II
Lorsque M. Gambetta et ses conseillers sentirenl s'élever contre eux rinimitié des classes rurales et conservatrices, ils crurent qu'ils avaient trop longtemps laissé subsister les conseils généraux qui, composés presque exclusivement de conservateurs et en partie de personnages anciennement dévoués à l'Empire > formaient autant de corps politiques dont rinfluence leur semblait un danger. M. Gambetta résolut de prendre occasion de l'ouverture d'une nouvelle année pour les briser. Le 26 décembre un décret les déclarait dissous. Ils devaient être immédiatement remplacés par des commissions départementales nommées par les préfets. Si la dissolution des conseils généraux edt eu lieu au lendemain du 4 septembre, elle eût probablement passé inaperçue et n'eût pas soulevé de plus vives protestations que la dispersion du Corps législatif, mais survenant après de longs retards, dans les dispositions modifiées du pays^ elle eut les conséquences les plus désastreuses, pour le gouvernement de M. Gambetta, et le parti républicain. M. Gambetta, en les frappant, donna précisément aux conseillers généraux la puissance d'action qu'il redoutait. Il les traitait en ennemis et, par là, il les recommandait aux électeurs des campagnes, qui voulaient se défaire de lui, parce qu'il leur imposait la continuation de la guerre. Les conseillers généraux dissous se trouvèrent ainsi tout naturellement appelés, dans les départements, à prendre la direction du mouvement électoral. Â partir de la dissolution des conseils généraux, l'ac-
cusation dii'igée contre M. Gambetta et les républicains d'imposer au pays la domination d'une minorité, sans tenir compte des droits du suffrage universel, parut fondée dans les campagnes. Car on ne pouvait prétexter, pour légitimer la mesure prise, l'intérêt suprême de la défense nationale; les conseils généraux n'avaient point fait d'opposition, ils avaient accordé, pour l'armement des départements, des sommes considérables, la Délégation avait trouvé en eux de dociles auxiliaires (1). Aussi M. Gambetta n'invoquait-il, dans son décret, d'autre raison que l'intérêt politique du parti républicain, le motif mis en avant était que ces conseils, nommés par une loi qui leur accordait neuf ans de durée, « constituaient «une représentation départementale en opposition « complète avec l'esprit des constitutions républi- « caines. »
La dissolution des conseils généraux ne nuisit pas seulement à M. Gambetta, en fournissant des armes à ses adversaires naturels, elle Taflaiblit encore, en diminuant ses adhérents parmi les républicains» Les modérés, opposés aux mesures d'intimidation, reculèrent lorsque, autour de M. Gambetta, on s'engagea dans une lutte ouverte avec la majorité du pays. Tous ceux encore qui, dans un intérêt électoral, avaient les regards fixés sur les électeurs ruraux et qui reconnaissaient combien l'adhésion à des mesures impopulaires eût ruiné leurs espérances,
(1) Amiral Fourichon. Enquête parlem», tome T, p. 637.
croyaient devoir manifester leur désapprobation. Sous l'influence de ces causes complexes, on voyait par exemple M. Pascal Duprat réclamer les élections et la convocation d'une assemblée, et M. Lanfrey écrire contre M. Gambetta une lettre amère, appelée au plus grand retentissement. Quelques préfets avaient déjà témoigné de l'hésitation à appliquer, dans toute sa rigueur, le décret sur la levée des gardes nationaux mobilisés, mais devant la désapprobation que rencontre le décret sur les conseils généraux, un plus grand nombre manifeste du mécontentement ou donne sa démission ; aucuns, pour atténuer l'effet de la mesure, composent en partie leurs commissions départementales avec les anciens membres des conseils généraux. Les conseillers généraux dissous rédigèrent des protestations dont les journaux conservateurs s'emparèrent, pour diriger de violentes attaques contre la Délégation. On chercha alors, dans l'entourage de M. Gambetta, à intimider la presse par des suspensions.
M. Esquiros avait une première fois suspendu un journal légitimiste de Marseille, la Gazette du Midi, mais M. Gambetta s'était hâté de faire rapporter (l)la mesure. Une seconde fois on avait arrêté au Mans M. Le Nordez, rédacteur de V Union de la Sarthe, Amené à Tours, il était retenu prisonnier quatorze jours (2) avant d'être reconnu innocent. Il est vrai que l'arres-
(1) Esquiros. Enquét, parlern,^ tome II, p. 507.
(2) Le Nordez. Enquéi, parlem,, tome IV, p. 555.
talion se motivait sur l'accusation précise d'avoir publié, au sujet du camp de Conlie, des renseignements utiles à l'ennemi. La presse légitimiste et catholique allait être de nouveau frappée et cette fois sans réserve. M. Engelhard, préfet de Maine-et-Loire, suspendait pour deux mois, avec l'approbation de M. Gambetta, Y Union de VOuest et VAmi du Peuple d'Angers. Et dans ce cas c'était bien à l'occasion d'un dissentiment politique que la Délégation imposait silence à ses adversaires. V Union de V Ouest avait engagé les conseils généraux à ne pas reconnaître la validité du décret de dissolution et à résister aux mesures illégales dont ils étaient Tobjet. M. Gambetta suspendait le journal, lui imputant de provoquer à la désobéissance du gouvernement dans un département menacé d'invasion, et dé se rendre, par là, coupable de connivence avec l'ennemi et de trahison envers la patrie. M. Gambelta, informé en outre que le prince de Join ville suivait l'armée de la Loire sous le nom d'un colonel américain, envoyait au Mans le directeur de la sûreté M. Ranc, qui faisait escorter le prince jusqu'à Saint-Malo avec ordre de quitter la France (1).
A la suite de ces incidents, l'hostilité des conservateurs contre les républicains au pouvoir ne connut aucune borne. Les attaques de la presse, particulièrement des journaux catholiques, deviennent de plus en plus passionnées. A chaque mouvement tumul-
(1) Ranc. Enquête parlem,^ tome II, p. 65*
tueux des grandes villes, à chaque mesure arbitraire à laquelle un fonctionnaire républicain ou les hommes qui participent au gouvernement peuvent se laisser entraîner, les conservateurs évoquent le fantôme de la terreur et leurs craintes sont hors de proportion avec le danger couru ou le dommage subi. M. Gambetta avait à supporter, en dernier ressort, tout le poids des haines et des accusations. On ne lui reconnaissait plus aucun mérite. Les défauts, les vices et les lacunes qui s'étaient naturellement produits dans l'organisation d'armées improvisées, étaient mis à sa charge personnelle. C'était à sa prétendue incapacité et à celle de son délégué M. de Freycinet qu'on attribuait maintenant l'a vertement de la défense nationale. On s'entendait surtout pour transformer la dictature de fait, créée à son profit par Télan du pays et Teflacement de ses collègues, en une prise de possession violente et audacieuse du gouvernement, et on se servait du refus qu'il continuait à faire des élections, pour le représenter comme un véritable tyran, désireux de prolonger indéflnimeûl son usurpation à rencontre des volontés du pays.
Le vide se faisait autour du parti au pouvoir. La Délégation ne trouvait plus d'appui que dans les villes, devenues des sortes d'oasis républicaines au milieu des campagnes hostiles. Aussi les républicains tendent-ils toutes leurs forces, pour une lutte suprême et désespérée. Leurs attaques dans la presse contre les hommes qu'ils qualifient de réactionnaires, à commencer par M. Thiers, deviennent de plus en plus acerbes;
ils multiplient les réunions publiques, ils prodiguent Içs discours et, pour en imposer à leurs adversaires, affichent une confiance qu'au fond ils n'ont plus. A défaut de Paris, qui jusqu'à ce jour avait permis à la minorité républicaine de compenser son infériorité numérique par la puissance de ses manifestations, Bordeaux était devenu le centre d'où la propagande essayait de rayonner au dehors. Le conseil municipal de Bordeaux, composé d'ardents républicains, fêtait M. Crémieux, en séance solennelle, le 27 décembre. Le maire M. Fourcand lui disait : « C'est un hon- « neur pour le conseil municipal de recevoir le chef « honoré de ce gouvernement, qui a pris l'énergique « résolution de sauver la patrie et de sauver la Répu- « blique désormais indissolublement unies. » M. Crémieux répondait par une harangue pleine des mômes sentiments. Le surlendemain le préfet de la Gironde, M. AUain-Targé, en distribuant les drapeaux à la garde nationale, déclarait : « Vous avez à garder le gouver- « nement de la République, vous avez en dépôt l'idée « républicaine. Vous ne souffrirez pas que cette idée, « pendant que Paris est enfermé dans un cercle de u fer, soit amoindrie ou attaquée. »
M. Gambetta, en voyage dans le Nord, devait être rentré à Bordeaux le 1" janvier. Les républicains voulurent célébrer son retour et l'ouverture de la nouvelle année par une grande manifestation. Le 1*" janvier cinquante mille personnes se réunirent autour de la préfecture. M. Gambetta parut au balcon et fit entendre les paroles suivantes ;
« Mes chers concitoyens,
« A la vue de ce magnifique spectacle, en face de « tous ces citoyens assemblés pour saluer Taurore « d'une année nouvelle, qui n'aurait confiance dans « le succès, dû à la persévérance et à la ténacité de « nos efforts? Succès mérité pour deux raisons : la « première, parce que la France n'a pas douté d'elle- « même ; la seconde, parce que seule dans l'univers c( entier, la France représente aujourd'hui la justice (( et le droit. (Acclamations prolongées.)
a Oui, qu'elle soit à jamais close, qu'elle soit à ja- « mais effacée de votre mémoire, si faire se peut, cette ft horrible année 1870, qui, si elle nous a fait assister « à la chute du plus imposteur et du plus corrup' « teur des pouvoirs, nous a livrés à l'insolente fortune « de l'étranger. C'est à ce moment que la République, « apparaissant pour la troisième fois dans notre his- « toire, a assumé le devoir, l'honneur et le péril de « sauver la France. (Cris enthousiastes de Vive la « République.)
« Ce jour, c'était le 4 septembre, l'ennemi s'avançait (( à grandes journées sur Paris; nos arsenaux étaient « vides, notre armée à moitié prisonnière, nos res- « sources de tous côtés disséminées, éparpillées. Deux « pouvoirs: un pouvoir passé captif, une Chambre « que sa servilité rendait incapable de saisir le gou- <( vernail. Oh I ce jour-là, nul ne contestait la légi- « timité de la République. Ce fut plus tard, lorsque « la République eut mis Paris dans cet état d'invio-
« labilité sacrée (bravos), lorsqu'il fut établi que la c< République avait tenu sa promesse du 4 septem- « bre : sauver l'honneur du pays, organiser la dé- « fense et maintenir l'ordre , lorsqu'il fut démon- « tré, grâce à la République, que la France ne saurait c( périr, ce fut alors que ses adversaires commencèrent « à contester sa légitimité et à discuter ses origines, (c La République liée, associée comme elle l'est à la « défense et au salut de la patrie, la République est « hors de question, elle est immortelle. Ne confondez (c pas d'ailleurs la République avec les hommes de son « gouvernement, que 16 hasard des événements a « portés passagèrement au pouvoir; ces hommes, a quand ils auront rempli leur tâche, qui est d'expui-- « ser l'étranger, descendront du pouvoir et se sou- « mettront au jugement de leurs concitoyens. (Accla- « mations prolongées.)
« Je ne veux pas terminer sans vous dire que le « gouvernement ayant pour unique base l'opinion, « nous n'entendons servir qu'elle, à rencontre des « gouvernements despotiques qui nous ont précédés, « et n'ont servi que leur convoitise dynastique. Je re- « mercie la patriotique population de Bordeaux, ainsi « que la population accourue des villes et des cam- « pagnes voisines, du concours éclatant qu'elles ap- « portent au gouvernement républicain dans l'impor- ^ tante manifestation de ce premier jour de l'année « 1871. Je les remercie surtout au nom de nos chers « assiégés , au nom de notre héroïque Paris , dont « l'exemple nous soutientj nous guide et nous en-
« flamme. Ah! que ne sont-ils témoins, nos chers « assiégés, de toutes les sympathies, de tous les dé- « vouements que suscite leur vaillance ; leur joie dans « le succès s'en accroîtrait encore, si toutefois elle « peut s'accroître. Nous leur transmettrons vos vœux, « citoyens; puissions-nous bientôt, nous frayant un « passage à travers les lignes ennemies, les leur por- « ter de vive voix, avec Texpression de Tadmiratiou « du monde et de la profonde et impérissable graticc tude de la France. Vive la République ! »
M. Gambetta, malgré les événements, n'avait rien modifié à ses premières espérances, rien changé au langage qu'il avait d'abord tenu à Tours. Les défaites, l'épuisement des armées, l'affaissement de l'esprit public passaient sur lui sans faire impression. Il se prodiguait pour faire durer la défense, et le travail qu'il accomplissait était énorme. Il visitait les armées dans l'Est et sur la Loire, allait trouver le G*^ Chanzy au Mans, le G'* Faidherbe à Lille, se rendait à Lyon et partout cherchait à ramener l'espérance et à raffermir les courages. Il avait, à son arrivée, réellement enflammé le pays, mais à mesure que les défaites s'étaient accumulées, sa voix avait commencé à se faire entendre comme dans le vide, et maintenant, quelle que fût la surexcitation de la passion, elle ne touchait plus qu'une minorité de partisans politiques.
Le gouvernement de la Défense nationale, après le
4 septembre, s'était abstenu d'exercer aucune poursuite
.contre les hommes du régime déchu. Tout au plus
quelques personnes connues pour leur attachement à l'Empire s'étaient-elles vues passagèrement exposées à la vindicte publique ou avaient-elles eu à subir un emprisonnement momentané de la part de certaines autorités locales ; dans aucun cas les persécutions endurées n'avaient été réellement graves. En province les républicains demandaient cependant qu'on sévît contre les magistrats qui, associés en 1851 à l'œuvre de proscription des commissions mixtes, avaient ensuite été appelés à siéger dans les cours et les tribunaux. Il est vrai que, pour les atteindre, il fallait violer le principe de l'inamovibilité de la magistrature; aussi le ministre.de la justice M. Crémieux témoignait-il de l'hé* sitation. Il annulait même des arrêtés que les préfets du Var et de la Haute-Garonne avaient rendus de leur autorité propre, pour interdire l'exercice de la justice à ceux de ces magistrats qui siégeaient dans leurs départements (1). Toutefois il entrait bien dans les intentions dernières de MM. Crémieux et Gambetta d'arriver à frapper d'indignité les anciens membres des conamissions mixtes. M. Crémieux, désireux de se fortifier de l'autorité du gouvernement de la Défense nationale tout entier, demandait à M. Jules Favre â Paris de rendre un décret contre eux (2). Celui-ci, tout en admettant le bien fondé de la demande, renvoyait à un moment plus favorable pour prendre une décision. La Délégation de Bordeaux, lasse d'attendre, agit
(1) Crémieux. Actes de la Délégation, 2* partie, p. âd
(2) Crémieux. 76 te/., iàid.i p. 40 « ,:
elle-même et le 20 janvier, après avoir flétri les magistrats autrefois entrés dans les commissions mixtes, elle les déclarait déchus de leurs sièges et exclus de leui's magistratures. Cet acte reçut l'approbation des républicains, comme œuvre trop longtemps différée de justice et de réparation; il souleva au contraire la désapprobation des conservateurs, qui ne virent que l'atteinte portée à l'inamovibilité de la magistrature. Les magistrats frappés devinrent, pour beaucoup de personnes, de simples victimes de la vindicte républicaine. Se sentant soutenus ils furent loin d'accepter leur condamnation. Le président du tribunal de la Rochelle M. Chaudreau ne tint pour sa part aucun compte du décret, il persista à exercer ses fonctions (1), La Délégation ordonna de suspendre les audiences du tribunal de la Rochelle (2). Le commissaire général des départements de l'Ouest M. Ricard ferma le tribunal, et le cours de la justice se trouva interrompu (3).
Tous les yeux en France, dans le mois de janvier, se fixaient, sur la frontière de l'Est, où s'accomplissait
une entreprise militaire dont on attendait les plus grands résultats» Pendant que la 2™® armée de la Loire s'était repliée d'Orléans sur Vendôme et le Mans, la 1'® armée, sous les ordres du G'^ Bourbaki, était restée entre Vierzon et Bourges. La Délégation l'avait réorganisée et grossie, en y versant 20,000 hommes
(1) Chaudreau. Enquête parlem,, tome V, p. 2.
(2) Crémieux. Enquête, parlem, ^tome V,p. 49.
(3) ïiicard. Enquête parlem,, tome V, p. 39.
de nouvelles troupes et en renvoyant aux corps les fuyards arrêtés sur divers points (1). L'ennemi s'abstenait de toute entreprise contre cette armée. Il fallait donc, sous peine de la laisser inactive, arrêter un plan d'offensive. M. Gambetta allait trouver le 6** Bourbaki, il le pressait d'agir et lui l'ecommandait de s'avancer sur la rive droite de la Loire (2). Le général, dans cet ordre d'idées, projetait de gagner Nevers , puis Montargis , pour attaquer les Prussiens venus jusqu'à Gosne (3). Le G*^ Chanzy, désireux d'obtenir une action combinée des diverses armées, suggérait, à M. de Freycidet de diriger la 1'" armée de la Loire sur. Ghâtillon -sur-Seine et de l'établir entre la Marne et la Seine (4). M. de Freycinet refusait son adhésion à ces deux projets, qui avaient la direction de Paris pour commun objectif. Il s'arrêtait à une opération complètement diffé* rente, qui était d'envoyer la 1" armée dans l'est, d'à* bord sur Dijon, puis sur Belfort. On ferait ainsi lever le siège de Belfort et même, si les circonstances étaient favorables, on chercherait à couper les communications des armées ennemies avec l'Allemagne. M. Gambetta se rallia à ce plan de campagne, sur les explications que M. de Freycinet lui fit présenter par un attaché de son cabinet, M* de Serres (5). Le G**
(1) De Freycinet. La guerre en province, p. 219.
(2) G'^ Bourbaki. Enquête parlent,^ tome III, p. 4S0«
(3) Id., }bid., tome m, p. 450.
(4) G'^ Chanzy. La 2" armée de la Loire, p. 247.
(5) De Serres. Enquête parlent.^ tome lU, p. 35.