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â06 LA DÉÏ^BNSE NATIONALE.
vÂit parfaitement à runissoa (1) des déterminations du G** Trochu jBt du gouvernement ; mais, pour les hommes de guerre, le recul de l'armée de la Loire par delà Orléans fut une amère déception. Quand on était sorti à Champigny, on avait cru pouvoir donner là main, dans le voisinage, à une armée de secours et obtenir d'elle son ravitaillement. Mais maintenant, l'année partie de Paris qui aurait rompu la ligne d'investissement, comment, sans point d'appui du dehors, parviendrait-elle à franchir le long espace qui la séparerait des armées de province? Comment elle-même, sans cavalerie, réussirait-elle à se nourrir pendant le trajet, ou à préserver, contre la nombreuse cavalerie ennemie, les convois qui lui sont indispensables, si elle doit se suffire avec ce qu'elle emportera de Paris? Il ne s'agit donc plus, pour se délivrer, de percer le cercle d'investissement et de se joindre à une armée de secours qui ne vient plus, il faudrait s'engager suffisamment à fond pour battre complètement l'armée ennemie, et l'obliger à soi seul à lever le siège !
On ne pouvait, malgré tout, rester sur l'insuccès de <îhampigny, et le 21 décembre le G** Trochu, qui a recomposé ses cadres, combine une nouvelle grande sortie, cette fois-ci dans la plaine de Saint -Denis. La 2"* armée, en avant du Drancy, sera appuyée, à gauche par des troupes qui se jetteront sur le village du Bourget, à droite par une partie de la 3"** ar-
(1) Da Mesnil, Paris et les Allemawis, p. 190.
LE SIÉGë de paris. 207
mée s*avançant le long de la Marne sous les ordres du G** Vinoy. Le Bourget formait une pointe en avant des positions prussiennes, il devait être le premier attaqué. Le 21 au matin, les forts, des canons placés sur des locomotives blindées/ une partie de Tartillerie de campagne de la 2"? armée dirigent sur le Bourget un feu violent gui cesse brusquement au moment où trois colonnes «orties de Saint-Denis, s'élancent à l'assaut. La colonne de gauche, .principalement composée de marins sous les ordres du capitaine de frégate Lamothe-Tenet, s empai-e, dans son premier élan, d'une partie du village, et s'y établit (1). Les autres colonnes arrêtées par des barricades infranchissables réussissent tout au plus à déloger les Allemands de queLjues maisons avancées. Des renforts arrivaient à l'ennemi et les marins de Lamothe-Tenet furent bientôt contraints de se mettre sur la défensive. On voulut alors reprendre la canonnade contre la partie du village restée au pouvoir des Allemands, mais les combattants se trouvaient tellement enchevêtrés de maison à maison que les obus les frappaient sans distinction (2). Le commandant Lamothe-Tenet abandonné à lui-même, et exposé de toutes parts, dut lâcher prise et le Bourget fit tout entier retour aux Allemands. Pendant ce temps la 2^^ armée s'était établie parallèlement à la voie du chemin de fer de Soissons, mais là elle se trouva en face des retranchements prussiens protégés
(i) Amiral La Roncière, la marine au siéye de Pariij p. 24/>. \'i) Ibid , p. Ikl.
par les deux ruisseaux débordés de la Molette et de la Morée. L'ennemi tint son infanterie à distance, et engagea du plus loin un combat d*artillerie. La possession du Bourget laissant les Allemands maîtres d'une position fortifiée sur le flanc gauche de la deuxième armée, le G*^ Trochu crut dans ces condi- , lions qu'il était impossible de se porter plus avant et il fit arrêter tout mouvement. Le 6** Vinoy avait pour sa part enlevé, en face du plateau d'Avron, la Maison- Blanche et Villa-Évrard sur le bord de la Marne. Les jours les plus courts de Tannée laissaient à peine quelques heures de clarté pour les opérations, la terre gelée à une grande profondeur mettait obstacle aux travaux de terrassement que Ton eût voulu entreprendre pour se retrancher 'sous le feu de l'ennemi. Pendant la nuit une bise glaciale fit descendre le thermomètre à 14" au-dessous de zéro, il y eut neuf cents cas de congélation (1), des milliers d'hommes tombèrent malades. Les souffrances produites par l'intensité du froid eurent sur le moral des troupes, que la mauvaise nourriture éprouvait déjà, une influence désastreuse. Aussi, à la fin de décembre, les soldats de la 2"" armée, profondément découragés et mal contenus par la discipline, demandaient-ils à haute voix la paix.
Cependant la défense militaire n'absorbait qu'une partie des efforts de toute nature que le siège était venu exiger. On s'était particulièrement ingénié à
(1) G** Trochu, Une page cV histoire contemporaine ^ p. |23. G'* Ducrot, la défense de Paris, tome III, p. 188.
chercher des moyens de communiquer avec le dehors. Les diverses tentatives faites pour envoyer des messagers à travers les lignesennemies avaient échoué. Un câble télégraphique coulé dans la Seine avait été rompu par Tennemi. L'envoi de corps flottants renfermant des messages et abandonnés au cours de la Seine n'avait pas donné de résultats. De tous les systèmes de communication essayés , il n'était donc resté que les ballons et les pigeons voyageurs. On avait dès le début du siège établi des ateliers de confection pour les ballons à la gare d'Orléans. Des ballons partaient à peu près tous les deux jours, avec les messages officiels, les journaux et les lettres de la correspondance privée, les personnes que le gouvernement envoyait en mission ou même des passagers civils. Ils emmenaient des pigeons voyageurs, et c'est par le retour de ceux-ci que Paris recevait des nouvelles du dehors. On fixait en province par la photographie, sur ime pellicule excessivement mince, une réduction microscopique des dépêches à transmettre. On mettait plusieurs de ces pellicules dans une plume de corbeau attachée à la queue du pigeon messager qu'on lâ~ chait, et un seul oiseau emportait ainsi jusqu'à cent mille dépêches (1). Mais ce double moyen d'échange par ballons et par pigeons était soumis à toutes sortes d'accidents, qui mettaient obstacle à la transmission, en temps voulu, des plus importantes communications. Un certain nombre de bal-
(1) Rampon, t'wçM^/epm'/em., tome II, p. 70.
Ions furent entraînés sur le territoire occupé par Tennemi ou même en Allemagne, d'autres allèrent tomber très-loin, ou se perdirent en mer. Les pigeons avaient à braver les neiges et les brouillards qui les empêchaient de trouver leur route, les oiseaux de proie qui les dévoraient, beaucoup ne retournaient pas ou n'arrivaient qu'après de longs délais. On parvenait à l'occasion dans Paris à se procurer un supplément de nouvelles, par les journaux qu'échangeaient les avants-postes, ou qu'on prenait sur les morts et les prisonniers, mais on n'obtenait ainsi que des renseignements fragmentaires qui, loin de la satisfaire, ne faisaient qu'irriter la soif de nouvelles.
Le soin de nourrir la population, en ménageant les vivres le plus possible, était pour le gouvernement une source de grandes difficultés et exigeait un énorme labeur. Un premier relevé de la quantité des grains et farines avait permis de porter à trois mois la durée des subsistances ; cependant, dans la crainte do mécomptes et pour ne pas exciter de fausses espérances, on n'avait annoncé, dans le Jowmal officiel^ de ressources que pour deux mois. Les premiers approvisionnements dont le gouvernement se trouvait nanti, provenaientdes achats faits par le ministre du commerce de l'empire, M. Clément Duvernois, soit 118,000 quintaux, la ville avait acquis de son côté 210,000 quintaux, l'administration do la guerre céda, sur les denrées réunies pour les armées du Rhin et de Châlons qui n'avaient pu être expédiées à temps, 60,000 quintaux, les hospices 7,000; on eut ainsi un premier stock de 395,000 quintaux re-
présentant, à 7,000 quintaux par jour, la consommation de cinquante-six jours (1). Le gouvernement avait, le 29 septembre, rendu un décret pour réquisitionner tous les grains et farines dont les particuliers étaient détenteurs. L'inventaire auquel on se livra des existences de ce genre donna, tant pour les réserves des boulangers que pour celles des négociants et des cultivateurs réfugiés, une nouvelle quantité de 408,000 quintaux (2) qui, avec celle qu'on s'était d Sabord procurée et des cessions supplémentaires faites par l'administration de la guerre, assurait des vivres pendant plus de quatre mois.
Pour résoudre les nombreuses questions relatives à Talimentation, le gouvernement avait nommé une commission présidée par M . Jules Simon et formée d'hommes spéciaux, d'économistes, des chefs des divers services qui avaient à diriger l'aménagement, la répartition, le rationnement des subsistances. On avait constitué une caisse de la boulangerie, qui délivrait chaque jour aux boulangers une quantité de farine calculée pour fournir aux besoins quotidiens de leur clientèle* Lorsque les farines furent épuisées, il fallut utiliser les grains. L'industrie de la mouture n'existaij. pas dans Paris, on la créa de toutes pièces. L'administration impériale avait fait venir 600 paires de meules. IjCS compagnies de chemins de fer mirent leur personnel, leurs locaux, leur matériel à la disposition du gouvernement, ou construisit des moulins dans les
(1) Jules Simon, le Gouveim, de la Défense nation, p. 204.
(2) Ibid,, p. 2iy.
gares. Ces premiers moulins se trouvèrent insuffisants ; l'usine Gail établit dans ses ateliers 300 paires de meules d'un système particulier, et désormais on put moudre au jour le jour une quantité de grains suffisante pour Talimentation de la ville.
Le gouvernement devait en outré fournir la viande à la population. Il disposait de bœufs et de moutons achetés par l'administration impériale et entretenus sur pied dans Paris. La viande avait été rationnée à partir du 10 octobre. Le gouvernement avait renoncé à faire lui-même la distribution aux habitants, un tel travail étant par son immensité jugé impossible, il se bornait à délivrer en bloc à chaque arrondissement une quantité de viande proportionnée au chiffre de sa population. Dans les mairies on faisait ensuite la répartition des 200 grammes alloués tous les deux jours à chaque personne. La mise en pratique du rationnement fut plus ou moins heureuse, selon le savoirfaire des administrateurs des différentes mairies, et les facilités ou les difû cultes qui naissaient des circonstances locales. Dans le courant de décembre, on avait consommé toute la viande de boucherie et on commença à manger les chevaux» On recensa les animaux chez les particuliers pour les réquisitionner ensuite au fur et à mesure des besoins.
La vie de la ville à maintenir dans des couditions si anormales, demandait la mise en jeu d une foule de rouages nouveaux. Tout le monde se trouvait donc appelé à participer à la défense ou à prendre part aux affaires publiques. Les ingénieurs civils s'employaient
aux travaux de fortification, les industriels fondaient des canons, transformaient les vieux fusils, confectionnaient des équipements. Les savants avaient formé des commissions d'hygiène ; ils dirigeaient la fabrication des poudres; ils appliquaient Télectricité à Téclairage du terrain en avant des forts pour faciliter le tide nuit; ils utilisaient pour Talimentation les substances susceptibles d'être transformées par la chimie en produits alimentaires (I). Les mairies d'arrondissement se chargeaient d'un énorme travail que n'eût pu opérer à elle seule la mairie centrale. On avait constitué dans chaque arrondissement des comités d'armement pour la garde nationale, des comités pour le recensement de la population et la distribution des caries de rationnement; des comités pour Tinstallation et le fonctionnement des cantines municipales destinées à nourrir les nécessiteux. Aux mairies d'arrondissement incombait encore le soin de réquisitionner les appai'tements vacants, pour procurer des logements aux populations des environs réfugiées dans Paris. De toutes parts, en dehors de la grande société internationale de secours aux blessés, s'étaient constitués des comités de quartier pour la réception et le soin des blessés.
Il ne fallait en effet rien moins qu'un gigantesque effort pour faire durer la défense, car, à mesure que le siège se prolongeait, on sentait tarir les sources de la vie. Le gouvernement avait accaparé tout le com-
(1) Voyez Saint-Ëdme^ la Science pendant le siège de Paris.
bustible et il l'employait exclusivement à la fabrication des armes, à la mise en mouvement des moulins, à la cuisson du pain. On avait cessé de fabriquer le gaz; les rues, mal éclairées par de rares lampes à pétrole, étaient plongées la nuit dans l'obscurité. Les boutiques, dont un certain nombre n'ouvraient même plus le jour, se fermaient dès la tombée de la nuit. On avait d*abord tenu les théâtres ouverts, pour continuer l'emploi à leur nombreux personnel, mais maintenant que la lumière et le chauffage manquaient, ils demeuraient clos. Les journaux, faute de papier, se trouvaient ramenés à un tout petit format. La circulation des voitures diminuait, à mesure qu'on mangeait les chevaux, et les rues devenaient désertes et silencieuses. Du même coup étaient arrivées la disette et les souffrances. Presque toutes les familles aisées avaient disposé, pendant les deux premiers mois, d'approvisionnements de réserve, mais il n'était point entré dans les prévisions que le siège dût autant se prolonger, et elles avaient vite épuisé leurs ressources. Les denrées à acheter étaient devenues d'un prix fabuleux, et du reste leur quantité était presque nulle, tout le monde, à partir du mois de décembre, se trouvait donc réduit au pain et à la viande de cheval allouée par le rationnement , c'était pour beaucoup une source d'alimentation insuffisante. Le combustible manquait, l'hiver était très-rigoureux, aussi le froid était-il des plus pénibles à supporter. Les affaires étaient interrompues, la gène était devenue générale, les cantines municipales devaient dans cer-
tâiûs guartiers fournir gratuitement des aliments à uue grande partie de la population. Toutes ces causes de souffrance se faisaient de plus en plus sentir sur la mortalité; d'une moyenne de moins de mille par semaine en temps ordinaire, les décès montaient à deux mille en novembre et à trois mille en décembre (1). Cependant la prolongation du siège, les privations sans cesse accrues n'ébranlaient aucunement le courage de la population. La ville était devenue un camp ; aux yeux des habitants le point de vue militaire dominait. On se sentait engagé d'honneur à ne pas capituler et à ne point entrer en arrangements avec Fenriemi tant que, d'une manière quelconque, on pourrait prolonger la résistance. On se pliait aux habitudes que le siège était venu imposer ; on supportait, sans se plaindre, toutes les privations ; on se soutenait, on s'exaltait, on s'égayait quand même les uns les autres. Le sentiment du patriotisme surexcité, le besoin de faire quelque chose qui relevât le nom français de la honte des capitulations de Sedan et de Metz remplissaient toutes les âmes. Aussi bien, quelles que fussent les haines sourdes des classes et des partis, au dernier moment, à la pensée de la défense à soutenir en commun et de l'ennemi prêt à profiter des dissensions, les armes s'abaissaient, et les crises aiguës s'ajournaient. La ville était sans police, le soir sans lumière, cependant il ne se commettait plus de crimes, les tribunaux n'avaient pas de . besogne et pouvaient chômer.
(1) D' Sueur^ la Mortalité pendant le siège y p. 31.
216 LA DÉFENSE NATIOiNALE.
Sur ces entrefaites une nouvelle cause d'angoisse, le bombardement^ vint s'ajouter à toutes les autres. On avait attendu le commencement du bombardement pour divers anniversaires qu'on supposait devoir être fêtés de cette manière par Tarmée allemande, mais les jours s'étaient écoulés sans que rennemi démasquât une seule batterie. C'est que les Allemands avaient besoin, avant d'entreprendre une attaque de vive force, de faire arriver un. énorme matériel. Le transport de ce matériel avait été retardé par la résistance prolongée de la ville de Toul puis par la nécessité d'amener d'abord les vivres et Tapprovisionnement indispensables à l'entretien de l'armée d'investissement.. Cependant à la. fin de décembre les canons de siège étaient arrivés et l'érectioa des batteries terminée. Au sein de l'armée et en Allemagne on était profondément mécontent de la longueur hors de toute prévision du. siège de Paris. On voulait en finir n'importe comment, aussi le 27 décembre le feu fut-il ouvert contre les forts de l'Est, de Noisy à Nogent. Le 5 janvier les batteries, érigées contre les forts du Sud, Issy, Vanves et Montrouge furent à leur tour démasquées. Les forts et les rem-, parts de Paris répondirent avec énergie et la ..canonnade ne s'interrompit plus jusqu'à la fin Au siégo.
Le bombardement dépassa au sud la limite des forts et des remparts et atteignit la ville. Les batteries allemandes lançant les projectiles à l'extrême portée des pièces de siège, les ob.us tombèrent sur les quartiers de la rive gauche depuis le Jardin des Plantes
jusqu*aux Invalides; au centre les rues voisines de la Seine se trouvèrent seules protégées par la distance. L'espérance que l'ennemi avait pu avoir de hâter la reddition de Paris par le bombardement fut complètement déçue. Les emplacements vacants, les jardins et les cours, les larges rues étaient si nombreux dans la partie de la ville bombardée que la puissance de destruction des obus se trouvait fort atténuée. On voyait des maisons éventrées, des commencements d'incendies, mais aucun de ces grands feux et de ces écroulements qui se produisent dans les villes resserrées et que Timaginatiou s'était par avance représentée. Les premiers jours, les habitants des lieux bombardés quittèrent en assez grand nombre leurs logements pour se réfugier dans les quartiers préservés, mais bientôt Témigration se restreignit; le soir on se réfugiait dans les caves, on matelassait les portes et les fenêtres et on prit l'habitude de vivre sous les bombes. Les sentiments que le bombardement fît naître dans la population, furent avant tout Tindignation et le mépris. Les vivres diminuaient et le siège approchait de sa fin, la chute des obus destinée à rester sans résultat par suite de l'immense superficie à bombarder, n'en faisait pas moins périr chaque jour un certain nombre de victimes innocentes, de femmes et d'enfants ; les établissements hospitaliers, les écoles, les édifices consacrés aux sciences tels que le Muséum, nombreux dans cette partie de la ville, se trouvaient atteints. Le bombardement entrepris dans de telles conditions, était un acte de cruauté inutile