait définitivement vainqueur (1). Le M** Bazaine fait partir la division des grenadiers Picard de la garde et la réserve d'artillerie de l'armée, mais ces réserves, placées sur la gauche, sont trop loin pour arriver en temps utile et tout ce qu'elles peuvent faire, c'est d'empêcher les Allemands de dépasser ce soir-là Amanvillers. Les pertes des Français se sont élevées dans cette journée à 12,273 hommes hors de combat, et 2,000 laissés prisonniers aux mains de l'ennemi, celles des Allemands à 20,159 hommes hors de combat.
Les Allemands, par le terrain gagné à St-Privat sur la droite française, ont complété le mouvement tournant qu'ils avaient entrepris autour de Metz. L'armée du Rhin, repliée dans le camp retranché de Metz, a perdu ses communications avec la France et se trouve enserrée dans un cercle de fer.
(I) Colonel Fay, Journal^ p. 107 et 108.