CHAPITRE VIII
L'armistice et les élections.
De grands changements s'étaient accomplis en Europe,.pendant que la France poursuivait sa résistance : les Italiens étaient entrés à Rome, et la Russie avait dénoncé la clause du traité de Paris qui restreignait son droit de navigation dans la mer Noire. Le gouvernement français, dès les premiers revers, avait rappelé les troupes qu'il maintenait à Rome. Le pape n'avait plus eu, pour se protéger, que sa petite armée. Les Italiens, après Sedan, ne virent plus d'obstacles à leurs desseins sur Rome. Le 18 septembre, l'armée italienne arrivait devant Rome, le 20 elle commençait l'attaque. Le pape rendait la ville le jour même, après une courte résistance, faite pour constater la violence qu'il subissait ; il se retirait dans le Vatican et ritalie s'annexait Rome et le territoire qui Tentoure. Par une des clauses du traité signé à Paris le 20 mars 1856, qui avait mis fin à la guerre de Grimée, la Russie s'était engagée à ne maintenir dans la mer Noire qu'un nombre resti-eint de navires de guerre de faible tonnage, Cette limitation de sa puissance navale était pour elle une humiliation qui
lui rappelait sans cesse sa défaite. La France, qui de concert avec l'Angleterre lui avait imposé le traité, se trouvant abattue, elle jugea que le moment était venu de s'affranchir. Le prince Gortchakofif, dans une circulaire adressée le 29 octobre 1870 aux .puissances signataires du traité de Paris, déclarait qu'à l'avenir, la Russie se tiendrait Quitte de l'engagement contracté et qu'elle entretiendrait dans la mer Noire telle marine qu'elle jugerait convenable.
C'était la Prusse qui. à elle seule avait vaincu la France. L'Italie et la Russie, profitant de l'abaissement de la puissance militaire française, pour s'assurer certains avantages, se trouvaient donc indirectement ses obligées. M. de Bismarck avait eu soin d'exploiter autant que possible cette situation, pour s'assurer les bonnes grâces de ces deux nations et les empêcher d'intervenir efficacement en faveur de la France. L'Allemagne avait encouragé les Italiens à marcher sur Rome; il est vrai que ceux-ci, sans engagements avec elle à l'égard du pape, n'avaient nul besoin de son agrément pour aller à Rome, et, par conséquent, M. de Bismarck ne pouvait mettre à très-haut prix l'appui moral que l'Allemagne donnait à l'Italie. Il en était autrement à l'égard de la Russie. En répudiant le traité de Paris, la Russie manquait à des engagements contractés en quelque sorte envers la Prusse elle-même , puisque celleci avait participé au traité, comme grande puissance signataire. Cependant M. de Bismarck était trop heureux que cette circonstance lui permît de concc-
der quelque chose à la Russie, qui au début de la guerre était engagée avec lui dans une alliance à laquelle elle restait fidèle; la dénonciation du traité do Paris recevait donc son complet assentiment et il s'empressait de la faire accepter par l'Europe. Dans cet état de choses, tous les efforts de la diplomatie française, pour obtenir l'intervention des neutres, devaient échouer.
M. de Chaudordy, après MM. Jules Favre et Thiers, s'était lui aussi adressé aux puissances européennes. Il les avait particulièrement sollicitées de s'entremettre auprès de la Prusse, pour les conditions de la paix. M. de Chaudordy, lié par le refus de cession do territoire que faisait le gouvernement de la Défense nationale, n'avait pu offrir que le démantèlement des forteresses. Les puissances avaient refusé d'intervenir sur cette base, la concession leur paraissait insuffisante (1). L'Italie avait cependant engagé la Prusse, dans une note, à conclure la paix sans démembrer le territoire français. L'empereur de Russie avait écrit au roi Guillaume, pour lui demander d'user de modération envers la France. Cotte démarche restait sans résultat. C'était une marque do sympathie purement gratuite que l'empereur témoignait à la France, afin de contre-balancer, dans une certaine mesure, les assurances de bonne amitié et d'intérêt, qu'il ne cessait de prodiguer aux princes de la famille royale de Prusse victorieux. Le
(1) De Chaudordy. Enquête parlent,, tome II, p. 4.
pape Pie IX était seul intervenu sans réserve. Il avait offert sa médiation au roi de Prusse qui Tavait refusée (1).
Une occasion se présentait qui donnait un instant espoir à la diplomatie française de se faire entendre des grandes puissances. La répudiation faite par la Russie d'une des clauses du traité de Paris, avait été généralement considérée en Europe comme une violation injustifiable d'engagements contractés, et avait amené des protestations, surtout de la part de l'Angleterre. La France, l'alliée de l'Angleterre en Crimée, se trouvant vaincue et annihilée, l'Angleterre abandonnée à elle-même ne pouvait rien. Cependant, en même temps qu'on reconnaissait qu'il n'y avait nul moyen d'arrêter la Russie, on pensa que, puisqu'un congrès européen avait été l'auteur du traité de Paris, il fallait au moins que la répudiation du traité fût soumise aux puissances réunies en conférence. La Prusse se fit Tintermédiaire de la Russie, pour provoquer la réunion de la conférence. Il était impossible d'oublier la France, qui avec l'Angleterre était la plus directement intéressée dans la question ; l'Angleterre en particulier insistait absolument pour qu'elle fût invitée. On convint donc que le gouvernement de la Défense nationale, quoiqu'il n'eût point été officiellement reconnu en Europe, enverrait un représentant à la conférence. M. de Bismarck prévoyait bien que la France chercherait à saisir les puis- Ci) De Chaudordy. Enquête parlem,, tome II, p. 4.
l'armistice et les élections. 305
sances de son difTérend avec la Prusse, aussi avaitil fait d*avance ses réserves et spécifié que les diplomates, réunis pour s'occuper du traité de Paris, n'aborderaient aucun autre sujet. MM. Gambetta et de Ghaudordy, sans tenir compte des restrictions de M. de Bismarck, s'étaient en effet promis d'exposer à la conférence les griefs de la France. Ils avaient accepté avec empressement l'invitation qui leur était faite, ils avaient choisi M. Jules Favre pour représentant, et lui avaient envoyé, par pigeon, l'avis pressant do sortir de Paris, pour se rendre à Londres, où la conférence devait se réunir. L'offre de participer à la conférence ne reçut point à Paris, du public, de la presse et du gouvernement, le même accueil favorable qu'elle avait trouvée à Bordeaux. On était à Paris en proie à l'indignation qu'amenait le bombardement. La pensée de voir M. Jules Favre s'asseoir à côté du représentant de la Prusse, pour discuter paisiblement le droit de navigation dans la mer Noire, inspirait une profonde répulsion. M. Jules Favre était luimême partagé entre le désir de faire entendre a la conférence les protestations de la France et Téloignement qu'il éprouvait à sortir de Paris bombardé. Il craignait que son départ n'eût l'apparence d'une fuite et ne semblât dicté par le désir de se soustraire aux l'esponsabilités de la capitulation qui approchait. D'un autre côté, M. de Bismarck avait su mettre toutes sortes de retards dans l'envoi à' M. Jules Favre de l'invitation à la conférence, puis du laissez-passer pour franchir les lignes de l'armée assiégeante. La confé-
306 Là Défense nationale.
rence finit par se réunir sans que la France fût représentée et elle se borna à ratifier les changements apportés par la Russie au traité de Paris.
Ainsi lorsque M. Jules Favre arriva à Versailles le 23 janvier pour négocier, il trouvait l'ennemi dégagé de toute crainte d'une intervention de l'Europe, et ea même temps victorieux sur tous les points, au Mans, à Saint-Quentin et à Héricourt. M. Jules Favre dit à M. de Bismarck, en l'abordant, qu'il venait reprendre l'entretien où il l'avait laissé à Ferriôres. «Vous arrivez <( trop tard, lui répondit celui-ci, nous avons traité avec « votre Empereur. Comme vous ne pouvez ni ne voulez « vous engager pour la France, vous comprendrez que a nous cherchions le moyen le plus efficace de terminer « la guerre. » Il ajouta : a Votre erreur après Sedan a « été de croire que vous pouviez refaire des armées; « quel que soit le patriotisme d'une nation, elle ne peut « improviser des armées^ Au commencement de la « campagne nous avons trouve le troupier français « avec toute sa valeur, seulement il était commandé « par des chefs incapables, et c'est pourquoi nous vous « avons battus. Aujourd'hui, ceux que vous nous op- « posez ne manquent ni de courage ni d'abnégation, (( mais ce sont des paysans et non pas des soldats. « S'il suffisait de donner un fusil à un citoyen pour en « faire un soldat, ce serait une grande duperie de dé- « penser le plus clair de la richesse publique à former (f et à entretenir des armées permanentes. Or, c'est (( encore là qu'est la vraie supériorité et c'est pour l'aie voir méconnu, que vous êtes dans la situation ac-
« tuelle. Vous vous êtes honorés grandement par une « résistance qu'à Tavance je savais parfaitement inu- « tile et qui n'a été qu'un acte d'amour-propre natio- (c nal. Maintenant nous sommes bien décidés à finir « la guerre, et nous voulons pour cela chercher le « moyen le plus sûr. Ne trouvant point en vous de « gouvernement régulier, nous sommes en négocia- « tion avec celui qui, à nos yeux, représente la tradi- « tion et l'autorité. Nous sommes en face do trois « combinaisons, l'Empereur, le Prince impérial avec « une régence ou le prince Napoléon. Nous avons éga- « lement la pensée de ramener le Corps législa- « tif (1). » M. Jules Favre exprima à M. de Bismarck sa surprise de le voir s'arrêter à de pareils projets, il lui dit que leur réalisation plongerait la France dans des déchirements qui en feraient un foyer d'agitation funeste même à l'Allemagne, et il lui demanda pourquoi il écartait la solution la plus naturelle, qui était d'appeler la nation à se prononcer librement par une assemblée. M. de Bismarck : « Je n'y répugne- « rais pas absolument, mais je crois la chose actuelle- « ment impossible. Gambetta a partout fait dominer « la terreur. Chaque commune est sous le joug d'un « comité imposé par lui. D'ailleurs plusieurs de vos i( départements sont devenus des solitudes. Dans ces «conditions, il serait impossible de consulter les ci- « toyens par les voies ordinaires. » M. Jules Favre fit observer qu'un pareil tableau de la situation de la
(1) Jules Favre. Gouvernement de la Défense nat., tome II p. 383.
France était sans doute fort exagéré, et il finit par s'enquérir des conditions qui seraient mises à la reddition de Paris.
Tout ce que M. de Bismarck avait dit de ses intentions de renouer avec l'Empire et des empêchements qu'il entrevoyait en province, n'avait probablement d'autre but que "d'impressionner M. Jules Favre pour le rendre conciliant, car aussitôt que celui-ci se fut informé des conditions de la reddition de Paris, il commença à les lui révéler. Rien n'était encore arrêté entre le roi, le G** de Moltke et lui, cependant il considérait que l'armée devrait être prisonnière et la garde nationale désarmée. Quant à l'entrée dans Paris, le roi et l'armée y tenaient tellement, qu'il ne pouvait céder sur ce point, mais les troupes ne dépasseraient pas les Champs-Elysées. M. Jules Favre déclara que , dans l'état d'esprit des habitants , la prise de possession absolue de la ville pouvait seule permettre à l'ennemi de désarmer la gai*de nationale et de faire son entrée avec sécurité. M. de Bismarck se fit donner ces observations par écrit, pour les soumettre au roi, et les deux interlocuteurs se séparèrent.
M. Jules Favre emportait de ce premier entretien
l'impression que M. de Bismarck traiterait avec lui. Il fixa donc dans son esprit les principaux points de la convention à intervenir. La reddition de Paris ne pouvait être refusée, mais il y mettrait trois conditions : l'armée prisonnière resterait dans Paris, la garde nationale conserverait ses armes^ l'ennemi
n'entrerait pas dans la ville. M. Jules Favre était persuadé que la capitulation de Paris terminerait la résistance de la France, il entendait donc l'englober dans un armistice général, qui permettrait d'élire une assemblée pour conclure la paix. En obtenant la convocation d'une assemblée, il écarterait d'ailleurs la restauration de l'Empire et éviterait l'ingérence de l'ennemi dans les affaires intérieures du pays.
Lorsque M. de Bismarck revit Mt Jules Favre le 24, il lui dit qu'il était autorisé par le roi à négocier avec lui. Il abandonnait donc son premier projet de traiter avec l'Empire, sauf à le reprendre s'ils ne parvenaient à s'entendre. M. de Bismarck admit sans objection l'armistice général et la nomination d'une assemblée. La durée de l'armistice fut fixée à trois semaines.
Le débat devint fort vif sur les clauses de la reddition de Paris et se prolongea. M. de Bismarck ne voulut point renoncer au droit, pour l'armée prussienne, d'entrer dans la ville, il en renvoya seulement l'exercice après l'expiration de l'armistice, M. de Bismarck consentait à ne pas emmener en Allemagne l'armée prisonnière, il se bornait à la faire garder par les troupes prussiennes hors de l'enceinte de Paris, dans la presqu'île de Genevilliers. M. Jules Favre fit ressortir quelle serait l'humiliation de soldats parqués prisonniers sous les yeux de leurs concitoyens, et aussi combien il serait cruel de tenir des hommes campés en plein hiver. M. de Bismarck admit enfin que les troupes fussent laissées dans la ville. Il insista davantage
pour le désarmement de la garde nationale. D'ailleurs il donnait des raisons qui n'étaient pas seulement tirées de son intérêt d'ôter au vaincu tout moyen de résistance, il appuyait encore sur les dangers que courrait la paix publique dans Paris, si on maintenait sous les armes une population surexcitée et animée de passions révolutionnaires. 11 demandait au moins qu'on ne conservât armés que les soixante bataillons formés sous l'Empire, avec des hommes acquis aux idées d'ordre. Cette demi-mesure était impraticable; les anciens bataillons de la garde nationale avaient été grossis depuis le siège et plus ou moins fondus avec les nouveaux. Le gouvernement de la Défense nationale se sentait du reste absolument impuissant à désarmer la garde nationale eu totalité ou en partie. Il n'eût pu enlever les armes à la population qu'en appelant les Prussiens à prendre entière possession de Paris. Mais M. Jules Favre, chargé de défendre les droits et l'honneur d'une ville qui venait de résister pendant quatre mois, considérait au contraire comme le premier de ses devoirs d'écarter l'occupation de l'ennemi. Les arguments qu'il lit valoir contre le désarmement de la garde nationale amenèrent M. de Bismarck à céder encore sur ce point. M. Jules Favre se servit alors des remarques de son interlocuteur sur le péril que courrait l'ordre public, pour demander qu'on lui laissât trois divisions armées, destinées à assurer la tranquillité. M. de Bismarck n'accorda, après avis du G** de Moltke, qu'une seule division de 12,000 hommes qui,
avec la gendarmerie et la police, devait faire une force de 16 à 18,000 hommes.
M. Jules Favre revint à Paris le 24 au soir. Ses.collègués du gouvernement l'attendaient dans la plus grande anxiété; les conditions obtenues leur parurent admissibles ; plusieurs d'entre eux les trouvèrent même relativement favorables (1). M. Jules Favre retourna dès le lendemain matin à Versailles, pour poursuivre la uégociation. Chaque soir il revenait à Paris, soumettait les propositions au gouvernement et repartait le lendemain, pendant que M. de Bismarck de son côté voyait le roi et le 6*^ de Moltke, et obtenait leur adhésion aux clauses nouvelles ou modifiées qu'il arrêtait. Le 25 on fixa la contribution de guerre que Paris aurait à payer. La veille, M. de Bismarck avait réclamé un milliard, sous prétexte que la ville de Paris était un trop grand personnage pour que sa rançon pût être moindre. M. Jules Favre, en communiquant cette demande au gouvernement, avait été autorisé à accorder cinq cents millions. Revenu à Versailles, il oiTrit cent millions et transigea définitivement avec M . de Bismarck pour deux cents.
M. Jules Favre était laissé seul à conduire une négociation qui exigeait Texamen de questions militaires en dehors de sa compétence ; il en avait fait Tobservation dès le 24, afin qu'on lui adjoignît un général. La difficulté était de trouver un officier qui voulû'l se rendre auprès de l'ennemi. Le G'* Callier sur
(1) Happort de M, Chaper (Notes Dréo), p. 148.
312 LA DÉFExNSE NATIONALE.
lequel le gouvernement avait d'abord jeté les yeux, avait trouvé un motif d'excuse (1). Le Gr*^ Trochu, à son défaut, choisit' le G»* de Beaufort d'Hautpoul, qui avait autrefois pris part à des missions diplomatiques; il alla lui-même le 27 au matin l'inviter à partir. Le général n'obéit qu'en pleurant (2), et la surexcitation du patriotisme lui fit tenir à Versailles un langage tellement cassant (3) que M. Jules Favre dut le soir même demander un autre auxiliaire. Enfin, M. Jules Favre emmena le 28 le G»^ de Valdan, chef d'état-major du G»* Vinoy, et il arrêta définitivement avec son concours les clauses militaires de l'armistice : l'armée de Paris conserverait ses drapeaux; les armes, fusils et canons, seraient versés en magasin par les troupes et remis ensuite à Tennemi; les Allemands occuperaient les forts; les canons des remparts seraient démontés de leurs affûts et renversés en bas de la banquette, sur le chemiii de ronde.
Lorsqu'il fallut tracer la ligne de démarcation aux armées que l'armistice immobilisait en province, M. Jules Favre et le G** de Valdan, sans renseignements sur la situation au dehors^ se trouvèrent à la merci du vainqueur. La règle, en pai*eil cas, est de prendre pour base les positions respectives des belligérants à la signatm*e de l'armistice, mais cette fois
(1) Rapport de M, Chaper (Notes Dréo], p. 157.
(2) Galvet. Enquête pariem,^ tomeUI, p. 168.
(3) De Beaufort. Enquête parUmi^ tomeUI^ p. 165. Trochu« ^aquête parlem.<t tome I, p. 320.
l'armistice et les élections. 313
les Allemands s'octroyèrent des positions importantes qu'ils n'occupaient point. Au nord ils acquirent ainsi la place d'Abbeville (1); en Normandie, ils s'étendirent dans la Seine-Inférieure et le Calvados ; au sud de la Loire ils gagnèrent une partie des départements d'Indre-et-Loire et du Loiret, et les Ifgues du Cher et de la Vienne (2). Cette dernière perte allait devenir d'autant plus sensible en province qu'au moment même où l'armistice se négociait, le 6»* Pourcet, à la tête du 25® corps, avait reconquis du terrain de ce côté, et enlevé à l'ennemi le faubourg de Blois. Dans l'est, M. de Bismarck demandait la place de Belfort qui, prétendait-il, ne pouvait résister plus de dix jours. M. Jules Favre, en l'absence de tous renseignements, se refusait à la livrer. On avait fondé à Paris de si grandes espérances sur la marche de l'armée de l'Est et on avait été tellement encouragé à y persévérer par la nouvelle du succès de Ville, sexel, que M.Jules Favre était encore enclin à croir< le G*^ Bourbaki victorieux ; M. de Bismarck le représentait au contraire comme complètement battu et entouré, sans autre refuge que la Suisse; il déclarait, du reste, que les lignes télégraphiques étaient coupées dans Test et que les nouvelles de cette région étaient fort en retard ; il ne pouvait donc fournir de renseignements précis sur la position des armées. Dans cet état d'incertitude, * on convint d'exclure provisoirement de l'armistice Belfort et les trois départements du Doubs, du Jura
(1) G*^ Faidherbe. Campagne de Vai^mée du Nord, p. 69.
(2) De Frej'cinet. La guerre en province, p. 319.
et de la Côte-d*Or. MM. de Bismarck et Jules Favre, enfin d'accord sur tous les points, signèrent la convention d'armistice le samedi 28 janvier, à 10 heures du soir (1).
M. de Bismarck avait, dès le 26, jugé la négociation assez avancée pour proposer à M. Jules Favre d'interrompre les hostilités autom* de Paris ; celui-ci s'était empressé d'accepter, et à minuit, le 26 janvier, le dernier coup de canon était tiré par la ville assiégée (2). Au moment où Paris cessait sa résistance, toutes ses défenses étaient encore debout. Les forts d'Issy, de Vanves et de Montrouge, sur lesquels s'étaient concentrés au sud les efforts des Allemands, quoiqu'ils eussent beaucoup souffert, n'en continuaient pas moins à répondre au feu de l'ennemi. Ils étaient. soutenus en arrière par les batteries du mur d'enceinte, leurs garnisons réparaient la nuit les dégâts subis et rien ne faisait encore prévoir l'époque où ils pourraient être réduits (3). Les forts de la Briche et de la Double- Couronne, à Saint-Denis, par leur isolement, leur faible étendue, leur exposition au feu plongeant des hauteurs voisines, étaient, de tous les ouvrages extérieurs, les plus sérieusement menacés (4), Ils subissaient depuis quelques jours un bombardement terrible (5), auquel leur artillerie ne répondait qu'imparfaitement; l'ennemi avait commencé contre eux
(1) Jules Favre. Gouvernement fie la Déf. nat,, tome 11^ p. 40S.
(2) Id., ibid.^ tome II, p. 406.
(3) G'i \inoy. L'armistice et la Commune^ p. 38. (4)Id., ibid.y p. 62.
(5) Amiral La Roncière. La marine au siège de Paris ^ p. 3SA.
des travaux d'approche ; cependant leur chute eût pu être encore assez longtemps retardée.
Le 29 janvier, les Allemands occupèrent les forts et les ouvrages extérieurs, sauf le château de Vincennes. Ils établirent autour de Paris, entre les forts et le mur d'enceinte, un nouveau cordon d'investissement. Les garnisons françaises des forts et toutes les troupes rentrèrent dans la ville.
M. Jules Favre avait laissé ignorer à M. de Bismarck,pendant les négociaiions, que Paris subissait la famine. Le gouvernement avait si bien attendu les derniers délais pour entrer en rapport avec Tennemi, qu à mesure que la discussion de l'armistice se prolongeait, il en était venu à craindre sérieusement de manquer de vivres. M. Jules Favre, aussitôt l'armistice signé, révéla à M. de Bismarck l'horrible situation dans laquelle on se trouvait. Gelui-d, fort impressionné, mit à la disposition de Paris les farines dont l'armée allemande pouvait .se priver, ce qui représenta une quantité de vivres suffisante pour nourrir la population pendant un jour et demi, et fournit ainsi à la ville un secours important. Il donna en outre toutes facilités pour que le ravitaillement pût s'effectuer de suite, en modifiant la clause de l'armistice qui le renvoyait après le désarmement de l'enceinte et de la garnison. Les compagnies de chemins dé fer se hâtèrent de réparer leurs lignes, des quantités considérables de denrées avaient été réunies au dehors par le commerce, pour parer aux immenses besoins qu'on prévoyait que Paris éprouverait à la fin du siège. Le ravitaillement put
donc commencer plus promptement qu'on ne Tavait supposé. Dès le 3 février, un train de vivres arrivait par la ligne d'Orléans. Le 4 la ligne du Nord livrait passage à un immense envoi de provisions, que la ville de Londres offrait aux habitants de Paris. A partir de ce jour, la famine cessa et l'alimentation reprit peu à peu son cours régulier
Le gouvernement avait révélé l'existence des négociations d'armistice par une note insérée le 27 janvier au Journal officiel. L'émotion dans Paris fut profonde. Des velléités de révolte et de résistance désespérée se produisirent (1). Néanmoins la population se contint, dominée par le sentiment de son impuissance et par la crainte de prolonger inutilement les souffrances que la famine faisait éprouver aux femmes et aux enfants.
La nouvelle de la signature de l'armistice arriva à Bordeaux le 29 janvier, à 9 heures du matin, apportée par un télégramme de M. Jules Favre à la Délégation (2). « Nous signons aujourd'hui un traité avec « M. le comte de Bismarck. Un armistice de viugt-eta un jours est convenu. Une assemblée est convoquée « à. Bordeaux pour le 15 février. Faites connaître cette (c nouvelle à toute la France. Faites exécuter l'armis- « tice et convoquez les électeurs pour le 8 février. « Un membre* du gouvernement va partir pour Bor- (( deaux. » Le 30 janvier à 2 heures de l'après-midi, la Délégation n'avait reçu à Bordeaux aucune nouvelle
(1) Jules Glaretie. Paris assiégé^ p. 311.
(2) Crémieux. Gouvern, rie la Déf. nat,^ 1" partie, p. 88.
L'ARMISTICE Eï LES ÉLECTIONS. 317
dépêche, et l'envoyé annoncé n'était ni arrivé ni même signalé, aussi M. Gambetta télégraphiait-il à M. Jules Favre, pour obtenir les renseignements complémentaires, indispensables à la convocation des électeurs. Le télégramme de M. Gambetta, transmis par Versailles, fut donné à M . de Bismarck qui répondit luimême : « Votre télégramme à M. Jules Favre, qui « vient de quitter Versailles, lui sera remis demain « à Paris. A titre de renseignement, j'ai l'honneur de « vous communiquer ce qui suit : l'armistice conclu « durera jusqu'au 19 février. » Puis M. de Bismarck faisait connaître la ligne de démarcation tracée aux armées belligérantes et disait : « Les hostilités conft tinuent devant Belfort et dans le Doubs^ le Jura et a la Côte-d'Or jusqu'à entente. » Il terminait parles conditions mises à la reddition de Paris.
Les rapports entre le gouvernement de Paris et la délégation de Bordeaux avaient pris, depuis quelque temps, une certaine aigreur. On était porté de chaque côté à alléger sa part de responsabilité, en surchargeant celle de l'autre. Paris attribuait sa chute à Timpuissance de la province à faire lever le siège ; Bordea:ux reprochait à l'armée de Paris de laisser écraser les armées de province, en ne sachant pas retenir un nombre d'ennemis suffisant autour de la ville. M. Gambetta avait, dans le cours de janvier, envoyé à M. Jules Favre des dépêches très-pressantes, pour l'exciter à une action militaire plus énergique. Il s'était en outre élevé contre le G»* Trochu, demandant qu'il fût remplacé par un chef plus vigoureux.
Une dernière cause de dissentiment avait été le jugement différent porté, à Paris et à Bordeaux, sur l'opportunité de participer à la conférence de Londres. Dans ces circonstances, des mesures aussi graves que la conclusion d'un armistice et la convocation des électeurs arrêtées en dehors de la Délégation, ne pouvaient manquer d'être mal accueillies par celleci. Les républicains en province se sentaient d'ailleurs doublement atteints par les décisions prises à Paris, comme patriotes et comme hommes de parti. Les grandes villes s'abandonnaient à une sorte de fureur patriotique qui les empêchait de juger sainement la situation. Le parti de la guerre à outrance, à la tête duquel était M. Gambetta, persistait donc, même Paris tombé, à croire la résistance possible ; il se promettait toujours de lasser l'ennemi par sa persévérance et de finir par le repousser. L'armistice amenait les élections ; les républicains de Bordeaux voulaient les renvoyer après la victoire qu'ils espéraient obtenir, certains qu'autrement elles leur seraient défavorables. A voir ainsi toutes leurs combinaisons renversées par le gouvernement de Paris, M. Gambetta et les républicains serrés autour de lui éprouvaient une grande irritation. Le télégramme de M. do Bismarck les surprenant dans ces dispositions les exaspéra.
M . Jules Favre avait transmis la nouvelle de l'armistice sans donner de détails. M. de Bismarck apprenait quels agrandissements il s'était assuré en traçant la ligne de démarcation. En môme temps parvenaient
à Bordeauz les plaintes des généraux, contraints de céder des territoires qu'ils avaient eu tant de peine à protéger. M. Gambetta, dans Tignorance où M. Jules Favre le laissait de l'exception faite pour Test, avait naturellement étendu la suspension d'armes à cette région. Il était informé, après coup, par M. de Bismarck, que les hostilités devaient continuer dans Test, et il recevait des télégrammes du G*^ Clinchamp qui déclarait que l'ennemi ayant continué à marcher, pendant qu au contraire lui s'arrêtait sur l'avis de l'armistice, un temps précieux était perdu pour la retraite de son armée. Puis arrive la nouvelle d'un désastre irréparable : l'armée de l'Est, coupée de toutes parts, a dû se réfugier eh Suisse. On se faisait à Bordeaux de grandes illusions au sujet de cette armée, on ignorait la véritable position des ennemis à sa poursuite, l'assertioD du G*^ Clinchamp, qui attribuait la catastrophe au temps d'arrêt amené par l'annonce de l'armistice, fut donc acceptée comme exacte. La douleur de M. Gambetta, en apprenant la perte de l'armée de TEst, fut immense, et alors sa colère déborda contre ceux auxquels il faisait remonter ce malheur. Comment! ce gouvernement dont l'action militaire à Paris avait paru si molle, tombé prisonnier aux mains de l'enuemi, signait un armistice pour toute la France, il abandonnait à l'ennemi des territoires non occupés, il oubliait une armée et amenait sa perte! Evidemment il avait jugé que Paris rendu, la province cesserait toute résistance. Mais M. Gambetta et son entourage ne l'entendaient point ainsi. On pouvait
selon eux continuer à résister même sans Paris. On devait poursuivre les armements pendant l'armistice, pour être en mesure de reprendre plus tard la lutte dans de meilleures conditions. Au lieu de cela, la suspension d'armes, telle qu'on l'avait conclue, était devenue une nouvelle cause d'affaiblissement. M. Gambetta ne put maîtriser l'indignation qu'il ressentait. Il fit paraître une proclamation dans laquelle il dénonçait « la coupable légèreté » du gouvernement de Paris, excitait la nation à redoubler d'ardeur et l'invitait à poursuivre la guerre à l'expiration de l'armistice.
M. Gambetta déclara enfin, dans le conseil de la Délégation, qu'il n'accepteraitl'armisticeetne convoquerait les électeurs qu'à condition de prendre des précautions contre les hommes du gouvernement précédent. La pensée de frapper d'inéligibilité les serviteurs de l'Empire était d'ailleurs depuis longtemps arrêtée dans son esprit. Il l'avait manifestée, dans les conseils du gouvernement (1) à Paris, et depuis dans ceux de la Délégation (2), chaque fois qu'on avait traité la question électorale. Les circonstances difficiles dans lesquelles les élections allaient avoir lieu, ne faisaient que le confirmer dans son dessein. Ses collègues de la Délégation éprouvaient, il est vrai, de grandes répugnances à empiéter sur les droits du suffrage universel, en créant des catégories d'inéligibles, mais d'un autre côté la démission dont il les menaçait, leur faisait appréhender la guerre civile. La retraite
(1) Jules Simon. Enguét. parlent», tome I, p. 505.
(2) Amiral Fourichon. Enquét. parlent,, tome I, p. G37.
l'armistice et les élections. 321
de M. Gambetta, dans l'état d'agitation des grandes villes, devait en effet laisser la Délégation sans force pour se maintenir. Gomment alors procéderait-on aux élections? Que deviendrait môme l'armistice? MM. Grémieux et Glais-Bizoin consentirent donc à signer les décrets que M. Gambetta leur présentait ; l'amiral Fourichon résista plus longtemps, mais finit lui aussi par donner sa signature (1). Les décrets farent affichés sur les murs de Bordeaux et insérés au Moniteur, le 1®' février, au matin, avec la date du 31 janvier. Ils déclaraient inéligibles, les individus appelés aux fonctions de ministres, de sénateurs, de conseillers d'État, de préfets, ou investis de la candidature officielle aux élections législatives, depuis le 2 décembre 1851 jusqu'au 4 septembre 1870. Us excluaient également les membres des familles ayant régné sur la France depuis 1789. Les bulletins qui porteraient les noms des inéligibles seraient considérés comme nuls et n'entreraient point dans la supputation des votes. Toutefois, par une circulaire explicative aux préfets, il était prescrit de conserver ces mômes bulletins, pour les annexer aux procès- verbaux des opérations électorales.
Quelques heures après l'apparition des décrets, M. Jules Simon, désigné par le gouvernement pour se rendre auprès de la Délégation, arrivait à Bordeaux avec MM. Lavertujon et Liouville. La nécessité d'obtenir un laissez -passer de M. de Bismarck, les lenteurs
(1) Glais-Bizoin. Dictature de cinq moi^, p. 210.
d'un voyage sur les lignes de chemin de fer coupées et encombrées, ne leur avaient pas permis d'arriver plus tôt. M. Jules Simon avait été nommé ministre de l'intérieur, pour remplacer M. Gambetta qui re devait conserver que le ministère de la guerre. Il était investi des pouvoirs les plus étendus (1) et muni du décret réglementaire des élections rendu à Paris le 29 janvier : la loi de 1849 était remise en vigueur, qui composait l'Assemblée nationale de 750 membres, élus au scrvitin de liste par départements, avec le vote au canton ; tous les citoyens français, jouissant de leurs droits civils et politiques, étaient indistinctement reconnus éligibles.
Dans le conseil de la Délégation réuni aussitôt son arrivée, M. Jules Simon demanda que le décret qu'il apportait fiit déclaré exécutoire par la Délégation, qui elle-même retirerait son décret sur les inéligibililés. M. Gambetta se refusa absolument à agir ainsi et, au cas où on prétendrait l'y contraindre, oflrit de nouveau sa démission. Ses collègues de la Délégation, sans tenir en principe à la clause des inéligibilités, prireûi cependant parti pour lui contre M. Jules Simon, ils croyaient plus que jamais que sa démission serait la cause de troubles profonds. D'ailleurs, la prétention de M. Jules Simon de faire prévaloir, d'emblée, un décret rendu à Paris par un gouvernement prisonnier de l'ennemi et sans connaissance de la situation au dehors, contre une mesure de la Délégation
(0 Rapport de M, Choper (Notes Dréo), p. 168.
qui depuis quatre mois gouvernait la province, leur paraissait-excessive. Ils eussent voulu que M. Jules Simon entrât, comme simple membre du gouvernement, dans le conseil de la Délégation et qu'après examen, on décidât à la majorité des voix (1). A Tissue de la séance le maire de Bordeaux, M. Fourcand, se présente avec les membres du conseil municipal, qu'il amenait sur la demande même de M. Jules Simon, désireux de connaître Tétat de Tôpinion (2). MM. Jules Simon et Gambetta firent Fexposé de leur différend et les conseillers municipaux se prononcèrent en faveur de ce dernier; les uns parce qu'ils partageaient ses idées sur les inéligibilités et la continuation de la guerre, les autres, tels que M. Fourcand, parce que, tout en préférant le décret de Paris, ils pensaient que la démission de M. Gambetta menait à la guerre civile. M. Jules Simon ne ralliait donc personne et il était évident que dans les dispositions d'esprit où la capitulation de Paris, l'armistice et les élections les avaient mis, les républicains de Bordeaux n'abandonneraient point M. Gambetta pour aller à lui.
M. Jules Simon entra en rapport avec le G** Foltz, commandant la division, avec l'intendant du camp do Bordeaux, avec le premier président M. Gélérier. Il reçut d'eux promesse d'appui au cas où il ne pourrait éviter une lutte ouverte (3) ; puis il chercha à donner toute la publicité possible au décret de Paris. Lf^
(1) Jules Simon. Enqvét, parlent, ^ tomel, p. 505.
(2) Fourcand. Enquét. parlera.^ tome III, p. 556.
(3) Jules Simon. Enquét parlem», tomel, p. .505.
Moniteur officiel avait reçu Tordre de la Délégation de ne poiût insérer ses communications et le télégraphe celui de ne pas transmettre ses dépêches, il eut recours à la poste et envoya par lettres, dans toutes les directions, copie du décret.
M. de Bismarck avait reçu, dans l'intervalle, le décret sur les inéligibilités. Il l'avait trouvé en contradiction avec la clause de l'armistice, qui garantissait la libre nomination de l'assemblée appelée à décider de la paix ou de la guerre. Il se hâtait donc d'envoyer sa protestation à M. Gambetta : « Ver- « sailles, 3 février 1871. Au nom de la liberté des « élections stipulée par la convention d'armistice, je « proteste contre les dispositions émises en votre nom, « pour priver du droit d'être élus à l'assemblée des (( catégories nombreuses de citoyens français. Des « élections faites sous un régime arbitraire ne pource ront pas conférer les droits que la convention d'ai'- (( mistice reconnaît aux députés librement élus. » Les républicains de Bordeaux prirent cette protestation pour une insulte et une ingérence de l'étranger intolérable, M. Gambetta, en insérant au Moniiew* la dépêche de M. de Bismarck, la faisait suivre, d'un commentaire indigné, dans lequel il appelait la nation à se révolter contre l'outrage.
Les journalistes ennemis de la République ou simplement conservateurs, qui étaient depuis longtemps unanimes à réclamer les élections et à désapprouver la conduite deM^ Gambetta, avaient, de leur côté, rédigé une protestation contre la clause des inéligibilités.
Lorsç(u'ils apprirent que M. Jules Simon apportait un décret contraire à celui de la délégation, ils le lui firent demander. M. Jules Simon en donna de suite copie. Cet incident accrut encore l'exaspération des républicains de Bordeaux. Ceux-ci en lutte avec les ennemis de tout ordre de la république, non-seulement se voyaient obligés de faire les élections, à un moment défavorable pour eux , mais le gouvernement de Paris, annulant la clause des inéligibilités, leur enlevait les moyens de protection dont ils croyaient avoir besoin et de plus il semblait qu*il eût envoyé un de ses membres pour soutenir leurs adversaires. M. Jules Simon, dans. une lettre à la Gironde^ avait beau répudier toute solidarité avec les journalistes qui étaient venu le trouver, expliquer qu*il devait donner la plus grande publicité possible À son décret par toutes les voies indistinctement, la communication qu'il avait faite à des feuilles hostiles, paraissait aux républicains une véritable trahison. M. Jules Simon eut à subir de violents reproches, non plus seulement de M. Gambetta, mais encore de M. Grémieux (!}. Il produisit, alors le décret qu'il avait gardé secret, par lequel les pouvoirs les plus étendus lui étaient conférés. La délégation n'en refusa pas moins de céder. On se trouva plus que jamais en désaccord : la délégation maintenant son décret et résolue à interdire de toutes manières la publication de celui de Paris j et M; Jules Simon déclarant que, chargé de
(1) Crémieut. Le gouvernement de la Déf,naf», 1*' part., p. 91.
it. 28
faire exécuter les décisions du gouvernement, il accomplirait sa mission sans tenir compte des résistances. Les journaux qui insérèrent le décret qu'ils tenaient de M. Jules Simon furent saisis par le directeur de la sûreté M. Ranc. M. Jules Simon afficha son décret, avec une proclamation ; M. Gambetta fit enlever les affiches.
A mesure que la connaissance du désaccord entre M. Jules Simon et la délégation se répandait, Témotion croissait en ville. Bordeaux depuis qu'il servait de siège au gouvernement, avait vu accourir plusieurs milliers d'agitateurs et d'aventuriers, qui se fussent facilement prêtés à des actes de violence (i). Des députations survenaient de diverses villes, pour recommander à M. Gambetta de persister dans la politique de guerre à outrance et le bruit s'accréditait de l'arrestation de M. Jules Simon. Dans cette situation tendue, les membres de la délégation, firent partir M. Crémieux, pour soumettre le différend au gouvernement de Paris. Le public fut informé de cette démarche par une note du Moniteur : « M. Jules Simon membre du gouvernement de « Paris, a apporté à Bordeaux, l'annonce d'un décret « électoral, qui serait en désaccord sur un point, avec « le décret rendu par. le gouvernement siégeant à « Bordeaux. Le gouvernement de Paris, est investi (c depuis quatre mois, coupé de toute communication c( avec l'esprit public, de plus, il eât à l'état de pri-
1) Fourcand. Enquét. parlem,, tome H, p. 552.
« sonnier de'guerre. Rien ne dit que, mieux informé, c( il ne fut pas tombé d'accord avec le gouvernement « de Bordeaux, rien ne dit non plus, qu'en dehors de « la mission de faire procéder aux élections, donnée « en termes généraux à M. Jules Simon, il ait entendu « régler d'une façon absolue et définitive, le cas parte ticulierdes incompatibilités. Dans ces circonstances, c< le gouvernement de Bordeaux croit devoir mainte- « nir son décret. Il le maintient, malgré les remon- « trances et l'ingérence de M. de Bismarck dans les « afiaires intérieures du pays, il le maintient au nom « de l'honneur et des intérêts de la France. Un mem- '< bre du gouvernement de Bordeaux, part aujourd'hui « même, pour porter à la connaissance du gouverne- « ment de Paris le véritable état des choses. »
M. Jules Simon avait, en ce qui le concernait, déjà renvoyé M. Liouville à Paris. M. de Bismarck, dès le 3 février, avait d'ailleurs informé M. Jules Favre de l'existence du décret sur les inéligibilités. Il lui avait en même temps communiqué la protestation qu'il transmettait à Bordeaux, et lui avait dit que les manifestationsbelliqueuses de M.'Gambetta, si elles n'étaient désavouées, pourraient amener la rupture de l'armistice. Le gouvernement de Paris s'était de suite résolu à briser la résistance de la délégation. Il avait seulement sursis, pour prendre ses mesures, jusqu'à la réception directe du décret et des proclamations de
Bordeaux (1). M. Liouville arrivait presque aussitôt
(1) Rapport Chaper (Notes Dréo), p. 181.
avec les documents et les explications désirés. Le gouvernement, après l'avoir entendu, rendait alors un nouveau décret pour confirmer son premier décrel réglementaire des élections du 29 janvier, et annuler celui de la délégation sur lesinéligibilités. Il envoyait à Bordeaux trois de ses membres MM. Arago, Pelletan, Garnier-Pagès avec mandat de soutenir M. Jules Simon. Enfin comme il voulait prévoir le cas où M. Gambetta, refusant de céder, l'emporterait à Bor deaux, il convint de se transporter alors à Poitiers et d'y convoquer l'assemblée (1).
Les trois membres du gouvernement partis de Paris se croisèrent à Vierzon avec M. Crémieux. Celui-ci informé du but de leur voyage s'arrêta et retourua avec eux à Bordeaux. M. Gambetta, lorsqu'il eut connaissance du nouveau décret de Paris, qui annulait en termes formels la clause des inéligibilitcs, cessa de résister. II persista seulement à donner sa démission qui fut acceptée. M.Jules Simon avait été désigné à Paris pour occuper le ministère de Tintérieur, mais dans Tétat de surexcitation des esprits, les membres du gouvernement réunis à Bordeaux, jugèrcr.t inopportun de lui laisser tenir ce poste. Ils appelèrent au ministère, comme mesure d'apaisement, M. Arago, resté étranger au conflit survenu. M. Gambetta en se retirant adressa iine circulaire aux préfets, pour les inviter à suivre les instructions qu'ils recevraient de son successeur. M. Arago fit immédiatement savoir que
(1) Rapport C/*fl/)er, (Notes Dréo), p. 181.
L'ARMISTICE ET LES ÉLEGTIOiNS. 329
la souveraineté du suffrage universel, ne serait atteinte par aucune restriction, et l'élection des députés à TAssemblée nationale put avoirlieuaujour fixé le 8 février.
Les déclarations belliqueuses de M. Gambetta, en donnant des inquiétudes à Tétat-major prussien à Versailles, avaient rendu M. de Bismarck très-exigeant, pour le règlement des questions de détail, qui naissaient de l'exécution de Tarmistice. Il avait émis un moment des prétentions inacceptables, telles que do ne pas reconnaître au G** Garibaldi et à son armée la qualité de belligérants, mais aussitôt que M. Gambetta se fut retiré, il reprit une attitude conciliante et accorda à M. Jules Favre, qui réclamait une durée plus grande de l'armistice, mie première prolongation de deux jours, en lui en promettant une nouvelle, l'assemblée réunie.
Il restait toujours à mettre fin aux hostilités dans Test et à tracer, de ce côté, une ligne de démarcation aux armées. M. Gambetta, lorsqu'il avait transmis les ordres pour exécuter l'armistice, laissé dans l'ignorance de l'exception qui atteignait les départements de l'est, avait représenté la suspension d'armes comme applicable à l'armée de l'Est et aux armées ennemies en face d'elle. La nouvelle d'un armistice arrivait le 29 dans l'après-midi (1) au G'^ Clinchamp, comme une faveur inespérée du sort. Son armée était à ce moment concentrée à Pontarlier, sans vivres (2) ; elle venait, à
(1) BeAuquier. Les dernières campagnes dans Pest^p^ 192,
(2) Beauquier, Les dernières campagnes^ p, 192.
Chaffois et à Sorabacourt, de subir de graves échecs et de perdre 4,000 hommes, 2 généraux et 12 canons. Elle n*avait conseï vé d'ouverte, avec la France, qu'une seule route, celle de Mouthe. C'était un chemin longeant l'extrême frontière, entre les montagnes, rendu des plus pénibles par le verglas ejfc l'amoncellement des neiges. L'armée ne pouvait certes défiler par cette unique voie, en tenant tâte àla fois aux ennemis qui, au nord de Pontarlier, la serraient de près et à ceux qui, au sud, arrivaient lui couper la retraite. Les colonnes du G'^ de ManteufTel, dans leur marche vers la frontière suisse au sud de Pontarlier, avaient déjà le 29 au soir leur avant-garde aux Planches (1). Foncine-le-Bas, où la route de Mouthe pouvait être interceptée, se trouvait beaucoup plus rapproché des Planches que de Pontarlier, par conséquent les Allemands, s'avançant des Planches, devaient à coup sûr fermer le passage aux Français, partant de Pontarlier. Aussi toutes les mesures adoptées parle G** Clinchamp indiquent-elles qu'il considérait comme impraticable de sauver ses troupes en les maintenant en France. Les positions qu'il avait prises autour de Pontarlier, sur lesquelles arrivé le 28 il reste immobile le 29 (2), révèlent avant tout la préoccupation de s'assurer la ligne de retraite sur la Suisse qui, à côté, offre le seul port de salut. Dès le 28 les Français avaient opéré des mouvements qui laissaient voir Tintention de se réfugier en
(1) Wartensleben. Operationen der Sud-armee^ p. 64. 2) G*i Clinchamp. Enqvét. parlem.^ tome HI, p. 318.
Suisse (1) et déjà des hommes débandés, des groupes de soldats traversaient la frontière (2). Mais si Tarmée de TBst n*eut pu utiliser la route de Mouthe, pendant que les Allemands continuaient à s'avancer, une suspension d'armes lui eut donné le temps d'y défiler à loisir et par là d'opérer sa retraite en France. Aussi le 6&' Clinchamp, dès qu'il eut reçu la nouvelle de Tarmistice, s'empressa-t-ilde la communiquer à l'ennemi,avec injonction de s'arrêter. On lui répondit qu'exception était faite pour la région de l'est et, en effet, cet avis lui fut bientôt confirmé de Bordeaux par son propre gouvernement. L'armistice ne venant pas le sauver, le G»* Cliuchamp n'avait plus qu'à passer en Suisse.
Par une convention conclue avec le G*^ Herzog com^ mandant Tarmé suisse, les Français à l'entrée en Suisse durent déposer leurs armes et remettre leur matériel, qui seraient rendus à la France à la paix ; les soldats resteraient internés également jusqu'à la paix. L'armée partit de Pontarlier dans la nuit du 31 janvier et employa toute la journée du 1" février à franchir la frontière. La retraite fut protégée par le G*^ Billot qui livra un vigoureux combat d'arrière-garde à La Gluze, près du fort de Jouxet contint Tennemi. Le G*^ Clinchamp, dans un dernier ordre du jour, attribuait la nécessité de passer en Suisse, non pas à la position désespérée dans laquelle il s'était trouvé
(1) Marc Debrit. La guerre de 1870 par un neutre, p. 312.
(2) DavaU. Rapport rédigé par ordre du département militaire ''édéral, p. 31.
à Pontarlier, mais à l'avis erroné de rarmistice qui était venu inoportunément l'arrêter. Il avait parla, disait-il, perdu un temps précieux qui, utilisé, lui eût pej'mis d'opérer une retraite encore possible, lorsque la nouvelle de l'armistice l'avait surpris. C'est là une assertion que l'examen scrupuleux dei faits ne permet pas d'admettre (1). De toute l'armée de l'Est, environ quinze mille hommes envoyés en avant sur la route de Mouthe et les sentiers de montagne, parvinrent seuls à se maintenir en France, et furent ramenés à Lyon par le G** Crémer(2), 90,000 Français entrèrent en Suisse (3) ; ils y arriverenl à la débandade^ épuisés par les longs bivouacs dans la neige, en proie à la faim, malades en grand nombre et presque tous atteints d'une toux sèche et continue (4). Les soldats réfugiés excitèrent en Suisse la plus profonde sympathie, un accueil touchant leur fut fait, la population s'empressa autour d'eux ; les dons, les offrandes, les secours de tout genre vinrent les trouver et mettre fin à leurs souffrances.
Les Prussiens, après avoir refoulé en Suisse lo G*^ Clinchamp, profitaient encore de ce que la convention de Versailles exceptait la région de l'est pour s'y étendre et s'y établir dans les meilleures conditions possibles. L'obstacle à la généralisation de
(I) Voir la note E.
(2)G'^ Cremer. EnquéL par iem,, tome lll, p. 537. Z^e général Cremer. Ses opérations militaires^ p. 103.
(3) DavaU. Ra/iportf p. 83.
(4) DavaU. Rapport y p. 44, Marc Deljrit. La guet^re de 1870 par un maire, p. ^99,
l'armistice avait été la reddition de Bel fort que M. Jules Favre n'avait voulu accorder, mais lorsque les départements de l'est se trouvèrent sans défense, il fallut bien, pour les faire bénéficier de la suspension d'armes, consentir aux exigences de Fennemi. D'ailleurs les nouvelles reçues ne permettaient plus de refuser Belfort. Les Prussiens maîtres des Hautes et Basses Perches avaient pu, à partir du 8 février, diriger directement leurs attaques contre le Château, qui faisait partic du corps môme de la place. Le colonel Denfert, sans prêter attention aux propositions de l'ennemi, montrait l'inébranlable résolution de poursuivre la défense jusqu'aux dernières limites du possible; mais la supériorité de l'artillerie ennemie était devenue trèsgrande, il avait lui-même presque épuisé ses projectiles, et le moment allait venir où la place succomberait. M. Picard se rendit à Versailles le 13 février (1). Il offrit Belfort, pour obtenir l'extension de l'armistice à la région de l'est, sous la réserve que la garnison sortît librement avec les honneurs delà guerre. Après une certaine résistance du G»* de Moltke qu'il fallut vaincre, M. de Bismarck souscrivit à ces conditions. Le 15 février une convention additionnelle signée à Versailles étendait l'armistice aux département de l'est. Le colonel Denfert avait été informé le 13 février du consentement donnépar son gouvernement à la reddition de Belfort. Il refusa de considérer comme probante la dépêche transmise par l'ennemi, qui lui appor-
(i; G*ï de Valdan. Enguét, parlem,, tome III, p. 183.
tait la nouvelle (1). Ce ne fut que lorsqu'il eut obtenu d'envoyer un de ses officiers sur le territoire neutre à Bdle, se mettre en rapport direct avec son gouvernement et que la confirmation de la première dépêche lui fut parvenue par cette voie, qu'il cessa enfin sa résistance. Les 17 et 18 février la garnison de Belfort, qui avait tiré dans cette guerre le dernier coup de canon, sortait avec ses armes et bagages, et les archives de la place. Elle franchissait la zone d'occupation marquée à l'ennemi par l'armistice et rentrait sur le territoire français libre ,par les vallées de l'Ain et du Rhône.
Pendant ce temps, l'Assemblée nationale s'était réunie à Bordeaux. Elle tenait sa première séance au Grand-Théâtre le 13 février, sous la présidence de M. Benoit d'Azy, président d'âge. M. Jules Favre venait, à la tribune, mettre fin à l'existence du gouvernement de la Défense nationale :
« Messieurs,
u Je remplis un devoir qui m'est particulièrement a doux, en déposant les pouvoirs du gouvernement de (( la Défense nationale, entre les mains des représen- « tants du pays. Depuis que les membres du gouver- « nement ont été chargés du fardeau qu'ils ont accepté, « ils n'ont pas eu d'autre préoccupation, ni d'autre « désir que de voir arriver lé jour, où ils pourraient (c se trouver en face des mandataires du peuple.
(I) Thiers et de La Laurencie. La défense de Bel fort, p. 409.
« Ils y sont dans les circonstances les plus doulou- « reuses ot les plus cruelles; mais grâce à votre pa- . « triotisme, grâce à Tarde ur de tous, nous réussirons « à bander les plaies de notre chère patrie et à recons- « tituerson avenir. C'est à vous, Messieurs, qu'appar- « tient cette grande œuvre. Quant à nous, nous ne « sommes plus rien, si ce n'est vos justiciables, tf prêts à répondre de tous nos ac.tes. En attendant qu'un « pouvoir nouveau soit constitué, je dépose sur le , « bureau de l'Assemblée la déclaration suivante : Les « membres du gouvernement de la Défense nationale ont « l'honneur de dépose^"" leurs pouvoirs entre les mains du « président de V Assemblée nationale. Ils restei^ont à leur « poste j pour le maintien de l'ordre et l'exécution des lois, « jusqu'à ce qu'ils en aient été régulièrement relevés. »