‹ Histoire de quatre ans, 1870-1873 (volume 4)Chapitre 16 sur 22 · II. t · texte numérisé non relu

II. t

Bourbaki y adhéra de son côté, aussitôt qu'il ki fut soumis (1), car il était heureux de discontinuer le mouvement surMontargis, qui lui paraissait des plus périlleux et auquel il ne s'était déterminé qu'à contrecœur (2).

On décida que des trois corps qui composaient la 1" armée deux seulement, les 18' et 20°, seraient envoyés dans Test. Le 15° resterait à Vierzon, où sa présence servirait à dissimuler à Tennemi le départ des autres. Les 18° et 20° corps durent être transportés vers Dijon par chemin de fer, et on comptait beaucoup, pour le succès de l'entreprise, sur la rapidité du trajet. Cependant on fut sur ce point complètement déçu. Le transport et le débarquement d'une armée nombreuse avec son matériel et ses munitions, sont des opérations compliquées qui nonseulement exigent une entente préalable entre les généraux, Tintendance et les compagnies de chemins de fer, mais, de leur part à tous, une connaissance acquise des conditions à observer pour la réussite (3). Or, à cette époque, on ne s'était jamais livré en France à une étude approfondie du transport des armées par chemin de fer. L'état-major se borna donc à faire connaître à la compagnie de Lyoïi-Méditerranée le nombre d'hommes et la quantité approximative de matériel à envoyer, sans se préoccuper des détails nombreux qu'il eût fallu régler par avance et

(1) De Serres. Enquéle parlem.y tome m, p. 86.

(2) G'i Bourbaki. Enquête parlem,, tome m, p. 351.

(3) Jacqmin. Les chemins de fer pendant la guerre, p. 191.

des difficultés d'exécution à prévoir (1). Le transport, de Bourges à Chalon et à Chagny,des 18° et 20° corps prit huit jours, du 21 décembre au 29. Les Prussiens s*aperçurent alors du mouvement des Français. Ils évacuèrent Dijon et se replièrent sur Vesoul (2). Puis que la lenteur apportée à l'opération ne permettait plus d'agir par surprise et allait au contraire donner à l'ennemi le temps de se renforcer, on jugea utile de soutenir les 18° et 20° corps par les 15° et 24°. La Délégation avait demandé à la compagnie de Lyon-Méditerranée de faire arriver le 15° corps en trente-six heures, en réalité il fallut douze jours (3). L'ennemi s'était retiré en arrière de Dijon et la concentration des corps, pour marcher à lui, devait s'effectuer maintenant plus en avant, à Dole, Dampierre et Besançon. Au lieu d'acheminer les troupes déjà débarquées par les routes de terre, on les remit en chemin de fer. Dès lors, l'encombrement des lignes et des gares devint complet (4). Les convois d'hommes, de munitions, d'approvisionnements se confondent et s'enchevêtrent. DiBS trains stationnent immobiles pendant plusieurs jours, en pleine campagne. Il faisait 16 degrés de froid, les souffrances des hommes furent excessives, des chevaux gelèrent. On avait désigné Glerval, entre Besançon et Montbéliard, comme point avancé pour débarquer le 15° corps. La station située

(1) Jacqmin. Les chemins de fer pendant la guerre, p. 189.

(2) De Freycinet. La guerre en province, p. 224.

(3) Jacqmin. Les chemins de fer pendant la guerre, p. 190. ^4) Priant. Enquête parlem,, tome m, p. 525.

dans une vallée encaissée se trouva sans quais de débarquement, sans voies d'évitement, absolument impropre à la réception de grandes masses d*hommes (1). Les corps d*armée ne purent donc entamer les opérations que le 5 janvier (2), quinze jours après le premier départ de Bourges. L'armée du 6" Bourbaki, désormais connue sous le nom d'armée de TEst, se trouva définitivement composée des IS** corps 6" Billot, 20» G** Clinchamp, 15« G*^ Martineau, 24» G" BressoUes, plus une division séparée sous les ordres du G** Cremer, formant un effectif d'environ 130,000 hommes.

Le G** Bourbaki se dirigea d'abord sur Vesoul, dans le but de couper le G** de Werder de Belfort. Les 18° et 20° corps partant d'Auxonne et de Dampierre, dans les vallées de la Saône et du Doubs, passèrent TOgnon à Presles et Voray, et remontèrent la rive droite de cette rivière, pendant que le 24° corps s'élevait parallèlement sur la rive gauche. Cependant le G** de Werder abandonne Gray et Vesoul et se place à Vil- Icrsexel, sur l'Ognon, entre Vesoul et Montbéliard. Le G** Bourbaki, par un changement correspondant, se porte droit sur lui. Le 9 janvier, les Français attaquent les positions allemandes à Villersexel, des deux côtés de rOgnon, et, après une lutte prolongée, les enlèvent. Mais le lendemain, au lieu de serrer l'ennemi de près, ils s'arrêtent et perdent la journée à attendre le 15° corps et les vivres que l'encombrc-

(1) Jacqmin. Les chemins de fer pendant la guei^e, p. Î93.

(2) DeFreycinet. La guerre en province, p. 229.

ment des chemins de fer et l'état des routes couvertes de neige et de verglas empochent d'arriver. Le 11 janvier, les Français reprennent la marche, mais avec lenteur. Le 13 seulement ils abordent de nouveau l'ennemi à Arcey, à moitié chemin de Villersexel et d'Héricourt, et le refoulent une fois de plus. Le 14 au soir, ils se trouvent devant les positions d'Héricourt, que l'ennemi a choisies pour livrer une dernière bataille, à 10 kilomètres seulement en avant de Belfort.

Si les Prussiens avaient été assez longtemps à reconnaître l'importance du mouvement entrepris par les Français dans l'est, ils avaient, aussitôt éclairés, pris les meilleures mesures de précaution. Le G*^ do Werder replié à Héricourt s'y trouva renforcé de toutes les réserves qu'on avait pu envoyer rapidement d'Allemagne; il n'avait eu que 28,000 hommes à Villersexel, il en eut maintenant 45,000. Il occupait à Héricourt, sur la rive gauche de la Lisaine, des hauteurs naturellement fortes, dont la valeur défensive était encore accrue par de grands bois, par le mont Vaudois qui s'élève isolé et par les remblais du chemin de fer de Montbéliard à Belfort. H s'était couvert, particulièrement sur le mont Vaudois, de retranchements armés de pièces de gros calibre, prises dans le parc d'artillerie affecté au siège de Belfort. Trois corps français durent aborder les lignes de la Lisaine de front: à droite le 15" corps chercherait à s'emparer de Montbéliard ; au centre, le 24® attaquerait Bassuret et Beltroncourt ; à gauche le 20', Héri-

court et le mont Vaiidois. Pendaut ce temps le 18"^ corps et la division Cremer, formant à l'extrême gauche une masse de 40,000 hommes sous les ordres du G** Billot, déborderaient la droite ennemie, pour prendre à revers le mont Vaudois. On se promettait les plus grands résultats de cette diversion, qui avorta. La division Grenier et cette partie du 18** corps chargée spécialement du mouvement tournant, retardées par le mauvais état des chemins et divers accidents, ne purent s'engager en temps utile (1). Les premières troupes du G'^ Billot arrivées en ligne, qui se liaient aux autres corps français, vinrent échouer contre le mont Vaudois (2). Les 20° et 24® corps n'eurent pas plus de succès. Seul le 15° s'empara de la ville de Montbéliard; du reste, comme il ne put se rendre maître du Château, cet avantage partiel restait sans résultat. L'attaque fut reprise le 16; la division Gremer à l'extrême gauche entama les positions ennemies et enleva le village de Chénebier (3), mais il était trop tard, maintenant que l'ennemi était averti, pour obtenir du mouvement de flanc les grands résultais qu'on s'en était promis le premier jour. Les corps français échouèrent sur tout le reste de la ligne, particulièrement contre le mont Vaudois. Le G** Bourbaki n'avait cessé sur le champ de bataille d'entraîner les hommes par sa bravoure et son élau ; sans se laisser décourager, il recommença les tentatives le 17. Dans

(1) G'i Billot. Enquête parlent,^ tome lU, p. 474.

(2)Id., tbid,^ tome HI, p. 476.

(3) te G'i Cremer, Ses opérations militaires, p. 70.

cette troisième journée il fut. partout repoussé et même il reperdit le village de Ghénebier.

L'armée de l'Est était définitivement arrêtée. Eilo rencontrait à Héricourt des obstacles qu'elle était impuissante à s.urmonter. Tout espoir était perdu pour elle de faire lever le siège de Belfort ; il lui fallait revenir en arrière. Le 18 janvier la retraite commença. La défaite, la rigueur de Thiver, la fatigue et les privations avaient profondément démoralisé les troupes. On bivouaquait dans la neige, les chevaux n'avançaient qu'avec des peines infinies, sur les routes rendues glissantes par le verglas. Le chiffre des combattants avait déjà été réduit à Héricourt par les hommes restés à la traîne; le nombre des traînards s'accroît maintenant (1) dans d'énormes proportions, des corps entiers s'effondrent, et cèdent à l'ennemi presque sans résistance.

Le 6** Bourbaki, au lieu de battre en retraite rapidement, s'arrête à Besançon, dans Tespoir de refaire ses troupes avec les ressources de la place. 11 établit donc son armée sur les positions défensives que présentent les environs de Besançon (2) et- particulièrement au nord, dans la direction de Montbéliard, il arrête le 24* corps aux défilés des monts Lomoud. Toutes ces mesures avortèrent. Besançon se trouva dépourvu d'approvisionnements, les troupes chargées de garder les monts Lomond se replièrent précipitamment à l'apparition du G»^ de Werder. L'in-

(1) La république et la guerre à Besançon, p. 150.

(2) Colonel Leperche. Enquête parlem.t tome III, p. 39G.

succès de la tentative faite pour se maintenir sous Besançon contre le G*^ de Werder eût eu peu de gravité si celui-ci eût été seul, car en reculant plus au sud, on pouvait, toujours lui échapper. Mais en continuant à faire de Tarmée qu'il avait combattue à Héricourt l'objet de ses principales préoccupations, le G*' Bourbaki avait négligé un nouvel adversaire autrement dangereux pour lui : le G*^ de Manteuffel qui surgissait à l'ouest avec deux corps d'armée.

La 1'° armée de la Loire, appelée à s'avancer entre Paris et la frontière de l'Est, opérait dans les conditions d'un désavantage irrémédiable ; elle était exposée à des attaques indépendantes sur chacun de ses flancs. Si elle se dirigeait à l'ouest vers Paris, l'ennemi, maître de Dijon et de Metz, et par derrière tirant des renforts d'Allemagne, se jetait sur son flanc droit; si au contraire elle se tournait à l'est vers l'Allemagne, l'ennemi possesseur d'Orléans et de la Champagne et puisant dans l'armée d'investissement de Paris, l'attaquait par son flanc gauche. C'est en effet une agression sur sa gauche qui venait surprendre l'armée de l'Est.

Lorsque le grand quartier général prussien avait vu se dessiner le premier mouvement du G»^ Bourbaki sur Montargis, il avait pris des mesures de précaution et, entre autres, détaché le IP corps de l'armée d'investissement de Paris pour l'envoyer à Montargis. Après qu'il eut reconnu que la 1'® armée de la Loire était au contraire dirigée vers Belfort, il s'empressa d'acheminer le !!• corps sur Châtillon- sur-Seine et Nuits-sous-Ravière, et d'amener en même temps le

VIP corps sur les mêmes points. Ces deux corps concentrés le 12 janvier, sous les ordres du G** de Manteuffel, forment un effectif de 45,000 fantassins et 9,000 cavaliers avec 168 canons (1). Le G»* de ManteufFel quitte Châtillon-sur-Seine le 13 janvier; il se dirige en droite ligne sur Vesoul , pour se relier à l'armée du G** de Werder et tomber sur le flanc gauche du G»* Bourbaki.

Le G»* de Manteuffel doit passer entre Langres et Dijon, deux villes occupées par les Français. Langres était devenue une forteresse de premier ordre, depuis qu'on avait construit des forts détachés autour de sa citadelle. Elle avait une garnison de 15,000 hommes dont 5 ou 6,000 de bonnes troupes (2), mais son commandant ne fit aucune entreprise sérieuse contre le flanc gauche du G** de ManteufFel qui passait devant lui ; les détachements qu'il fit sortir (3) furent contenus sans difficulté par un corps ennemi maintenu en vue de la place. Dijon était gardé par le G»' Garibaldi, qui s'y était rendu d'Autun, lorsque le G** de Werder eut reculé devant l'armée de l'Est. Dijon était un nœud de routes et de chemins de fer, aussi, le G** Garibaldi avait-il ordre de s'y fortifier, eh prévision d'un retour de l'ennemi. Lorsque le G*^ de Manteufi'el arriva au nord de Dijon, la question se posa pour le G*^ Garibaldi, non plus seulement de rester sur la défensive

(1) Wartensleben. Operalionen der Sud-armee^ p. 52.

(2) Langres pendant la guerre de 1870-71, p. 52.

(3) ïbid., p. 77.

298 LA Défense' NATIONALE.

mais de sortir pour ci^ercher à lui barrer la route vers Test. L'armée des Vosges, sous les ordres du G*^ Garibaldi, s'élevait à 12,000 hommes environ (i); elle était formée de corps francs armés de la façon la plus diverse. Les hommes étaient énergiques et se battaient bien, néanmoins la cohésion et la discipline pour agir en ligne, en rase campagne, leur manquaient absolument. Le G»* Garibaldi disposait encore d'environ 17,000 (2) gardes nationaux mobilisés commandés par le G»* Pelissier, mais sans instruction et entièrement dépourvus d*artillerie. Le G*^ Garibaldi, dans ces Conditions, ne se crut pas de force à tenir tête à découvert aux troupes d'élite do Tennemi (3), il reste donc immobile derrière ses retranchements. Le G»^ de Manteufîel prend alors Toffensive et détache sur Dijon une brigade aux ordres du G*^ Kettler. Pendant trois jours, les 21, 22 et 23 janvier, le G** Kettler attaqua les positions tenues par l'armée des Vosges et les mobilisés autour de Dijon. Il fut repoussé et laissa môme un drapeau sur lo champ de bataille, le seul perdu par les Allemands pendant toute la guerre. Quoique battu, il avait réussi à neutraliser les forces françaises placées à Dijon, d. derrière lui, le G*^ de Mauteuifel poursuivait sa marche en sécurité.

Cependant le G** de Manteufîel a appris Tinsuccès

(l)G'i Pelissier. Enquête pariem., tome III, p. 511. Bordonc V armée des Vosges et ta Commission d'enquête^ p. 157.

(2) G'i Pelissier. Enquête parlem,, tome III, p. 511.

(3) Voyez G'i Garibaldi, Lettre à Fabrizzi, Bordone. Varmée des Vosges et la Commission d'enquête, p. 196.

des Français à Héricourt. Le G** de Werder peut donc se passer des renforts qu'il lui amène, puisque avec ses seules forces il a déjà repoussé l'armée de l'Est. Le G*i de Manteuffel change alors d'objectif, il renonce au mouvement sur Vesoul; il infléchit sa marche sur Gray et Dôle et se propose, non plus de tomber sur le flan c des Français, mais de se porter plus au sud, dx'oit sur la frontière suisse et, en interceptant toutes les routes, d'obliger le G*^ Bourbaki à se réfugier en Suisse. Le G»^ de Manteuffel ne trouva pas plus d'obstacles, entre Dijon et Besançon, qu'il n'en avait rencontré entre Dijon et Langres. Si le G»^ Garibaldi s'était renfermé dans Dijon, le G** Bourbaki avait de son côté négligé de protéger ses derrières, en défendant Gray et Dôle. Il s'est borné à occuper la ligne de la Loue, Quincey et Mouchard, dans le voisinage immédiat de Besançon, au sud (1). Le G** de Manteuffel s'avance rapidement, il a dépassé Dôle, il commence à intercepter les communications de l'armée de l'Est, son avant-garde est à Quincey- Vaudrey et touche à la route de Besançon à Lons-le-Saunier. Tous les yeux s'ouvrent enfin du côté des Français sur l'immense danger que court l'armée de l'Est, et, le 24 janvier, le G»* Bourbaki réunit un conseil de guerre à Château-Farine, près de Besançon. Deux partis s'offraient : effectuer la retraite sur Lyon par Auxonne et les vallées de la Saône et du Doubs, comme M. de Freycinet le recommandait d'une manière pressante,

(1) G'i Bourbaki. Enquête parlent,^ tome UI, p. 352.

300 LA DËFENSB NATIONALE.

OU bien par Pontarlier et Gex, le long de la frontière suisse. La retraite par Âuxonne parut impraticable au G** Bourbaki et à la majorité des chefs de corps. Les vallées de la Saône et du Doubs étaient déjà au pouvoir de l'ennemi, et, dans Télat de démoralisation de l'armée , tenter le passage, c'était se jeter entre le G*' de Manteuffel au sud et le G'^ de Werder au nord, et courir au-devant de la destruction (1). On décida donc que la retraite s'effectuerait par Pontarlier. Le G** Bourbaki avait été profondément affecté par les attaques dirigées contre lui à l'occasion de sa sortie de Metz et de sa mission auprès de l'Impératrice ; à cette première cause de trouble se joignaient l'insuccès d'Héricourt et la crainte de voir son armée entièrement perdue, obligée de passer en Suisse ; il recevait enfin de M. de Freycinet des dépêches du ton le plus acerbe. Il perdit possession de lui et le 26 janvier se tira un coup de pistolet dans la tête ; sa blessure, sans être mortelle, le mettait hors d'état de commander. Le G" Clinchamp qui le remplaça n'eut qu'à continuer la retraite commencée (2). Il arrivait à Pontarlier le 28 janvier, avec la plus grande partie de l'armée. Le lendemain un télégramme de la Délégation de Bordeaux, l'informait qu'un armistice général venait d'être signé à Versailles, entre M. Jules Favre et M. de Bismarck.

(1) G*^ Clinchamp. Enquête parlem., tome m. p. 308.

(2) Id., ibid,, tome HI, p. 308.

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