CHAPITRE IX
Le ministère de Palikao.
Depuis le jour de la déclaration de guerre jusqu'à celui où parvenait la nouvelle du premier combat, la France restait absorbée dans l'attente, sa confiance était entière, absolue. Les Français du second empire avaient été tellement enivrés par les victoires qu'ils avaient remportées et avaient reçu une telle impression des récits dont ils s'étaient nourris sur la grandeur militaire du premier empire, qu'ils en étaient venus à se considérer comme un peuple à part possédant pour la guerre une supériorité de race incontestable. Ils avaient perdu de vue que la supériorité militaire n'existe chez un peuple que comme résultante de grandes passions et d'un état particulier d'équilibre des forces et des ressorts nationaux, destinée à disparaître lorsque les passions s'affaiblissent ou que l'équilibre se défait. La nation, joignant l'admiration qu'elle ressentait pour les zouaves, les turcos, les chasseurs à pied de la guerre d'Afrique au prestige traditionnel dont étaient revêtus les grognards du premier empire, en était venue à considérer le courage
qui fait braver la mort sur les champs de bataille et la préparation qui rend l'emploi du soldat efficace, non pas comme le résultat des sentiments.de patriotisme et d'honneur qui existent au cœur du citoyen, auxquels vient s'ajouter Tinstruction militaire, mais comme le produit d'un travail spécial transformant l'homme ordinaire en une sorte de gladiateur artificiellement façonné pour la bataille. Quant à ces particularités de l'armée allemande qui en faisaient la puissance, elles n'excitaient en France que de l'indifférence ou du dédain ; et singulier retour des choses I le mépris que le duc de Brunswick et les coalisés de 1792 avaient témoigné pour les cordonniers et les tailleurs qu'ils prétendaient voir marcher en France à la rencontre de leurs vieilles troupes, ce sont aujourd'hui les Français qui le montrent pour les étudiants et les gens de métier qui remplissent les rangs de Tarmée allemande. Les chauvins avaient exhumé la marseillaise dont les mâles accents avaient été autrefois à l'unisson de Tardeur avec laquelle leurs pères libres et affranchis avaient marché à Tennemi, et on la chantait à l'Opéra, sous l'aigle de César, aux applaudissements de gens qui, s'étant exonérés à prix d'argent, restaient chez eux. Toute cette partie qui dans la guerre est art, science, devant aboutir sur le terrain à la combinaison de grandes masses mues et guidées par l'intelligence, avait disparu des yeux du publi^qui ne voyait plus dans la guerre que la mise en action aveugle du courage brutal. La littérature, les arts, le journalisme faussaient depuis long-
temps le jugement sur les choses de guerre en ne mettant jamais en lumière que le côté brillant. Aussi nulle part, même parmi les ennemis de l'empire, même dans les journaux de la plus extrême opposition, n'admettait-on qu'on pût être vaincu.
La nouvelle du petit combat de Sarrebruck était arrivée à Paris le 3 août. Les dépêches officielles avaient eu soin de mentionner l'attitude du Prince impérial qu'on représentait conduit par son père sur le champ de bataille et plein de sang-froid dans le danger. On avait vu là une fois de plus les avantages que, dans l'intérêt de l'héritier du trône, le parti de l'empire se promettait de la guerre. Ce premier engagement, quelque insignifiant qu'il fût, donné comme im succès, avait suffi pour surexciter encore les espérances. Le surlendemain la nouvelle du combat de Wissembourg arrive comme un coup de foudre, et c'est à partir de ce jour que se produisent ces mouvements de colère, ces soubresauts instantanés qui vont agiter les foules, et sont la manifestation d'un état de fièvre qull ne faut cesser d'avoir présent à l'esprit si l'on veut s'expliquer les événements qui vont suivre. Une défaite et la France envahie ! Ce n'était pas seulement de la douleur pour soi et les siens, de la colère contre l'ennemi, c'était surtout de l'étonnement, de la stupeur et, comme conséquence, ime irritation violente cherchant à s'en prendre à tout. On était battu 1 Jamais cette éventualité ne s'était présentée à Tesprit. Cela révoltait au même titre qu'eût pu le faire le renversement de l'ordre naturel
des choses. Là dépêche en même temps que la défaite avait annoncé que le M*^ de Mac-Mahon concentrait ses forces, et une dépêche subséquente avait appris qu'il occupait, avec son corps d'armée, une forte position. Le public avait été mis par là dans une attente fiévreuse. En pareil cas les incidents les plus inattendus se produisent spontanément. Vers 1 heure de l'après-midi, le 6, un bruit qui a son origine à la Bourse se répand par la ville : Mac-Mahon a remporté une grande victoire, il a fait prisonniers le prince de Prusse et 25,000 hommes. La nouvelle vole de bouche en bouche, c'est à qui la criera le plus vite et la portera le plus loin . Les maisons se pavoisent. Hommes et femmes sortent dans la rue, à la hâte, nu-tête, ayant tout quitté, en proie à une joie fébrile, se serrant les mains, s'embrassant. Un courant se forme vers la Bourse, la place se remplit en un instant, et sur les marches du péristyle et sous la colonnade on entonne la marseillaise. Mais bientôt le bruit que la nouvelle est fausse commence à circuler, à mesure qu'il acquiert de la consistance, on retombe de Texaltation et de la joie délirante dans l'état de colère qui avait précédé. Un rassemblement 66 porte sur la place Vendôme devant le ministère de la justice, demandant avec irritation des nouvelles. M. Emile OUivier est obligé de paraître et, pour apaiser la foule, de promettre communication immédiate de toutes les nouvelles qui arriveraient du théâtre de la guerre. A 4 heures, lorsqu'on ne peut plus douter de la fausseté des bruits de victoire, la foule se rue
dans rintérieur de la Bourse en proférant des menaces contre les boursiers et saccage la corbeille. Le soir, la population qui avait éprouvé dans cette journée les chocs les plus violents, restait dans une sombre anxiété, et des bandes, se faisant Técho du désir universel, parcouraient les boulevards en criant : des nouvelles ! des nouvelles ! et en chantant la marseillaise.
Le lendemain, un dimanche, on trouvait affichées sur les murs des proclamation s de l'Impératrice régente et des ministres annonçant les défaites de Frœschwil- 1er et de Spickeren, la convocation des chambres et la mise en état de siège de Paris. La consternation produite par les nouvelles du dimanche grandissait encore le lundi, lorsque de nouveaux télégrammes de l'Empereur vinrent à être publiés. L'Empereur mandait que le G*^ Frossard avait eu à combattre avec son seul corps un ennemi sans cesse grossissant, que du côté du M** de Mac-Mahon la lutte s'était engagée avant que le G** de Failly eût pu rejoindre. Les télégrammes portaient en outre des mentions comme celle-ci : « Mes communications avec Mao-Ma- « hon étant interrompues, c'est le G** de Laigle qui « m'a annoncé que le M'* de Mac-Mahon avait perdu « une bataille. On n'a que des détails très-vagues. »> Et sur le G'* Frossard : « On n'a pas de nouvelles de . « Frossard, qui paraît cependant s'être retiré cettenuit « en bon ordre. » La responsabilité du commandant eu chef résultant de son insuffisance se révélait si clairement dans ces dépêches que, de suite, le besoin de
vengeance qu'on éprouvait, se retourna contre TEmpereur et se fixa sur lui.
Les mouvements tumultueux qui avaient commencé après Wissembourg se reproduisirent et prirent un caractère d'hostilité politique. Le dimanche et le lundi des rassemblements menaçants s'étaient formés et avaient parcouru les boulevards en réclamant oes armes. La police, la cavalerie avaient lait des charges après sommation au tambour ; des arrestations en grand nombre avaient été opérées. Le décret de l'Impératrice régente convoquant les chambres avait d'abord désigné le jeudi comme jour de la réunion, mais, depuis, la date avait été avancée et ^xée au mardi 9 août. Les rassemblements se portèrent ce jour-là sur la place de la Concorde. Le Corps législatif reprit sa session, protégé par un fort déploiement de sergents de ville, de gardes nationaux, de troupes à pied et à cheval commandées en personne par le M** Baraguay d'Hilliers, commandant en chef de l'armée de Paris. Il ne fallait rien moins qu'un pareil déploiement pour contenir la foule menaçante qui cherchait à envahir le Corps législatif pour brusquer un dénoûment et renverser Tempire.
La séance du Corps législatif s'ouvre par la lecture que fait le président, M. Schneider, du décret de convocation. Le nom de l'Empereur, placé en tête du décret, soulevait les clameurs de la gauche sans que les députés de la majorité cherchassent directement à le faire respecter. M. Emile Ollivier montait aussitôt après à la tribune. Son discours suscitait à gauche les
plus violentes interruptions sans que personne le soutînt par ailleurs, et il apparut de suite que le ministre, encore plus que TEmpereur, était universellement abandonné pour la part qu'il avait eue dans la déclaration de guerre, a Messieurs, disait le garde des « sceaux, l'Empereur vous a promis que Tlmpératrice « vous appellerait si les circonstances devenaient dif- « ficiles. Nous n'avons pas voulu attendre, pour vous « réunir, que la situation de la patrie fût compromise. « — M. Tachard : La patrie est compromise, envahie. « — M. Latour du Moulin : C'est l'incurie du ministère « qui a compromis la patrie. — Nous vous avons ap- « pelé au moment des premières difficultés. Quelques « corps de notre armée ont éprouvé des échecs, mais « la plus grande partie n'a été ni vaincue ni même en- « gagée; celle qui a été repoussée ne Ta été que par « des forces quatre ou cinq fois plus considérables, et « elle a déployé dans le combat un héroïsme sublime. « — De tous côtés : Nous n'en doutons pas. — Voix à « gauche : Mais elle a été compromise. — M. Jules Face vre : Oui, parTimpéritie de son chef. — Elle a, dis-je, « déployé un héroïsme sublime qui lui vaudra une « gloire au moins égale à celle des triomphateurs. Auu cune de nos défenses naturelles ou de nos forteresses <( n'est entre les mains de l'ennemi, nos ressources « immenses sont intactes. Au lieu de se laisser abat- « tre par des revers que cependant il n'attendait pas, « le pays sent son courage grandir avec les épreuves, a Nous vous demandons de nous aider à organiser la « levée en masse de tout ce qui est valide dans le
•2i4. LA CHUTE DE L'EMPIRE.
tt pays. — M. de Jouvencel : Non I noa I pas avec « vous. M. Eugène Pelletan : Vous avez perdu le pays, « il se sauvera malgré vous. M. Emmanuel Arago : « Tous les sacrifices, oui tous I mais sans vous. » *— M. Emile OUivier faisait alors Ténumération des mesures de défense que le gouvernement croyait devoir recommander à l'approbation du Corps législatif, puis il ajoutait : « Maintenant, en réponse aux interruptions <c que j*ai recueillies pendant une lecture que je ne de- « vais pas discontinuer, un seul mot et pour n'y plus <( revenir. Les circonstances sont telles que ce serait u manquer à ce qu'on doit à la patrie que de mettre « une minute la discussion sur les personnes. Il est <( un temps de parler pour les hommes de cœur, et il « est un temps de se taire. Pour nous ministres, en ce <( qui nous concerne personnellement, c'est le temps (( de se taire, et si la Chambre ne se place pas der- « rière nous. — Exclamations et protestations à gau- « che. — Je vais donner à ma pensée une forme plus (1 nette : la Chambre manquerait au premier de ses (( devoirs si elle restait derrière nous ayant dans l'es- « prit ou dans le cœur la moindre défiance. »
M. Latour-Dumoulin donnait ensuite lecture de la [)roposition suivante émanant des membres les plus influents du centre gauche et du tiers-parti. « Les dé- <( pûtes soussignés demandent que la présidence du « conseil des ministres soit confiée au G'* Trochu et « qu'il soit chargé de composer un ministère. » M. Jules Favre faisait également connaître les propositions de la gauche : « Nous nous préoccupons tous
<( du salut et de la défense de la patrie, et c'est préci- « sèment pourquoi, sans discours, j'ai Thonneur de <( proposer à la Chambre deux résolutions. La première <i relative à l'organisation de la garde nationale, la se- <( coude relative à la défense du sol même de la France : « La Chambre arrête : Il sera immédiatement distribué aux a mairies de chaque arrondissement de la ville de Paris « des fusils à tous les citoyens valides inscrits sur les listes « électorales, La garde nationale sera réorganisée en u France dans les termes de la lot de 1851. On nous a (( dit que l'heure des discours était passée, l'heure est « passée aussi des ménagements qui perdent les assem- « blées et les empires. Nous devons éviter toute récri- <( mination, mais nous devons virilement envisager la <( vérité. La vérité est que le salut de la patrie est « compromis, qu'elle ne peut être sauvée que par un (( effort héroïque et que cette compromission est le (c résultat des fautes de ceux qui dirigent les opérations <( militaires. Il est indispensable que les forces mili- <( taires soient remises aux mains d'un seul homme <c qui ne soit pas l'Empereur. Il faut que l'Empereur (( abandonne le quartier général; il a été malheureux, « il doit revenir.
« Ce n'est pas tout, messieurs, il faut, si la Chambre « veut sauver le pays qu'elle prenne en main le pou- « voir, il faut que le pays se confie à ses représentants, a et c'est pour cela que je dépose sur le bureau la ré- « solution suivante ; Considérant que malgré V héroïsme « de notre armée ^ le solde la patrie est envahi^ que le salut « de la France commande au Corps législatif de prendre
« en main la direction des affaires^ la Chambre arrête: i< Un comité de quinze membres, choisi dans son sein, sera « investi des pleins pouvoirs du gouvomementpour repousi( ser rinvasion étrangère. »
Cette proposition signée de trente-deux députés soutenue par les applaudissements de la gauche, avait au contraire soulevé à droite et au centre de violentes interruptions. Le président M. Schneider faisait obser- « ver : La proposition qui vient d'être faite par M. Jules « Favre a un caractère essentiellement inconstitu- « tionnel. — M. Jules Simon : L'histoire ne croira (f pas ce qui se passe ici, il faut d'abord sauver le (c pays! — M. Schneider: Voulez-vous que je dise, au (c lieu de me servir du mot inconstitutionnel, que vo- (c tre proposition a un caractère essentiellement révoluce tionnaire, par conséquent je ne puis ni l'accepter, ni « la mettre en discussion. Vous ne ferez pas de ré vote lution avec une chambre comme celle-ci. — M. Grâce nier de Cassagnac : « L'acte qui vient de s'accom- « plir devant vous est un commencement de révoluce tion donnant la main à un commencement d'inva- « sion ; les Prussiens vous attendaient. — M. Esquia ros : C'est vous qui les avez amenés en votant la « guerre. — M. Tachard : C'est votre ineptie qui les a ce amenés. — M. Granier de Cassagnac : Lorsque ce Bourmont d'odieuse mémoire vendit sa patrie, il ne Cl faisait rien de plusque vous. Au moins Bourmont était (i un soldat qui avait vu en face et de près les ennecc mis de son pays, tandis que vous, abrités ici derrière « vos privilèges, vous proposez de détruire le gouver-
« nement de qui ? de l'Empereur qui est en face de « reimemi. Nous sommes venus ici sous la condition <( de notre serment qui constitue notre caractère et « crée notre inviolabilité. — M. Eugène Pelletan : a II n'y a pas de serment devant le parjure! — M. Gra- « nier de Cassagnac : Lorsque par un acte révolution- « naire on reprend son serment, on perd à la fois Tin- « violabilité et le caractère qui en découle pour rester « desimpies factieux. — M. Gambetta : 11 s'agit du salut « de la patrie I — M. Granier de Cassagnac : Et je vous (( déclare que si j'avais l'honneur de siéger au banc (c du gouvernement, vous tous signataires seriez ce « soir devant un conseil de guerre. » Les partis prenaient à ce moment décisif l'attitude dernière que leur nature et leur position comportaient. Pour les républicains la première mesure à prendre, était la mise à l'écart du gouvernement impérial, aussi les plus exaltés parmi eux étaient-ils rassemblés sur la place de la Concorde cherchant à employer la force, tandis que les chefs politiques, les députés se bornaient à appeler le Corps législatif, à se saisir d'office du pouvoir. Et d'un autre côté, la droite bonapartiste sentant l'empire en péril proposait ,par l'organe du plus violent de ses membres, d'employer de nouveau contre les républicains les conseils de guerre et la proscription.
M. Jérôme David succédait à la tribune à M. Granier de Cassagnac, et la guerre qu'il avait si énergiquement réclamée commençant mal, il cherchait à atténuer le plus possible la gravité des revers éprouvés. « Je demande à rétablir la vérité. On a établi
nS L\ CHUTE DE L'EMPIRE.
î( devant vous \me situation exagérée. J'ai eu Thon- «t neur d'assister à un combat héroïque, ayant la douce leur de ne pas en partager les dangers. J'ai vu ces « héros qui, placés dans des conditions d'infériorité « incroyable, se sont fait tuer sans reculer d'une se- « melle, se disant: la France nous vengera. Eh bien I « je suis sûr que si de leur tombeau des accents su- « prêmes pouvaient se faire entendre, ils vous di- « raient : laissez vos dissensions intérieures, ne pensez <( en ce moment qu'au salut de notre pays, et quand vous « avez une armée non pas vaincue, mais plutôt victo- « rieuse — Mouvement à gauche — en raison des cir- « constances dans lesquelles elle s'est trouvée enga- (( gée, donnez-lui comme appui la confiance que la (( France est avec elle pour l'aider à vaincre et à chas- « ser l'étranger. »
La séance était suspendue afin d'examiner dans les bureaux les projets présentés pour l'augmentation des forces militaires par le G*^ Dejean, ministre de la guerre par intérim : à sa reprise, le président donne lecture de deux ordres du jour motivés qui ont été déposés au cours de la discussion. Le premier émanait de M. Latour-Dumoulin et des signataires de la proposition qu'il avait lue précédemment ; il était du reste conçu dans le même esprit et lui était simplement substitué. « Le Corps législatif déclarant « que, dans la situation actuelle, le cabinet a ces^é « d'avoir sa confiance passe à Tordre du jour. » Le second était dû à M. Clément Duvernois : « La cham- « bre décidée à soutenir un cabinet capable d'orga-
« inser la défense du pays passe à Tordre du jour. » Les discours de MM. Granier de Cassagnac et Jérôme David n'étaient en effet que des hors-d'œuvre, et c'était M^ Clément Duvernois qui était venu faire rinterventiou de parti correspondant, pour la droite l>onapartiste, à celle que MM. Latour-Dumoulin et Jules Favre avaient faite pour le centre gauche et la .i»auche. L'ordre du jour de M. Latour-Dumoulin mis le premier aux voix était repoussé. On passait à celui fie M. Duvernois, mais son auteur l'avait déposé sans l'expliquer, et le sens en était si peu clair que plufsieurs membres réclamaient des éclaircissements. M. Duvernois se refusait à en donner. L'ordre du jour allait donc être mis aux voix sans que ceux qui le présentaient eussent fait connaître les conséquences qu'ils entendaient eu tirer ; M. Emile OUivier ayant cependant déclaré que le cabinet ne Tac-' ceptait pas, il se trouvait par là prendre vis-à-vis des ministres la signification d'un manque de confiance ; il était adopté par assis et levé. La Chambre passait ensuite au vote sur les deux demandes d'urgence de M. Jules Favre : la première sur le projet d'armement des gardes nationales était adoptée, la seconde sur la création d'un comité de défense était repoussée par 53 contre 190. La majorité du Corps législatif dans cette séance était comme toujours restée muette et passive. Elle n'avait envoyé personne à la tribune, après la gauche, le centre gauche et la droite, faire connaître qu'elle eût des mesures de salut à proposer. Les députés delà majorité avaient ratifié toutes
les demandes de M. Emile OUivier tant qu'il avait été l'homme de l'Empereur ; maintenant que Téloignement de FEmpereur et les défaites le faisaient tomber dans le néant, continuant leur rôle de serviteurs de la dynastie, c'est à l'Impératrice et à la droite bonapartiste^ prenant le pouvoir, qu'ils s'abandonnaient. A la an de la séance M. Emile Ollivier déclarait qu'après l'adoption de l'ordre du jour de M. Clément Duvernois, les ministres avaient remis leur démission à l'Impératrice qui avait chargé le G** de Palikao de former un nouveau ministère.
Le G** Cousin de Mautauban, comte de Palikao, commandait depuis plusieurs années le 4® corps d'armée à Lyon. Le 9 août au soir il recevait un télégramme de M. Emile Ollivier, le mandant à Paris (1). Le lendemain matin, il était aux Tuileries et l'Impératrice lui apprenait qu'elle l'avait choisi pour former un ministère et prendre le portefeuille de la guerre. Le G** de Palikao n'avait jusqu'à ce jour joué aucun rôle politique, mais la signification politique du nouveau cabinet apparaissait dans la personne de deux des chefs de la droite bonapartiste, MM. Jérôme David et Clément Duvernois ; le ministère était en effet composé, comme suit :
Comte de Palikao, guerre.
Chevreau, intérieur.
Magne, finances.
Grandperret, justice.
(I) G** de Palikao, Un ministère de la guerre de vingt^quatre Jours, p. 48.
Prince de Latour-d' Auvergne, affaires étrangères.
Amiral Rigault de Genodilly, marine.
Jules Brame, instruction publique.
Jérôme David, travaux publics.
Clément Duvernois, commerce.
BussoN-BiLLAUT, ministre présidant le conseil d'Etat.
MM. David et Duvernois ne figuraient cependant qu'à la fin de la liste ministérielle, c'est qu'ils l'avaient ainsi choisi. M. Jérôme David qui, par les efforts qu'il avait faits pour amener la guerre, avait gagné la confiance de l'Impératrice, avait reçu d'elle l'offre du ministère de l'intérieur (i). Il avait refusé, préférant être moins en vue aux travaux publics. MM. David et Duvernois avaient en effet joué un rôle trop actif, comme chefs de la droite bonapartiste, et leur action dans le sens de la politique dynastique avait été trop accentuée, pour que lem* apparition dans les grands postes d'un cabinet, à un pareil moment, n'excitât pas de trop vives défiances. Ils préféraient donc n'occuper que des ministères secondaires. Ils pouvaient d'autant mieux agir ainsi que la composition du cabinet donnait toute garantie à la prépondérance de leurs idées. MM. Chevreau, Grandperret, Busson-Billault, Magne étaient absolument dévoués à l'empire et, avec MM. David et Duvernois, formaient dans le cabinet une majorité acquise aux intérêts de la dynastie. Aux réunions du conseil des ministres allaient maintenant assister les présidents du Sénat
(l) Jérômo Dsiyià, Enquête parlementaire, t. I, p. I4S.
et du Corps législatif) MM. Rouher et Schneider, ainsi que les membres du conseil privé. Les hommes qui, en ce moment de crise suprême, s'assuraient la domination étaient donc les chefs du pur parti bonapartiste. C'étaient les hommes que leur intérêt de parti avait conduits à demander la guerre, et maintenant qu'on écartait TEmpereur et les ministres du 2 janvier, qui jusqu'à ce jour les avaient couverts aux yeux du public, sentant qu'ils avaient plus que jamais besoin de se masquer, ils se dérobaient derrière le G** de Palikao.
L'arrivée à la présidence du. conseil du G** de Palikao fut accueillie de tous côtés avec une faveur marquée. L'expédition de Chine avait acquis au général une réputation de grand homme de guerre qui était, dans les circonstances où Ton se trouvait, un gage irrésistible de popularité. On ne s'inquiéta point du genre d'action que les bonapartistes pourraient exercer, on ne vit dans le nouveau ministère que le chef militaire, considéré comme l'homme le plus capable d'imprimer une bonne direction aux opérations de guerre. La partie exaltée du parti républicain -qui avait essayé de renverser l'empire par la violence, sentant s'élever contre elle la désapprobation publique, étant moins que jamais soutenue par les chefs et les modérés du parti, cessa ses tentatives. De toute part, le désir de ne rien faire qui pût porter atteinte à l'efficacité de la défense considérée désormais dans d'excellentes mains prévalut. Les rassemblements tumultueux cessèrent dans la rue, le calme se rétablit
LE MINISTÈRE DE PALIKAO. 2o3
dans les esprits. La chute du ministère du 2 janvier ne suffisait pas cependant à satisfaire l'opinion publique, elle se prononçait en outre avec énergie pour que l'Empereur et son major général fussent dépouillés du commandement de l'armée. Le G** de Palikao donnait satisfaction sur ce point en annonçant le 13, au Corps législatif, la remise du commandement faite par l'Empereur au M** Bazaine.
Aussitôt le nouveau ministère constitué, le Corps législatif prenait les mesures de législation rendues nécessaires par les événements. Dans la séance du 10, M. de Forcade la Roquette avait lu le rapport de la <Tommission chargée de Texamen des projets de loi présentés par le G*^ Dejean. La commission ayant apporté certaines modifications aux projets du ministre, proposait d'appeler sous les drapeaux tous les hommes de vingt-cinq à trente-cinq ans, célibataires ou veufs sans enfants, ayant déjà satisfait à la loi de recrutement, et la totalité de la classe de 1870. On donnait des facilités nouvelles pour les enrôlements volontaires et pour le remplacement des hommes appelés par des hommes ayant déjà servi. Le 12, le projet de loi de M. Jules Favre, sur la garde nationale, venait en discussion et était à son tour adopté. Il contenait le principe de l'élection des officiers et sous-officiers par les gardes nationaux et fixait à cinquante ans la limite d'âge pour le service. Dans la même séance la chambre votait la suspension des paiements en numéraire et le cours forcé des billets de banque; sur le rapport de M. Magne, elle élevait
de 500 millions à un milliard l'emprunt précédemment voté pour les frais de guerre; elle expulsait du territoire français tous les sujets allemands. Le 13, elle suspendait pendant un mois les poursuites à exercer pour les échéances restées en souffrance. Toutes ces mesures commençaient à ramener l'espérance, lorsque le 18 le Journal Officiel vint annoncer à rimproviste la nomination du G*^ Trochu au poste de gouverneur de Paris. Le même jour le G*^ do Palikao donnait au Corps législatif des explications sur cette nomination, disant qu'elle n'impliquait point que le gouvernement eût lieu de craindre la présence immédiate de l'ennemi sous les murs de Paris, qu'elle avait pour unique cause le désir qu'il avait éprouvé de centraliser aux mains d'un homme intelligent et énergique les pouvoirs nécessaires pour effectuer l'armement de la ville. Les déclarations du G** de Palikao n'étaient point exactes ; la nomination du G*^ Trochu n'émanait pas du gouvernement de l'Impératrice ; elle avait été faite en dehors de lui et se rattachait à un ensemble de mesures, prises à Châlons par l'Empereur et les généraux qui l'entouraieat.
Le camp de Châlons avait été choisi pour recevoir les corps do troupes soit formés à nouveau, soit ramenés du théâtre des premières opérations de guerre, dont la réunion devait constituer une armée nouvelle. Les 18 bataillons de garde nationale mobile de la Seine sous les ordres du G»* Berthaut se trouvèrent les premiers rendus au camp, où ils avaient été envoyés au début des hostilités pour s'organiser. Le
LE MINISTÈRE DE PâLIKâO. 251»
G*^ de Palikaoles destinait avecrinfanterie de marine et uncertain nombre de régiments d'infanterie de ligne à former un nouveau corps d'armée, le 12®. Il avait appelé au commandement de ce corps le G'* Trochu avec le G** Schmitz pour chef d'état-major. Le G** Schmitz devançant son chef de corps était arrivé au camp de Châlons le 15 ; il s'était aussitôt mis en rapport avec le G*^ Berthaut ; celui-ci lui avait appris que ses mobiles n'étaient pas armés ; sur les dix-huit bataillons trois seulement avaient des chassepots,et cependant, dans les plaines ouvertes de Châlons, ils étaient exposés aux surprises de la cavalerie ennemie qui pouvait apparaître d'un moment à l'autre. Le 16 dans l'après-midi l'Empereur et le prince Napoléon arrivaient au camp venant de Metz, quelques heures après eux le G'* Trochu y arrivait de son côté venant de Paris.
Le lendemain matin 17 août le prince Napoléon, les généraux Trochu, Schmitz et Berthaut se réunissaient chez l'Empereur pour tenir conseil. La question des gardes mobiles de la Seine fut la première agitée. L'Empereur demanda -au G** Berthaut ce qu'on pouvait se promettre des mobiles. Le général lui répondit que c'étaient des jeunes gens décidés à faire leur devoir, mais que dans l'étatd'instruction et d'armement où ils se trouvaient, il était impossible de compter sur eux pour tenir ailleurs que dans des positions fortifiées. Les explications du G*^ Berthaut ne laissant aucun doute sur l'impossibilité d'utiliser les gardes mobiles en rase campagne on chercha où on pourrait les cm-
ployer. Le G*^ Berthaut proposait de les envoyer tenir garnison dans les places du Nord, le G^ Trochu demandait qu'ils fussent ramenés à Paris pour défendre leurs foyers. Après discussion l'Empereur se décida pour leur retour à Paris,et il donna au G*^ Berthaut Tordre de les y ramener (1).
La question des mobiles résolue, on aborda celle du retour deTEmpereurà Paris. L'Empereur, en partant pour Tarmée, s'était dessaisi du gouvernement en faveur de l'Impératrice, maintenant qu'il avait perdu le commandement de l'armée, il se trouvait entre Paris et le théâtre des opérations de guerre tombé dans une position indéfinie et dépouillé de toute autorité. Reprendre le commandement de l'armée après ses insuccès était pour l'Empereur impossible ; mais ne pourrait-il pas rentrer à Paris et ressaisir le gouvernement î cela encore dans l'état des esprits pouvait n'être pas sans danger. Le prince Napoléon désirait vivement voir l'Empereur reprendre le gouvernement qui,depuisla chute du ministère du 2 janvier, était passé aux mains de ses adversaires personnels, aussi le pressait-il de revenir à Paris, quels que fussent les risques à courir. Il y avait un moyen pour l'Empereur de se faciliter le retour à Paris, c'était de s'appuyer sur les hommes qui jouissaient de la faveur publique. Le G'* Trochu était au premier rang de ceux-là ; le livre qu'il avait publié sur l'armée française où il avait signalé des vices d'or-
(I)G** Trochu, Uempire et la défense de Paris, Procès du Fi'garo, Déposition du général Berthaut, p. 136.
ganisation qui se révélaient avec tant d'évidence, Toubli dans lequel on avait paru le laisser en ne l'employant pas au début des hostilités , l'esprit d'opposition qu'on lui prêtait, en faisaient l'homme le plus populaire du moment. L'Empereur, à la faveur du bon accueil qui serait fait à la nomination du G'* Trochu au poste de gouvernem* de Paris et en se servant de la force personnelle que le général aurait à Paris, pouvait rentrer avec chance d'être accepté. C'est ce plan de conduite que le prince Napoléon, les généraux Schmitz et Trochu soumettaient à l'Empereur (1). L'Empereur, après avoir écouté, demanda au G** Trochu si réellement il accepterait une semblable mission, et celui-ci répondant par l'affirmative expliquait en même temps qu'à ses yeux le salut était seulement dans Paris et dans la concentration sous ses murs de toutes les forces militaires du pays. L'Empereur sous le coup des revers était tombé dans cette sorte d'abandon de soi qui, dans les grandes crises, lui était habituel. La décision qu'on lui demandait de prendre était d'une nature telle qu'il restait perplexe. Cependant la conférence venait de s'augmenter d'un nouvel assistant qui ne s'était pas trouvé présent au début (2), c'était le M*' de Mac-Mahon arrivé au camp de son côté le , matin même. L'Empereur, sous un prétexte quelconque prenant à part le maréchal, lui demanda s'il cou-
(1) G*** Trochu, ut suprà^ Procès du Figaro ^ Déposition du G«» Schmitz y p. 142.
(2) G'* Trochu, ut suprà^ Procès du Figaro, Déposition duM*^ de MaC'Mnhon, p. 113.
258 L\ CHUTB DE L'EMPIRE.
naissait le G** Trochu et si oa pouvait se fier à lui. Le maréchal lui ayant assuré que le G*^ Trochu était un homme d'honneur digne de confiance (1), l'Empereur se décida alors, et le conseil entre les généraux étant repris, la nomination du G*^ Trochu comme gouvfflv neurde Paris et le retour de l'Empereur à Paris furent arrêtés. Le G** Lebrun que l'Empereur avait amené avec lui de Metz dut remplacer le G»^ Trochu dans le commandement du 12* corps.
Il restait à pourvoir au commandement de l'armée qui se formait à Ghâlons. LeM*^ de Mac-Mahon fut désigné et, aân de mettre de l'unité dans les opérations, on décida que le M*^^ Bazaine commanderait en chef les différentes armées. A ce moment on ne connaissait pas encore à Ghâlous la bataille de Rezon ville et le retour du M*^ Bazaine à Metz. L'Empereur avait quitté l'armée du Rhin sortie de Metz ayant pour instructions de battre en retraite sur Verdun et Châlons, et rien ne faisait alors sérieusement craindre que ce mouvement ne pût s'exécuter. Aussi le plan à adopter pour la mise en mouvement de Tarmée de Châlons venant à être discuté et la retraite subséquente de cette année sur Paris ayant été sinon fixée quant au jour, du moins décidée en principe, et le choix des routes à prendre examiné, le M** de Mac-Mahon se prononça pour la route de Châlons à Reims (2) qui, tout en lui permettant de couvrir Paris, lui facilitait en même
(1) M** de Mac-Mahon, Enquête parlnn.y 1. 1, p. 28.
(2) Voir la note C.
kL.
temps les moyens de rallier son général en chef attendu de Metz.
La conférence terminée, on passa à l'exécution des résolutions prises. Le jour même à 3 heures (1), le G** Trochu partait pour Paris avec le G** Schmitz. Il emportait un décret de l'Empereur le nommant gouverneur de Paris. Le départ de l'Empereur lui-même fut remis au lendemain. Le train du G'* Trochu ayant éprouvé des retards, le général n'arriva à Paris que dans la nuit, le décret dont il était muni avait besoin du contre-seing d'un ministre ; à une heure de la nuit il se présenta au ministre de l'Intérieur, M. Chevreau, qui lui dit qu'on ne pouvait laisser paraître le décret de l'Empereur sans l'assentiment de l'Impératrice et qui le conduisit de suite auprès d'elle (2). L'Impératrice reçut assez mal le général. L'esprit d'opposition qu'on lui prétait et qui avait été à Châlons la raison de son choix pour l'Empereur et le prince Napoléon cherchant à se couvrir de sa popularité, allait être à Paris, pour l'Impératrice et ses conseillers, la cause d'une défiance profonde leur faisant envisager en lui un homme dangereux. L'Impératrice lui dit presque immédiatement en le recevant : « Général, je vous demande un conseil, ne c< croyez- vous pas qu'il faille rappeler les princes de la c famille d'Orléans ? » Le G** Trochu passait à la cour pour un orléaniste, et l'Impératrice lui faisait dès l'abord sentir que ses soupçons étaient éveillés à son
(1) G'* Schmitz, Enquête parlem,, t. II, p. 279.
(2) Chevreau, Enquête parlent. ^X. I, p, 263.
égard, elle ajouta : « Les hommes qui ont conseillé « à l'Empereur de revenir à Paris sont ses ennemis, « TEmpereur ne rentrerait pas vivant à Paris. Non, « général, TEmpereur ne reviendra pas à Paris, il res- « tera à Châlons. » L'Impératrice, avertie par le télégraphe du projet de retour de TEmpereur, avait de suite agi pour le faire abandonner. Elle avait réussi à persuader à l'Empereur de demeurer à Ghàlons^ elle avait déjà la nouvelle qu'il consentait à rester et elle en donnait communication au G** Trochu. Gela modifiait complètement la situation dans laquelle le général avait cru se trouver à Paris, mais, dans les circonstances terribles que l'on traversait, la nomination étant faite, il était aussi bien dans la nécessité de rester au poste qull était venu occuper, que rimpératrice d'accepter le gouverneur qui lui était envoyé. Malgré les paroles amères qu'elle avait d'abord prononcées, l'Impératrice finit donc par dire au général : « Vous défendrez Paris et remplirez votre « mission, sans l'Empereur (I). » Gelui-ci protestant de sou dévouement et promettant de faire tout ce qui serait possible pour défendre Paris, donna lecture d'une proclamation qu'il avait rédigée en route (2) ; ."elle débutait ainsi : « Habitants de Paris, dans le « péril où est le pays, nommé gouverneur de Paris c( par l'Empereur que je précède de quelques heures. . . » L'Empereur ne revenant pas, il y avait lieu de modifier ce préambule, mais l'Impératrice ne se borna
(I) G°* Trochu, Une page d'histoire contemporaine, p. 35. <2) G** Trochu, L* empire et la défense de Paris, p. 42!.
Cependant l'armée ne pouvait rester plus longtemps à Châlons, dans une pleine ouverte, en face de l'armée du prince de Prusse dont Tavant-garde avait atteint Vitry-le-Français. Le M** de Mac Mahon, au sortir de la conférence du 17, avait envoyé une dépêche au M'* Bazainepour l'informer qu'il étaitplacé sous ses ordres et lui demander ses instructions. Il recevait le 19 une dépêche en réponse où le M** Bazaine, disant qu'il était trop éloigné pour lui donner des ordres, le laissait libre d'agir selon son propre jugement (1). Le M** de Mac-Mahonse résolvait alors à exécuter la marche de Châlons sur Reims. En conséquence l'armée tout entière vint prendre position à Reims le 21 . Lorsque le maréchal avait conçu le mouvement sur Reims, il s'en était promis un double résultat, couvrir Paris et donner la main au M*^ Bazaine attendu de Metz ; mais entre temps la situation de l'armée du Rhin s'était transformée, les batailles de Rezonville et de Saint-Privat lui avaient enlevé sa ligne de retraite. Le M** de Mac-Mahon arrivé à Reims couvrait donc bien Paris, mais il ne donnait plus la main au M** Bazaine qui ne venait pas. On ne pouvait pas plus séjourner à Reims qu'à Châlons, et alors se pose la question d'un choix à faire : ou quitter Reims pour ramener l'armée à Paris en abandonnant le M*"^ Bazaine à son sort, ou bien le quitter pour aller au secours de Metz en livrant le chemin de Paris. Le gouvernement de l'Impératrice et le G** de Palikao s'étaient de suite prononcés ; dès
(1) M"i de Mac-Mahon. Enquête pariem,^ 1. 1, p. 30.
qu'ils avaient vu que rarmée du Rhin ne pouvait se dégager, leur unique pensée avait été de porter l'armée de Chàlons vers TEst à son secours. Dans cet esprit le 6*^ de Palikao non-seulement donnait son approbation au mouvement préliminaire de Tarmée de Châlons sur Reims, mais encore, dans une dépêche en date du 19, indiquait Metz comme objectif au M** de Mac-Mahon (I). Le maréchal devait maintenant choisir entre deux partis également douloureux, abandonner à l'ennemi le M*^ Bazaine son général en chef ou bien livrer le chemin de Paris. Entre les deux partis considérés en eux mêmes on pouvait peut-êtrehésiter, mais jugeant la question du choix à faire, au point de vue des opérations militaires à exécuter dans les deux cas, il y avait une raison décisive de se décider pour le retour à Paris, c'est que c'était là une opération que l'ennemi ne pouvait inquiéter, tandis que, dans la position qu'occupaient alors les diverses armées, la marche sur Metz présentait des hasards tels qu'avec des chances nulles de donner la main au M»* Bazaine, on courrait les plus grands risques de faire périr l'armée de Châlons dans l'entreprise ; aussi le M** de Mac- Mahon, contrairement à l'invitation du ministre de la guerre, arrêtait-il dans sa pensée la retraite de son armée sous Paris (2).
En rentrant h son quartier général de Courcelles près Reims le 21 août au soir, le M** de Mao-Mahon «st appelé chez l'Emperem»; il y trouva M. Rouher.
(1) M** de Mac-Mahon, Enquête parlent. ^ 1. 1, p. 30.
(2) M"* de Mac-Mahon, ut suprà.
LE MINISTÈRE DE PALIKAOr 265
M. Rouher, qui avait vu se poser dans le conseil des ministres la question de la direction à donner à Tarmée de Châlons, avait pris la résolution de se rendre de sa personne auprès de l'Empereur et du maréchal pour les décider à se porter au secours de Metz. Le conseil tenu au château de Gourcelles chez l'Empereur se trouva formé de l'Empereur, de M. Rouher, du M** de Mac-Mahon et de son chef d'état-major le G** Faure. M. Rouher fit ressortir les raisons qui d'après lui rendaient nécessaire la marche sur Metz : l'abandon du M'* Bazaine aurait à Paris les plus graves inconvénients, l'Impératrice et le conseil des ministres étaient d'avis qu'on allât à son secours (l). Le M** de Mac-Mahon expliqua qu'en essayant d'aller au secours du M'* Bazaine, on courrait le risque de se trouver au milieu des diverses armées prussiennes, et il fit valoir les raisons qui, au point de vue militaire, rendaient le succès de la tentative impossible. L'Empereur, en remettant le commandement au M** de Mac-Mahon, avait pris l'engagement de rester étranger à la direction des opérations militaires, conformant sa conduite à ses déclarations, il se tenait en dehors de la discussion entre M. Rouher et le maréchal, laissant ce dernier maître de la décision à prendre (2) . Le maréchal persistant, malgré tout ce que M. Rouher put dire, dans l'intention de revenir à Paris, finit par déclarer qu'il mettrait certainement son armée en marche sur Pa-
(1) M"^ de Mae-Mahon, Enquête parlent,, 1. 1, p. 30.
(2) M»i de Mac-Malion, Enquête] parlem,, [t. I, p. 31. Rouher, ibidem, p. 239.
ris le surlendemain 23, à moins que d'ici là il ne reçût des instructions contraires du M** Bazaine. Le retour à Paris étant ainsi décidé, l'Empereur consulta M. Rouher sur les mesures à prendre pour l'efFectuer. M. Rouher fut d'avis (1) que l'Empereur ne pouvait revenir seul à Paris, qu'il devait donc suivre l'armée et ne rentrer qu'avec elle ; il proposa en même tomps de nommer le M'* de Mac-Mahon généralissisme de toutes les forces concentrées à Paris. L'Empereur ayant adhéré à ces vues, on rédigea divers papiers devenus nécessaires (2) : une note pour le ministre delà guerre dans laquelle l'Empereur indiquait les mesures à prendre en prévision du siège de Paris, une proclamation du M*' de Mac-Mahon àl'arméeoù se trouvaient expliquées les raisons pour lesquelles on n'allait pas au secours du M'* Bazaine, une lettre de l'Empereur au maréchal pour lui annoncer sa nomination aux fonctions de généralisisme, et enfin le décretcontenant cette nomination. Ces divers documents durent être communiqués au conseil de l'Impératrice à Paris (2). M. Rouher, se chargeant de faire la communication, prit les pièces avec lui; et il partit de Reims dans la nuit pour retourner à Paris.
Le lendemain matin 22, le M** de Mac-Mahon se préparait à effectuer la retraite sur Paris et donnait ses instructions sur les différentes routes à prendre (3),
(t) Rouher, Enquête pariem,, t. I, p. 239.
(2) Rouliep, Enquête pariem», t. I, p. 239.
(3) M*' de Mac-Mahon, Enquête pariem,,t, I, p. 3t.
les ordres de mouvement allaient être envoyés, lorsque l'Empereur lui remet une dépêche qui lui arrivait du M»* Bazaine après avoir passé par Paris. Cette dépêche était appelée à changer toutes les résolutions du M*^ de Mac-Mahon.
<( Ban Saint-Martin, 19 août 1870. Le M** Bazaine « à S. M. TEmpereur au camp de Ghâlons.
« L'armée s'est battue hier toute la journée sur les « positions de Saint- Privât et de RozérieuUes et les a « conservées. Les 4® et 6® corps seulement ont fait, vers « 9 heures du soir, un changement de front, Taile « droite en arrière pour parer à un mouvement toura nant par la droite que les masses ennemies tentaient « d'opérer à l'aide de l'obscurité. Ce matin j'ai fait « descendre de leurs positions les 2® et 3® corps, et l'ar- « mée est de nouveau groupée sur la rive gauche de la « Moselle, de Longeville au Sansonnet, formant une « ligne courbe passant par le haut du Ban Saint- Mar- « tin, derrière les forts de Saint- Quentin et de Plappei< ville. Les troupes sont fatiguées de ces combats in- « cessants qui ne leur permettent pas les soins maté- « riels, et il est indispensable de les laisser reposer deux « ou trois jours. Le roi de Prusse était ce matin avec « M. de Moltke à Rezonville, et tout indique que Farce mée prussienne va tâter la place de Metz. Je compte c< toujours prendre la direction du Nord et me rabat- « tre ensuite par Montmédy sur la route de Sainte-Mé- « néhould àChâlons, si elle n'est pas fortement occu- « pée. Dans ce cas je continuerai sur Sedan et même « Mézières pour gagner Châlons. »
Qu'était cette dépêche ? Un rapport adressé à un chef d*État sur une bataille perdue, par un général qui cherche à atténuer le plus possible sa défaite et les suites qu'elle pourra avoir. La bataille dont le M*^ Bazaine rend compte est du 18, on est maintenant le 22 et on a les rapports prussiens ; ceux-ci font ressortir, en Taccentuant, ce que le M** Bazaine atténue, mais les deux établissent d'accord que Tarmée du Rhin a été rejetée dans une place forte où elle est tenue enserrée. Il semble donc que la dépêche du M** Bazaine eût dû être de nature à confirmer le M»* de Mac-Mahon dans la pensée de revenir à Paris ; il n'en est rien, le maréchal ne voit dans la dépêche que l'annonce que fait son général en chef d'un moument éventuel sur Montmédy, à peine l'a-t-il lue qu'il renonce à revenir à Paris et se décide pour la marche sur Metz (1). Le M** de Mac-Mahon envoie une dépêche au ministre de la guerre l'informant de son changement de détermination. Elle se croise avec celle que le ministre adressait de son côté à l'Empereur pour lui communiquer la décision du conseil des ministres au sujet des résolutions prises dans la conférence de Courcelles (2).
M. Rouher avait été entendu aussitôt son retour à Paris dans le conseil réuni le 22 au matin. Le G** de Palikao s'était élevé avec force contre la détermination que le M*^ de Mac-Mahon avait manifestée à M. Rouher
(1) M'* de Mac-Mahon, Enquête parlem,, 1. 1. p. 31.
(2) M'* de Mac-Mahon, Enquête par lem,f 1. 1, p. 31. Rouher, tôiW.» p. 240.
de revenir à Paris (I). On décida donc dans le conseil qu'aucun des papiers, décrets ou proclamations, rédigés à Courcelles, que M. Rouher apportait, ne seraient publiés, et on envoya une dépêche à l'Empereur pour l'en informer, l'adjurant en même temps d'aller, avec l'armée de Châlons, au secours de Metz : « Paris, (( 22 août, une heure du soir. Le sentiment unanime « du conseil en l'absence de nouvelles du M*^ Bazaine « est plus énergique que jamais. Ni décret, ni lettre, « ni proclamation ne doit être publié. Un aide de camp « du ministre de la guerre part pour Reims avec toutes « les instructions nécessaires. Ne pas secourir Bazaine « aurait à Paris les plus graves conséquences. En préce sence de ce désastre il faudrait craindre que la caa pitale ne se défendît pas. Votre dépêche à Tlmpéra- (( trice nous donne la conviction que notre opinion « est partagée. Paris sera à même de se défendre contre « l'armée du prince royal de Prusse; les travaux sont « poussés très-promptement ; une armée nouvelle se « forme â Paris. Nous attendons une réponse par le « télégraphe. «Cette dépêche, communiquée par l'Empereur au M** de Mac-Mahon, ne pouvait que le confirmer dans la résolution qu'il venait de prendre, de marcher sur Metz. On terminait la dépêche en demandant une réponse, l'Empereur à 4 heures de l'après-midi l'envoyait à l'Impératrice : « Reçu votre dépêche. Nous (c partons demain pour Montmédy. » En effet le lendemain malin 23, l'armée de Châlons prenait la route de l'Est.
(I) Rouher^ Enquête parlem,^ t. f, p. 240.
Lorsque les premiers revers avaient fait entrevoir réveutualité du siège de Paris, on avait constitué pour la ville un conseil de défense. Le G** Trochu, nommé gouverneur, en avait pris la présidence. Ce conseil chargé de résoudre les questions multiples que la possibilité d'un siège à soutenir amenait à se poser, avait été composé des hommes qui, par leurs lumières ou leurs fonctions, étaient aptes à donner des avis ou à faire exécuter les résolutions prises, les ministres y siégeaient donc à côté des hommes de guerre spéciaux. M. de Kératry, soutenu par les députés de la gauche, ayant, sur ces entrefaites, proposé au Corps législatif d'adjoindre neuf de ses membres au conseil de défense, le gouvernement, après avoir fait repousser cette proposition, avait cependant consenti à désigner deux sénateurs, et quatre députés MM. Thiers, Dupuy de Lôme, de Talhouët, Daru, pour en faire partie. Le conseil de défense ne pouvait rester indifférent à la destination à donner à l'armée de Ghâlons. La ville de Paris, pour soutenir un siège, aurait-elle ou n'auraitelle pas une armée de secours ? de la décision prise, dépendait Tefficacité ou même la possibilité de sa résistance. Aussi, lorsque l'armée de Ghâlons fut dirigée vers l'Est et qu'on vit naître pour Paris l'éventualité d'un siège à soutenir sans armée, les membres du conseil de défense firent-ils entendre leurs remontrances. Au G'* Trochu se joignaient M. Thiers, le G** de Cha baud-Latour, président du comité des fortifications, le G** Guiod, commandant en chef de l'artillerie (1),
(i) G"' Trochu, Une page d^ histoire contemporaine, p. 37.
M. Jérôme David, qui sur ce point spécial abandonnait les bonapartistes (1). Ces messieurs, en présence dés périls auxquels la marche sur Metz exposait et l'armée quiTentreprenait et Paris abandonné, firent, à diverses reprises, les instances les plus vives, les larmes aux yeux (2), pour que l'armée du M** de Mac- Mahon fût ramenée sous Paris. Le G** de Palikao et le conseil de Tlmpératrice n'en sont en rien ébranlés dans leur résolution. Ils restent donc sourds non- seulement aux observations qui leur viennent à ce moment suprême du conseil de défense, mais à un dernier appel que le M** de Mac-Mahoii fait auprès d'eux pour revenir.
Tant que le M** de Mac-Mahon avait considéré la marche de son armée sur Metz au point de vue des risqués que cette opération lui faisait courir, il s'était refusé à la tenter. Ce n'est que sur une dépêche dans laquelle il avait cru lire que le M*^ Bazaine allait sortir de Metz qu'il s'était décidé à se porter à son secours. Mais une fois en route, le souci des opérations à exécuter par son armée et la préoccupation des risques à courir devaient redevenir pour lui dominants, et en effet, arrivé au delà de l'Aisne, au Chêne Populeux, le 27 août, se prenant à considérer la position qu'il va avoir par rapport aux armées prussiennes, s'il pousse plus loin sa marche vers Test, et ayant appris que deux jours auparavant le M*' Bazaine n'était point
(1) G'Me Ghabaud-Latour, DJposition,procès du Figaro, VEmpire et la défense de Paris du général Trochu^ p. 168.
(2) G*' de Chabaud-Latour^ ut suprà.
encore sorti- de Metz, il revient à sa première pensée, que secourir Metz est impossible (I). Il prend donc la résolution de retourner en arrière, il donne à Tarmée l'ordre de se replier sur Mézières, et il informe le ministre de la guerre de sa décision, lui eu indiquant les motifs. Dans la nuit du 27 au 28, le maréchal reçoit de Paris, par l'intermédiaire de l'Empereur, la réponse suivante : « Si vous abandonnez Bazaine,la révolution « est dans Paris, et vous serez attaqué vous-même par « toutes les forces de Tennemi. Contre le dehors Paris « se gardera. Les fortifications sont terminées. Il me « paraît urgent que vous puissiez parvenir jusqu'à « Bazaine. Ce n'est pas le prince royal de Prusse qui i< est à Châlons, mais un des princes frère du roi de « Prusse avec une avant-garde et des forces cousidéra- « blés de cavalerie. Je vous ai télégraphié ce matin « deux renseignements qui indiquent que le prince « royal de Prusse, sentant le danger auquel votre marie che tournante expose son armée et l'armée qui bloque « Bazaine, aurait changé de direction et marcherait <( vers le nord. Vous avez au moins trente-six heures « d'avance sur lui et peut-être quarante-huit. Vous « n'avez devant vous qu'une partie des forces qui « bloquent Metz et qui vous voyant vous retirer de « Châlons sur Reims, s'étaient étendues vers TAr- « gonne. Votre mouvement sur Reims les avait trom- « pées comme le prince royal de Prusse. Ici, tout le ce monde a senti la nécessité de dégager Bazaine et
(I) M'' de Mac-Mttlion, Enquête pariem., t. I, p. 32.
« Tanxiété avec laquelle on vous suit, est extrême. » Le premier mot de cette dépêche révélait la préoccupation politique sous le coup de laquelle le G** de Palikao et le conseil de Tlmpératrice tenaient absolument à ce qu'on allât au secours du M*' Bazaine. Quant aux renseignements militaires que le ministre envoyait, ils étaient en partie eri*onés ou, comme la crainte qu'aurait le prince de Prusse d'être tourné, se rapportaient à des faits imaginaires. Ce n'était point assez de cette dépêche à l'Empereur, le ministre en envoie une seconde directement adressée au maréchal : « Au nom du conseil des ministres et du conseil (c privé, je vous demande de porter secours à Bazaine (( en profitant des trente heures d'avance que vous « avez sur le prince royal de Prusse. Je vais porter le « corps de Vinoy sur Reims. » Le M** deMac-Mahon se reprend alors à considérer ce qu'il doit faire. Il renonce au mouvement sur Mézières, bien qu'il eût déjà reçu un commencement d'exécution. L'Empereur sentant le danger lui envoie un de ses aides de camp, le prince de la Moskowa, pour lui faire observer qu'il vaudrait peut-être mieux persister dans le projet de retraite sur Mézières (1), mais les dépêches du ministre de la guerre ont eu sur Tesprit du maréchal une influence décisive, il fait répondre à l'Empereur, qu'après avoir pesé le pour et le contre, il se décide à secourir Metz et, donnant les ordres en conséquence, il reprend définitivement la marche vers l'Est.
(I) M"^ de Mac-Mahon, Enquête pariern., t. I, p. 33. Colonel Stoffel, La dépêche du 20 aotU 1870, p. 87.
Les hommes du conseil de ilmpérabrice avaieut donc réussi à faire prévaloir leurs vues pour la direction à donner à Tarmce de Châlons. Tiraillé en sens contraire et hésitant, le M>i de Mac-Mahon avait fini par leur céder. Pour eux ils n'ont pas un instant hésité. Us veulent, dès le premier moment, qu'on aille au secours du M*' Bazaine. Ils ne s'arrêtent à considérer ni les difficultés de Tentreprise, ni les objections qu'elle soulève. C'est que leur conduite leur est dictée par des considérations politiques qui les dominent absolument et pèsent, tout le temps, sur eux d'un poids égal. Les bonapartistes qui sont au pouvoir avec l'Impératrice ont voulu la guerre, parce que l'empire tel qu'ils le conçoivent ne peut subsister sans le prestige qu'elle donne, mais au lieu des victoires attendues, ils ne recueillent que des défaites. Que font-ils alors? Ils ne consentent point à admettre l'étendue des revers éprouvés et à se reconnaître vaincus, ceci définitivement acquis, ils savent que l'empire s'écroule. Toute la conduite de la guerre est donc, pour eux, dominée par la nécessité de chercher, en laissant les désastres voilés, à se racheter par quelque coup d'éclat sans oquel ils se sentent perdus. Quand ils jugent que, étendue des désastres venant à être reconnue, la ré- 3lution serait dans Paris, ils ne se trompent pas. Ils >nt, pour les éclairer, l'impression que les premières iéfaites impossibles à dissimuler ont produites. Pour «lue l'empire pût survivre, on a dû alors sacrifier nonseulement les ministres, mais l'Empereur lui-môme. L'Empereur qui porte, comme chef d'Etat, la responsa-
bilité de la déclaration de guerre et comme général en chef, celle des défaites, a été livré en holocauste, il a été dépouillé du commandement de l'armée, son nom, retranché des documents publics, n'est plus prononcé; lorsqu'il veut revenir, une première fois derrière le G** Trochu, puis avec l'armée du M** de Mac-Mahon, l'Impératrice le repousse. Elle voit très-bien que les sentiments de colère et le besoin de vengeance qui, à l'occasion des premières défaites se sont fixées sur lui, sont tels que sa rentrée dans Paris soulèverait contre lui (\) et contre le gouvernement un mouvement irrésistible de révolte. Si le ressentiment de la nation s'est assoupi, c'est qu'on a vu apparaître à la tête du gouvernement et des armées, le G*' de Palikao, les maréchaux Bazaine et de Mao-Mahon. C'est la popularité de ces chefs qui sauve la situation et c'est leur concours qui assure au gouvernement de l'Impératrice un dernier élément de vie.
Depuis que la direction du gouvernement et des armées est passée dans de nouvelles mains, la France en effet a repris confiance, la croyance qu'elle avait en sa supériorité militaire était si grande au début des hostilités que les premières défaites n'ont pu suffire à la détruire, il faudra pour cela des coups répétés. En outre la France fait depuis trop longtemps reposer sa suprématie dans la gloire des armes pour qu'elle puisse se résigner de suite à reconnaître que celle-ci va lui être ravie. Dans cet état d'esprit,, la nation se refuse à l'évi-
(I) Déposition de Vomirai Jun'en de la Gravière^ Procès du Figaroy V empire et la défense de Paris^ p. 130.
276 LA CnUTE DE L'EMPIRE.
dence, elle ne veut pas voir le fond des choses ; elle fait déjà sur elle-même un travail spontané qui la porte à Toptimisme, et à plus forte raison se laisse-t-elle aller à l'action intéressée qu'on exerce pour lui donner le change sur la situation. C'est ainsi que MM. Emile Ollivier et Jérôme David, dès la rentrée en session du Corps législatif, avaient cherché à atténuer la gravité des revers éprouvés ; puis on a publié le rapport officiel du M*^ de Mac-Mahon sur la bataille de Frœschwiller (1), où il n*est fait mention ni des canons perdus, ni du chiffre des pertes en hommes éprouvées, ni de la déroute qui a suivi la bataille. Les batailles de Borny et de Rezonville survenant ont été une cause très-grande d'exaltation. Le public, incapable de pénétrer les grandes combinaisons de guerre dont les batailles ne sont que des épisodes, n'a vu, en Texagérant, que le succès partiel qu'on a momentanément éprouvé en restant dans les deux cas maître du champ de bataille. On s'était mis à expliquer les premières défaites par des causes auxquelles on croyait avoir remédié; on n'avait pas été prêt, l'Empereur et son major général avaient été des incapables, ces défauts qui entraient pour une part dans les revers, servaient maintenant à les expliquer tout entiers. Et de même qu'on ne savait reconnaître toutes les causes d'infériorité des armées françaises, en sens contraireon exagérait certains côtés secondaires de la supériorité des Allemands pour ne pas admettre les autres. Si on n'avait pas vu dans
[\) Journal officiel, 12 août 1870.
Saint Privât une victoire aussi incontestable que dans Borny et Rezonville, on n'y avait cependant pas reconnu une défaite. On eût pu, il est vrai, s'éclairera la lecture des dépêches prussiennes, car les Prussiens n'ayant nul intérêt à grossir des succès qui dépassaient toutes leurs espérances rendaient compte des faits avec une réelle véracité, mais c'étaient les dépêches de l'ennemi qu'on repoussait comme mensongères, sans vouloir en contrôler les assertions. On s'était repris après Saint-Privat, qui avait été une bataille sanglante, à faire ce qu'on avait commencé au début, à exagérer au delà de toute mesure les pertes en hommes subies par l'ennemi; les correspondant de journaux faisaient des Allemands sur le papier d'énormes hécatombes. S'étant exalté sans cesse, au moment où se pose la question de l'emploi à donner à l'armée de Châlons, on comptait pouvoir ramener la victoire. Nonseulement c'était là l'illusion que cultivaient les journaux bonapartistes et les feuilles frivoles portées à tenir un langage qui flattât la passion populaire, mais encore l'opinion exprimée par des organes de la presse sérieuse. Le Journal des Débats^ le 20 août, parlait du retour de bonne fortune qui s'était produit et de l'espérance croissante qu'on pouvait avoir de réparer les revers et de repousser l'ennemi hors des frontières ; le même jour la Patrie^ publiant des renseignements sur les armées allemandes, en présentait deux comme très-éprouvées et la troisième comme en partie détruite ; l'agence Havas recevait jusqu'au 26 août des
correspondances reproduites par les journaux, où la
278 Lk CHUTE DE L'EMPIRE.
bataille de Saint-Privat était donnée comme un véritable succès.
C'est cet état de l'esprit public qui conduit le gouvernement de l'Impératrice à se prononcer d'abord et à persister ensuite tout le temps pour que Tarmée de Châlons soit dirigée vers Metz. Comment en efiet, dans les dispositions d'esprit où elle est, faire accepter à la nation la retraite de cette armée sous Paris? On abandonnerait Tarmée du Rhin victorieuse à Borny et à Rezonville, qui a livré à Saint-Privat une bataille considérée au moins comme indécise! Et l'armée qui revient à Paris ramène l'Empereur avec elle f II est évident qu'on va croire qu'elle ne revient que pour le protéger à sa rentrée dans la capitale contre la fureur publique (1). 11 est d'autant plus certain qu'on interprétera ainsi le retour de l'armée que déjà, au lendemain des premières défaites, le gouvernement ayant fait sortir des troupes pour contenir les rassemblements, a été accusé de vouloir garder à Paris, pour se protéger contre le peuple, des soldats dont le rôle devrait être de défendre le pays contre l'ennemi. Il faudrait donc, pour faire accepter la retraite de l'armée de Châlons sous Paris, dissiper les illusions et ouvrir les yeux sur le véritable état de la situation militaire. Il faudrait expliquer que ces prétendues victoires de l'armée du Rhin ont abouti pour elle à un investissement, expliquer qu'entre Metz et Paris se trouvent des armées ennemies, non pas diminuées par les pertes su-
(1) Rouher, Enquête parlem., t. J, p. J43.
bies, mais grossies encore par des renforts et formant un mur vivant infranchissable. Il faudrait dire enfin que cette armée de Ghâlons, sur laquelle on fonde de si grandes espérances, n*est qu'un rassemblement formé à la hâte, en partie avec des soldats ayant subi une déroute, et en partie avec des troupes de réserve sans cohésion. Mais est-ce que du premier moment où la situation vient à être entrevue par la nation sous un pareil jour Tempire n'est pas absolument perdu ? L'empire a failli être emporté à la suite de deux défaites qui n'ont cependant passé que pour des revers partiels qu'on croit avoir réparés ou pouvoir réparer, et il survivrait à l'annonce que toute cette armée du Rhin qui devait aller à Berlin est devenue la proie de l'ennemi ! Gela est impossible à concevoir. De telle sorte que te gouvernement de l'Impératrice ne pouvant ramener l'armée à Paris sans expliquer la vraie situation des affaires militaires, et ne pouvant donner de semblables explications sans déchaîner aussitôt la révolution, ne trouvait d'autre parti à prendre que de la diriger vers Metz. Les bonapartistes étaient de nouveau dans la position où ils s'étaient trouvés lorsqu'au lendemain des premiers revers, il s'était agi de ramener l'armée du Rhin sur Verdun et Ghâlons, et de même qu'ils n'avaient pu alors laisser opérer ce mouvement nécessaire au point de vue stratégique, par crainte des conséquences qu'aurait sur l'esprit public l'aveu d'impuissance qu'il entraînerait, de même aujourd'hui, n'osant faire l'aveu d'une situation devenue encore plus désastreuse, ils envoient l'armée de Ghâlons périr
dans une vaine tentative pour porter secours à celle du Rhin.
Le G** de Palikao se consacrait tout entier au succès de cette politique. Il agit simultanément de deux côtés pour la faire triompher : d'abord sur le M'* de Mac- Mahon pour le décider à force d'insistance à marcher sur Metz, puis sur le Corps législatif, pendant que s'accomplit l'expédition, pour le maintenir à l'état de quiétude d'esprit et d'espérance. Au lieu de communiquer indistinctement au M*^ de Mac-Mahon les renseignements de toute sorte qui au gouvernement con* vergent autour de lui, il ne lui envoie que des avis de nature favorable pouvant le décider à tenter l'entreprise , il lui voile tout le reste. Au Corps législatif, appelé à répondre aux questions que l'anxiété et la soif de nouvelles amènent à poser, ses déclarations lui sont dictées par le souci de ne rien dire d'alarmant. Le 16 août, le jour même où se livrait la bataille de Rezonville et où l'Empereur sortant de Metz avait failli être intercepté sur la route, il annonce que les Prussiens ont été obligés d'abandonner la ligne de retraite de l'armée française et de se rabattre sur Gommercy. Le 18, le jour de la bataille de Saint- Privât, il déclare que le gouvernement n'a pas en ce moment la moindre inquiétude. Le 20, au commencement de la séance du Corps législatif, il prend la parole et rend compte dans les termes suivants de la bataille de Saint-Privat : « Messieurs les députés, les Prussiens ont mis c( en circulation certains bruits qui tendraient à faire « croire qu'ils ont obtenu un très-grand avantage le
LE MINISTÉBE DE PÂLIKAO. 281
« 18 août. Je viens ici rétablir les faits. Sans entrer « dans des détails que je ne puis donner, je me bornece rai à dire que j'ai communiqué à quelques-uns de « vous, Messieurs, des dépêches qui constatent que, le « 18, trois corps de Tarmée prussienne se sont réunis (c contre le corps d*armée du M*^ Bazaine et qu'au lieu « d'avoir eu un succès, comme ils voudraient le faire « croire, différents renseignements, qui paraissent di- « gnes de foi m'annoncent qu'ils ont été rejetés dans « les carrières de Jaumont. » Cependant on ne pouvait, en face des renseignemei>ts apportés par la presse étrangère, rester sur cette seule déclaration, aussi, dans le Journal officiel àxx 22, faisait-il insérer une note où, sans parler d'échec éprouvé, il était dit, « qu'il y « avait lieu de penser que le plan du M'* Bazaine n'a- (( vaitpas encore abouti. » Mais quelques heures plus tard au Corps législatif, il venait déclarer qu'il avait reçu des nouvelles du M'* Bazaine et qu'elles étaient bonnes. — Les nouvelles reçues n'étaient autres que celles contenues dans cette dépêche du 19 qui, transmise au M*^ de Mac-Mahon, devait décider une première fois de sa marche sur Metz et qui apprenait qu'entre l'armée du Rhin et Paris se trouvaient les Prussiens à Rezonville. — Ces déclarations rassurantes, émanant d'un homme de guerre, contribuaient à entretenir la confiance.
Il y avait cependant un certain nombre d'hommes dans le parti républicain qui étaient loin de partager l'aveuglement prévalant. Les républicains avaient
sujet de tenir les yeux ouverts sur la conduite du
282 Là chute de L'EMPIRE.
gouvernement; leur position d'ennemis irréconciliables leur donnait à craindre que Tempire, se sentant menacé, ne cherchât de nouveau à se défaire d'eux par la proscription. Du reste la haine qu'ils nourrissaient pour les bonapartistes les portait naturellement à croire ceux-ci capables de tout sacrifier à leur intérêt de parti. Les plus clairvoyants parmi les républicains en étaient donc arrivés à reconnaître que la conduite de la guerre était subordonnée par le gouvernement de l'Impératrice au souci de réserver une dernière chance à la dynastie. Les députés do la gauche au Corps législatif, ayant leurs craintes excitées, et aussi pressés d'agir par leur parti au dehors, se mirent à réclamer avec insistance des éclaircissements sur les faits de guerre et à essayer d'assurer le contrôle sérieux du Corps législatif sur les actes du gouvernement. M. Jules Simon, le 23 août, demandait au ministre du commerce, s'il se préoccupait d'approvisionner la ville de Paris en vue d'un siège, et il exprimait ses craintes, sur l'éventualité d'un siège à soutenir, dans des termes qui montraient qu'il ne partageait pas les vues optimistes alors prévalantes. Le ministre de l'instruction publique avait fait appel au patriotisme de la Chambre pour qu'elle évitât une discussion qui pourrait compromettre les opérations militaires. M. Gambetta répondait : « Messieurs, « lorsqu'un pays comme la France traverse l'heure « la plus douloureuse de son histoire, il y a un temps « pour se taire, cela est évident, mais il est évi- « dent aussi qu'il y a un temps pour parler. Eh bien !
« pensez-vous que le silence que vient de réclamer de « vous M. le ministre de Tinstruction publique soit « véritablement digne du pays au milieu des anxiétés « et des angoisses... — A droite et au centre : Comi< ment des angoisses ? — M. Gambelta I Ah, messieurs ! « permettez, si vous n'avez pas d*augoisses, vous qui <i avez attiré Tétranger sur le sol de la patrie....» Cette accusation portée à la majorité du Corps législatif soulevait les plus violentes réclamations. Le silence rétabli, M. Gambetta reprenait : « Je maintiens que, « quand on m*a interrompu, j'étais en droit de dire « que cette Chambre, lorsqu'on demande à contrôler c( les paroles ministérielles, devrait se rappeler qu aune « époque qui est malheui'eusement encore trop voi- « sine, elle applaudissait des ministres qui la trom- « paient effrontément et qu'elle ne permettait pas la « réplique. Eh bien I je dis que depuis huit jours on « monte à cette tribune pour nous donner des nou- « velles qui, quand on les regarde de très-près, ont un « caractère que je trouve alarmant, permettez-moi « devons le dire. — Oh! ohl réclamations sur un a grand nombre de bancs. — Nous sommes arrivés à « un moment où il ne faut pas se payer de mots, (( où il ne faut pas croire que le patriotisme consiste à (( tuidormir les populations , à les nourrir d'illusions (( dangereuses. J'estime que nous nous sommes assez « tus, qu'on a trop longtemps jeté un voile sur les « événements. J'ai la conviction que ce pays roule i( vers l'abîme sans en avoir conscience. » Ces paroles suscitaient de nouvelles protestations à droite et au
centre, et la clôture, mise aux voix, était pronoucée, M. Gambetta, quelques instants après, ayant trouvé | l'occasion de reprendre la parole, insistait de nouveau pour obtenir des éclaircissements : o II est impossible (( que nous nous séparions sans savoir quelle est la « communication que le gouvernement compte faire c( aujourd'hui sur la situation qui inquiète tout le {( monde. — Héclamations à droite. — M. Granier de « Gassagnac : Il n'y a que vous qu*eUe inquiète. — (( M. Gambetta : Quant à moi je me sens inquiet et, « si vous ne l'êtes pas, je vous plains et vous dénonce « àla patrie.» — M. Jules Favre intervenait à son tour : « Il est impossible que le gouvernement n'éclaire pas « la Chambre sur la situation. C'est pour cela que nous « nous étions réunis et en conséquence se taire serait «un procédé peu conforme à la dignité de la Chambre. » Ces demandes réitérées n'avaient d'autre résultat que d'amener le ministre de l'intérieur à la tribune, pour déclarer que depuis la veille le gouvernement n'avait reçu aucune dépêche du théâtre de la guerre et qu'en conséquence il n'avait point de renseignements à communiquer.
Le lendemain la discussion s'engageait sur la proposition de M. de Kératry d'appeler neuf membres du Corps législatif à faire partie du conseil de défense. M. Thiers faisait connaître à la Chambre que la commission dont il était le rapporteur n'avait pu s'entendre avec le gouvernement au sujet de cette proposition. La commission ne voulant pas, dans le» circonstances où l'on se trouvait, provoquer de crise
ministérielle, concluait donc au rejet de la proposition de M. de Kératry etde diverses autres conçues dans le même esprit qui lui étaient soumises. La discussion eu se prolongeant amenau successivement à la tribune, M. Clément Duvernois et le 6** de Palikao qui déclaraient que la proposition de M. de Kératry était inconstitutionnelle et qui s'opposaient absolument a ce qu'elle fût adoptée. M. Jules Favre répondait au ministre de la guerre; son discours devait être le point culminant des efforts de l'opposition de gauche pour assurer le contrôle efficace du Corps législatif. « Mes- « sieurs, je sens profondément les difficultés d'une (( discussion dans la situation où nous sommes. Sur « la question du salut du pays, nous sommes unani- « mes, nul ne le conteste, seulement nous plaçons les <( moyens de l'obtenir dans des voies différentes, et la « question est de savoir laquelle doit être choisi^. « Eh bien I Messieurs, il est dans le pays beaucoup (( d'esprits sincères, et je suis du nombre, qui (( pensent que les malheurs de la patrie sont dus « exclusivement au système politique auquel elle s'est « confiée. Si cela est vrai, est-ce que ce n'est pas une <c aberration véritable que de nous dire sans cesse, « dans la situation extrême où nous sommes placés, « que la politique doit être écartée et qu'il ne faut a songer qu'à la défense de la patrie? Si c'est cette po- (( litique qui perd la patrie, comment voulez-vous la « sauver en y persévérant? Que la politique soit écar- (( tée en ce sens qu'aucun parti ne se jette dans la « mêlée pour essayer de faire prévaloir ses idées, cela
« doit êti^e incontestable; mais que de cette extrémité u que je condamne hautement, on aille jusqu'à cette i( autre de persévérer aveuglément dans un système a qui nous a perdus, c'est ce que je ne saurais ad- « mettre. J'ajoute qu'il faut énergiquement s'opposer « à ce qu'au nom de la politique, l'ordre soit troublé c de quelque façon que ce soit; mais plus je crois « qu'il faut montrer de fermeté, plus je crois qu'il « serait téméraire et inexcusable de nous annihiler « ici, dans cette confiance qui nous a été si fatale, en « disant : Le gouvernement veille, et c'est assez. Le « gouvernement, quel est-il? Il a fait lui-même cette Cl déclaration très-grave, qu'il n'était pas un ministère « politique, qu'il était un ministère de défense natio- « uale, séparant ainsi la politique de la défense natioc( nale. Cela n'est pas possible, Messieurs, et ceux qui « le croient se font une illusion. Pour que la défense « nationale soit complète, il faut qu'elle soit d'accord (( avec la politique. Le sol esclave est défendu par un « tyran à la tête de ses soldats, le sol libre est défendu <( par la nation tout entière. Les institutioîis et le sol « sont étroitement liés.
« Je disais tout à l'heure que depuis que la Cham- « bre est assemblée la politique semble avoir subi « une déviation singulière; il n'en n'est plus ques- « tion, de telle sorte que la nation française ne «r sait pas pourquoi elle va mourir. » Ces paroles soulevaient les plus violentes réclamations. « Le ministre « de l'intérieur : Nous armons le pays et vous le désar- « mez ! — Le ministre de la guerre : Ne découragez pas
« Tarmée! — Le président Schneider : Monsieur Jules « Favre, je ne puis admettre de telles paroles quand le « pays tout entier dans l'unanimité de cette Chambre « témoigne qu'il sait parfaitement pourquoi il se dé- « fend. C'est que l'étranger est sur notre sol, et « que ce doit être là à Theure actuelle la seule « pensée absorbant toutes les facultés, toute Ténergie, « toutes les passions de la nation. — Vive aptf probation. — M. Jules Favre : Messieurs, si vous « êtes d'un avis contraire au mien, oe que je vous (c propose, c'est de dire nettement à la nation, au lieu <( de vous renfermer dans des réticences, qu'elle (( meurt non-seulement pour défendre son sol, mais « encore ses institutions. Si vous avez confiance (( dans les institutions actuelles, dites-le I Que le corps (c législatif élève la voix et puisqu'il a confiance « dans le système politique actuel, qu'il le dise I » — (( Interruptions et murmures. — M. Granier de Cassa- (( gnac : Il l'a dit. — .Qu'il s'adresse au peuple fran- « çais, qu'il lui dise si c'est pour maintenir l'empire et « sa dynastie... » L'orateur, violemment interrompu, était de nouveau rappelé à la question par le président et enfin arrêté par le bruit, il terminait en disant : « Je prie la Chambre de faire acte de virilité, je la « supplie de placer à côté du ministère les neuf délé- « gués qui lui ont été demandés. Je lui demande « d'affirmer que le pouvoir est dans le pays et que la « nation est appelée à défendre à la fois son territoire c( et sa liberté, qu'elle défendra ces biens précieux « jusqu'à ce que l'étranger ait été repoussé du sol, et
(( alors dans sa souyeraineté, elle jugera ceux qui l'ont <c plongée dans de pareils malheurs. »
M. Buffet prenait la parole après M. Jules Favre : « Messieurs, disait-il, je ne veux faire qu'une courte f( observation. Je tiens à adhérer de toutes mes forces c( aux paroles que notre honorable président pro- « nonçait tout à Theure quand il vous disait : il n V <r a qu'une question, chasser l'étranger. — Applaudis- « sements sur tous les bancs de la Chambre. — Il n'y « a aujourd'hui aucune question politique à discuter. CI Je ne crois pas dans les circonstances actuelles « faire injure à cette Chambre en lui disant de s'ins- « pirer de l'exemple de nos glorieuses armées. Nos « armées sont aujourd'hui devant Tennemi, nossoln dats, nos of&ciers peuvent avoir dans la vie privée « des opinions politiques diiStéreu^es, mais y pensent- « ils en ce moment ? subordonnent-ils leur dévoue- « ment au succès de ces «pirations ? Quand nous « aurons repoussé l'ennemi, nous pourrons discuter « entre nous les responsabilités. Permettez-moi de a vous le dire, Messieurs, si je pouvais avoir aujour- « d'hui une autre préoccupation que celle de la dé- « fense nationale, si je pensais à l'avenir des institu- « tions parlementaires que j'ai toujours aimées et « toujours défendues, je ne tiendrais pas un lan- « gage différent, et je vous dirais : le gouveme- « ment parlementaire a dans une grande crise '( nationale à faire ses preuves. — M. Jules Favre : <c Eh bien ! qu'il s'affirme. — M. Ernest Picard : Soyez « ministre alors I — En face de Tennemi le gouver-
iiement de discussion est un gouvernement d'action ; « il faut qu'il prouve que, pendant la guerre, il est pro- (c pre à défendre le pays comme à discuter, dans 4a paix, a ses intérêts. En présence de l'ennemi, malgré les « partis qui peuvent exister dans cette Chambre, c'est « à nous, partisans de ce régime, de montrer que nous ({ ayons un seul désir, une seule passion : l'union (( de tous les sentiments et de toutes les énergies vers ((un même but, chasser l'étranger. »» M. BufiFet le 15 juillet, lorsqu'il avait demandé à contrôler sérieusement le gouvernement, n'avait trouvé aucun écho, cette fois-ci au contraire qu'il parlait dans le sens des aspirations du Corps législatif toujours porté à s'effacer devant le pouvoir exécutif, il était applaudi à outrance et, après son discours, il était entouré par ses collègues venant le féliciter et lui serrer les mains. L'intervention de M. Buffet mettait donc fin à toute discussion, et, malgré les efforts de M. Gambetta, la clôture était immédiatement prononcée. M. Glais-Bizoin ayant représenté la proposition de Kératry sous une forme modifiée à titre d'amendement, au vote elle était repoussée par 204 voix contre 41 . M. Gambetta essayait une fois de plus, après ce vote, d'obtenir des explications sur la situation militaire; précisant ses questions pour qu'on ne pût lui opposer de fin de non-recevoir sous prétexte de fournir des renseignements utiles à l'ennemi, il se bornait à demander des éclaircissements sur la grande bataille du 18 août et sur les positions de l'ennemi dans sa marche sur Paris. Le ministre de l'intérieur venait
dire de nouveau que le gouvernement, n'ayant point reçu de dépêches, n'avait aucune nouvelle à communiquei'.
Les efforts faits par les députés de la gauche pour exercer un contrôle sérieux sur les actes du gouvernement restaient donc sans résultat. Il est vrai que l'opposition qui trouvait ligués contre elle dans la Chambre la majorité et le ministère, n'était môme point soutenue, en cette occasion, par Topinion publique. Le public avait fini par désapprouver hautement les tentatives faites par les plus exaltés des républicains, au lendemain des premiers revers, pour renverser l'empire par la violence; depuis, une attaque à main armée, accompagnée de mort d'homme, entreprise à la Villette contre une caserne de pompiers par le parti Blanqui, avait excité une indignation générale. Quelque soin que les députés de la gauche eussent eu de se tenir en dehors de toutes les tentatives de violence et, pour la dernière, de la flétrir énergiquement, les accusations qu'ils portaient contre le gouvernement au nom du péril politique, leur donnaient un air d'entente avec les révolutionnaires de la rue et les faisaient presque passer pour des factieux. Ils réclamaient d'ailleurs sous le coup d'appréheii sions qui, dans l'état d'optimisme où l'on se maintenait, n'étaient point partagées. Ce n'étaient donc pas MM. Jules Favre et Gambetta qui tenaient au pays le langage qu'il fût disposé à accueillir comme répondant à ses propres dispositions, c'étaient le G** de Palikao et M. Buffet.
Il s'était élevé, entre le gouvernement et Topposilion, un autre sujet de récrimination tiré de l'impulsion
donner à la défense. Le G*^ de Palikao mettait la plus grande activité à faire arriver sous les drapeaux les anciennes réserves et les hommes appelés à servir par les nouvelles lois, mais il était loin de montrer un égal empressement pour l'organisation de la défense nationale. Les députés de la gauche se livraient à ce sujet à d'incessantes réclamations. M. Keller, député du Haut-Rhin, faisait entendre de son côté les plaintes les plus vives sur l'état de désarmement dans lequel on laissait l'AlsaCe : « Messieurs, disait-il, le dépar- « tement du Bas-Rhin tout entier et la lisière même (( du Haut-Rhin qui l'avoisine sont en ce moment « rançonnés, non-seulement par des troupes régu- « lières, mais par des paysans badois, qui, sans fusils « ni uniformes, simplement armés de sabres, passent « le Rhin et viennent lever des contributions dans nos « villages. — Sensation. — Vous me demandez, Mes- (( sieurs, comment le fait est possible? il est possible « parce que jusqu'à présent on n'a pas cessé de refuser « des armes à notre population. — Voix à gauche : « C'est cela ; voilà la vérité. — Au milieu de cette po- « pulation désarmée nous avons eu à constater une « grande faiblesse de la part de ceux qui auraient dû « la soutenir et l'encourager. Ainsi dans la ville de « Colmar, dans un moment de panique, l'administra- « tion a noyé une quantité considérable de poudre qui « s'y trouvait en dépôt; dans la ville de Roufach, il y <( a eu une rixe entre des jeunes gens de la ville et des
« Allemands résidants qui insultaient à la douleui* « publique; les jeunes gens français ont été arrêtés et (( conduits en prison les menottes aux mains. Mes- « sieurs, cet état de choses ne peut pas durer ; dans a ce département la population tout entière est prête « à se lever comme un seul homme, si on le lui perce met. Ce que je viens demander, c'est précisément « qu'on le lui permette. »
Des faits analogues à ceux que signalait M. Keller se passaient sur presque toute la surface du pays envahi. On voyait des éclaireurs, des uhlans, à l'état de petits partis ou même d'hommes .tout à fait isolés, devancer au loin les colonnes ennemies, sans que personne cherchât à leur faire obstacle. Quatre uhlans prenaient possession de Nancy, et ciiïq autres de Châlons-sur- Marne. Les populations, pour résister à l'ennemi, eussent eu besoin d'être tirées de leur torpeur. Il eût fallu qu'on les appelât aux armes en réveillant chez elles les sentiments qui sont la source des grands sacrifices. Mais un gouvernement delà nature de Tempire bonapartiste ne peut se permettre de soulever le peuple, car s'il fait naître le grand souffle patriotique, il déchaînera en même temps les passions politiques qu'il a dû autrefois comprimer, qui lui rendront l'existence impossible. Aussi le gouvernement montrait-il une grande répugnance à laisser prendre les armes aux populations, et il ne distribuait de fusils à la garde nationale, surtout à Paris, qu'avec une extrême parcimonie.
Par ailleurs se manifestait une sourde fermentation. Lldée de trahison n'avait pu manquer de germer et de s'emparer, de diverses manières, d'un peuple qui, au lieu des victoires attendues, n'avait vu se produire que des défaites. Pour les populations rurales dévouées à l'empire, les ennemisdel'Empereuràl'intérieurétaient les traîtres. Des accusations du genre de celles qu'avait formulées à la tribune M. Granier de Gassagnac, d'une entente entre l'ennemi et les républicains, se produisaient donc spontanément ou trouvaient plus ou moins d'écho dans certaine parties de la France. Un député du centre gauche, M. d'Estournel, était assailli la nuit dans Péronno par une foule furieuse, l'accusant d'être en rapport avec l'ennemi ; il était poursuivi à coups de pierres, menacé de mort, et il ne s'échappait qu'avec peine. Sur les confins de la Dordogne et de la Gharente, à la foire de la Haute-Faye, en plein jour, un jeune homme appartenant à une vieille famille noble du pays, M. de Moneys, accusé d'être ennemi de l'Empereur, ayant refusé de crier vive l'Empereur! était traîné dans une mare à sec, recouvert de paille et de fagots et brûlé vivant par les paysans ameutés contre lui.
Les jours s'écoulaient, et à cette dernière heui*e précédant des événements que tout le monde sentait venir, la préoccupation du gouvernement était plus que jamais de maintenir le Gorps législatif à distance. Le ministère faisait donc repousser une demande présentée par M. Latour-Dumoulin au nom de quinze membres du centre gauche et du tiers-parti, tendant
29i LA CUUTE DE L»EMPIRE.
à un but analogue à celui qu'avaient eu les propositions Jules Favre et de Kératry : « Les députés sous- « signés, voulant donner satisfaction aux légitimes a préoccupations du pays, demandent que la Châm- « bre choisisse dans son sein une commission de « cinq membres qui sera chargée de se mettre en <: communication constante avec les ministres et de a s'enquérir des moyens employés non-seulement pour « la défense de Paris, mais pour celle de la France. » M. Keller, après avoir exposé la situation désarmée de TAlsace, ayant demandé que le Corps législatif nommât une commission chargée de prendre connaissance de Tétat des départementsduBas-Rhin et du Haut-Rhin avec pouvoir de désigner un commissaii'e pour aller sur les lieux organiser la défense, le gouvernement s'était opposé à cette demande et l'avait fait écarter. A ce moment, le G** Trocha inspirait aux bonapartistes groupés autour de l'Impératrice les plus vives appréhensions ; le général par sa popularité était revêtu d'une force que chacun désirait ménager, aussi à mesure que leurs défiances grandissaient à l'encontre des agissements du gouvernement, les hommes de Topposition de toute nuance avaient-ils cherché à se rapprocher de lui. Le Corps législatif, dans la séance du 27 août, ayant pris la résolution de se former en comité secret,M. Gambetta, soutenu par M. Estancelin, avait proposé que le gouverneur de Paris fût mandé pour donner des explications sur la situation militaire. Le ministre président du conseil d'État, M. Busson-Billault, s'était opposé de la manière la plus abso-
lue à cette demande, disant qu'au seul ministre de la guerre il appartenait de renseigner la Chambre. Le lendemain, pour calmer les appréhensions qui pourraient naître, le Constitutionnel publiait une note officieuse dans laquelle il était dit, sans égard pour la vérité, que le plus complet accord n'avait cessé de régner entre rimpératriee régente, le cabinet et le gouverneur de Paris.
Les députés de la gauche avaient continué à réclamer des nouvelles de la guerre, et, comme précédemment, le gouvernement s'était renfermé dans le silence. Cependant dans la séance du 31 août le G** de Palikao, ayant pris la parole pour répondre à une question qui lui était posée sur les corps francs, en profitait pour fournir quelques renseignements, mais seulement sur des faits insigniQants ou imaginaires. Il donnait communication d'un télégramme annonçant qu'un corps franc, après avoir passé le Rhin, était allé intercepter un train de chemin de fer sur le territoire badois, et, dépassant toutes les exagérations que les correspondants de journaux s'étaient encore permises, il portait au chiffre de 200,000 les pertes en hommes subies par l'ennemi depuis sou entrée en France. ^ .
Les résultats que le gouvernement pouvait se promettre de sa conduite étaient obtenus : la nation laissait faire et attendait tranquille. Le public au fond était troublé , mais se refusant à admettre comme réelle une situation dont l'horreur épouvante, il repoussait les lueurs qui se faisaient jour et se rattachait
^96 M CHUTE DE L'EMPIAË.
avec frénésie aux espérances longtemps nourries (i). Celui qui eût osé, dans la presse ou dans une discussion, présenter la situation comme désespérée ou émettre des doutes sur la possibilité de succès à obtenir, se fût exposé à être mis en pièces. On ne savait jrien des opérations de guerre, sinon qu'elles étaient en cours d'exécution, et on se promettait, sans s'expliquer comment, d'en voir tout à coup surgir quelque péripétie favorable.
(1) Voyez, entre autres, Jules Claretie, La France envahie , pag. 321, 322. Emile Delmas, De FrœschwWer à Paris, pag. 314 et suiv.