‹ Histoire de quatre ans, 1870-1873 (volume 4)Chapitre 12 sur 22 · II · texte numérisé non relu

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qui révoltait d'autant plus les Parisiens que, d'après l'opinion qu'ils s'étaient faite de la civilisation allemande, beaucoup d'entre eux s'étaient refusés à eu croire l'ennemi capable.

Le bombardement en exaspérant la population accrut le désir qu'elle éprouvait de voir renouveler les attaques contre les lignes ennemies. C'est que, loin de se décourager, à mesure que le siège se prolongeait, on se maintenait au contraire dans Toptimisme. On se reprenait toujours après la défaite à espérer le succès. On s'était accoutumé à négliger les faits désavantageux pour mettre en relief ceux qui paraissaient favorables. Dans cette voie, c'était surtout l'au-delà, l'inconnu, les événements de province qui prêtaient au grossissement et au travail de l'imagination. Ainsi on avait cru, pendant la sortie de Champigny, entendre le canon de l'armée de la Loire vers Fontainebleau. Les nouvelles que l'on recevait du dehors étaient épiloguées et passées au crible, on ne manquait point d'y découvrir quelque côté favorable, quand il n'y avait rien de tel, on créait de toutes pièces des avantages (1). Ghanzy sur la Loire, Faidherbe dans le Nord, Bourbaki dans l'Est jQxaient tour à tour l'attention et, passant de l'un à l'autre, on attendait chaque jour une armée de secours. Il semblait que la France, en perdant sa suprématie nulitaire, dût absolument s'abîmer. La patrie ravagée, menacée de démembrement, si elle succombe définitivement, pourra-t-elle

(I) Voyez entre autres, Francisque Sarcey. Le siège de Paris, p. 23i.

LE SIEGE DE PARIS. Î2i9

jamais se relever? Le patriotisme sous le coup d'aussi terribles appréhensions, prenait un degré d'exaltation singulier. Un mot revenait sans cesse et résumait toutes les discussions : « Il faut avoir la foi. » On avait donc foi dans le succès définitif et, pour garder sa confiance, on se rejetait de l'analyse positive des faits dans des effusions de sentiment, dans des élans mystiques. Les écrivains, M. Vitet dans la Revue des Deux Mondes^ MM. Victor Hugo, Louis Blanc, Edgar Quinet dans les journaux républicains encourageaient la population et, comme personne ne voulait se laisser dépasser en sérénité à supporter le malheur, leurs écrits à tous respiraient non-seulement la résignation à souffrir, mais encore la conviction que les épreuves subies conduiraient à la délivrance. La république exerçait un prestige magique, elle était aux yeux des républicains le talisman qui devait donner la victoire. On prenait pour modèles, sans remarquer la différence des temps et des situations, les volontaires de 1792 et on rappelait les succès qui, après une série de revers au début, avaient couronné leurs efforts. Dans ces dispositions on décrivait les faits de guerre et les combats du siège de Paris de telle sorte qu'on n*eût pu trouver de termes plus louangeurs pour raconter les victoires des meilleurs soldats. On avait donc complètement perdu de vue la nature médiocre de l'armée qu'on avait improvisée avec des réservistes et des mobiles et qui, au feu, loin de révéler les qualités que Ton vantait, ne pouvait laisser voir et n'avait en effet montré qu'une

valeur très-relative. Mais si on se trompait ainsi sur l'armée qu'on avait au milieu de soi et qu'on eût pu observer, à plus forte raison portait-on de faux jugements sur celle qui assiégeait la ville. Là tout étai^ obscur, rien de précis sur le nombre, Torganisatiou, les dispositions prises pour l'attaque ou la défense, n'était connu. Aussi se figurait-on les troupes allemandes sous les murs de Paris comme soumises à de grandes souffrances et capables de se lasser de la résistance opposée. Or rien n'était fnoins vrai.

Les Allemands avaient trouvé d'excellents (1) logements dans les villes, villages, châteaux et maisons de campagne qui forment autour de Paris une ceiuture continue. Ils s'étaient hâtés de rétablir les voies de communication et, entre autres, autant qu'ils avaient pu, les chemins de fer. Ils recevaient directement d'Allemagne leurs approvisionnements, leur armement de siège, leurs munitions; le service sur les lignes françaises était fait par des employés allemands avec matériel allemand (2) et jusqu'à Orléans, de Juvisy on voyait circuler des trains réguliers. Ils avaient pour le camionnage et le transport sur les routes, en outre des équipages de l'armée, les nombreuses charrettes réquisitionnées en France, et celles des convoyeurs venus du fond de l'Allemagne à la suite de l'armée (3). Dans les bourgs et les villages du rayon même d'investissement que les habitants avaient abandonnés, des

(1) Guerre franco-allemande . Seconde partie, p. .145.

(2) D*" Louis Fleury. Occupation et bataille de VillierSt p. If»"- (3j Idem. Ibid,, p. 162.

boutiques ouvertes par des Allemands (1 ) , mettaient à la disposition du soldat les objets nécessaires à son bienêtre. En arrière du rayon d'investissement, les troupes appliquaient à leur usage par réquisitions, par achat (2),

par la voie de marchés tenus dans les villes et les bourgs (3), les denrées de toute sorte que le pays fournit en temps ordinaire à l'alimentation de Paris.

Ainsi établis les assiégeants avaient tout disposé pour repousser les sorties des Parisiens. Ils avaient rendu leur ligne d'investissement aussi solide que possible, par des travaux variés se complétant les uns les autres (4). Ils avaient transformé les bourgs et les villages en véritables forteresses. Ils avaient crénelé et soutenu par des levées de terre les murailles ayant vue sur la campagne, surtout celles des parcs et jardins, qui donnent un grand développement de feux. Ils avaient relié par des tranchées-abris les villages et les maisons isolées et, lorsque l'espace découvert entre deux points était considérable, ils avaient, en retrait de la première ligne, creusé des tranchées latérales ou élevé des épaulements de batterie, pour prendre en flanc l'assaillant qui aurait pénétré dans l'intervalle. Dans les bois, ils avaient fait des abattis. Ils avaient placé dans des redoutes, les batteries de position avec lesquelles ils canonnaient les forts et qui, au cas d'une

(1) De La Rue. Sous Paris pendant Cinvasion, p. 161.

(2) Paul Mahalin. Montretout, p. 88.

(3) De La Rue. Sous Paris pendant l'invasion^ p. 160. F. Husson. Paris bombardé y ip. SZ.

(4) Guerre franco-allemande. Seconde partie, p. 147. De La Roncière. Là marine au siège de Paris j p. 45t.

222 L\ DÉFENSE NATIOiNALE.

sortie des assiégés^ devaient, à de longues distances, décimer ses rangs et démonter son artillerie.

En face d'un adversaire ainsi préparé, Tarmée sortie de Paris devait effectuer les opérations compliquées que nécessite Tattaque, combiner la marche des corps et des colonnes, manœuvrer, se déployer. C'était une armée improvisée, les hommes n'avaient qu'une iostruction militaire fort incomplète, les officiers d'élite étaient rares, et, dans certains corps, faisaient absolument défaut. Les vices du mécanisme se révélaient donc, dans les opérations entreprises, par toutes sortes de manquements et d'acoups. Les troupes françaises attaquant à découvert étaient exposées au feu sûr et précis d'un adversaire abrité et invisible. Elles avaient au premier moment l'avantage du nombre, mais Tennemi possédait sur elle toutes les autres supériorités ; ses soldats aguerris, quelque fût d'abord leur petit nombre opposaient u-ne résistance tellement acharnée qu'ils parvenaient à conserver leurs positions jusqu^à l'arrivée des renforts. Les réserves des Allemands une fois survenues, les Français n'avaient plus aucune chance de percer la ligne d'investissement;. Ils finissaient donc par être invariablement repoussés, et les deux armées, étant ce qu'elles étaient, et se trouvant dans la situation respective qu'elles occupaient, il est impossible de concevoir aucune combinaison militaire qui eût pu amener un résultat différent.

Aussi, le mois de janvier arrivé, les généraux, auxquels la connaissance du métier ne permettait pas d'illusions, ne conservaient-ils plus d'espérance. A

un conseil de guerre convoqué le 31 décembre, en présence du gouvernement, l'avis presque unanime des officiers fut qu'il était désormais impossible de percer la ligne d^investissement. Les habitants de Paris et l'armée se trouvaient donc dans des dispositions d'esprit diamétralement opposées, et portaient sur les affaires militairesles jugements les plus différents. La population, dans l'état d'illusion où elle se maintenait, faisait remonter de plus en plus la cause des insuccès aux hommes à la tête du gouvernement et de l'armée. Si on ne battait pas l'ennemi, si on ne forçait pas ses lignes, c'est que les chefs étaient des incîipables ou même des traîtres. La pensée que les généraux ne voulaient pas vaincre par attachement à l'empire déchu, et pour ne pas aider au triomphe de la république, finit donc par s'emparer de beaucoup d'esprits (1). Le flot grossissant des soupçons et du mécontentement se fixait en dernier ressort sur le G** Trochu. Ses partisans et ses défenseurs avaient graduellement diminué et avaient enfin complètement disparu, à la suite d'un incident qui prit aux yeux du public une très-grande importance, l'évacuation du plateau d'Avron.

Le {)lateau d'Avron constituait une position isolée entre les assiégeants et les assiégés, il était difficile sinon impossible à- garder, dès qu'il serait soumis au feu de pièces de gros calibre, d'autant plus que la nature du sol ne permettait pas de s'y retran-

(1) Juliette Lamber, Journal d'une Parisienne^ p. 204, 365. M^e Edgar Quinet. Paris, journal du siège, p. 254,296.

cher profondément. Mais il commandait le cours de la Marne, et, pour s'assurer le passage de la rivière lors de la sortie de Champigny, on l'avait occupé, puis on y était demeuré, en faisant certains travaux de défense. Lorsque les Prussiens démasquèrent leurs batteries contre les forts Est de Paris, ils dirigèrent d'abord leur feu sur Avron. Le plateau fut reconnu intenable et, dans la nuit du 28 au. 29 décembre, il fut abandonné. Cette évacuation produisit dans Paris, comme l'affaire du Bourget, un violent accès de colère. A partir de ce moment, le déchaînement contre le général en chef devint universel. Tout le monde accusa le G*^ Trochu de manquer de confiance, de décision, de vigueur et entendit lui imposer une conduite plus énergique. Le général finit même par perdre J'appui de ses collègues du gouvernement, qui pour le remplacer se mirent en quête d'un chef supposé plus capable.

Ce qui rendait particulièrement puissante la demande d'agir, c'est que la population exigeait que les nouvelles sorties fussent faites en totalité ou en partie par la garde nationale prise dans son sein. Les Allemands renonçant à un siège en règle et se contentant de bombarder la ville de loin, la surveillance du* mur d'enceinte assignée à la garde nationale était restée sans danger. Le rôle exclusivement défensif et dénué de risques auquel on la restreignait, avait donc fini par mécontenter profondément la garde nationale. « Et quoil disait-on, nous « sommes dans Paris plus de 300,000 hommes armés,

« rennemi nous tient bloqués depuis cent jours, il (( bombarde nos monuments^ tue nos femmes et nos (( enfants, et nous persistons à ne pas nous ruer sur « lui ! Laisserons-nous les vivres s'épuiser, serons- « nous contraints de rendre nos armes sans avoir « tenté au moins un suprême effort ? » Il était impossible de ne pas faire droit à ces réclamations d'un sentiment généreux qui s'élevaient de toute part et dont les maires de Paris, les membres du gouvernement se faisaient les interprètes. Le G*^ Clément Thomas, dans le conseil de guerre du 31 décembre, avait demandé qu'on opérât une nouvelle sortie et qu'on y associât la garde nationale qu'il commandait. Le' G*^Trochu avait résumé la discussion en disant qu'il fallait persévérer dans la lutte aussi longtemps qu'elle serait possible, qu'un succès imprévu couronnerait peut-être une suprême tentative, qu'en conséquence on livrerait une dernière bataille à laquelle, selon le désir de la population, la garde nationale participerait (1).

On avait fait d'énormes efforts depuis le 4 septembre pour l'armement et l'instruction de la garde nationale. On avait élevé la solde à 1 fr. 50 par jour, pour fournir aux hommes des moyens d'existence. Les gardes nationaux s'étaient exercés sans relâche, môme la nuit à la lueur du gaz. Les résultats obtenus étaient donc considérables, toutefois, ils n'étaient que relatifs et la nature des choses ne permettait pas qu'il en fût autrement. S'il eût fallu résister derrière les

{\) G'^Trochu. Pour la vérité et la justice, ^. ilZ. '

mur^, dans des tranchées ou sur des barricades, on eût pu compter sur le courage de la garde nationale et sa discipline et son instruction eussent été suffisantes. Mais il s'agissait de Toffensive, et il était impossible aux hommes de guerre de croire qu'une troupe comme la garde nationale, improvisée en trois mois avec des citadins sans instruction militaire, pût être employée avec succès dans des tentatives où la ligne et la mobile avaient échoué. Aussi la participation de la garde nationale aux opérations actives, contre laquelle les généraux n'avaient cessé de s*élever, continuait-elle à soulever chez la plupart d'entre eux de vives répugnances.

La divergence qui existait dans les jugements que les chefs de l'armée et la population portaient sur les affaires militaires, était surtout très-grande à l'égard de la garde nationale. Dès que la garde nationale avait eu un commencement d'instruction, on avait exalté ses mérites sans aucune réserve. On trouvait dans l'éloge des motifs d'encouragement et puisqu'il fallait se battre, le doute sur sa valeur, l'hésitation à croire en soi eussent paru lâches et criminels. D'ailleurs, comme c'était soi-même que l'on vantait, les louanges avaient été vite prises au pied de la lettre. L'emploi de la garde nationale pour les opérations actives avait été l'une des demandes persistantes faite dès le début du siège par les partisans de la Commune. Le refus d'accéder à cette demande alors qu'aucune organisation n'existait encore, puis les délais apportés à y faire droit lorsque les préparatifs furent commencés, étaient

parmi les priucipaux griefs élevés par les mécontents. Dàos les clubs, dans les journaux, parmi les stratégistes improvisés, on proposait de faire un colossal déploiement de tous les hommes armés dans Paris pour se jeler sur un point choisi des lignes ennemies. On réclamait ce qu'on appelait une sortie « torrentielle » . Telle était la surexcitation des esprits, que ce projet avait beaucoup d'adhérents convaincus, tandis que chez les autres la crainte de paraître lâches retenait les critiques, aussi n'eût- il dépendu que du G'* Trochu de faire réellement sortir de Paris tous les hommes armés. Conduire au combat une multitude confuse de citadins de tout âge eût été courir au-devant de quelque grande catastrophe; aussi, se refusant à essayer rien de semblable (1), le G*^ Troch^ se bornait-il à préparer pour Toffensive les seuls éléments de la garde nationale jugés aptes au service actif.

Dès le mois d'octobre, on avait, sous la pression de Topinion publique, extrait des bataillons les hommes les plus jeunes pour en composer des compagnies de marche. On avait d'abord eu recours aux enrôlements volontaires. Mais on n'avait obtenu qu'un nombre d'hommes insuffisant et, le 8 novembre, le gouvernement rendait un décret 'par lequel chaque bataillon était appelé à mobiliser quatre compagnies, recrutées parmi les célibataires de vingt à quarante-cinq ans. Ces compagnies étaient équipées pour le service actif, et, pendant que le gros des bataillons restait attaché à la

(l) G** Trochu. Une page d'histoire contemporaine, p. 190.

garde du mur d'enceinte, elles furent employées aux avant-postes, à partir de la fin de novembre. Maintenant qu'on s'était décidé à agrandir encore le rôle de la garde nationale et à l'étendre jusqu'à l'offensive, il fallut grouper les compagnies de plusieurs bataillons en régiments. On forma ainsi cinquante-neuf régiments de garde nationale mobilisée. On créa pour les commander des lieutenants-colonels choisis parmi les chefs de bataillons jugés les meilleurs. Puis, comme les généraux n'avaient pas assez de confiance dans l'instruciion et la solidité de la garde nationale pour l'employer seule, on répartit les régiments dans les brigades de l'armée active, afin de leur donner comme soutien des régiments de ligne. Toutes ces créations à réaliser, sans sujets pour former les cadres et les états-majors, prenaient beaucoup de temps et les préparatifs ne purent être terminés avant le milieu de janvier.

La nouvelle sortie a été fixée au 19 janvier. Lq 18, dès sept heures du matin, la garde nationale mobilisée se mit en mouvement dans Paris; le défilé sur les boulevards et les Champs-Elysées, dura toute la journée au milieu d'une foule énorme. Les régiments marchaient musique en tête, chantant des chants patriotiques, beaucoup d'entre eux escortés de la partie sédentaire des bataillons. Les maires leur avaient fait des harangues enflammées. Le gouvernement avait publié la proclamation suivante :

« Citoyens, « L'ennemi tue nos femmes et nos enfants; il nous

Le siégé de Paris. 229

« bombarde jour et nuit; il couvre d'obus nos hôpitaux; a Un cri : Aux armes ! est sorti de toutes les poitrines. « Ceux d'entre nous qui peuvent donner leur vie « sur le champ de bataille marcheront à l'ennemi ; <c ceux qui restent, jaloux 'de se montrer .dignes de (( l'héroïsme de leurs frères, accepteront au besoin les ff plus durs sacrifices, comme un autre moyen de se « dévouer pour la patrie. Souffrir et mourir, s'il le « faut, mais vaincre. Vive la République ! »

Au sein de la foule, dans les familles dont les fils partaient, personne ne témoignait d'hésitation ou de faiblesse; tout le monde voulait la victoire et était prêt à la payer par tous les sacrifices.

Le G** Trochu avait proposé, dans un conseil de guerre, de prendre le plateau de Châtillon comme objectif de la nouvelle sortie. Les lignes prussiennes forcées de ce côté, il aborderait Versailles par le sud. Les généraux furent d'avis de chercher à percer sur Versailles, mais l'enlèvement du plateau de Châtillon leur parut impossible et ils demandèrent que la forteresse du mont Valérien servît de point de départ à l'opération (1). Le C* Trochu se rendit à cette opinion. L'armée destinée à agir fut composée de .19 régiments d'infanterie de ligne, 32 bataillons de mobile et 19 régiments de garde nationale parisienne mobilisée^ formant un total de 84,000 hommes (2). Les troupes étaient réparties en trois colonnes, l'une opérant à

(1) G*^ Trochu. Une page (^histoire contemporaine ^ p. 126.

(2) G«i Vinoy. Opérations du 13e corpSf p. 400.

gauche du mont Valérien, sous les ordres du G** Vinoy, se porterait sur Saint-Cloud et Moutretout, la seconde en face de la forteresse, sous les ordres du G'* de Bellemare, sur la Bergerie et le château de Buzanval,. la troisième à droite, sous les ordres du G*' Ducrot, sur la Malmaison et le parc de Longboyau.

L'entreprise que l'on tentait était d'un succès impossible. Le terrain entre le mont Valérien et Versailles est accidenté, en grande partie couvert de bois et divisé en parcs entourés de grands murs. Il se prête on ne peut mieux aux travaux de défense : aussi les Prussiens y avaient-ils multiplié les obstacles. Ils avaient établi trois lignes successives de défense; chaque ligne était composée d'abattis d'une grande profondeur faits dans les bois et, sur la partie non boisée, de murs crénelés, de tranchées et de redoutes (1). Quelle que fût la soudaineté d'une attaque, de tels obstacles devaient au moins donner aux Allemands le temps d'amener derrière leur troisième ligne des forces suffisantes pour la rendre infranchissable.

Les troupes françaises se mirent en marche dans la nuit du 18 au 19 janvier pour aller 'occuper, sans être découvertes par l'ennemi, les positions qui leur étaient assignées en avant du mont Valérien. La nuit était profondément noire, en sortant de Paris le passage sur les chemins était rétréci par les barricades (2)

(1) Guerre franco-allemande. Seconde partie. Plan 15, A. G»* Vinoy. Opérations du VA^ corps et de la 3« armée , p. 515.

(2) Jules Moret. La garde nationale aux avant-postes^ p. 103. G'* Vinoy. Opérations du 13' corps^ p. 402.

élevées ^au début du siège comme moyeu de défense. Les troupes durent se diviser et passer des deux côtés du mont Valérien ; à gauche, entre la forteresse et la Seine, l'espace est resserré, Tartillerie, les impedimenta, les voitures d'ambulance s'enchevêtrent et la circulation se trouva arrêtée ; à l'extrôine droite vers Rueil, les routes avaient été réservées au G** Ducrot venant de Glichy et de Levallois, mais elles furent interceptées par l'artillerie et . les convois des autres corps (1). Par suite de ces accidents, l'entrée en action des colonnes, au lieu de se produire à la première heure du jour, comme on l'avait espéré, n'eut lieu pour celles de gauche et du centre qu'à sept heures et demie (2). La colonne du G'* Ducrot ne put s'engager en même temps que les deux autres et n'intervint que beaucoup plus tard.

La colonne de gauche, d'un premier élan, pénétra dans Saint-Cloud, enleva les crêtes au-dessus de Saintr Gloud et occupa la redoute de Montretout, faisant partie de ces ouvrages nouveaux inachevés lors de l'investissement qu'on avait abandonnés. Les zouaves au centre s'avancèrent momentanément jusqu'à Garches. La colonne du centre enleva en outre le château de Buzanval, après avoir franchi le mur extérieur du parc qui a vue sur la campagne du côté du mont Valérien; mais elle se heurta ensuite à un second mur, servant de clôture intérieure au parc du côté de Longboyau et de l'étang de Saint-Gucufa. C'était cette mu-

(1) G'i Ducrot. Enquête par lem.f tome UI, p. 103.

(2) G'^ Vinoy. Opérations du 3" corps^ e/c, p. 403.

raille, située hors des atteintes du mont yalérien, que les Prussiens avaient choisie comme défense; ils Tavaient crénelée et soutenue par une banquette en terre (1). L'infanterie du centre français placée à découvert, se trouva absolument arrêtée devant cet obstacle d'où partait un feu plongeant (2).

On voulut faire soutenir Tinfanterie par du canon. Les pièces étaient restées en arrière, retardées par l'encombrement, lorsqu'elles furent enfin à distance sur les chemins, il fut impossible dd les mettre eu position à travers champs. Le dégel était survenu, une pluie fine et pénétrante ne cessait de tomber, le sol détrempé à une grande profondeur était transformé en un véritable bourbier (3). Pour contre-battre avec avantage les grosses pièces de l'ennemi placées derrière des retranchements, on avait précisément laissé les légères pièces de 4 d'un calibre trop faible, et on n'avait emmené que des pièces de 12 et de ces pièces de 7 (4) se chargeant par la culasse, fondues à Paris pendant le siège, en partie à l'aide de souscriptions publiques et dont les Parisiens attendaient les plus grands résultats. On doubla les attelages, mais les chevaux affaiblis par les privations et par la disette de ndurriture, ne purent venir à bout de traîner les lourdes pièces embourbées (5).

(1) Jézierski. Combats et balaillen du siège, p. 427.

(2) Charles Habeneck. L^s régiments martyrs^ p. 176.

(3) Jules Moret. La garde nationale aux avant-postes^ p. in4, Paul MahaUn. Montretout, p. 21.

(4) G'* Vinoy. Opératiojis du 13* corps, etc., p. 406.

(5) Idem. Ibid,

La garde nationale, depuis qu'on l'employait pour l'offensive, avait éprouvé de ces défaillances et de ces paniques partielles inévitables au sein des troupes improvisées (1), elle en éprouva de nouvelles le 19 jan» vier (2) ; néanmoins les gardes nationaux firent en majorité bonne contenance, et plusieurs bataillons, dont le commandement était échu à des hommes énergiques, montrèrent une réelle fermeté. Les régiments parisiens de la colonne du centre restèrent de longues heures dans le parc de Buzanval sous le feu des retranchements prussiens sans lâcher prise (3). Là fut tué entre autres le peintre Henri Regnault. Vers une heure de l'après-midi, la colonne du G'* Ducrot s'engagea à son tour, mais prise d'écharpe par des batteries placées à Croissy, de l'autre côté de la Seine, qu'on ne put éteindre, de face, elle se heurta au mur crénelé de Longboyau qui lui opposa un obstacle infranchissable.

Les Prussiens, surpris par l'attaque, n'avaient d*abord eu sur le terraio que de l'infanterie ; à partir de dix heures (4), leur artillerie arriva et ils garnirent successivement les embrasures de leur^ nombreuses redoutes. Le tir des pièces prussiennes soigneusement repérées était d'une justesse parfaite. Tous les efforts des Français du côté de Saint-Cloud, j

(1) G'ï Vinoy. Opérations du 13* corps, p. 321. ^ .;

(2) Louis Jézierski. Combats et batailles du siège , p. 442. G*^ Vi- I noy. Opérations du 13* corps, e/c, p. 411. G«* Ducrot. Enquête \ parlem.f tome III, p. 105. {

{Z)CïïSiT\e&Hibeneck, Les régiments martyrs, p, 177. J

(4) Ballue. Les zouaves à Paris pendant le siège, p. 124. j

pour mettre leur artillerie en batterie et particulièrement pour armer la redoute de Montretout échouèrent, aussitôt que les pièces paraissaient, elles étaient^démoiitées et les attelages tués (1). Le soir venu, les Français conservaient les crêtes au-dessus de Saint-Cloud, et ils avaient repoussé diverses tentatives faites pour les reprendre ; mais Tennemi restait déployé à une faible distance sans qu'ils se sentissent assez forts pour revenir contre lui à l'offensive. Même les troupes manifestaient des signes de fatigue et d'épuisement qui donnaient â craindre qu'une nouvelle attaque ne vînt définitivement les faire fléchir (2). Le G** Trochu avait suivi l'ensemble de l'action du mont Valérien; sa droite et son centre s*étant trouvés impuissants à entamer la ligne adverse, et sa gauche, qui seule avait conquis du terrain, se sentant définitivement arrêtée, il dut ordonner une retraite générale. Les Français avaient 3,000 hommes hors de combat,les Prussiens 700. Les Français perdaient en outre un bataillon des mobiles de la Seine-Inférieure, placé à la villa Pozzo di Borgo sur le point le plus avancé de Saint-Gloud, avec ordre de se retrancher et qui fut oublié aumomentdela retraite. L'ennemi victorieux réoccupa Saint-Cloud et y mit le feu. La petite ville brûla tput entière.

Pendant qu'on combattait à Buzanval, Paris était dans une attente fébrile. La foule s'était portée sur les Champs-Elysées et les boulevards, dans la direction

(1) G'^ Vinoy. Opérations du 13* corps^ p. 409. Paul Mahalin. Montretout, p. 51.

(2) G'^ Vinoy. Opérations du 13" corps^ etc, p. 416.

du combat pour recueillir plus vite des nouvelles. On avait appris le matin Toccupation de Moutretout. Le bruit courait que Tarmée avançait de toutes parts, qu'elle approchait do Versailles, les plus ardents l'y voyaient déjà. La garde nationale faisait preuve, d'après les récits qui circulaient, d'un courage incomparable et tout le monde, grâce ,à elle, espérait enfin arracher une victoire. On était encore plein de confiance lorsqu'arrivèrent les télégrammes du G** Trochu annonçant Fabandon du champ dé bataille et la retraite derrière le mont Valérien. La population de Paris se trouvait donc une fois de plus brusquement enlevée à ses illusions et ramenée à la contemplation de la plus affreuse réalité.* Et dans cette circonstance, on ne pouvait plus conserver d'espérance; tout le monde sentait que la fin du siège approchait; après les troupes de ligne et les mobiles, la garde nationale venait d'échouer à son tour, et après elle il n'y avait plus rien.

La colère et le désespoir de la population commencèrent à se manifester dès le soir du 19 et grandirent

le lendemain. Le 6*^ Trochu s'était jusqu'alors défendu de l'absolu découragement qui régnait dans l'armée, il avait persisté presque seul des généraux à vouloir faire droit à la demande des Parisiens d'entreprelidre de nouvelles sorties (1) ; mais, au spectacle de l'impuissance définitive qui se révélait à Buzanval,

(1) G'* Trochu. Une page d tiUloire contemporaine, p. 126, De Lareiniy. Enquête parlera.^ tome II, p. 316. G'^ Ducrot. Enquête parlem., tome III, p. 101.

il fut pris d'un trouble et d'une angoisse profonds. Un de ses télégrammes publié le 20 dans Paris y porta la consternation, en faisant croire à des pertes d'hom* mes, hors de proportion avec la réalité : « Il faut, disaili( il, parlementer d'urgence à Sèvres pour un armia- « tice de. deux jours, qui permette Tenlèvement des « blessés et l'enterrement des morts. Il faudra pour « cela du temps, des efforts, des voitures très-solide- (( ment attelées et beaucoup de brancardiers. » Cette fois- ci l'exaspération contre les membres du gouvernement et avant tout contre le G** Trochu, se manifesta violente et irrésistible. Des attroupements se formaient réclamant la déchéance du gouvernement. Des bandes passaient devant l'hôtel du gouverneur, dans la rue de Rivoli, criant ; A bas Trochu ! La Commune s'agitait de nouveau et l'insurrection se prépa- , rait ouvertement dans les clubs. i

Les membres du gouvernement avaient plus ou | moins partagé les espérances de la population et à la douleur de la défaite qui leur était commune avec elle, vint s'ajouter l'anxiété que leur causaient les manifestations de la colère publique. Pour comble d'amertume, ils recevaient ce soir même l'avis d'une défaite subie au Mans par le G'* Ghanzy et perdaient ainsi tout espoir d'être secourus par Tarmée delà Loire (1). Les membres du gouvernement prirent le parti d'enlever le commandement au G»* Trochu; c'était le seul moyen qu'ils eussent d'apaiser la popula-

(1) Jules Favre. Gouvernement delà Déf, nal.y tome H, p. 33i.

tion et de Tempêcher de se soulever. Les maires de Paris consultés se prononçaient énergiquement pour cette mesure. On exposa les difficultés de la situation au général et l'état de l'opinion publique à son égard, et on le contraignit à donner sa démission. On le remplaça à la tête de l'armée par le G** Vinoy, en lui conservant cependant la présid ence du gouvernement .

Le G»* Trochu succombait sous le poids des haines et du mécontentement. Les accusations qui le poursuivaient variaient selon les partis et les opinions, ^ elles étaient impossibles à concilier et souvent môme absolument contradictoires, il n'y avait accord que pour le déclarer insuffisant comme chef militaire. Après Sedan on doutait que la ville de Paris pût soutenir un siège, et certes personne dans le monde n'eût cru à une défense de plus de quatre mois comme celle que le G** Trochu avait faite. Il semblait donc qu'ayant réussi à prolonger la résistance au delà de toute prévision, le G"* Trochu eût accompli une œuvre. difficile dont on dût lui savoir gré. Il n'en était rien : c'est que depuis les premiers revers, l'optimisme avait si bien repris le dessus, on était tellement revenu à l'espérance, que les difficultés d'un siège à soutenir avaient complètement disparu des esprits. La population, déplaçant la question primitive, n'avait plus vu que l'armée assiégeante à vaincre et à faire reculer. Or comme on avait échoué dans cette lâche, on attribuait l'insuccès de l'offensive au chef militaire, parce qu'il est dans la nature des choses que le général vaincu soit tenu responsable de la défaite, et parce qu'avec les

préjugés du chauvinisme eiicoi-e subsistants, il était impossible à cette époque que les Français fussent définitivement vaincus sans accuser leurs chefs d'incapacité et de trahison.

Le 6"^ Trochu était loin de partager, au début de la guerre, Topinion si favorable qu'on se formait de l'armée française. Il n'avait point compté sur la victoire avec la vieille armée intacte et il pouvait encore moins y compter après des désastres qui ne laissaient que ,des conscrits. Il s'était dévoué à l'idée de prolonger la résistance de la France en faisant durer le siège de Paris, pour sauver au moins l'honneur national. Tous ses actes avaient donc été subordonnés à cette pensée. Il avait d'abord, sans être bonapartiste, ofiert sa popularité à TEmpereur pour le ramener à Paris avec l'armée, tentative tellement ardue qu'elle avait fait reculer l'Impératrice et son conseil ; puis au 4 septembre, il s'était joint, sans être républicain, aux hommes qui pouvaient contenir larévolution et poursuivre la défense. Esprit élevé, caractère noble et désintéressé, il avait su maintenir son autorité sans employer la force, en faisant appel aux seuls sentiments généreux de la population, et il avait réussi jusqu'au dernier jour à rallier ses collègues du gouvernement par son éloquence. Maintenant il acceptait sa chute sans amertume et sans plainte, comme la conséquence naturelle du rôle auquel il s'était sacrifié.

A la suite du soulèvement d'opinions qui s'était produit contre les hommes du parti extrême au 31 octobre, et aussi longtemps que la population s'était pro-

mise de grands résultats des sorties que Ton préparait, la Commune avait disparu de la scène, ses journaux avaient perdu tout crédit et l'un des principaux La Pairie en danger de Blanqui avait même cessé sa publication faute de lecteurs. Les chefs du parti s'étaient réfugiés dans des conciliabules secrets et dans quelques clubs de Belleville et des quartiers excentriques, où ils continuaient leurs attaques contre le gouvernement sans attirer l'attention. Mais à mesure qu'avec les insuccès militaires la population perdait confiance dans le gouvernement de la Défense nationale, les adhérents revenaient aux hommes qui, par la continuité de leurs critiques et l'assurance avec laquelle ils présentaient des plans de guerre, et, dans le cas de leur adoption, promettaient la victoire, paraissaient offrir une dernière chance de vaincre. Les défaites, en môme temps qu'elles faisaient baisser les hommes du 4 septembre dans l'opinion, relevaient donc du môme coup ceux de la Commune : aussi chaque incident qui affectait la population était-il pour ces derniers l'occasion de quelque tentative nouvelle (1). Le 6 janvier, au coDoimencernent du bombardement, le parti de la Commune faisait paraître un manifeste, dans lequel il cherchait à exploiter contre le gouvernement les griefs et les soupçons que tous les Parisiens partageaient plus ou moins. Le manifeste signé de 80 délégués des vingt arrondissements de Paris, était placardé sous forme de grande affiche rouge :

(1) Francisque Sarcey. Le siège de Parisy p. 297.

240 LA DÉFENSE NAtlOiNÂlË.

« Au peuple de Paris !

<( Le gouvernement qui le 4 septembre c'est chargé « de la défense nationale a-t-il rempli sa mission? « Non.

« Nous sommes 500,000 combattants et 200,000 Prus- (c siens nous étreignenti A qui la responsabilité, si- « non à ceux qui nous gouvernent? Ils n'ont pensé « qu'à négocier, au lieu de fondre des canons et de fa- « briquer des armes.

« Par leur lenteur, leur indécision, leur inertie, ils « nous ont conduits jusqu'au bord de Tabîme; ils n'ont (r su ni administrer ni combattre alors qu'ils avaient (( sôus la main toutes les ressources, les denrées, les (c hommes. Ils n'ojit su rien prévoir ; là où pouvait (( exister l'abondance, ils ont fait la misère ; on meurt « de froid, déjà presque de faim; les femmes souf- j (c frent; les enfants languissent et succombent.

« La direction militaire est plus déplorable encore: «sorties sans but; luttes meurtrières sans résultat; « insuccès répétés qui pouvaient décourager les plus « braves. Paris bombardé.

« Le gouvernement a donné sa mesure, il nous tue. « Le salut de Paris exige une décision rapide. Si les « hommes de l'Hôtel de ville ont encore quelque pa- « triotisme, leur devoir est de se retirer, de laisser le « peuple de Paris prendre lui-même le soin de sa dé- « livrance. La municipalité ou la Commune, de quel- « que nom qu'on l'appelle, est l'unique salut du peuple, (( son seul recours contre la mort.

LE SIÈGE DE PARIS. * 24l

« Le graad peuple de 89 qui détruit les Bastilles et n renverse les trônes, attendra-t-il, dans un désespoir (( inerte, que le froid et la famine aient glacé dans son a cœur, dont Tennemi compte les battements, sa der* a uière goutte de sang I Non.

« La population de Paris ne voudra pas accepter « cette honte. Elle sait qu'il est temps encore, que (( des mesures décisives permettront aux travailleurs « de vivre, à tous de combattre :

« Réquisitionnement général;

(( Rationnement gratuit;

(( Attaque en masse.

(( La politique, la stratégie, radminislrationdu4sep- « tembre continuées de Tempire sont jugées. Place au « peuple ! Place à la Commune ! »

Un^autre groupe prenant le titre d'Alliance républicaine, faisait paraître une proclamation dans le même sens. Des rassemblements formés sur la place de la Bastille essayaient d'entraîner la foule au cri de Vive la Commune I Le G** Trochu répondit aux accusations des partisans de la Commune en protestant de sa ferme détermination de poursuivre la défense, il déclara qu'il ne capitulerait pas, et le gouvernement, après avoir fait lacérer les affiches séditieuses, ordonnait l'arrestation des principaux signataires.- D'xin autre côté ûelescluze demandait à ses collègues les maires de se prononcer contre le gouvernement ; mais ceux-ci refusaient de le suivre et continuaient à se renfermer dans leurs attributions municipales ; Delescluze et ses adjoints donnaient alors avec osten^

tatiou leur démission. M. Jules Ferry, qui avait déjà remplacé la municipalité du XIX* arrondissement formée de Ranvier, Millière et Flourens par une commission municipale, remplaça de même Delescluze et ses adjoints.

Lorsque Paris s'abandonua une fois de plus à la colère après la défaite de Buzanval, les partisans de la Commune crurent trouver une occasion meilleure que jamais de s'empardr du pouvoir. Le cri de « Vive la Commune I » sort de nouveau des attroupements ; les proclamations de TAUiance républicaine reparaissent; les clubs décident une attaque en règle de THôtel de ville. Ces appels furent encore impuissants à entraîner le peuple. Les hommes prêts à s'insurger se trouvèrent en petit nombre ; ils ne renoncèrent pas dour cela à agir.

Flourens recherché pour sa participation à Tinsurrection du 31 octobre, s'était longtemps dérobé ; le 7 décembre, il avait enfin été arrêté et incarcéré à Mazas. Le 21 janvier à onze heures et damie du soir, cent trente de ses partisans en armes (1) surprirent la prison et s'en emparèrent. Flourens délivré se rendit à la mairie de Belleville. Il chercha à convoquer ses anciens chefs de bataillon et ses tirailleurs ; mais, ne .trouvant pas de concours suffisant, il renonça à la résistance et se réfugia dans une maison amie, où il se tint caché. Pendant que Flourens échouait dans sa tentative de soulever Belleville, THôtel de ville était attaqué. Le 22 janvier au matin la place de Grève

(1) Flourens. Paris livrée p. 230.

commença à se remplir de ces gardes nationaux qui avaient pris rendez-vous la veille dans les clubs. Le commandant militairç de l'Hôtel de ville, à l'aspect hostile des rassemblements, avait fait rentrer les mobiles chargés de la défense du palais et les tenait prêts. Deux députations conduites par M. Tony Révillon avaient été successivement reçues par Gustave Chaudey en l'absence de M. Jules Ferry, lorsque vers deux heures, le 101® bataillon débouche de la rue de Rivoli et fait irruption sur la place au pas de course (1). Les hommes arrivés devant THôtel de ville mettent le genou en terre, d'autres se sont embusqués aux fenêtres des maisons qui ont vue sur la place ; tous ensemble, font feu contre les mobiles placés aux fenêtres du palaisi Ceux-ci répondent par des décharges, qui mettent en fuite les assaillants. Au nombre des morts se trouvait l'ex-commandant de la garde nationale Sapia, qui avait dirigé Tattaque.

Le gouvernement prit des mesures pour empêcher le retour de semblables tentatives. Il ferma les clubs ; il supprima le Combat et le Réveil, et en fit rechercher les rédacteurs en chef, Félix Pyat qui réussit à se cacher, Delescluze qui fat arrêté; il créa deux nouveaux conseils de guerre pour le jugement des coupables. Le gouvernement devait, en effet, prendre une suprême résolution qui pouvait amener de nouvelles- convulsions et de nouveaux soulèvements ; il lui fallait négocier avec l'ennemi et cesser la défense. La famine était arrivée.

(l) Colonel Vabre, Enquête parlem,, tome II, p. 233.

La provision de blé était presque entièrement épuisée. On faisait maintenant le pain avec de Tavoine et du riz, mélangés à une faible proportion de farine de blé. On n'obtenait de la sorte qu'un pain noir, indigeste et visqueux, chargé de barbes d'avoine, ne pouvant se cuire convenablement. On avait mangé quarante mille chevaux ; on mangeait les chiens, les chats, les rats. Après avoir successivement interdit la fabrication du pain de luxe et du biscuit, on avait à la fin rationné le pain (1). On avait dû abaisser la ration de pain à 300 grammes, et celle de viande de cheval à 30 grammes, ce qui ne fournissait plus qu'une nourriture insuffisante. Pour avoir la ration, on faisait queue, pendant de longues heures, à la porte des boucheries et des boulangeries dans le brouillard et au froid ; c'était là une grande source de maladies. Tant de privations et de souffrances avaient énormément accru la mortalité. Les décès s'élevaient à 4,500 par semaine; la mort frappait particulièrement les vieillards et les enfants, les nouveau-nés succombaient presque tous. Au bombardement des quartiers sud de Paris qui continuait toujours, était venu s'ajouter, d'une manière particulièrement violente, celui de la ville de Saint- Denis.

La commission des subsistances, le 23 janvier, après une supputation aussi exacte que possible des ressources qui restaient, ne trouvait de vivres que pour

(I) Glamageran, Cinq 7nois à l* Hôtel de ville, p. 18.

douze jours (1) au plus. Le pays autour de Paris était épuisé et ravagé, et on allait être obligé de se ravitailler au loin ; les chemins de fer étaient rompus près de Paris, puis encore sur les divers points du territoire où les armées étaient en présence. On devait penser qu'avant lé rétablissement des chemins de fer, et l'arrivée des premiers convois de vivres, il s'écoulerait au moins une semaine. On avait donc atteint l'extrême limite de la résistance à opposer, sans courir le risque de faire absolument mourir de faim la population "de Paris.

Le gouvernement s'était demandé s'il n'y aurait pas lieu, avant de traiter, de tenter un nouvel effort militaire. Mais tous les généraux supérieurs, Trochu, Vinoy, Ducrot, Clément Thomas, qui déjà avaient effectué la sortie de Buzanval presque sans espoir, comme suprême tentative réclamée par l'honneur, se prononçaient maintenant contre toute nouvelle entreprise qui, d'après l'impuissance constatée, eût amené une effusion de sang absolument inutile. La population se montrait pleine de défiance à l'égard des vieux généraux, elle demandait sans cesse que l'on cherchât, parmi les chefs jeunes et les officiers inconnus, des hommes d'ardeur et d'intelligence pour répéter les exploits des jeunes généraux de la première république. On se décida donc à appeler un certain nombre de généraux de brigade et de colonels à un conseil de guerre chez M. Jules Simon, en présence d'une

(l) Rapport de M. Chaper (Notes Dréo), p. 146. Magoin, Enquête parlem,^ tome I, p. 515.

partie des maires de Paris. Les officiers convoqués furent unanimes à reconnaître qu'aucune tentative ne saurait plus aboutir, et, tout en protestant qu'ils étaient personnellement prêts à faire le sacrifice de leur vie, aucun d'eux ne se déclara capable de procurer le succès (1). Après ce dernier conseil, les membres du gouvernement et les maires de Paris furent obligés d'admettre qu'il n'y avait plus aucune opération militaire à entreprendre.

*I1 fallait donc traiter avec l'ennemi. Mais de quelle nature seraient les négociations entamées, militaires? entreprises par les chefs de l'armée, ou municipales? ne concernant que la ville de Paris et dirigées par les maires, ou bien politiques? embrassant le pays tout entier, et alors poursuivies par le gouvernement. On ne savait comment les ouvertures que Ton ferait seraient accueillies à Versailles, et on craignait que les conditions imposées à Paris ne fussent des plus dures. D'un autre côté, loin que la population fût abattue par les souffrances qu'elle subissait et résignée, elle se raidissait au contraire contre le sort, et, autant que la force d'âme peut le faire, elle lui restait supérieure. Le peuple persistait à croire de nouvelles tentatives militaires possibles, et cherchait des chefs^ des sauveurs. Malgré tous les signes de la famine arrivée, on voulait se persuader qu'il y avait encore des vivres, et comme le gouvernement, pour ne pas révéler son horrible situation à l'ennemi, ne disait rien de précis

(I) Jules Simon. Souvenirs du 4 s/iptembre, tome H, p. 334.

à cet égard, on prenait son silence pour une sorte (l'acquiescement. Personne ne voulait donc entendre parler de capituler, personne surtout ne voulait se charger de négocier. Les maires, en apprenant l'extrémité où Ton était réduit par la famine, avaient versé des larmes ; lorsqu'on leur avait proposé de se faire les intermédiaires entre la. ville et Tennemijils avaient absolument refusé. Tout paraissait préférable à Thorreur d'aller trouver le vainqueur. Les propositions les plus désespérées avaient des prôneurs : ouvrir les portes, s'abandonneràmerci, laisser les Allemands devant Paris sans rien arrêter avec eux. On sentait surtout que, dans l'état d'exaspération de la population, celui qui se chargerait de négocier et de signer la convention deviendrait le bouc émissaire de la colère publique, et encourrait une énorme impopularité. Mais la famine était là implacable, et il fallait que quelqu'un se dévouât.

M. Jules Favre, le 24 janvier au matin, envoyait un billet (1) à M. de Bismarck, pour lui demander une entrevue ; il recevait une réponse favorable et partait le soir même pour Versailles.

U) Jules Favre. Gouvernement de in Déf, naf., tome II, p. 378.

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