‹ Histoire de quatre ans, 1870-1873 (volume 4)Chapitre 14 sur 22 · II · texte numérisé non relu

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Valérie et 200 pièces de canon. Ces forces s'étendanl sur un front égal à celui qu'étaient allé occuper en avant du Mans les colonnes mobiles françaises, eurent une série d'engagements avec elles. Quelques efforts que fissent les Français pour tenir tête, les colonnes mobiles furent refoulées sur le Mans après des pertes sensibles.

Le G»* Chanzy avait fait choix pour recevoir Tennemi d'un terrain accidenté en avant du Mans, retranché le plus possible. Les positions situées des deux côtés de THuisne, qui se jette dans la Sarthe au Mans, se divisaient, par suite des mouvements du sol, en trois parties distinctes ou secteurs : au nord de l'Huisne, les hauteurs qui vont de Montfort à Sargé formaient la gauche de la ligne française ; au sud de THuisnele plateau d'Auvour qui s'élève isolé et domine tout le pays, marquait son centre; enfin les collines eu arrière de Changé s'étendant jusqu'à la Sarthe vers Ai'mage, constituaient sa droite. Le 21^' corps, amiral Jaurès, défendait le secteur 'au nord de l'Huisne; il se reliait au 17® corps. G*' de Colomb, chargé d'occuper le plateau d'Auvour et une partie des positions en arrière de Changé ; le reste de la ligne, jusqu'à la Sarthe au sud, était tenu par le 16" corps, amiral Jauréguiberry^

Les Français furent attaqués sur tout leur front le 11 janvier. Au nord de THuisne deux des trois divisions du 21' corps furent seules sérieusement engagées. L'amiral Jaurès se maintint à Montfort et à Pont-de-Gesse où il se rattachait à THuisne ; à sa gauche sa douzième

division pressée par rennemi cédait du terrain ; toutefois, en se reportant en arrière, elle évitait d'avoir à défendre un front trop étendu (1), et elle possédait le soir venu de bonnes positions défensives. Mais c'était au sud de THuisne que devait se décider la bataille.

L'Huisne rencontre d'abord le plateau d'Auvour à uae.deses extrémités, à Champagne; elle se détourne, passe au nord de lui et revient le toucher près d' Yvré- TEvêque. Les Allemands, en même temps qu'ils abordaient le plateau de front, dirigeaient de vigoureuses attaques sur Champagne et dans la direction d'Yvré- TEvêque. En s'emparant des points qui donnent accès aux extrémités du plateau, ils pourraient combiner une attaque venant de trois côtés différents. Ils ne gagnèrent point de terrain du côté d*Yvrél'Evêque, mais ils enlevèrent Champagne. Vers 2 heures ils montent de ce village, et prennent en flanc la division Paris, qui avait jusqu'alors résisté aux corps ennemis, attaquant le plateau de front. La division Paris perd trois canons et descend sur THuisne en arrière , dans une complète débandade (2). Si le plateau d'Auvour est laissé à l'ennemi, le centre des positions françaises est forcé et l'armée n'a plus qu'à battre immédiatement en retraite. Le G»* Gougeard rassemble les troupes sur lesquelles il peut le plus compter: un bataillon d'infanterie, les mobilisés de Rouen, un bataillon de mobilisés de Nantes,

(1) G** Chanzy. La V armée de la Loire, p. 312.

ri) G*' Gong'ui'd. Din^wn de Cnrmdi} fp B^'ct/jqnr., p. 50.

les ssouaves pontificaux (1), il leur adresse quelques paroles énergiques et gravit avec elles les pentes du plateau (2). L'ennemi attend l'attaque de pied ferme et à vingt pas fait une décharge qui cause des pertes énormes, surtout parmi les zouaves pontificaux qui sont en première ligne (3) ; mais l'élan est donné et les assaillants, avec la vieille furie française, se jettent en avant. On se bat corps à corps, on se fusille h bout portant dans les taillis. Un fort détachement du 10' bataillon de chasseurs, qui s'était maintenu (4) inébranlable sur les pentes, prend part à l'attaque. A la nuit le plateau était réoccupé, sans qu'on pût cependant pousser l'avantage jusqu'à chasser l'ennemi de Cha'mpagné et des crêtes qui dominent ce village. A la droite l'amiral Jauréguiberry s'était maintenu toute la journée sur les collines en arrière de Changé.

Il était près de six heures, la nuit tombait et le succès paraissait acquis. Au dernier moment, les Prussiens font une tentative contre la Tuilerie qu'ils n'avaient point encore attaquée. C'est une position à l'extrême droite de la ligne française, qui coupe la route de Tours au Mans, elle est très-forte et bien protégée par des redoutes et des épaulements pour Tartillerie, aussi en a-t-on laissé la garde aux derniers renforts arrivés à l'armée, les mobilisés bre-

(1) G'i Gougeard. Division de r armée de Bretagne, p. 51.

(2) 0*1 Chanzy. La 2« armée de la Loire, p. 315.

(3) Jacqiiemont. La campagne des zouaves pontificaux, p. 155.

(4) Id., ibid., p. 156.

tons du camp de Conlie. L'état d'instruction et d'organisation de cette troupe est fort imparfait, les hommes sont armés de simples fusils à percussion (I). A peine l'ennemi a-t-il fait avancer un bataillon et tiré quelques coups dé canon, que les mobilisés, pris d'épouvante, fuient en tous sens (2). Les généraux donnent l'ordre aux troupes de réserve à Pontlieue de reprendre la Tuilerie, mais la fuite des mobilisés, à laquelle les soldats viennent d'assister, la nouvelle que Tennemi est maître d'une position dont la force est connue s' ajoutant à la fatigue, au froid et à la faim, produisent une prostration complète ; les officiers sont impuissants à faire marcher les hommes ; ceux-ci, après quelques pas, se couchent dans la neige (3). Le lendemain matin tous les efforts pour reprendre l'offensive restaient vains, la démoralisation et le découragement s'étendaient au contraire et gagnaient de proche en proche. Les Prussiens maîtres de la Tuilerie avaient tourné les positions françaises (4) ; ils avaient à parcourir, pour atteindre le Mans et la Sarthe, beaucoup moins de chemin que les corps français placés à Auvour et à Montfort. L'armée de la Loire devait donc battre immédiatement en retraite sous peine d'être prévenue et coupée au Mans par l'ennemi. En outre le plateau d' Auvour venait d'être reperdu. La division Paris, qu'on y avait rame-

(1) D. Mallet. La bataille du Mans, p. 159.

(2) Charles Mengin. La bataille du Mans, p. 43. D. Mallet. La bataille du Mans, p. 161.

(3) D. Mallet. La bataille du Mans, p. 170.

(4) Charles Mengin. La bataille du Mans^ p. 56.

née n'avait pu retrouver sa cohésion ; le G'* de Colomb avait dû lui faire repasser THuisne pour la refoi-' mer (1).

Le 12 janvier les 16® et 17® corps traversaient la Sarthe au Mans et se retiraient sur Laval et la ligne do la Mayenne. L'ennencài ne se montra point entreprenant. Le prince Frédéric-Charles n'avait appris qu'assez tard le succès remporté à la Tuilerie. Les Français n'eurent donc à soutenir que quelques engagements d'arrière-garde ; ils eurentle temps d'évacuer 1 ,200 wagons accumulés à la gare et ne perdirent qu'un certain nombre de voitures, arrêtées par l'encombrement à la tête des ponts du Mans. Le 21" corps au Nord de l'Huisne avait été plus sérieusement engagé. Attaqué par des forces considérables autour de Souligné, il avait tenu tête sans se laisser entamer ; dans la matinée du 13 janvier, il passait à son tour la Sarthe à Beaumont, au nord du Mans, et rejoignait les autres corps en retraite.

L'armée, pour gagner Laval, suivait deux routes parallèles. L'état des 16« et 17® corps était des plus tristes ; l'effectif était très-réduit par les prisonniers tombés aux mains de l'ennemi, par la débandade et la désertion. Des soldats s'enfuyaient jusqu'à Rennes (2). On s'arrêta pour éviter qu'une retraite trop précipitée ne vînt accroître la désorganisation. Le 14 janvier le 16° corps soutenait à Saint-Jean sur Èvre un combat auquel on ne mettait fin, pour re-

(1) D. MaUet.Xa bataille du Mans^ p. 175.

(2) Id., ibid.y p. 239. De Freycinet, La guerre en province, p. 385.

prendre la marche, qu'après avoir résisté à renncmi pendant plusieurs heures. Le môme jour le 21" corps, qui avait conservé une bien meilleure attitude que les deux autres, contenait à Sillé-le-Guillaume l'ennemi qui le poursuivait et refoulait ses têtes de colonne. Il ne reprenait la retraite que lorsque le 17® corps placé à ses côtés eut reculé précipitamment. Le G*^ Chanzy arrivé à Laval s'établit autour de la ville, pour réorganiser une fois de plus son armée. Les Allemands renoncèrent à s'avancer jusqu'à Laval. Ils revinrent au Mans, et envoyèrent des détachements d'un côté occuper Tours, de l'autre se relier à celles de leurs forces qui tenaient déjà la Normandie.

La délégation du gouvernement de la Défense nationale, à la suite de l'évacuation d'Orléans, avait quitté Tours le 9 décembre et s'était établie à Bordeaux. Elle avait continué sans relâche à former de nouveaux corps et, après les défaites, à reconstituer et à réorgfaniser les anciens. C'était en effet une tâche immense que de conserver en état de tenir la campagne des armées improvisées. A chaque revers les parties faibles amenaient des brèches qu'il fallait réparer. Aussi la Délégation, malgré tous ses efforts, n'obtenait-elle que des résultats relatifs. Rien ne pouvait contre-balancer pour les FrançaisTavantagequedonnait aux Allemands la supériorité d'instruction et de discipline de leurs officiers et de leurs soldats ; le chiffre des hommes tombés sur le champ de bataille en témoignait ; les Allemands infligeaient en presque toute occasion des pertes bien supérieures à celles qu'ils subissaient eux-mêmes ;

dans toute la période de la défense nationale ils ne devaient avoir que 51,000 hommes mis hors de combat. Du reste, si la Délégation était impuissante à refouler l'invasion, elle réussissait cependant à la limiter. Après quatre mois de lutte, loin que rennemi eût réussi, comme il se Tétait promis au début, à s'avancer jusqu'aux extrémités du territoire, il n'avait encore pu dépasser Orléans au sud, le Mans et Alençon à l'ouest, Dijon et Auxerre à l'est ; chaque pas en avant lui coûtait un effort et un combat. Les nouvelles armées mises sur pied par la France montraient en définitive une constance qui pouvait étonner après de si grands revers. On voyait se produire à leur tête des généraux du plus grand mérite; du milieu de ces régiments où officiers et soldats apprenaient les rudiments du métier en allant au feu, se faisaient jour des actes éclatants de courage et de dévouement. Cependant plus la lutte se prolongeait, moins les Français étaient capables de résister avec succès, et cela par deux causes : d'abord les défaites répétées finissaient par amener un découragement auquel une minorité d'élite échappait seule; puis les renforts envoyés aux armées diminuaient sans cess6 de qualité.

L'invasion allemande disposait de grandes masses d'hommes et il n'y avait aucun espoir de la repousser sans lui opposer d'énormes effectifs. Tous les appels d'anciens soldats, des conscrits de 1870, des hommes des anciennes classes et enfin des gardes mobiles ne donnant guère qu'un chiffre de 450,000

LES DERNIÈRES DÉFAITES. 26i

hommes (1) qui paraissait insuffisant, la Délégation avait eu recours à la levée en masse. Elle avait rendu le 2 novembre un décret pour mobiliser et tenir à la disposition du ministre de la guerre la totalité des ho ûimes mariés ou non jusqu'à quarante ans. Cependant, par une atténuation au décret, elle se bornait à appeler immédiatement, sous le titre de gardes nationaux mobilisés, les seuls célibataires de vingt et un à quarante ans. C'était encore une masse de 5 à 600,000 hommes à équiper et instruire sur-lechamp.

La garde nationale mobilisée ne pouvait devenir un boninstrumentdeguerre. Les hommesétaient en grand nombre arrivés à un âge où, parles habitudes contractées et les arrangements pris pour la vie, les sacrifices qu'exige le service militaire sont des plus pénibles à faire, surtout lorsqu'on n'y a pas été préparé par un séjour antérieur sous les drapeaux. Le ministère de la guerre avait déjà, dans l'organisation des troupes de la ligne et de la mobile, une œuvre qui absorbait toutes ses forces, il s'était donc déchargé, sur le ministère de l'intérieur, de la levée des mobilisés. Ceux-ci étaient ainsi remis à des autorités civiles, et par conséquent les traditions, Tesprit et la discipline militaires allaient leur manquer alors que, par leur faiblesse naturelle, ils en eussent eu particulièrement besoin. L'immensité et la hâte du travail obligeaient de laisser s'armer eux-mêmes en dehors du con-

(l)De Freycinet, La guerre en province, p. 28.

trôle immédiat de la délégation , d*abord ces territoires comme les départements du Nord, la ville du Havre, qui étaient entourés par l'ennemi, puis les départements menacés d'invasion, où se formaient des comités de défense locale, enfin ces grandes villes, Lyon, Marseille, qui étaient le centre de formations de troupes considérables. Cette multiplicité d'action avait l'inconvénient d'élever le prix des fournitures, par la concurrence que se faisaient les divers comités d'achats, elle était cause enjoutre que le choix et la réception des armes fussent remis à des personnes peu compétentes. Aussi les fournisseurs, en faisant des offres simultanées sur divers points, réussissaient-ils le plus souvent à faire accepter des armes et des effets défectueux (1). On établit, pour instruire les mobilisés, onze camps régionaux à Saint-Omer, Cheï-bourg, la Rochelle, les Alpines, Nevers, Bordeaux, Clermont-Ferrand, Toulouse, Montpellier, Sathonay et Conlie. Une pareille création à réaliser de suite fut la source de complications nouvelles ; les emplacements dans plusieurs cas se trouvèrent mal choisis, la nature du sol fut défavorable. On plaça à la tête de chaque camp un conseil administratif, composé d'un commandant militaire avec rang de général de division, d'un chef instructeur avec rang dégénérai de brigade ou de colonel, d'un chef du génie, d'un administrateur faisant fonction d'intendant. Mais les hommes spéciaux auxquels ces postes fussent revenus en temps

(1) Le Gesne, Commission d'armement t ^. 20. Naquet, Enquête pirlem,, tome II, p. 526.

ordinaire manquaient absolument, et on avait dû improviser tout un personnel. D'anciens officiers dégrades très-inférieurs, des civils môme étaient devenus, à titre auxiliaire, commandants militaires de camps, le génie était tenu par des ingénieur^ et Tintendance par des négociants. C'est-à-dire qu'ici encore, comme en toute improvisation, on avait obtenu, selon le hasard des choix, les résultats les plus divers. Cependant, comme tout le monde apportait un grand dévouement et que l'activité déployée était énorme, les camps eurent tous uu commencement d'organisation et plusieurs furent mis en état de recevoir de 20 à 25,000 hommes.

L*équipement des immenses levées qu'on appelait offrait toutes sortes de difficultés. Les fournitures ne pouvaient parer aux besoins, et, dans la hâte, on livrait aux troupes des objets de qualité inférieure. L'équipement imparfait, qui eût suffi dans la belle saison, devenait au contraire une source de terribles souffrances, pour des hommes faisant campagûe en plein hiver. Les armes perfectionnées manquèrent. Quoiqu'on eût mis toutes les manufactures d'armes à fabriquer des chassepots, la production était restée insuffisante. On acheta à défaut les fusils à tir rapide Remingtons, Snyders, que l'étranger put fournir. C'était déjà un armement défectueux, qui exigeait des cartouches de divers modèles et compliquait ainsi, d'une façon fâcheuse, la distribution des munitions sur le champ de bataille; mais ces armes aussi se trouvèrent en nombre restreint, et lorsqu'il fallut pourvoir en dernier les gardes nationaux mobilisés, on n'eut plus à

distribuer que des fusils d'anciens modèles transformés ou se chargeant par le canon. Les hommes ainsi armés furent profondément découragés. Cependant, lorsque les mobilisés furent réunis, un vice plus grand que tous les autres, et celui-là absolument ruineux, se fit sentir, le manque de cadres. Les anciens soldats jusqu'à trente-cinq ans, les officiers et sousofficiers en retraite avaient repris le service actif et étaient aux armées, les marins, les hommes énergiques aptes au commandement étaient déjà employés à titre auxiliaire, ou avaient formé des corps de volontaires et de francs-tireurs, et il ne restait aucun élément à utiliser dans la nation pour instruire et encadrer les dernières recrues.

Les impossibilités de toute nature que rencontrait l'emploi de la garde nationale mobilisée apparaissaient surtout au camp de Gonlie, où les essais d'organisation avaient lieu le plus en grand. M. de Kératry avait quitté Paris en ballon le l4 octobre. Le 22 un décret de M* Gambetta l'investissait, avec le titre de général de division, du commandement des francs- tireurs, gardes mobiles, et gardes nationaux mobilisés des cinq départements formés de l'ancienne Bretagne ^ M. de Kératry avait parcouru la Bretagne, tous les partis, toutes les classes avaient rivalisé d'ardeur, 50,000 hommes répondaient à son appel (1). M. de Kératry devait former des contingents placés sous ses ordres une at-mée distincte, dite armée de Breta-

(1) Jay, V armée de Bretagne y p. 8i.

gue. Il avait choisi^ pour instruire ses troupes, ua vaste plateau, à Gonlie, en arrière du Maiis, sur la route de Laval. L'eau manqua, sur cet emplacement, et on employa d'abord les hommes à de pénibles corvées pour aller la chercher. On remédia à ce vice par une pompe à vapeur et des conduits qui distribuaient Teau dans toutes les parties du camp. Lorsque les pluies d'automne survinrent, elles détrempèrent le sol, d'une nature argileuse, et une mer de boue rendit les manœuvres des plus difficiles. M. de Kératry ne trouvait point à former ses cadres parmi les mobilisés eux-mêmes, il demanda divers of&ciersqui étaient aux armées devant l'ennemi, qu'on ne lui accorda qu'à contre-cœur et qui furent en nombre insuffisant (1). 11 avait promis dans ses proclamations et ses discours de Bretagne des fusils à tir rapide, des canons perfectionnés, mais les hommes réunis à Coûlie ne reçurent que des fusils vieux modèles ; les armes nouvelles manquaient, ou l'administration de la guerre n'en possédait plus qu'un petit nombre qu'elle réservait pour parer aux besoins extrêmes. L^organisation de l'armée de Bretagne ne fit dans ces conditions aucun progrès, l'instruction des hommes resta en retard. Le ministère dut abaur donner l'idée d'employer cette grande masse comme armée, distincte, agissant par elle-même, pour la fractionner en divisions destinées à être séparément incorporées aux armées. M. de Kératry, dont les espérances

(l) Jay, L'armée de Bretagne^ p. 53;

266 Lk DÉFENSE NATIONALE.

s'évanouissaient et qui ne pouvait tenir ses promesses, donna sa démission. L^inaction, les souf&ances d'un campement d'hiver, le sentiment de tout ce qui leur manquait avaient d'ailleurs éteint chez la plupart l'ardeur du premier moment et, sauf quelques bataillons mis à part, sous les ordres du G*' Gougeard, les mobilisés de Bretagne ne rendirent aucun service (1).

£n définitive, l'effort militaire utile que la France pouvait faire était épuisé. Le recrutement s'adressait de chute en chute à des hommes impropres à la guerre. Les armées impériales avaient eu leurs premiers corps composés des vieux soldats et des troupes d'Afrique, puis avaient reçu, comme renfort, l'élément déjà inférieur des réservistes ; ce qui restait des réservistes était au contraire devenu le noyau relativement instruit des armées de la République, formées de mobiles et de conscrits ; maintenant qu'en dessous encore des mobiles et des conscrits, on voulait constituer, avecla garde nationale mobilisée, de nouvelles armées, OQ tentait l'impossible. Et c'est à cette impuissance que devait^ en dernier ressort, conduire le système militaire depuis longtemps pratiqué en France. En n'appelant chaque année par la conscription qu'une fraction des jeunes hommes, en diminuant encore, parle remplacement, le nombre de ceux qui pussent acquérir l'instruction militaire, on avait laissé la population sans connaissance du métier des armes et sans organisation, et, dans le plus grand des périls, elle se trouvait incapable de résister à l'ennemi.

(1} Voir la note D.

Les Français conservaient, il est vrai, la domination indisputée de la mer, mais la configuration des côtes de. TAllemagne et les événements les empêchaient de retirer aucun fruit de cet avantage. Au début des hostilités, la France avait formé deux escadres de vaisseaux cuirassés, Tune à destination de la Baltique sous les ordres de l'amiral Bouet-Willaumez, l'autre de la mer du Nord, successivement commandée par les amiraux Fourichon et de Geydon. Les côtes dans la Baltique étant très-basses et parsemées de hauts-fonds, les cuirassés avaient un trop grand tirant d'eau pour pouvoir approcher utilement du rivage. Le port de Kiel, par sa profondeur, était seul accessible, mais, situé au fond d'une baie étroite, bordée de falaises sur lesquelles l'ennemi avait élevé des batteries armées de pièces du plus gros calibre, Tessai qu'on eût tenté d'en forcer l'entrée eût pu amener la perte de plusieurs bâtiments, sans que le bénéfice de l'opération, en cas de succès, compensât les risques à courir. L'arsenal de Kiel en voie d'établissement ne renfermait qu'une vieille frégate en bois et une autre en construction. La flotte française se borna donc dans la Baltique au blocus des côtes, jusqu'à ce que les glaces eussent interrompu la navigation.

Les Allemands avaient leur propre flotte de cuirassés dans la mer du Nord. Ils la tinrent renfermée dans les bassins de Wilhelmshafen à l'embouchure de la Jahde. La navigation de la Jahde était des plus périlleuses, l'ennemi avait enlevé les bouées et éteint les phares. Le port de Wilhelmshafen creusé artifi-

ciellement dans les terres, était entouré d* une enceinte et protégé par des forts. La flotte française ne pouvait donc l'attaquer sans une armée de débarquement qui lui manquait, et elle dut se restreindre au blocus de la Jahde, de TElbe et du Weser. La marine française tint en outre bloqués les bâtiments de guerre allemands en station sur des points lointains. La corvette Augmta eut seule la hardiesse de prendre la mer ; elle traversa la Manche, à la fin de décembre, enleva un navire de commerce français devant Brest, fit deuï autres prises à l'embouchure de la Gironde, puis se réfugia à Yigo où elle resta bloquée. Le commerce allemand perdit, il est vrai, un assez grand nombre de navires que les croiseurs français capturèrent. Mais lorsque les Allemands eurent conquis une partie du territoire français, les pertes que leur commerce subissait par le blocus et les prises leur devenaient indifférentes^ puisqu'ils étaient certains de pouvoir toujours à la fin de la guerre s'indemniser avec usure des dommages subis. Us s'étaient du reste hâtés d'arrêter à Dijon et dans les autres villes de Bourgogne, pour les envoyer à Brome comme otages (1), un nombre de notables égal à celui des capitaines de navires marchands que la France avait capturés en mer et qu'elle retenait prisonniers. Dans cette situation le nombre des cuirassés français fut réduit au chiffre strictement nécessaire pour retenir la flotte militaire allemande

{\)De Dijon à Brème, p. 86.

dans la Jahde, et toutes les ressources de la marine en hommes et en matériel furent employées aux armées.

La Délégation, sans se laisser détourner du soin de la défense, devait cependant veiller à maintenir la paix publique. Le môme parti qui à Paris réclamait la Commune s'agitait en province, à Lyon,Marseille,Toulouse, Saint-Etienne, à Bordeaux même, dans une certaine mesure, depuis que la ville était devenue le siège du gouvernement. Il fallait tenir en échec les exaltés et les violents, sans se laisser entraîner à l'emploi de la force, parce qu'on devait éviter la guerre civile en présence de Tennemi, et aussi parce qu'en Tabsence de troupes organisées, on ne pouvait suffisamment compter sur le concours des modérés pour être sûr de rester maître dans une lutte armée. La Délégation réussissait à empêcher que les actes d'usurpation qui s'étaient produits , • après le 4 septembre, ne se renouvelassent, mais elle était obligée de tolérer une situation qui ne ressemblait en rien à celle des temps réguliers (1), Elle faisait de nombreuses concessions et laissait souvent, dans les grandes villes, son action discutée et comme tenue en suspens. C'était toujours à Lyon que la tranquillité était le plus menacée. La salle Valentino à la Croix- Rousse servait de lieu de réunion à d'obscures sectaires qui prêchaient le renversement du préfet, Tavénement du gouvernement direct du peuple et la

(I) Challemel-Lacour, Enquête parlent. ^ tome 11, p. 461. Voyez aussi Six mois de drapeau rouge à Lyon,

république universelle. Le 19 décembre la nouvelle du combat de Nuits arrive à Lyon, les mobilisés de Lyon ont été engagés et leurs pertes sont grandes; l'imagination populaire grossit la défaite et la transforme en désastre; tous ces soupçons accoutumés de trahison et de mauvais vouloir dans les chefs se font jour. Les habitués de la salle Valentino décident qu'ils iront s'emparer de Thôtel de ville de Lyon, pour se débarrasser des autorités réactionnaires. Le lendemain un rassemblement tumultueux se forme à la Croix- Rousse ; des femmes vêtues de noir les précèdent avec un drapeau rouge. Les émeutiers avaient déjà arrêté le commandant d'un des bataillons de la garde nationale, Chavant, lorsqu'un autre commandant, Arnaud, un républicain éprouvé, se présente. Il est saisi et massacré, à la suite d'injures prolongées et de mauvais traitements. Les émeutiers n'osèrent point après ce meurtre pénétrer dans Lyon ; les femmes seules se rendirent à l'hôtel de ville en députation. M. Gambetta arrivait à Lyon précisément le lendemain de l'événement; il suivit le convoi du commandant Arnaud et, après s'être fait sur la tombe l'interprète de l'indignation générale, il activa de la manière la plus énergique la recherche et l'arrestation des coupables. Cependant une source de difficultés pour la Délégation autrement dangereuse que l'agitation des grandes villes, venait s'ajouter à toutes les autres, l'accord parfait de toutes les énergies et de toutes les volontés qui, s'était produit à l'arrivée de M. Gambetta n'existait plus; de grandes divergences

d'opinion se faisaient jour ; les partis réapparaissaient et commençaient à entrer en lutte.

Les classes rurales se refusaient à poursuivre plus longtemps la résistance. Sur la Loire, au centre et dans l'ouest de la France, oïl Tinvasion s'était étendue, les habitants ne possédaient point ce dévouement des populations de la frontière, pour lesquelles le souvenir de guerres nombreuses a surexcité le patriotisme et créé la haine contre l'étranger. Les campagnes ont bénéficié dans ce siècle d'un grand développement de richesse et les pertes matérielles que l'ennemi leur infligeait par ses réquisitions et son passage leur étaient intolérables. Du reste pour les paysans, dispersés dans les fermes ouïes villages, l'impression de terreur produite par l'arrivée de l'ennemi, était autrement irrésistible que pour les habitants des villes qui supportaient leur malheur en commun. Aussi, à mesure que des défaites répétées ôtaient tout espoir de repousser l'invasion et qu'on se demandait pour combien de temps on aurait à subir la domination étrangère, le peuple des campagnes perdait-il toute force de résistance. Non-seulement les paysans décourageaient les individus isolés qui, en voulant se défendre, eussent attiré des dommages sur une localité, mais ils montrai en t souvent de la malveillance aux francs-tireurs et aux troupes qui se postaient sur un territoire pour y combattre; ils allaient jusqu'à refuser à leurs compatriotes les vivres qu'ils offraient ensuite à l'ennemi, pour obtenir sa bienveillance ; les soldats qui, après les défaites, s'enfuyaient à la débandade, étaient cachés par

les villageois, qui les encourageaient à se soustraire aux réclamations des autorités.

Dans ces dispositions le décret sur la levée en masse avait jeté Tépouvante et avait profondément irrité les habitants des campagnes . contre la Délégation qui Tavait rendu. Il n'était jamais venu à l'esprit de considérer les hommes mariés comme aptes à un service de guerre actif et comme redevables à la patrie des sacrifices qu'il impose. Aussi aucune considération n'eût-elle pu amener les populations rurales à se résigner à leur départ. La Délégation avait donc atténué son décret en n'appelant que les seuls célibataires, mais même la levée des gardes nationaux mobilisés célibataires ne s'efiectuait-elle point dans certains départements sans difficultés ; les hommes quittaient leurs foyers avec désespoir, comme pour aller à la boucherie. Dans les campagnes l'imagination avait généralement idéalisé l'Empereur, elle en avait fait un être d'une sagesse et d'un génie incomparables. Les traditions, les chansons, la littérature et l'imagerie populaires avaient, à côté de TEnipereur, exalté, au détriment des jeunes soldats, les vieux grognards, les zouaves et les troupes d'Afrique. Soudain toutes ces puissances sont foulées aux pieds; mais alors c'est que l'ennemi qui en a triomphé est doué lui-même d'une force irrésistible I Et aux paysans restés les derniers sans instruction militaire on demande de se lever pour repousser cet ennemi ! Il était impossible de développer chez les mobilisés une force morale suffisante pour contre-balancer les causes

de terreur que le cours des anciennes idées suscitait dans leur esprit.

La bourgeoisie, les conservateurs de toute nuance avaient également fini par vouloir la paix, mais non plus par faiblesse morale. C'étaient en efifet les représentants des classes moyennes et de la noblesse gui, en grande partie, contribuaient sur les champs de bataille à soutenir le courage des a,rmées. Dans la grande improvisation militaire qui avait été faite, c'était même la vieille noblesse qui avait fourni proportionnellement le plus grand nombre de sujets pour former les cadres, et les officiers de cette classe, par les traditions de famille et les aptitudes dues à l'hérédité, se montraient les mieux doués, pour supporter les responsabilités du commandement. Les conservateurs avaient commencé à désirer la paix après la reprise d'Orléans par les Allemands et la défaite de l'armée de la Loire, parce qu'ils avaient alors perdu toute espérance de vaincre. La résistance opposée leur semblait suffisante pour sauvegarder l'honneur et ils croyaient qu'on devait maintenant accepter les conditions de l'ennemi. Si, en concluant la paix avant d'être complètement épuisé, on pouvait obtenir des concessions sur ce que Fennêmi exigerait quand, Paris pris et toute résistance impossible, on serait à sa merci, on les réaliserait. D'ailleurs on limiterait, en traitant de suite, les dommages matériels et le poids des dettes que la continuation de la guerre, sans espoir de vaincre, accumulait, selon eux, inutilement sur le pays. Cette dernière considération était même

des plus puissantes auprès du parti coaservateur, formé^des classes riches en possession des capitaux. Quoiqu'il ne fît point connaître son opinion publiquement, M. Thiers, retiré à Bordeaux, laissait savoir que la paix lui paraissait nécessaire, et cette opinion lui rattachait les conservateurs et tous ceux qui, perdant espoir dans le succès de la résistaace, voulaient la fin des hostilités.

Pendant que les populations rurales et les conservateurs passaient des idées de lutte au désir de la paix, M. Gambetta et les républicains se maintenaient au contraire inébranlables dans leur volonté première de résister à outrance et de poursuivre la guerre en dépit de tous les revers. A la surexcitation du patriotisme les républicains joignaient, pour ne pas faiblir, leurs passions et leurs intérêts de parti. Les républicains n'avaient jamais formé en province qu'une minorité. Ils se recrutaient presque exclusivement parmi les ouvriers et dans la petite bourgeoisie, et tout ce qui prenait la tête de la société, la noblesse, la vieille bourgeoisie, le clergé, la magistrature, l'armée les avait regardés de haut et traités comme inférieurs de rang social. Dans les campagnes et les petites villes, il avait fallu, pour rester ouvertement républicain, subir de continuels dédains, de véritables persécutions, supporter même des dommages matériels, aussi le parti républicain ne disposait-il, dans beaucoup de lieux, que d'adhérents isolés. Et ceux-ci, qui avaient tout bravé pour rester fidèles à leurs idées, étaient devenus des sortes d'apôtres , dont souvent

les opinions politiques étaient immuables à l'égal de dogmes religieux. En prenant, le 4 septembre, la direction de la défense nationale, les républicains, surtout en province, n'avaient donc cessé d'associer étroitement la cause de la République à celle de la résistance, se demandant avec angoisse, au cas où la France serait définitivement vaincue, si la République n'allait pas de nouveau sombrer, et si euxmêmes ils ne retomberaient pas dans le pays à Tétat d'opprimés. D'ailleurs pour les républicains, qui croyaient au droit qu'ont les hommes à disposer d'eux-mêmes, consentir à la prise de possession violente que l'Allemagne voulait faire de TAlsace-Lorraine, était un acquiescement donné à un acte inique, auquel on ne pouvait se résigner tant qu'il restait un moyen quelconque de poursuivre la guerre. Les républicains et les conservateurs différaient encoi'e de sentiments parce qu'ils n'étaient point à un égal degré dans l'action. Chez les républicains se manifeste cette tension de la volonté que produit une lutte acharnée contre la mauvaise fortune, et le besoin de reculer sans cesse une catastrophe dont on sera tenu responsable. Et en effet cet état d'esprit était partagé par les conservateurs, partout où ils se trouvaient étroitement associés à TeJBfort, aux armées ^t dans les villes assiégées, à Paris et à Metz. Mais dans les départements les républicains, le 4 septembre, s'étaient exclusivement chargés du gouvernement et de l'administration. Les conservateurs mis à l'écart et sans responsabihté pouvaient donc envi-

sager les faits de sang-froid, en critiques dépris de l'action. Aussi, tandis que M. Gambetta et les siens se roidissaient à chaque défaite et cherchaient, par un nouvel effort, à écarter le dénoûment fatal qui apparaissait, les conservateurs ne voyaient jamais dans les événements que des motifs de cesser la résistance, puisque ce n'était pas à eux mais à leurs adversaires qu'on allait en attribuer l'issue malheureuse.

Les hommes qui soupiraient après la paix ne manifestaient point directement leur désir. Les Français avaient depuis ^des siècles montré en Europe une * telle superbe, ils avaient prétendu à une telle supériorité guerrière que maintenant que des désastres inouïs leur faisaient reconnaître la nécessité de céder au vainqueur, ils étaient cependant retenus dans l'expression de cette opinion par une sorte de honte et n'osaient contredire ouvertement Mé Gambetta, qui promettait le succès définitif en dépit de tous les revers. Aussi ceux qui croyaient que la résistance était désormais sans but prenaient-ils un biais pour la faire cesser, ils se bornaient à demander les élections et la nomination d'une assemblée. Gela leur suffisait en effet, car ils savaient bien que, dans les dispositions modifiées du pays, l'assemblée nommée ferait la paix. Et comme tous ceux qui voulaient la paix avaient pour obstacle M . Gambetta, la demande des élections se motivait sur la manière inhabile, dont on prétendait qu'il usait d'un pouvoir auquel une assemblée mettrait fin. Lorsqu'on octobre la Délégation avait rap-

porté son décret sur les élections, il s'était bien trouvé un certain nombre de candidats pour murmurer, les journaux hostiles à la République avaient fait entendre des protestations , mais toutes les plaintes s'étaient perdues dans le grand concert d'approbation qui avait accueilli les débuts de M. Gambetta. Cependant, à mesure que le désir de la paix grandissait, la voix de ceux qui n'avaient cessé de demander les élections trouvait de l'écho, et le nombre des réclamants allait croissant. Dans le milieu de décembre les conservateurs étaient unanimes à demander les élections, et des hommes considérables, entre autres M. Guizot, se prononçaient publiquement pour la convocation d'une Constituante .

Lorsqu'il fut évident que le pays, dans son ensemble, leur retirait son adhésion, M. Gambetta et le parti républicain cherchèrent, par tous les moyens, à comprimer les conservateurs et à retenir le gouvernement qu'on voulait leur enlever. Les républicains refusent donc d'obtempérer à la demande des élections, par le double motif que la nomination d'une assemblée serait nuisible au pays, en faisant cesser la résistance, et à la République, en la livrant à. ses ennemis. La révolution du 4 septembre n'avait, de tous les corps électifs établis sous TEmpire, respecté que les seuls conseils généraux. Le Corps législatif avait disparu, les conseils municipaux avaient été dissous quand on avait décrété les élections municipales, puis, celles-ci ajournées, avaient été remplacés par des commissions municipales.

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